DERVILLE
Eh bien ! morbleu! que direz -vous donc?
DALLAINVAL.
Eh, mais!... la vérité !... Un tableau fidèle doit tout peindre !... le bon et le mauvais côté. Chez nous aussi il est de rares vertus et d'estimables qualités; et vous le savez de reste, tel que le public applaudit comme homme de talent, nous l'estimons comme honnête homme, nous qui le connaissons mieux. On parle de nos rivalités, mais on ne dit pas que toute rivalité cesse, dès qu'il faut secourir un camarade, que l'on nous a vus contribuer de nos soins, de nos efforts, de nos faibles talents, pour payer la dette de l'amitié, et prouver qu'aux jours du malheur les artistes sont tous frères, comme les arts qu'ils cultivent. »
Alors que Derville applaudit à de tels éloges et souscrit joyeusement à cette apologie, Dallainval a tôt fait de montrer le revers de la médaille :
(( Un instant... Je ne prétends pas non plus dissimuler nos côtés faibles! Nous avons bien aussi nos petits travers ; et au fait, quand toutes les classes de la société ont leurs ridicules, je ne vois pas pourquoi nous n'au-
rions pas aussi les nôtres, pourquoi l'on voudrait établir pour nous une loi d'exception. Dieu merci, il n'y a plus dans l'Etat de corps privilégiés !... aussi je ne vous cache pas qu'il pourrait bien être question dans la pièce nouvelle de nos petits démêlés, de nos prétentions dramatiques, de nos tournées départementales. »
Qui ne reconnaîtra, dans ces artistes voyageurs et un peu glorieux, les sociétaires de 1819, qui voulaient bien traiter les auteurs avec désinvolture, mais qui exigeaient qu'eux-mêmes on les comblât d'égards? Belrose, auquel est échu l'emploi des valets, traduit le sentiment de ses camarades, lorsqu'il déclare doctement qu'acteur et troupe sont des termes vulgaires, presque offensants :
En nous parlant, vois-tu, le mot propre est artiste... La troupe ! eh ! d'où viens-tu;? Dis donc la compagnie.
L'intrigue des Comédiens n'est pastrès fortement charpentée et ne vaut guère que par les détails, par quelque ingéniosité d'exécution. Peut-être l'auteur s'est-il souvenu et inspiré d'un acte en vers, le Tour de Faveur, d'Emile Deschamps et Henri de Latouche, représenté au Théâtre Favart par les comédiens sociétaires de l'Odéon, le 23 novembre 1818. Certain Gerval, sexagénaire, raconte à une jeune fille les péripéties de sa tragédie de Philopœmen :
La pièce est en effet (ces détails sont constants) L'œuvre de mon collège et de mes dix-sept ans ; Les journaux, sur ce fait, ne vous ont point déçue; Mais voilà quarante ans que la pièce est reçue.
Tout jeune et impatient, il alla voir ses acteurs :
... Lekain, prenant son air de roi :
(( Que des Dieux, me dit-il, la faveur vous seconde;
Allez, mon bon ami, faites le tour du monde;
Et, quand vous reviendrez, nous verrons. » Je partis.
Il reparaît à la Comédie, neuf ans après :
Aux acteurs il faut rendre justice, Ah ! les rôles étaient presque tous copiés.
Selon le conseil de Lekain, il a fait quatre fois le tour du monde, trois voyages aux Indes. Enfin, après quarante ans révolus, sa pièce va être jouée. Il assiste aux répétitions.
On crut à mon aspect voir l'ombre de l'auteur. Au théâtre?... étranger. Quelques vieilles ouvreuses N'ont reconnu de moi que mes mains généreuses. Les acteurs?... Comme avant la Révolution; Plus paresseux encor.
C'est le trait soigneusement acéré du Tour de Faveur, œuvre d'une Muse assez débonnaire.
Casimir Delavigne fait évoluer, lui aussi, son action autour d'un jeune poète dramatique, Victor, auquel échoit une mésaventure analogue à celle des Vêpres Siciliennes. Il a proposé aux acteurs du théâtre de Bordeaux, qui ont accepté, une comédie destinée à subir lespires traverses et à devenir le jouet de leurs fantaisies. Les rôles ont été distribués, appris; ils sont sus, la pièce doit passer le soir même. Du succès de la représentation — car Victor est pauvre — dépend son mariage avec la très honnête ingénue, Lucile, étoile... faut-il dire de la troupe ou de la com|)agnie? Ajoutez des personnages accessoires et de menus incidents. Un certain Granville, que Casimir l)elavigne dénomme « riche héritier », arrive mystérieusement des Indes, soit pour épouser la jeune actrice sa cousine, soit pour lui remettre partie de l'héritage d'un oncle archi-millionnaire. Il n'ap-
prend pas sans surprise que sa parente s'est vouée à la carrière du théâtre. Pour l'approcher incognito, il se présente comme un inspecteur envoyé par le ministre et pénètre dans les coulisses. D'autre part, avec la connivence du comique Belrose, il remet à Floridore, président du comité, un manuscrit qui n'est qu'un rouleau de papier hlanc. Il va sans dire que, pour complaire à un ' personnage aussi considérable, la pièce sera reçue avec enthousiasme. Floridore s'épanche en éloges hyperboliques auprès de l'auteur, qui l'a invité à dîner. Belrose vient de déclarer à Granville que, fourchette en main, il triompherait de toutes les résistances :
L'auteur chez qui l'on dîne est sûr d'un beau succès; Oui dîne avec son juge a gagné son procès: Tout s'arrange en dînant dans le siècle où nous sommes, Et c'est par les dîners qu'on gouverne les hommes.
Victor — ou Casimir Dclavigno — raille spirituellement les « sénateurs comiques » et leurs comités de lecture qui ne lisent pas :
Traitent- ils d'assez haut l'auteur qui les nourrit? F'ont-ils languir assez un pauvre manuscrit? Quels dédains protecteurs! quelle étrange indolence! Us ont pendant six ans lassé ma patience.
Vienne le jour de la représentation, les tribulations et les obstacles s'accumulent. La coquette se fâche, l'amoureuse se plaint, le jeune premier veut qu'on supprime un vers où il est question de cheveux gris. Victor, désespéré, jette leurs vérités aux comédiens présomptueux et fantasques:
Le théâtre avili marche à sa décadence. Que de vieux manuscrits, qui sont encor nouveaux,
Dans vos cartons poudreux ont trouvé leurs tombeaux 1
Que d'enfants inconnus du vivant de leurs pères,
En paraissant au jour sont nés sexagénaires,
Et, mutilés par vous quand vous nous les offrez^
Réduits à votre taille, énervés, torturés,
Ne rendent à l'oubli, qui soudain les réclame.
Que des corps en lambeaux, sans vigueur et sans âme !
Contre tant de dégoûts, que peuvent les auteurs?
Désespérés enfin d'un siècle de lenteurs.
Ils ravalent leur muse aux jeux du vaudeville,
Aux tréteaux de la farce où votre orgueil l'exile.
Ainsi périt en eux, dès leurs premiers essais,
Le germe des beaux vers et des nobles succès.
Tout périt; vous frappez notre littérature
Dans sa gloire passée et sa splendeur future.
De très bon aloi et d'une verve excellente est la scène où Floridore, croyant avoir affaire à un inspecteur des théâtres, déclare à Granville, qui le laisse s'enferrer^ que son manuscrit est un chefd'œuvre :
' L'auteur n'est rien pour moi, je ne vois que l'ouvrage.
Granville tire le rouleau de sa poche, et Floridore poursuit :
Que le vôtre m'a plu !
A peine je l'avais qu'aussitôt je l'ai lu.