‹ L'aube du théâtre romantiqueChapitre 35 sur 55 · CASIMIR DELAVIGNE · texte numérisé non relu

CASIMIR DELAVIGNE

La destinée littéraire de Casimir Delavigne a subi de déconcertantes vicissitudes. Quand il publia, en 1818, ses premières Messéniennes, les libéraux et les patriotes saluèrent à l'envi de leurs acclamations le nouveau Tyrtée, chantre du réveil national. Au théâtre, où il occupa une place considérable, il encourut tout ensemble les anathèmes des classiques intransigeants et les sarcasmes des novateurs romantiques. Pour les uns, il était un révolutionnaire dangereux; pour les autres, un conservateur-borne. Parmi ces jugements contradictoires, la postérité doit faire la part du paradoxe et de l'esprit de système, en restituant à Casimir Delavigne son véritable caractère et la très réelle influence qu'il exerça sur le renouveau dramatique. Dans le monde des lettres, il fut un «juste milieu », pour employer un mot du vocabulaire de Louis-Philippe. Il rêvait, non pas une transformation subversive et niveleusc, mais une

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évolutioQ légale et constitutionnelle. Son désir était d'amender la tragédie et la comédie léguées par les aïeux et d'édicter une sorte de Charte à l'usage de la scène. Les digues artificielles et fragiles qu'il tenta d'établir furent emportées par la marée montante du romantisme.

Alexandre Dumas père, qui appartenait au camp adverse, a parlé de ce rival en termes équitables, avec une nuance de respect. « Je n'ai jamais eu, dit- il dans ses Mémoires (IV, 50), une grande admiration pour le poète ; mais j'ai toujours eu une suprême considération pour l'homme. Gomme individu, à part une probité littéraire incontestable et incontestée^ Casimir Delavigne était un homme de relations douces, polies, affables même ; sa tête, beaucoup trop grosse pour son petit corps, frappait désagréablement la vue au premier aspect ; mais son front large, ses yeux intelligents, sa bouche bienveillante, faisaient bientôt oublier cette première impression. Quoique homme de beaucoup d'esprit, il était de ceux qui n'ont d'esprit que la plume à la main. Sa conversation, douce et affectueuse, était tiède et incolore ; comme il manquait de grandeur dans le geste, et de puissance dans l'intonation, il manquait de même de puissance et de grandeur dans la parole. Placé dans un salon, il n'attirait en rien le regard ; il fallait savoir que c'était Casimir Delavigne pour faire attention à lui. Il y a des hommes qui portent leur royauté en eux ; partout où vont ces hommes, au bout d'un instant, ils dominent; au bout d'une heure, ils régnent. Casimir Delavigne n'était point de ceux-là : cette domination, si on la lui eût permise, il l'eût refusée; cette royauté, si on la lui eût faite, il l'eût abdiquée. Tout far-

deau, même celui d'une couronne, lui semblait embarrassant. Son éducation avait été excellente: il savait tout ce qu'on sait en sortant du collège : mais, depuis sa sortie du collège, il avait peu appris par lui-même, peu pensé, peu réfléchi. »

La méthode de travail adoptée par Casimir Delavigne était, d'ailleurs, destinée à mettre son esprit en tutelle. Il avait constitué ou plutôt laissé constituer auprès de lui un bureau de censure, composé de parents et d'amis, auquel il communiquait ses idées de pièce, ses plans, son texte, prose ou vers. Alexandre Dumas s'égaie aux dépens de ce comité de lecture, familial et domestique, qui commentait, discutait, corrigeait, et donnait ou refusait un bon pour exécution. « L'un, disent les ikfe/?70tres, avec un crayon, l'autre avec des ciseaux, celui-ci avec un compas, celui-là avec une règle, se mettaient à l'œuvre de la castration : si bien que, séance tenante, la comédie, le drame ou la tragédie était émondé, taillé, coupé, non pas comme l'entendait l'auteur, mais comme l'entendaient MM. tel, tel et tel, tous gens de conscience à leur point de vue, tous gens d'esprit entre eux, bons professeurs, honnêtes savants, respectables philologues, mais poètes médiocres, qui, au lieu de soulever l'essor de leur ami au soufile d'une puissante poitrine, ne songeaient, au contraire, qu'à se cramponner à ses jambes, de peur qu'il ne s'élevât au delà des zones où leur courte vue pouvait le suivre. » Quels étaient les membres de cet aréopage, de ce concile, chargé de trancher les questions où l'avenir littéraire de Casimir Delavigne se trouvait engagé ? C'étaient, d'abord, les deux frères du poète, Germain, piètre auteur dramatique, et Fortuné, avoué, qui négociait avec les directeurs et les li-

braires ; puis Gustave de Wailly, professeur, et Jules de Wailly, chef de bureau au ministère de l'intérieur. Par ces diverses influences^ on avait des ramifications et des auxiliaires dans les milieux où se font les réputations et se préparent les succès, dans la basoche, l'Université et les administrations. Casimir Delavigne n'eut point à se préoccuper de ses intérêts matériels. Il se reposait de ce soin sur le conseil de famille. Sa Muse était aux mains d'hommes d'affaires diligents.

Les sourires de la fortune favorisèrent ses débuts. Du Havre, où il était né le 4 avril 1793, il vint à Paris faire ses études au lycée Napoléon, et fut un rhétoricien modèle. Sur les bancs, il versifia, en l'honneur de la naissance du roi de Rome, un Dithyrambe que l'on imprima et qui lui valut les encouragements officiels. Après avoir célébré Delille, Charles XII à Narva, il chanta la Découverte de la vaccine i. Ayant obtenu les ré-

1. Casimir Delavigne relate que « certains habitants de la campagne, môme dans les environs de Paris, ont poussé la folie jusqu'à croire que le vaccin pouvait leur faire prendre la forme de l'animal qui le fournit ». Voici quelques-uns des vers par lesquels il célèbre, à la manière de Delille, avec force amplification descriptive, la découverte de Jcnner :

Par le fer délicat dont il arme ses doigts, Le bras d'un jeune enfant est effleuré trois fois. Des utiles poisons d'une mamelle impure Il infecte avec art cette triple piqûre. Autour d'elle s'allume un cercle fugitif : Le remède nouveau dort longtemps inactif. Le quatrième jour a commencé d'éclore.

Et la chair par degrés se gonfle et se colore. La tumeur en croissant de pourpre se revôt. S'arrondit à la base et se creuse au sommet. Un cerclé plus vermeil do ses feux l'environne , D'une écaille d'argent l'épaisseur la couronne ;

compenses de l'Académie française, il trouva sa voie et conquit la faveur populaire en composant des élégies patriotiques. Les plus fameuses sont la Bataille de Waterloo, la Dévastation du Musée, la Vie et la Mort de Jeanne d'Arc. Réunies sous le titre àQ Messéniennes ,q\\qs soulevèrent l'enthousiasme. A vingt-cinq ans, Casimir Delavigne était illustre. Tout aussitôt il résolut d'aborder le théâtre. Sa tragédie des Vêpres Siciliennes n'ayant été reçue qu'à correction, c'est-à-dire poliment refusée par la Comédie-Française, il jeta au feu le manuscrit; mais son frère Germain put le dérober aux flammes et le porter à Picard, qui venait de prendre la direction de l'Odéon nouvellement reconstruit. Dans leur Histoire administratice, anecdotique et littéraire du second Théâtre Français, MM. Paul Porel et Georges Mon^^al fournissent des détails sur la première représentation des Vêpres Siciliennes, laquelle eut lieu le 23 octobre 1819 : « Un public nombreux se posta à la queue du théâtre, dès trois heures et demie, pour applaudir la première pièce de celui que tous les journaux libéraux appelaient alors le poète national. Il paraissait très difficile à ceux qui avaient réfléchi sur la nature du sujet choisi, défaire une tragédie qui pût plaire à des Français avec le spectacle du massacre de leurs ancêtres. Casimir Delavigne se

Plus mûre, elle est dorée ; elle s'ouvre, et soudain

Délivre la liqueur captive dans son sein.

Puisez le germe heureux dans sa fraîcheur première.

Quand le soleil cinq fois a fourni sa carrière.

Si la douzième nuit a commencé son cours.

Souvent il offrira d'infidèles secours.

A peine les accès d'unr- fièvre légère

Accompagnent les pas de ce mal volontaire.

Et Tennemi secret par lui seul combattu.

Chassé de veine en veine, expire sans vertu.

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tira de celte difficulté avec adresse : il mit en scène ce principe de morale, que les droits de chaque peuple à la liberté et à l'indépendance sont imprescriptibles, et cela si habilement, que la plupart des spectateurs ne virent plus dans Montfort et ses chevaliers, quoiqu'ils fussent Français, que des Cosaques et des Prussiens, et qu'ils accueillirent avec transport tous les vers qui pouvaient donner matière à une allusion contre eux! » Le patriote Jean deProcida, sorte d'officier de laGrande Armée mis en demi solde, a la haine de l'étranger. Il s'attendrit sur la mort de Gonradin, comme un bonapartiste sur le sort de l'Aiglon, le glorieux roi de Rome transformé en triste duc de Reichstadt :

Cet enfant qui pleurait redevint un héros, Et son dernier regard fit pâlir les bourreaux.

Le fils de Procida, Lorédan, a hérité la générosité paternelle. Avant qu'éclate le signal de l'extermination des Français, il éprouve un retour de tendresse ou de pitié pour Roger de Montfort, gouverneur de la Sicile, qui est à la fois son rival en amour et l'oppresseur de son pays, mais auquel l'attachent les liens de la chevalerie. Il voudrait le soustraire au massacre tout proche, et il lui offre son épée :

Téméraire, où vas- tu? désarmé, sans défense, Arrête... Avec ce fer tu m'as fait chevalier, Tiens, prends, prends, défends-toi; meurs du moins en MONTFORT. [guerrier.

Ce fer va châtier leur insolente audace.

LORÉDAN, l'arrêtant au fond du tliéâtre. Pour la dernière fois, que ton ami t'embrasse !

MONTFORT, se jetant dans ses bras.

Lorédan 1

C'en est fait!... Nous sommes ennemis : Va mourir pour ton maître, et moi pour mon pays.

Au cinquième acte, cet accès d'héroïsme redouble et se change en une sorte de frénésie. Montfort, expirant, ouvre ses bras à Lorédan qui vient de lui porter le coup mortel pour défendre son père.- Ils s'étreignent fraternellement, devant Amélie dont ils se sont disputé l'amour. Procida en est tout interdit, quand il arrive l'épée à la main, avec les conjurés tenant des flambeaux :

Ouel spectacle ! Montfort, que Lorédan embrasse !

Mais les moyens violents et révolutionnaires répugnent à ce Lorédan qui a, déjà, le tempérament d'un doctrinaire, d'un monarchiste constitutionnel, ennemi de la Terreur rouge ou blanche, et fidèle à la Charte :

Arrêtez, ma victoire est un assassinat, Je vois avec horreur vos maximes d'jLtal.

11 se tue, pour imiter Montfort. Amélie a perdu ses deux amants, Procida n'a plus de fils. Dans son patriotisme farouche, il paraît s'en consoler assez vite.

0 mon pays.

Pardonne- moi ces pleurs qu'à peine je dévore.

Il garde un instant le silence, puis s'adrcssant aux conjurés :

Soyez prêts à combattre au retour de l'aurore.

Le sentiment est cornélien peut-être, mais nous préférerions une vertu moins inhumaine, un cœur plus accessible à la douleur paternelle. Ce vieux

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chauvin n'a pas d'entrailles. Il est un monstre de fanatisme nationaliste.

Les applaudissements, les acclamations qui saluèrent les Vêpres Siciliennes, ne troublèrent pas la quiétude^ l'égalité d'âme de Casimir Delavigne. 11 se réjouit, sans s'enorgueillir. Une telle harmonie, un si parfait équilibre des facultés ont été justement loués par Victor Ilugo, directeur de l'Académie française, dans sa réponse au discours de Sainte-Beuve qui venait occuper, le 27 février 1845, le fauteuil laissé vacant par l'auteur des Messéniennes. Le chef de l'école romantique rend hommage à un écrivain resté fidèle à un autre idéal : « Son style avait toutes les perfections de son esprit, l'élévation, la précision, la maturité, la dignité, l'élégance habituelle, et, par instants, la grâce, la clarté continue, et, par moments, l'écl.tt. Sa vie était mieux que la vie d'un philosophe, c'était la vie d'un sage. Il avait, pour ainsi dire, tracé un cercle autour de sa destinée, comme il en avait tracé un autour de son inspiration. Il vivaitcommeil pensait, abrité. Il aimait son champ, son jardin, sa maison, sa retraite ; le soleil d'avril sur ses roses, le soleil d'août sur ses treilles. Il tenait sans cesse près de son cœur, comme pour le réchauffer, sa famille, son enfant, ses frères, quelques amis. Il avait ce goût charmant de l'obscurité qui est la soif de ceux qui sont célèbres. Il composait dans la solitude ces poèmes qui plus tard remuaient la foule. Aussi tous ses ouvrages, tragédies, comédies, messéniennes, éclos dans tant de calme, couronnés de tant de succès, conservent-ils toujours, pour qui les lit avec attention, je ne sais quelle fraîcheur d'ombre et de silence qui les suit même dans la lumière et dans le bruit.

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Appartenant à tous et se réservant pour quelquesuns, il partageait son existence entre son pays, auquel il dédiait toute son intelligence, et sa famille, à laquelle il donnait toute son âme. C'est ainsi qu'il a obtenu la double palme^, l'une bien éclatante, l'autre bien douce; comme poète, la renommée, comme homme, le bonheur. »

En Casimir Delavigne, Victor Hugo vante particulièrement deux qualités dominantes, la clarté de son esprit et la douceur de son caractère. Peutêtre va-t-il trop loin, lorsqu'il ajoute, sur le ton du panégyrique : « Cette douceur ne s'est jamais démentie. Il était doux à toute chose, à la vie, au succès, à la souffrance ; doux à ses amis, doux à ses ennemis. En butte, surtout dans ses dernières années, à de violentes critiques, à un dénigrement amer et passionné, il semblait, c'est son frère qui nous l'apprend dans une intéressante biographie, il semblait ne pas s'en douter. Sa sérénité n'en était pas altérée un instant. Il avait toujours le même calme, la même expansion, la même bienveillance, le même sourire. Le noble poète avait cette candide ignorance de la haine qui est propre aux âmes délicates et fîères. Il savait d'ailleurs que tout ce qui est bon, grand, fécond, élevé, utile, est nécessairement attaqué ; et il se souvenait du proverbe arabe : On ne jette de pierres qu'aux arbres chargés de fruits d'or. »

Ce jugement académique oublie, semble-t-il, que la seconde pièce de Casimir Delavigne fut les Comédiens, satire dirigée contre les sociétaires du Théâtre-Français qui venaient d'éconduire les Vêpres Siciliennes. Sans doute il n'y avait là aucune de ces allusions individuelles qu'on se complaît à découvrir dans les romans à clef ou dans les

comédies à la mode aristophanesque ; mais l'auteur avait pris plaisir et réussi à ridiculiser un tribunal littéraire qui, dès lors, se piquait d'infaillibilité. Très net à ce sujet est le prologue en prose que Casimir Delavigne adapta aux cinq actes en vers, représentés le 6 janvier 1820 sur le théâtre de rOdéon. C'est un dialogue entre Derville, acteur retraité, et son jeune camarade Dallainval :

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