‹ L'aube du théâtre romantiqueChapitre 38 sur 55 · GRANVILLE · texte numérisé non relu

GRANVILLE

Mais moi, juge infaillible, Je suis encor plus sûr de n'avoir rien écrit. Ah! ah! vous pâlissez devant ce manuscrit! Voilà qui vous confond, et qui prouve, j'espère. Que vous êtes actif, juste, et surtout sincère.

Pour son châtiment, Floridore, président du comité, devra reprendre son rôle dans la pièce de Victor et la conduire au succès.

Casimir Delavigne avait sur le cœur le vote des sociétaires de la Comédie. Ce souvenir et cette rancune lui inspirèrent la scène VI de l'acte II qui représente une séance du comité au théâtre de Bordeaux. Sont réunis Floridore, président, Blinval, père noble, Belrose, comique, madame Blinval, grande coquette, mademoiselle Estelle, soubrette. On lit l'opinion des membres absents sur la pièce d'un certain Florbel. Voici l'avis du bonhomme Lagrange, doyen d'âge :

(( La surdité qui me prend par instants M'a fait perdre plus d'un passaf^^e; Mais quelques auditeurs m'ont paru mécontents. Je crois pouvoir juger l'auteur sur leur visage; \U)\\ refus motivé, c'est qu'un homme à vingt ans Ne peut pas faire un boli ouvrage. ))

Le bulletin de la petite Emma, étoile de troisième grandeur, n'est pas moins suggestif. Elle l'aura libellé dans la loge de sa digne mère, proche parente de madame Cardinal :

Pour moi la langue est tout; au plus rare mérite

Je ne puis sur ce point pardonner un écart; Je vote le rejet et le motive; car

Cette ouvrage est très mal écrite. »

Au dénouement, tout s'arrange, hormis pour un Anglais, lord Pembrock, qui, ayant rencontré et assisté en voyage une fort jolie femme, croit volontiers qu'elle est baronne et veut l'épouser : il a tout bonnement été mystifié par mademoiselle Estelle, soubrette au théâtre de Bordeaux. Plus heureux, Victor obtient la main de l'ingénue, et le cousin des Grandes-Indes, en galant homme, met deux cent mille livres dans la corbeille. On voit que si les ridicules des comédiens ont été fustigés d'une main légère, la vertu est congrûment récompensée. Casimir Delavigne est un auteur d'une irréprochable moralité bourgeoise, inspiré par une Muse sagement orléaniste.

Le Paria, tragédie en cinq actes, représentée à l'Odéon le 1^^ décembre 1821, est un effort vers la haute littérature. 11 y a le coup d'aile intermittent, mais non pas le large et vigoureux essor. En aspirant à atteindre les sommets, le poète fatigué s'arrête trop souvent sur ces coteaux modérés dont parlait Sainte-Beuve. Au demeurant, l'œuvre est loyale et saine, parfois même éloquente. En tête figure une dédicace, ainsi conçue : « A mon père. — Je t'offre aujourd'hui celui de mes ouvrages que je crois le moins imparfait. Puissestu trouver dans cet hommage public une nouvelle preuve de la reconnaissance et du respectueux attachement de ton fils. » C'est, en effet, un sujet cornélien que Casimir Delavigne a traité, avec une versification qui procède de Racine. La scène se passe dans un bois sacré près de Bénarès. Idamore, chef de la tribu des guerriers, aime

Xéala, fille d'Akébar, grand-prêtre, chef de la tribu des brames. Cet amour est pour lui moins une joie qu'une torture : car, s'il a rendu des services signalés à son pays d'adoption, une note d'infamie marque sa naissance. On l'ignore, mais il l'avoue, d'abord à un chrétien, le portugais Alvar, son confident, très nécessaire et très honnête personnage :

Il est sur ce rivage une race flétrie,

Une race étrangère au sein de la patrie ;

Sans abri protecteur, sans temple hospitalier.

Abominable, impie, horrible au peuple entier,

Les Parias; le jour à regret les éclaire,

La terre sur son sein les porte avec colère,

Et Dieu les retrancha du nombre des humains

Quand Tunivers créé s'échappa de ses mains.

L'Indien, sous les feux d'un soleil sans nuage,

Fuit la source limpide où se peint leur image,

Les doux fruits que leur main de l'arbre a détachés,

Ou que d'un souffle impur leur haleine a touchés.

D'un seul de leurs regards a-t-il reçu l'atteinte,

Il se plonge neuf fois dans les flots d'une eau sainte :

Il dispose à son gré de leur sang odieux;

Trop au-dessous des lois, leurs jours sont à ses yeux

Conmie ceux du reptile ou des monstres immondes

Que le limon du Gange eid'anle sous ses ondes.

Profanant la beauté, si jamais leur amour

Arrache à sa faiblesse un coupable retour,

Anathème sur elle, infamie et misère !

Morte pour sa tribu, maudite par son père.

Promise après la vie au céleste courroux,

l'n exil éternel la livre à son époux.

Eh bien!... Mais je frémis! tu vas me fuir peut-être;

Ami d'un malheureux, tu vas cesser de l'être :

Je foule un sol fatal à mes pas interdit ;

Je suis un fugitif, un profane, \i\\ maudit....

Je suis un Paria...

Voilà, très habilement exposé, le sujet même de la tragédie. Idamoro renouvelle sa confession, mais cette fois à Néala, en une scène pathétique. La jeune fille est partagée entre l'amour qu'elle éprouve et la répulsion que lui inspirent les Parias. Enfin, la tendresse est 4a plus forte. Surmontant les préjugés de sa caste, elle épousera Idamore.

Alors survient — ce qui atteste le tempérament dramatique de Casimir Delavigne — un renouveau ou plutôt une virevolte de l'action. On voit s'avancer un vieillard chargé d'années. Il marche péniblement, appuyé sur un bâton, et prononce avec déférence ces paroles :

Prêtresses des forêts, j'ignore vos usages;

Puis-je au pied de vos murs m'asseoir sous ces ombra-

D'un moment de repos ma faiblesse a besoin. [ges?

Néala l'accueille, pleine de sollicitude. Quel estil? Hélas ! elle ne tarde pas à l'apprendre. Il s'appelle Zarès, il est le père d'Idamore. Si son fils lui dénie l'hospitalité, il repartira, pèlerin privé d'espérance :

0 forêts d'Orixa, bords sacrés, doux sommets,

Humble toit, qu'il jura de ne quitter jamais,

Mer prochaine, où mes bras instruisaient son courage

A se jouer des flots brisés sur ton rivage,

Me voici, recevez un père infortuné;

Je reviens mourir seul aux champs où je suis né.

Celui qui me doit tout repousse ma prière;

Ses mains ont refusé de fermer ma paupière.

Idamore s'émeut. Zarès le supplie de renoncer à Néala, de fuir ces étrangers, de regagner la terre natale :

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Songe à mon désespoir; regarde- moi : mes larmes, Pour dompter ton amour, te donneront des armes. Rends-moi ton cœur, mes droits, mes plaisirs, mon pays. Rends-moi, rends-moi mes dieux en me rendant mon fils. Cède, obéis, partons; ah! partons !...

Les deux derniers actes seront remplis par les angoisses d'Idamore, tiraillé, à son tour, entre l'amour de Néala et le dévouement filial. L'impitoyable Akébar — ce sera un terrible beau-père — informé de la présence d'un Paria, fait arrêter Zarès. Néala s'évanouit. Idamore s^élance, en proférant ces mots :

Immolez donc le fils avec le père !

Le vieillard se défend de profiter de tant d'héroïsme :

Guerrier, je ne te connais pas.

Mais rien ne peut arrêter le zèle d'Idamore, sorte de Polyeucte issu d'une race réprouvée :

C'est mon père! c'est lui! croyex-en ses alarmes, La pâleur de son front, ses yeux noyés de larmes, Ses bras que malgré lui je force à se rouvrir... Il m'embrasse, frappe;^, c'est à moi de mourir! Oui, je suis paria, je le suis...

Il est déféré à la justice sacerdotale, toujours si cruelle, sous prétexte do juger au nom d'une divinité qu'elle prétend venger de ses ennemis. Condamné à mort, il veut épargner à Zarès les lamentables adieux et va au supplice, le front serein. Néala, vierge et veuve, donnera au vieillard la consolation suprême. Elle quittera son père et la douce patrie pour guider le père d'Idamore et s'associer à son infortune. Ils s'éloignent, tels

Œdipe et Antigone, tandis que la nuit descend et que Zarès jette à Akébar cette parole vengeresse ;

Pontife, il est des dieux !

Tous les libéraux, en 1821, saluaient de leurs acclamations une telle apostrophe qui, lancée par le poète des Messéniennes, allait frapper la Congrégation omnipotente. C'était la revanche des républicains, des bonapartistes, des doctrinaires, de tous ceux qui en appelaient à Dieu des injustices et des méfaits de ses ministres ou prétendus tels. Les Parias de la Restauration allaient consommer la Révolution de 1830.

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