MARINO FALIERO
Le succès patriotique des Messéniennes, les applaudissements qui avaient accueilli les Vêpres Siciliennes, les Comédiens et le Paria, ne préservèrent pas Casimir Delavigne des basses vengeances de la politique. Après avoir occupé sous l'Empire une petite sinécure dans l'administration des droits réunis, grâce au directeur-général, le comte Français (de Nantes), qui lui recommandait de ne venir au bureau que le dernier jour du mois pour toucher ses appointements, il dut à la bienveillance du baron Pasquier, garde des sceaux de Louis XVIII, une place de bibliothécaire de la chancellerie, spécialement créée à son intention. Un changement de ministère lui valut d'être révoqué. La réaction frappait le poète libéraK Mais le duc d'Orléans eut tut fait de lui octroyer une compensation à la bibliothèque du Palais-Royal. La lettre du prince employait des termes délicats pour proposer cette faveur : « Le tonnerre est
tombé sur votre maison, je vous offre un appartement dans la mienne. » Aussi bien la branche cadette était-elle enchantée de donner une leçon aux Tuileries. En retour, Casimir Delavigne voua au duc d'Orléans une reconnaissance et une affection qu'il conserva, après 1830, au roi des Français.
Devant la popularité de l'écrivain s'ouvrait, s'il l'eût voulu, une carrière parlementaire qui promettait d'être brillante. Le général Foy, AÎanuel, le pressaient de venir siéger sur les bancs do la Gauche. En dépit de leurs instances, il déclina la candidature, d'abord au Havre, puisa Evreux. Son seul rêve d'ambition se tournait vers l'Académie. Il eut quelque peine à obtenir le fauteuil convoité. Une première fois, on lui préféra M. do Frayssinous, évoque d'Hormopolis ; une seconde, M. de Quélen, archevêque de Paris. Sollicité par ses amis de faire une troisième tentative, il leur répondit avec belle humeur : « Ce serait inutile, car sans doute on m'opposerait le pape. » 11 consentit cependant à affronter un nouveau scrutin, et n'eut pas lieu de s'en repentir. Par vingt-sept voix sur vingt-huit votants, il fut appelé à remplacer le comte Ferrand, très obscur académicien. Le 7 juillet 1825, il prit séance, en prononçant un discours d'ailleurs assez terne. Il venait d'avoir trente-deux ans. Sous la coupole, il manifestera une aversion systématique pour les chefs de l'école nouvelle, qui vont lui disputer victorieusement la sympathie du public. Il refusera avec obstination son suffrage académique à Victor Hugo, et dira de l'auteur d'^(3/irt /// e/^ sa Cour : « C'est mauvais, ce que fait ce diable de Dumas, mais cela empêche de trouver bon ce que je fais f » De vrai, il son-
tait chez l'un de ces deux rivaux une puissance de poésie, chez l'autre un mouvement scénique, qui n'animaient pas ses propres œuvres, élégamment correctes, mais sans flamme ni panache.
L'École des Vieillards, comédie en cinq actes, en vers, dédiée à Son Altesse Sérénissime Mgr le duc d'Orléans, premier prince du sang, et représentée le G décemhre 1823, avait eu une très heureuse et très brillante fortune, qui contribua à surmonter les résistances de l'Académie. Casimir Delavigne, abandonnant l'Odéon, théâtre de ses premiers succès, s'était rendu aux sollicitations des sociétaires de la Comédie-Française. La pièce fut reçue avec enthousiasme par le Comité. Talma, qui assistait à la lecture, ressentit une émotion profonde; il trouvait dans le personnage de Danville, vieillard amoureux, les sentiments que luimôme, déjà sexagénaire, éprouvait pour une jolie femme, très jeune et assez coquette. Il demanda le joie, à la surprise générale, ayant depuis longtemps renoncé à tout emploi comique afin de se confiner dans la tragédie où il excellait. « Banville, c'est moi-même, dit-il à Casimir Delavigne ; c'est moi seul qui dois le jouer. » Il eut pour partenaire mademoiselle Mars dans Ilortense. Interprétation mémorable. Jamais encore ces deux grands artistes n'avaient paru dans la même pièce. Il se produisit bien, parmi les sociétaires, quelques récriminations contre la fantaisie de Talma ; mais c'est la coutume, à la Comédie, que tout rentre dans l'ordre, après un peu de tapage et de réclame. Le succès légitima le caprice de l'illustre tragédien, et le romantisme dut reconnaître que V École des Vieillards, comédie bourgeoise et aimable, soulevait les applaudissements populaires.
Alexandre Dumas, émule loyal, salue cette victoire que le classicisme revendiquait comme sienne : (( Semblable;, dit-il, à Richelieu dans sa litière, Casimir Delavigne rentrait au Théâtre-Français, non plus par la porte, mais par la brèche. » Du même coup, il met en lumière les merveilleuses qualités de Talma : « Jamais peut-être il n'avait été plus beau. 11 est impossible de rendre avec une voix plus émouvante les diiïérentes nuances de ce rôle de vieillard amoureux et trahi comme Danville. Oh ! l'admirable instrument que la voix chez un acteur qui sait s'en servir ! Gomme la voix de Talma était caressante au premier acte ! comme elle était impatiente au second, inquiète au troisième, menaçante au quatrième, abattue au cinquième !»
La jalousie touchante de Danville qui a épousé les vingt ans d'Hortense, la grâce légère et sémillante de la jeune femme, la 'pétulance aristocratique du duc d'Elmar, neveu dégénéré de Don Juan et médiocre devancier du marquis de Priola, la bonhomie du vieil ami Bonnard, les rôles épisodiques de la grand'mère évaltonnée et du brave domestique Valentin que la vie de Paris surmène, fournissent matière à une intrigue du meilleur aloi, très pathétique et très alerte. Danville sera-t-il ou ne sera-t-il pas un mari de Molière ? Telle est la question. Casimir Delavigne a rendu pleinement sympathique un personnage que l'ancienne comédie teintait de ridicule et que Victor Hugo dans Hernani, Emile Augier dans Y Aventurière, vireront au tragique. Par fortune, le brave bourgeois de V École des Vieillards évite le sort de Ruy Gomez de Silva et de Monte-Prade, seigneurs de qualité.
La pièce fourmille de détails charmants, simples et véridiques. A telles enseignes que le public, en dépit de l'accoutumance, conspire avec le vieux mari contre le jeune postulant. En quoi Casimir Delavigne est suprêmement moral, jusqu'à nous donner le régal d'un dénouement oùHortense répudie le monde, les fêtes, les plaisirs de son âge, pour aller goûter au Havre la quiétude de la province et la pure félicité conjugale. Elle soignera les rhumatismes de Banville. Souhaitons-lui beaucoup d'imitatrices!
Pourquoi des sentiments aussi vertueux s'expriinent-ils en une langue trop souvent prosaïque et plate ? Que dites-vous, par exemple, de cette lutte domestique entre belle-mère et belle-fille ?
Il faut de l'iinilé dans le gouvernement. Toutes deux gouvernaient contradictoirement.
Le célibataire Bonnard, percepteur de son état, explique ainsi l'équilibre de son petit budget, étranger aux spéculations :
Et jamais ma dépense, excédant ma recette, \c me force à bâtir un espoir mal fondé Sur le terrain mouvant du tiers consolidé.
Enfin, Hortense, pour justifier la nécessité d'un équipage, trouve cet argument péremptoire contre la vulgarité malpropre et la lenteur proverbiale des fiacres parisiens :
Visitez donc les grands durement cahoté Sur les nobles coussins d'un char numéroté.
Ce sont les menues taches d'une œuvre dont l'aspect général estdes plus agréables et l'inspiration aussi saine que réconfortante. L'École des Vieil-
lards a une allure de bonne compagnie qui se manifeste également dans la comédie suivante, la Princesse Aurélle, représentée au Théâtre- Français le 6 mars 1828. On prit toutefois un moindre intérêt à l'aventure sentimentale de cette jeune héritière de la principauté de Salerne, soumise à trois régents — caricatures de MM. de Villèle, de Peyronnet et de Corbière, ministres déchus — mais assez adroite pour épouser^ en les mystiliant, celui qu'elle aime et qui l'ignore, le comte Alphonse d'Avella. Si la Princesse Aurélie, d'une demi-teinte un peu fausse, fut accueillie avec quelque froideur, le bon M. Duviquet, dans « l'examen critique » qui suit la pièce, en appelle du spectateur au lecteur. Il use d'une phraséologie bizarre pour réclamer, « à défaut de la sentence impartiale du théâtre, l'arrêt définitif de la lampe et du cabinet. »
Marino Faliero consacra la gloire dramatique de Casimir Delavigne. Il avait combiné les artifices du romantisme avec une versification restée classique, en empruntant à lord Byron un sujet qui utilise et transforme l'une des plus saisissantes aventures de l'histoire vénitienuo. Sur ce point, et sur ce qu'il appelle « l'espérance d'ouvrir une voie nouvelle », l'auteur s'est expliqué dans sa préface moins clairement qu'on ne l'aurait souhaité. « Deux systèmes, écrit-il, partagent la littérature. Dans lequel des deux cet ouvrage a-t-il été composé ? c'est ce que je ne déciderai pas et ce qui d'ailleurs me paraît être de peu d'importance... On a dit que mon ouvrage était une traduction de la tragédie de lord Byron. Ce reproche est injuste. J'ai dû me rencontrer avec lui dans quelques scènes données par l'histoire ; mais la
iiuirclie (le l'action^ les ressorts qui la conduisent et la soutiennent^ le développement des caractères et des passions qui la modifient et l'animent, tout est diiîérent. » Or, Casimir Delavigne a imité et suivi Byron de plus près qu'il ne veut l'avouer. Il s'est ellorcé seulement de réduire à des proportions conformes aux usages traditionnels de notre lliéàtre la pièce débordante et touffue du poète ani^'-lais. En dépit de ses prétentions rénovatrices;, il demeure un esprit timoré qui répugne aux procédés dérivés de Shakespeare. D'où les griefs que spécifie Sainte-Beuve, alors romantique effervescent^ dans une lettre à M. Loudierre, du 23 avril 1821J : « Ce pauvre diable^, qui a vidé son sac et qui ne fait plus que de l'eau claire, cherche de tous côtés à se ravitailler. Comme la ballade fleurit maintenant, il a laissé les MessénienneSf et le voilà qui fait des ballades sur l'Italie. C'est ainsi qu'en tête de sa tragédie de Marino il va écrire en grosses lettres mélodrame. Tout cela, romantisme à l'écorce, absence de conviction poétique. ))
Ily a une part de vérité dans cette critique d'un ton plutôt acerbe. Marino Faliero était dès l'abord une tragédie, qui fut présentée et reçue k la Comédie-Française. Le succès prolongé à' Henri III et sa Cour empêcha qu'on ne la jouât au commencement de 1829. Casimir Delavigne, dépité d'être renvoyé à l'hiver suivant et de céder le pas à un débutant de l'école romantique, allégua des compétitions et des conflits d'artistes, retira son manuscrit et le porta à l'une des scènes du boulevard, au théâtre de la Porte-Saint-Martin. La tragédie devenait mélodrame, et madame Dorval, avec son tempérament fougueux, allait tenir le
rôle qui avait été composé pour l'harmonieux génie de mademoiselle Mars. C'était une mue dans rinterprétation, une transposition dans le ton et l'allure générale de l'œuvre.
Mariiio Faliero, selon l'expression de M. Georges Duval en son étude sur Frédérick-Lemaître, est « un des plus évidents compromis entre l'art classique et le drame romantique. » Casimir l)elavigne a rapetissé, aiïadi, énervé la tragédie historique de Byron, qui certes n'est pas jouable, étant fort mal charpentée, mais où se dresse une silhouette imposante. Le doge Faliero, chef d'État qui conspire pour les droits du peuple, est poussé à accomplir cet acte insolite, non seulement par l'outrage infligé à son honneur conjugal^ mais encore et surtout par un ardent amour de la liberté. Sa femme est restée pure, et cette Angiolina, dont les dix-huit ans sont liés à un octogénaire, a un incomparable attrait de grâce pudique. Casimir Delavigne, au contraire^ a trouvé que tant de vertu ne saurait captiver les spectateurs français. Il a transformé, dénaturé une si exquise créature, et il en est félicité par l'auteur de (( l'examen critique » qui accompagne la pièce. « Après la mort de lord Byron, — écrit ce thuriféraire, — et contre sa défense expresse, son Faliero fut joué sur un des théâtres de Londres, et la représentation n'en put être achevée. John Bull veut être remué fortement. Il demande des tragédies à l'eau forte, et il brisa, sans scrupule, la bouteille d'eau de roses qu'on avait essayé de lui servir. Cette leçon n'a pas été perdue pour M. Casimir Delavigne. Maître absolu du caractère de la femme du doge, sur laquelle l'histoire n'a pas cru devoir s'expliquer, il a pris le contrepied de lord Byron,
et il a eu de quoi s'en applaudir. De cette simple transmutation, le poète français a tiré un effet prodigieux et l'élément le plus incontestable du succès. »
C'est s'abuser de point en point, et l'erreur grave de cette appréciation mérite d'être soulignée. Eléna, coupable, laisse une impression d'indifférence, alors que l'innocence d'Angiolina était infiniment émouvante. Le Faliero de Byron, armé à la fois pour venger les libertés populaires et le renom d'une épouse calomniée, avait autrement de noblesse que le personnage malchanceux et un tantet ridicule, imaginé par Casimir Delavigne. A cela près, l'intrigue des deux pièces est analogue et suit exactement le récit des annales. Un jeune patricien, Sténo a tracé sur le fauteuil du doge quelques mots injurieux à son honneur conjugal : Faliero demande justice aux Quarante, qui ne prononcent qu'une condamnation dérisoire à deux mois de prison et à un an d'exil. Il ne laissera pas cet outrage impuni, mais associera sa colère à toutes les sourdes révoltes qui couvent dans Venise et s'apprêtent à éclater. Pour cette Eléna réputée immaculée — tandis qu'elle a été la maîtresse de Fernando, neveu du doge — c'està-dire pour un intérêt strictement domestique, va se perpétrer un coup de force qui se couvrira du facile prétexte de la raison d'Ktat. Au second acte, dans une fête donnée par Lioni, l'un des Dix, l'intrigue se noue : Sténo renouvelle auprès d'F^ léna ses compromettantes assiduités. Fernando le provoque en duel, cependant que Faliero s'affermit dans ses intentions révolutionnaires. C'est sur la place Saint-Jean-et-Paul que se lève le rideau du troisième acte. On a signale, à bon droit,
l'étrangeté de ces conspirateurs qui s'assemblent en plein air et qui vocifèrent, d'accord avec le doge, contre les institutions établies — « à Venise, observe Alexandre Damas, et à minuit 1 à Venise, la ville du Conseil des Dix ! à Venise, la ville oii l'on ne se couche jamais tout à fait, et où une moitié de la ville, au moins, veille, tandis que l'autre dort ! » Mais il fallait, aux dépens de la vraisemblance, qu'en un même lieu, tour à tour, Faliero haranguât les conjurés et- Sténo croisât le fer avec Fernando. Celui-ci est mortellement frappé. Dès lors, le doge a un motif nouveau et décisif qui l'incite à poursuivre ses desseins. L'insulteur de sa femme est le meurtrier de son neveu. Par malheur, le complot compte trop d^affidés. L'un d'eux, pris de scrupules, avertit un sénateur dont il était l'obligé. Marino Faliero est arrêté, jugé, condamné. Il va être décapité, non sans avoir appris l'infortune conjugale qui pesait sur sa tête d'octogénaire. Quel surcroît de calamités, tragiques pour la Comédie-Française, mélodramatiques pour la Porte-Saint-Martin !
L'exécution de l'ouvrage vaut mieux que sa contexture. Cette intrigue, où se mêlent avec quelque confusion la politique et l'amour, est traversée et secouée par un souflle d'émotion. Sans que les vers atteignent jamais le grandiose ni le sublime, ils ont un mouvement rapide et parfois pathétique. Le public de 1829, lassé du ronron classique, leur trouva presque un air de nouveauté, et la première représentation, le 30 mai, fut un triomphe. Les applaudissements et les acclamations se prolongeaient durant les entr'actes ; une demi-heure après le baisser final du rideau, la majeure partie des assistants demeuraient dans la salle, réclamant
Tautour qui eut le bon goût de se dérober à cette ovation.
Les journaux, le lendemain et le surlendemain, apportèrent quelques restrictions à l'enthousiasme des spectateurs. Le Corsaire du 1^'" juin, tout en déclarant que M. Casimir Delavigne est notre premier poète et n'a point de rivaux, insinue d'expresses réserves : « Il ne faut pas dire : Mariiio Faliero a obtenu un succès complet, mais bien : les trois premiers actes renferment des scènes du plus bel intérêt, et étincellent de vers à effet, qui, malheureusement, sont tous écrits sous l'inversion de Vanilthèse, la plus séduisante des figures de rhétorique, celle dont par conséquent on ne devait pas outrer l'abus. » Et l'auteur de Farticle, peu sympathique d'ailleurs à la Porte-Saint-Martin, ajoute ce posl-scriptum qu'il intitule Hommage à la vérité : « Nous avons été complètement dans l'erreur, en annonçant, d'après un bruit de couloir et de fo)^er, que l'acquisition du Faliero avait coûté oOjOOO francs à l'administration. M. Casimir Delavigne ne prostitue pas sa muse; seulement il a tort de croire que l'air du boulevard soit favorable à sa santé. » De vrai, le théâtre avait engagé, pour les décors et les costumes, des frais importants, un luxe de mise en scène qui contrastait avec l'usage de l'époque. Ces dépenses, grâce à des recettes brillantes, furent amplement récupérées.
Un org-ane ultra-royaliste, le jD(^/yzocnïe,« journal de Fà propos, «rédigé par Martainville, et qui faisait suite au Drapeau blanc, est encore plus sévère que le Corsaire : « Ce sujet, dit-il, est stérile. La conccplion est fausse, l'action péniblement développée, et la représentation rend plus sensibles
encore et les embarras de sa marche et les moyens puérils qui amènent des effets hasardés. Mais le principal défaut, le vice radical, c'est qu'elle est dépourvue de tout intérêt positif; il en résulte une incertitude qui fatigue l'esprit et le cœur. Sur quel personnage l'intérêt peut-il se porter? Est-ce sur cette femme adultère et incestueuse? est-ce sur son complice? est-ce sur le doge qui, pour se venger de l'insolence d'un étourdi, veut noyer sa patrie dans le sang de ses concitoyens? Je le répète, tout l'éclat des détails, toute la chaleur et l'élévation du style ne remédieront pas à cette absence de véritable intérêt; c'est un mal incurable pour un ouvrage dramatique. Cette tragédie en mourra. »
Le pronostic de Martain ville était plus que hasardeux. Les événements le démentirent, et Maritio Faliero, revenu on 1833 à la Comédie- Française, demeura longtemps au répertoire, avant d'être repris ces dernières années ou plutôt abîmé en matinée de l'Odéon. Mais il est un jugement dont l'extravagance passe tout ce qui se peut concevoir; c'est celui de la Galette de France, livrée aux hallucinations d'un royalisme délirant. « Qui faut-il accuser, demande-telle dans le numéro du 2 juin, si les théâtres ont été mis à la disposition de la faction révolutionnaire, si chaque jour l'ordre social y est menacé d'une subversion totale? Déjà on y a établi une école de massacres, et hier tous les genres d'aristocratie ont été livrés à la brutale frénésie d'un parterre d'ouvriers. Des trépignements de joie ont accueilli l'image d'une conjuration ayant pour but regorgement de tous les nobles, sans en excepter un seul. Un ramas d'assassins et de brigands ont fait
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retentir la scène d'épouvantables cris de vengeance, et dans la salle on y a répondu par un tonnerre d'applaudissements. Qui ne serait pas effrayé en voyant des hommes imprudents porter les brandons de la rébellion si près de ces immenses faubourgs qui renferment tant de souvenirs de pillages et de massacres? Paris aurait-il oublié ce qu'il lui coûtait de sang et de richesses quand le faubourg Saint-Antoine faisait irruption dans le cœur de la capitale? IMaintenant c'est Paris qui va chercher le faubourg! C'est la civilisation lettrée, c'est l'administration, c'est le gouvernement, qui vont réveiller dans les basses classes ces passions envieuses qui ne s'arrêteront jamais dans leur essor! »
Il faut s'étonner et s'affliger, non pas qu'un critique dramatique — ou prétendu tel — ait pu concevoir et imprimer de telles insanités, mais qu'il se soit trouvé un public d'abonnés pour y souscrire. Casimir Dolavigne faisait frissonner et ramenait aux pires jours de la Terreur la clientèle effarée de la Gcuette de France, qui voyait avec épouvante M. de Martii;nac au ministère et Marl/io Faliero à la Porte-Saint-Martin, « véhicule politique pour diriger les masses populaires dans le sens de la Révolution. » Ces fureurs d'énergumènes donnaient la comédie aux gens de sens rassis, et le Journal des Débats, qui se piquait do libéralisme et de modération, répondit le 4 juin à la vieille Galette, sur un ton de douce moquerie : « Quelle profondeur de combinaisons ! J^e farouche auteur des Comédiens n'osait attaquer de front notre ordre social. Qu'a-t-il fait? Il a choisi dans l'histoire une époque tout à fait semblable. Voyez, en effet, ce qu'était Venise en 13oS, et ce qu'est
la France en 1829. A Venise, un Sénat : nous avons une Chambre des Pairs; un tribunal secret : nous avons la Cour de Cassation; le Conseil des Dix : c'est notre Conseil d'État; celui des Quarante : l'Académie. Ainsi, peindre sous d'odieuses couleurs l'insolence des sénateurs vénitiens, l'abus de la procédure secrète, le pouvoir oppressif des Dix, l'orgueil des Quarante, qu'est-ce autre chose que d'engager les factieux à jeter à l'eau les Pairs, la Cour de Cassation, le Conseil d'État et l'Académie. Cela fait frémir. » Sur la pièce môme, et au regard de la seule littérature, le Journal des Débats a une opinion complexe : il reproche à Faliero d'être un vieillard retombé en enfance, dont une interdiction devrait faire justice, et il leconnaît que M. Casimir Delavigne, usant d'un style franc, correct, harmonieux, parle la langue de Racine, quelquefois celle de Corneille.
Dans la Quotidienne du 1^' juin, un article signé J. J. (Jules Janin), tout en signalant le succès de la pièce représentée à la Porte-Saint-Martin, place cette copie adroite fort au-dessous du merveilleux original anglais, qui ne réalise pas une action dramatique, mais où l'on sent tressaillir la vie et pal])iter l'âme de la cité des doges. Le critique, pénétrant et sagacc, élargit son horizon : (( Grand amateur de belle nature et de vieille histoire, lord ]i3Ton avait au plus haut degré le secret de lire dans des ruines et d'y voir ce qu'elles avaient été. Ainsi, dans son drame, tout rappelle Venise ; vous voyez les lagunes, vous entendez les chants du gondolier, vous passez le Pont des Soupirs, vous assistez à toutes ces tortures secrètes, à toutes ces clameurs séditieuses, vous voyez Venise, en un mot. Souvent, à cette lec-
ture, je me suis %aré lord Byron, monté sur un cheval arabe et courant au grand galop dans ces rues désertes, car c'est ainsi qu'il étudiait les villes. » Le parallèle s'institue, se poursuit, et le talent de Casimir Delavigne pâlit auprès du génie de son prestigieux modèle.
Parmi les journaux de l'époque qui s'occupaient de littérature dramatique^ la note de suprême malveillance était toujours donnée par le Courrier des Thcâirea que rédigeait Charles Maurice. Marino Faliero subit le sort commun. 11 fut rudement traité, en deux articles du 31 mai et du i^'' juin. «Des vers, des vers et des vers, s'écrie Charles Maurice au sortir de la première représentation, souvent bien écrits, mais en général boursouflés, prétentieux, et sonnant le tocsin sur les malheurs des situations sans leur porter secours ; puis deux ou trois scènes à effet, tel est, en somme, cet ouvrage réellement intermédiaire entre la tragédie et le mélodrame. Quant à de l'invention dans les ressorts dramatiques, il n'y en a aucune. C'est, de scènes en scènes, V École des Vieillards, Fiesqae, les Vêpres Siciliennes, Othello, voire même Misanthropie et Repentir ^ etc., etc. Nouvelle preuve du peu d'imagination de l'auteur, quand il s'agit de concevoir un plan, d'en faire l'ordonnance. » L'idée est reprise et développée dans le numéro du lendemain, sur un ton plus agressif contre Casimir Delavignc : « Le voilà donc porté, ce grand coup si terrible I II devait ébranler le monde dramatique^ jeter l'Océan théâtral par delà ses rivages, changer la face de l'univers tragique, culbuter deux grandes institutions au proht d'une petite, hausser de quatre-vingts coudées les murs de celle-ci avec les pierres de
taille des deux autres, et faire dire aux peuples des spectacles : « C'est du mélodrame que nous vient la lumière ! » Rien de tout cela n'aura lieu, et cette fois encore notre prédiction s'accomplira. Un peu de bruit, beaucoup moins qu'on ne le croyait, suivi d'un long silence, et c'est tout. » Charles Maurice fait grief à l'auteur de Marino Faliero de composer des œuvres qui toujours « s'exhalent en de grandes espérances. » Il le range, en une métaphore rococo, parmi « ces arcliitectes de Thalie et de Melpomène qui ne construisent point de palais, qui ne bâtissent que des chaumières auxquelles ils survivent eux-mêmes et qui s'écroulent dans l'oubli. » Avec des circonlocutions, il accuse Casimir Delavigne de plagiat. Volontiers il le traiterait de geai paré des plumes du paon. « Toutes ses pièces, dit-il, sont de véritables mosaïques dont sa mémoire lui fournit les morceaux. » C'est ainsi qu'il l'accuse d'avoir emprunté le premier acte de Marino Faliero à Othello et à Wallenstein, le second à Fiesqiie, avec telles réminiscences des Vêpres Siciliennes, le troisième tout entier à lord Byron, le quatrième, par des procédés qui « sentent l'écolier d'une lieue, » encore à Othello, ainsi qu'à la Jeunesse du duc de Richelieu, devenue 7?ochester à la Porte-Saint-Martin, enfin le cinquième aux Macchabées, h Eudoce et Cy/nodocée, et le dénouement à la scène de Meinau et d'Eulalic dans Misanthropie et Repentir. A peine reste-t il à Casimir Delavigne le soin d'avoir assemblé des rimes, eu risquant « une espèce de scandale littéraire » sur les confins de ce que Cliarles Maurice dénomme la mélodramaturgie. En revanche, les éloges les plus chaleureux se
rencontrent dans le Constitutionnels très hostile aux « suzerains de la rue Richelieu, » dans le Courrier Français, qui note que la représentation a duré près de cinq heures et qu'au gré de la plupart des spectateurs Faliero n'a que ce qu'il mérite : « Tu l'as voulu, Georges Dandinl » Le Figaro, du l®"" juin, tout en constatant que le caractère du doge offre la réunion des principaux traits du Procida des Vêpres Siciliennes et du Banville de l'École des Vieillards, et qu'ainsi Casimir Delavigne a rassemblé deux armées victorieuses pour gagner une troisième bataille, rend hommage « à la magie d'une foule de mots saillants, pleins d'esprit et de bonheur. » Il loue le style du drame et la pompe théâtrale.
L'interprétation fut excellente. Elle n'eut pas été plus accomplie à la Comédie-Française, où Marino Faliero, reçu à l'unanimité, avait suscité des débats, des embarras et des jalousies que résume le Globe du 3 juin : « D'alDord la distribution des rôles soulève de vives querelles. « Celuici rentre dans mon emploi, » s'écrie tel acteur. Tel autre le réclame de par l'auteur. L'un trouve le sien trop peu important, et le refuse; celui-là rougirait de s'en charger parce qu'un camarade l'a refusé ; et mille difficultés encore. Lorsqu'elles seront levées depuis la première jusqu'à la dernière, non sans peine, quand jouera-t-on l'ouvrage? Chaque été, mademoiselle Mars a droit à un congé; elle ne revient qu'en septembre, si elle n'oublie pas quand elle doit revenir. Va donc pour septembre ! Mais alors Firmin prend la poste à son tour, et, si un troisième ne s'absente pas après Firmin, d'autres nouveautés, étudiées derant la saison des voyages, peuvent occuper le
répertoire jusqu'à ce que mademoiselle Mars retourne dans les départements ou en Angleterre. » Ce tableau, encore qu'il date de 1829, n'a-t-il pas un air d'actualité ?
A la Porte-Saint-Martin, au contraire, point de délais à subir, observe le Globe, point de rivalités à concilier. Non seulement tous les rôles furent accueillis avec joie par ceux à qui ils étaient attribués, mais deux artistes éminents se disputèrent le personnage de Marino Faliero. 11 était d'abord destiné à Frédérick-Lemaître; puis on apprit que cet acteur de marque, d'un caractère essentiellement mobile, négociait avec l'Ambigu et pourrait faire défaut. Ligier le remplaça. D'où un procès. Frédérick-Lemaître, qui avait travaillé tout un mois et assisté à vingt répétitions, assigna la direction du tliéâtre devant le tribunal de commerce. 11 n'obtint pas gain de cause. Voici le texte du jugement qui intervint : « Attendu que l'engagement passé entre les parties porte que le sieur Frédérick-Lemaître s'engage à remplir les ])remiers rôles, soit en cbef, soit en partage avec des doubles, pour la totalité ou partie des pièces qui seraient jouées au tbéâtre, à l'option du directeur, qui s'est réservé le droit do distribuer les rôles ; mais que la condition relative aux feux ne peut forcer le directeur à distribuer ou conserver à un acteur des rôles qu'il lui convient de confier à un autre; que celui-là reste seul maître de cette distribution, et que celui-ci n'a aucun moyen de réclamer contre la volonté du directeur; par ces motifs, le tribunal déclare le demandeur non recevable, et le condamne aux dépens. »
Ligier fut, d'ailleurs, plein de majesté et d'é-
motion en Marino Faliero. Madame Dorval, un peu déconcertée le premier soir par la cadence du vers dont elle n'avait pas l'habitude, eut de beaux élans de sensibilité^ et son succès s'affirma aux représentations suivantes. Enfin, dans le rôle de second plan d'Israël Bertuccio, vieux soldat, compagnon de guerre du doge, devenu patron du port et chef do l'arsenal, Gobert dessina une admirable silhouette de plébéien qui se révolte sous l'insulte patricienne.
Entre les diverses parodies qui saluèrent le succès de Marino Faliero, la mieux venue est Mérinos Béliéro ou V Autre École des Vieillards, on cinq actes et en vers, représenté aux Variétés le 20 juin 1829. La scène se passe chez Mérinos Béliéro, chef de la confrérie de l'Arc, à l'île Saint- Denis. Au lever du rideau, sa femme, Hélène, est seule dans une petite chambre modeste. Elle murmure mélancoliquement :
Mon tricot est fini... voilà ses deux bretelles :
Mon époux Mérinos n'en a pas de si belles.
liicn ne coûte, il est vrai, quand c'est pour un amant!
Dieu ! que j'ai tricoté, depuis qu'il est absent !
0 ciel ! si mon mari... lîah ! si j'étais la seule,
.l'aurais quelque raison de faire la bégueule;
Mais lu grosse bouchère adore l'épicier ;
La petite mercière aime le chapelier ;
Au rôtisseur sourit la maîtresse d'école,
Et du jeune bottier la boulangère est folle.
Après cette énumération sentimentale dos divers corps d'état, survient le neveu de Béliéro, le conscrit Cadet pour qui Hélène tricote, de môme que dans Marino Faliero Éléna brodait une écharpe pour Fernando. Ce Cadet, qui n'a pas l'humeur militariste, ressent le mal du pays. Il regrette ce
que la caserne ne remplace pas : Hélène et la bonne nourriture.
Sais-tu quel vertigo dans l'île me ramène ? Jamais le vin du crû, le goujon de la Seine Ne m'ont paru d'un goût plus fin, plus savoureux, Que depuis que je suis éloigné de ces lieux. Le Bordeaux me déplaît, le Champagne m'altère; Le hi/fsteck^ escorté de sa pomme de terre, N'offre à mon appétit qu'un régal dédaigné. Mais le goujon natal, de friture imprégné, Mais le jeune Suresne, arrosant le vieux lirie, Voilà ce qui rappelle à mes goûts la patrie.
Hélène résiste. Elle ne veut pas cédera ce tendre langage^ d'où montent des relents gastronomiques. Femme sensible, elle ne l'est plus.
Je suis maintenant femme honnête.