CHAPITRE XXIV
CHRISTINE
La destinée de Christine, reine de Suède, l'étrange fille de Gustave-Adolphe, devait tenter la curiosité et attirer l'audace des novateurs romantiques. Élevée au trône à l'âge de six ans, grandie sous la tutelle du chancelier Oxenstiern, elle prit dès sa dix-huitième année la direction effective des affaires. Tout aussitôt, elle étonna et ses sujets et l'Europe par sa précocité, sa dextérité politique et le jeu d'une diplomatie qui allait ahoutir à la signature des traités de Westphalie. Passionnée pour les lettres, les sciences et les arts, elle transforma sa cour en une manière d'Académie où affluaient les savants et les philosophes. A la culture intellectuelle la plus subtile elle joignait une imagination ardente, un tempérament impulsif et sans frein Si elle répugnait aux liens du mariage, les changements du cœur et les caprices de l'amour ne lui étaient point étrangers. De nombreux favoris — dont les plus notables furent le médecin
l'aube du théâtre ROiMANTIQUE 453
Bourdelot, le comte de La Gardie, Tott et Pimentel — l'aidèrent k dilapider les finances de la Suède . Ti'austérité luthérienne du peuple, l'humeur indépendante des nobles supportaient mal l'extravagance de la souveraine. Christine pressentit une révolution. Pour l'éviter, elle abdiqua, reine dé couragée, femme lassée de tout, à vingt-huit ans. Lors de son séjour en France, au palais de Fontainebleau, une crise de jalousie ou plutôt de fureur la détermina à faire assassiner son grand écuyer, le marquis de Monaldeschi, par son nouvel amant, Sentinelli, capitaine des gardes. Le meurtre eut lieu, le 10 novembre 1657, sur l'ordre de la reine et presque devant ses yeux, dans la galerie des Cerfs. Elle témoigna, en cette occurrence, une férocité froide, une cruauté raffinée, qui révoltèrent l'opinion et parvinrent à émouvoir l'insouciante liumeurdeMazarin. Christine dut quitter la France et se retirer à Home, où, convertie au catholicisme et saturée d'aventures, elle tint bureau d'esprit. Après avoir collectionnné les favoris, son goût se tourna vers les livres et les objets d'art. Par testament elle légua au Pape les raretés qu'elle avait rassemblées. Cette iMessaline vieillie, chargée de débauches et de crimes, était une fidèle cliente du Vatican.
A travers ses vices, elle nouirissait la manie du prosélytisme ultramontain. Recevant, en mai 1()78, de mademoiselle Tanneguy-Lefèvre, la future madaine Dacier, un livre traduit du grec, elle répondit à cette jeune érudite, protestante de naissance^, en l'exhortant à embrasser le catholicisme : « A quoi, disait-elle, peut servir toute votre science, si vous ignorez ce point si important? Donnez-vous la peine d'y faire une réflexion
sérieuse, et priez Dieu qu'il ouvre un jour vos yeux et votre cœur à la vérité. » Dans la société romaine, parmi les cardinaux et les inonsignorl, Christine trouvait des complaisances et des sympathies que la France lui avait déniées. Voici, d'après madame de Motteville, la première idée qu'on eut de la princesse que le grand Frédéric, lequel s'y entendait, a déclarée bigarre: « On connut que les vertus de cette reine gothique étaient médiocres. Elle n'avait alors guère de respect pour les chrétiennes; et, si elle pratiquait les morales, c'était plutôt par fantaisie que par sentiment. » Que sera-ce, et que dira-t-on, après le forfait de Fontainehleau? Elle eut le front de se rendre à l'Académie, le il mars 1638, quand l'indignation soulevée parl'assassinatdeMonaldeschi était encore toute vivo. Mézeray qui faisait fonction de secrétaire, voulut douner à hi visiteuse un spécimen des travaux de la docte compagnie. A l'article « jeu » du dictionnaire, il lut cette locution proverbiale: « Jeux de prince — qui ne plaisent qu'à ceux qui les font. » Il paraît que Christine ne rit que du bout des dents. Elle savait qu'à l'Académie on cultivait, sur un sol propice, l'allusion malicieuse.
Cette femme singulière, éhontée, presque un monstre, allait tenter successivement la muse de quatre auteurs dramatiques. Alexandre Duval, classique attardé, écrivait en 1793 une tragédie on cinq actes, Christine ou la Mort de Monaldesc/U. Brault, ancien préfet, traitait le même sujet en une pièce qui échoua à la Comédie-Française, et Frédéric Soulié donnait à l'Odéon, le 13 octobre 1829, un drame en cinq actes et en vers, Christine à Fontainebleau, que le renom de mademoiselle
Georges ne put préserver d'un lamentable insuccès. Enfin, sur cette même scène de TOdéon et avec la même interprète^ Alexandre Dumas faisait applaudir, le 30 mars 1830, Christine ou Stock/iolni, Fontainebleau et Rome, trilogie dramatique en cinq actes, en vers, à laquelle il avait annexé prologue et épilogue, pour paraître vraiment shakespearien et supérieurement romantique.
La pièce d'Alexandre Duval n'a point été représentée. C'est une œuvre de début qu'il composa au sortir de la rhétorique, en collaboration avec un de ses jeunes amis, de Corbigny. « Nos conversations, dit-il, sur tout ce qui nous frappait en littérature, nous amenèrent à des confidences réciproques. Je ne craignis plus de lui faire connaître quelques essais dramatiques que j'osais à peine lire; il m'encouragea: et dominé lui-même par un secret penchant pour le théâtre, il me proposa de travailler avec lui. Quelques jours avant cette proposition, il était allé voir Fontainebleau ; et les traces du sang de iMonaldeschi, que l'on montrait encore dans la galerie, nous firent naître l'idée de traiter le sujet de Christine. » Cette pièce, qui se rattache aux premiers incidents de la vie d'Alexandre Duval, « à une époque où chaque jour amenait une sensation, une crainte, un espoir, un plaisir », fut reçue à la Comédie-Française aux approches de la Terreur, quelques mois avant l'emprisonoement de la troupe. En ce temps-là, suivant le mot d'un homme d'esprit, la tragédie courait les rues. Le manuscrit de Christine demeura dans les cartons, et les deux auteurs suivirent des voies différentes : Alexandre Duval, après avoir été acteur, bifurqua vers la comédie de
mœurs, et de GorLigny vers l'cidniiiiistration préfectorale. Ce ne sont ni mêmes théâtres, ni mêmes rôles, ni mêmes interprètes.
En lisant cette Christine, on s'abstient de déplorer qu'elle n'ait pas été jouée. Il s'y trouve de nombreuses réminiscences de situations et de sentiments qui lui enlèvent tout caractère d'originalité. Lagardie, ami de Monaldeschi que d'ailleurs il s'apprête à trahir, explique à son confident Delmonté l'admiration et l'amour dont il est possédé :
Dis-moi ; sans être ému, peut-oii voir une reine Descendre d'elle-même au rang de citoyenne ? Abdiquer la couronne et n'avoir pour sujets Que des infortunés, heureux par ses bienfaits?
Dans un monologue, Christine, indignée contre Monaldeschi, fait appel aux mânes paternels :
Oh ! dieux ! quelle est ma honte ! ô mon père ! ô Gustave !
Elle charge Lagardie du soin de la délivrer de ce parjure qu'elle a aimé et qu'elle hait. La scène rappelle, par quelque analogie, mais non par la facture poétique, le terrible entretien d'Hermione et d'Oreste. Lagardie, que la passion pousse au crime, se fait le docile instrument delà vengeance royale :
Je me sens pas à pas entraîner dans l'abîme.
Un crime doit toujours suivre le premier crime.
A ce noir attentat tout doit me condamner.
Qui trahit son ami peut bien l'assassiner.
Vous voyez maintenant de quoi je suis capable.
Il ne me reste plus qu'à punir le coupable.
Faut-il dès cette nuit servir votre courroux'^
C'est à vous de fixer le moment et les coups.
Parlez : dans quel endroit, où voulez -vous qu'il meure?
Me faut-il de son sang souiller cette demeure ?
Faut-il, pour ajouter encore à cette horreur,
D'un poignard acéré lui déchirer le cœur?
Ou bien d'un fer tranchant armant ma main sajiglante,
Faire tomber sa tête, et l'emporter fumante?
Il n'est point de forfaits, commandés par l'amour,
Que mon bras n'exécute en cet horrible jour.
CHRISTINE
Qu'il périsse à l'instant où son àme inconstante Croit trouver le bonheur en quittant son amante; Qu'il périsse, et qu'il sache, en recevant les coups. Qu'il ne doit son trépas qu'à mon juste courroux. Vous pouvez obéir, et soigneux de me plaire, Servez en l'immolant ma haine et ma colère. Je ne vous prescris point de terme à sa douleur ; Essayez cependant de le frapper au cœur: C'est lui qui m'a trahie, et que ce coup lui prouve. Quand le cœur est atteint, le tourment qu'on éprouve. Allez, quand votre bras aura versé son sang, La récompense est prête, et l'autel vous attend.
Cependant, le remords accomplit son œuvre. Lagardie avoue l'infâme projet à Monaldeschi qui pardonne. C'est un concours de générosité. Christine, sans qu'on saisisse la cause du revirement, s'associe à ce double élan, qui devient un triple élan de vertu. Le baiser Lamourette ne fut pas plus émouvant, en sa provisoire sincérité. Or, il y a une condition à la clémence de la reine : Monaldeschi renoncera à ses écarts volages et sera désormais un très fidèle et très ponctuel grand écuyer. Voilà l'idylle que sa souveraine lui propose :
Tous mes biens, mes grandeurs, mon nom, mon existence. Tout ce qui m'appartient, tout est en ta puissance. Je te suivrai partout, tu peux choisir l'endroit ; Je puis voir un palais dans le plus humble toit. Rien ne peut maintenant affaiblir mon courage ;
Et ce séjour enfin, fût-il le plus sauvage, Si par Monaldeschi je le vois habité, Deviendra pour Christine un séjour enchanté.
MONALDESCHI, à pavL
Tant d'amour, malgré moi, m'importune et me touche.
Dès que Christine s'éloigne, il reprend ses projets d'évasion, et offre à Lagardie d'y participer :
Viens, quittons pour jamais cette reine jalouse, Et fuyons tous les deux dans les bras d'une épouse.
Singulière façon de prendre la fuite !
Christine serait jouée, si Sentinelli n'entravait les desseins de Monaldeschi et ne l'arrêtait au sortir même du palais. Elle pardonnerait encore, pour peu qu'il consentît à nommer la femme à qui étaient adressées les lettres interceptées. Mais il est un parfait gentilhomme et refuse de consommer une vilenie. Il préfère la mort. Egorgé dans la coulisse, il vient expirer en scène, non sans avoir lancé cette exclamation cornélienne : « Soutiensmoi, Lagardie, » et jeté à Christine une apostrophe solennelle, avec l'appel à la postérité où se glisse un mot final de pardon. C'est tomber galamment. Plus farouche, Lagardie, en quelques phrases véhémentes, maudit la reine-bourreau, qu'il a failli aimer, et prédit la Révolution de 1789 :
Je vois dans l'avenir que le ciel nous prépare Des décrets éternels un exemple bien rare; Oui, je vois tout le peuple honteux d'être opprimé: Il se plaint, il s'agite, il s'arme, il est armé; Il court au Dieu vengeur arracher son tonnerre. Tremblez! de rois errants il va couvrir la terre; Et, reprenant ses droits longtemps abandonnés. Punir par des forfaits des forfaits couronnés.
Christine^ repentante, le crime à peine accom-
pli, se proclame une veine- assassin, dépose sa couronne « aux pieds des peuples de l'univers, x> et s'écrie devant le cadavre de Monaldeschi :
Osons le contempler. Quels regards il me lance! Son œil encore ouvert garde un sombre courroux ; Il découvre son sein, il me montre les coups, Je les compte avec lui... Ce spectacle m'effraie !... Son sang bouillonne encore en sortant de la plaie. Ah ! courons l'arrêter... osons porter ma main... La voilà sur son cœur ! c'est là que l'assassin... Mais non, retirons-la... Quelle image effrayante ! Du sang de mon amant elle est toute fumante ! J'en vois ici, partout, le marbre en paraît teint, Et jusque sur les murs mon forfait est empreint.
Tous les personnages de la tragédie d'Alexandre Duval sont artificiels, pensent et parlent à contresens. Lugardie, après une velléité d'infamie, redevient un Pylade de tout repos. Monaldeschi a des attitudes langoureuses et de rares délicatesses. Quant à Christine, elle ne rappelle en rien la reine arrogante, sanguinaire, elTrontée, qui, au lendemain de l'assassinat, s'avisait d'écrire au premier ministre de Louis XIV :
(( Mons Mazarm, ceux qui vous ont appris le détail de la mort de Monaldeschi, mon écuyer, 'étaient très mal informés. Je trouve fort étrange que vous commettiez tant do gens pour vous éciaircir de la vérité du fait. Votre procédé ne levrait pourtant pas m'étonner, tout fou qu'il est. Mais je n'aurais jamais cru que vous, ni votre jeune maître orgueilleux, eussiez osé m'en témoii^ner le moindre ressentiment. Apprenez, tous tant que vous êtes, valets et maîtres, petits et grands, qu'il m'a plu d'agir ainsi, que je ne veux ni ne dois rendre compte de ,mos actions à qui
que ce soit, surtout à des fanfarons de votre espèce. Vous jouez un singulier personnage pour un homme de votre rang; mais, quelques raisons qui vous aient déterminé à m'écrire, j'en fais trop peu de cas pour m'en intriguer un seul instant. Je veux que vous sachiez et disiez à qui voudra l'entendre, que Christine se soucie fort peu de votre cour et encore moins de vous ; que, pour me venger, je n'ai pas besoin d'avoir recours à votre formidable puissance. Mon honneur l'a voulu ainsi; ma volonté est une loi que vous devez respecter. Vous taire est votre devoir ; et bien des gens, que je n'estime pas plus que vous, feraient très bien d'apprendre ce qu'ils doivent à leurs égaux, avant de faire plus de bruit qu'il ne convient. Sachez enfin, Mons le cardinal, que Christine est reine partout où elle est, et qu'en quelque lieu qu'il lui plaise d'habiter, les hommes, quelque fourbes qu'ils soient, vaudront encore mieux que vous et vos affîdés. Le prince de Condé avait bien raison de s'écrier, lorsque vous le reteniez prisonnier inhumainement à Vincennes : « Ce vieux renard, qui jusqu'ici a trompé Dieu et le diable, ne se lassera jamais d'outrager les bons serviteurs de l'Etat, à moins que le Parlement ne congédie ou ne punisse sévèrement cet illustrissime faquin de Piscina. Croyez-moi donc, Jules, comportez-vous de manière à mériter ma bienveillance ; c'est à quoi vous ne sauriez trop vous étudier. Dieu vous préserve d'aventurer jamais le moindre propos in<liscret sur ma personne. Quoique au bout du monde, je serai instruite de vos menées. J'ai des amis et des courtisans à mon service, qui sont aussi adroits et aussi surveillants que les vôtres, quoique moins bien soudoyés. »
Quinze jours après cette lettre, un mois après l'assassinat, Christine recevait à Fontainebleau la visite du roi Louis XIV, accompagné du cardinal .Mazarin et de toute la cour. Le ministre qui gouvernait la France avait Téchine souple.
La pièce de Brault, Christine de Suède, représentée au Ïhéàtre-Français le 23 juin 1829, n'est pas plus exacte au regard de l'histoire. Monaldeschi, qui courtise la comtesse Ebba, lille d'honneur de la reine, émet cet aphorisme :
Quand on est à la cour, on n'en peut plus sortir.
Christine dit au gouverneur du château de Fontainebleau, député vers elle par Mazarin:
Les Suédois, monsieur, sont les Français du nord,
Et sous votre beau ciel la fille de Gustave
A quelque droit à l'air que respirent les braves.
Elle remet au père Lebel, prieur des Malhurins, les lettres qu'a surprises Sentinelli et qui prouvent la trahison de Monaldeschi, sa promesse d'épouser la comtesse Ebba. Au troisième acte, les deux aventuriers italiens se trouvent face à face. Monaldeschi dit à Sentinelli qui vient pour l'arrêter:
Qui vous a ramené? C'est le souffle des vents. Vos pieds ne laissent plus de marques sur la terre. Tous vos pas sont cachés, vous êtes tout mystère... Je me justifîrai ! je me justifîrai!
A Christine, qui le soupçonne et déjà même l'accuse, il adresse cette déclaration :
.le vous ai consacré mon cœur, mon l)ras, ma tête.
Comme la reine lui montre, d'abord les co- ^ pies, puis les originaux des lettres outrageantes ' 20.
qu'il a écrites sur elle, le grand écuyer répond :
Une imprudence Peut se remettre, hé bien! soyez ma providence. Pesez l'ennui présent et le bonheur passé.
Elle se laisserait peut-être attendrir. Mais la comtesse Ebba, de façon fort inopportune, vient lui avouer sa passion pour Monaldeschi dont elle demande la grâce. Christine, sur-le-champ, donne l'ordre de le tuer. Vainement le gouverneur invoque la légalité. Le mot et la chose sont hors de saison :
Au roi de France en France appartient la justice. Il est des magistrats pour juger en son nom. Remettez en leurs mains le grand écuyer.
CHRISTINE
Non.
LE GOUVERNEUR
Madame...
CHRISTINE, à part.
Non ! Mon sang dans mes veines bouillonne.
LE GOUVERNEUR
Cédez à la raison.
CHRISTINE, à part.
Je brûle.
LE GOUVERNEUR
Tout l'ordonne.
Il termine sa tirade par cette sommation : « Rendez Monaldeschi ! » Sur ces entrefaites, apparaît JSentinelli, qui prononce le mot de la fin : « j\Ionaldeschi n'est plus. »
Le drame de Brault fut accueilli froidement à la Comédie-Française : il méritait cette froideur. A rOdéon, quatre niuis plus tard, le 13 octobre iS2\),C/iristineà Fontainebleau, drame également en.vers, de Frédéric Soulié, essuya un échec
éclatant. L'auteur avait été mal inspiré en refusant de collaborer avec Alexandre Dumas ; mais il alléguait une raison péremptoire : «David m'a promis, à la première œuvre importante que je ferais seul, de me faire avoir la croix. » Seul donc, il écrivit Christine : ce fut détestable. 11 a essayé de défendre sa pièce dans une préface qui débute ainsi : « C'est, en vérité, un pitoyable métier que celui d'auteur dramatique.... Que faire en présence du meurtre de Monaldeschi? Être vrai. C'est un devoir de poésie et de conscience. Alors il arrivera que le drame sera pénible à voir comme une mauvaise action. » Très pénible, en effet, odieuse même et assez ridicule, cette intrigue broussailleuse où se trouvent une jeune fille étendue sur la table de dissection pour déjouer la jalousie de Christine, un brigand déguisé en ermite, une reine qui chevauche sans escorte dans la forêt de Fontainebleau. Frédéric Soulié se glorilie de n'avoir pas voulu « ennoblir le crime. » En réalité, il a produit une œuvre grossière et surtout ennuyeuse. Le public se fâcha ou plutôt s'égaya aux dépens de Fauteur^ qui s'en montre scandalisé. On avait murmuré et ricané, usé de la blague et du quolibet. « Des mots de la halle partis des loges — gémit douloureusement Frédéric Soulié — des apostrophes tutoyées adressées aux acteurs, des sifflets continus et des clameurs perpétuelles, sans qu'on ait pu entendre une scène entière de tout ce travail, voila ce qu'on a appelé un jugement! » 11 se plaint également de la colère haineuse des journaux contre un homme « qui ne touche aux ambitions de personne, qui n'a point fait de profession de foi littéraire, qui n'écrit dans aucun journal, ne fait
de lecture dans aucun salon, et n'a ni pension du roi ni maîtresse au théâtre. » Pour réfuter toute cette apologie, il suffît de prendre la brochure de Christine à 'Fontainebleau : on s'explique les huées du parterre et l'unanimité de la critique. La versiQcation était étrange. On y voyait un mélange de pathos et de galimatias. En voici un spécimen :
Oui, oui, celui-là seul s'est vraiment oubhé, Serviteur favori dont l'amour est lié Par d'autres soins que ceux que l'amour seul ordonne, Qui pour des torts d'emploi trouve un cœur qui pardonne, Mais qui pour son amour, où rien n'est de moitié, Sur le pied de valet peut être châtié.
Sentinelli, voulant assurer Christine du dévouement de ses sicaires, emploie cette métaphore hardie :
Quelques pintes de vin et quelques écus d'or, lis passeront pieds nus dans un ruisseau de laves.
La sévérité impitoyable d'un père envers la faute de sa fille est résumée en ce logogriphe : Le père qui maudit l'enfant vivant qui tombe Se repent bien souvent... mais Dieu voue au remord Le père sans pitié qui maudit l'enfant mort.
Enfin, quand Monaldeschi se voit irrémédiablement perdu, il adresse cet appel cacophonique :
Christine, écoute-moi; Tes bourreaux sont plus loin de moi que moi de toi.
Ici, le cahotement des mots correspond à la bizarrerie des développements et à l'incohérence des idées.
Autrement attachante et dramatique est \a.Christine d'Alexandre Dumas. Si nous l'en croyons,
elle fut conçue au corps de garde du boulevard Bonne Nouvelle où il passa la nuit, après avoir sauvé un homme et une femme attaqués par des voleurs au sortir d'un souper. Quoi qu'il en soit de ce détail pittoresque, Christine, reçue à la Comédie-Française, puis reprise par l'auteur qui n'avait pu s'entendre pour quelques corrections avec M. Samson, émigra à l'Odéon. Dans l'intervalle, Alexandre Dumas, voyageant en diligence entre Paris et Le Havre, remaniait son plan. Il avait ajouté — et il faut l'en louer — le rôle de Paula, l'amante de Monaldeschi déguisée en page, mais aussi — l'invention était moins heureuse — le prologue à Stockholm, l'épilogue à Rome, ce qui donnait sept actes à la trilogie. Il prétend que s'il retira son manuscrit du Théâtre-Français, c'est que, de bonne grâce, il avait cédé son tour de priorité à la Christine de Brault, pour complaire à l'auteur atteint d'un mal incurable. De vrai, les sociétaires, fort enthousiastes au jour delà lecture, s'étaient dégoûtés de la pièce. Mademoiselle Mars avait de ces caprices, et la Comédie de ces sautes de vent. A l'Odéon, les interprètes allaient être mademoiselle Georges pour Christine, mademoiselle Noblet pour Paula, J.ockroy et Ligier pour Monaldeschi et Sentinelli. C'étaient les acteurs, ou de peu s'en faut, (jui avaient joué le drame do Soulié et l'avaient laissé tomber. Le projet de reprendre la même distribution émanait du directeur llarel, en une lettre qui se terminait ainsi : « Ne vous préoccupe;/ pas do cette idée que vous étranglez la pièce d'un ami; elle est morte hier de sa belle mort. » Tout aussitôt, Alexandre J)umas communiqua le billet directorial à Frédéric Soulié, qui spirituellement lui répondit : « Ramasse les mor-
ceaux de ma Christine — et il y en a beaucoup, je t'en préviens — • jette-les dans la hotte du premier chiffonnier qui passera, et fais jouer ta pièce ».
Reçu à rOdéon, Alexandre Dumas aurait voulu retourner à la Comédie-Française. Il plaida devant le tribunal de première instance pour recouvrer la libre disposition de son œuvre, sous prétexte qu'on avait fait passer, avant Christine, d'abord Marino F aller Oj puis la Fête de Néron. Son orgueil romantique rougissait de céder le pas à Casimir Delavigne et Soumet. Il mandait à Harel: « Cher frère, je désire que M. Soumet m'écrive un mot pour me remercier; arrangez cela avec lui. Sans cela, il dirait qu'il ne m'a aucune obligation. Vous concevez qu'avec la possibilité d'être joué demain au Théâtre-Français si je le veux, j'ai le droit d'exiger qu'on soit honorable avec moi. » Sauf la lettre de Soumet, Alexandre Dumas obtint tout ce qu'il souhaitait: un dédit de 4.000 francs, des décors neufs^ des toiles représentant des vaisseaux et même la campagne de Rome, plus, un divertissement où devaient figurer une cinquantaine de paysans suédois pour lesquels on rafraîchit les costumes vénitiens de Marino F aller o. Harel gagna le procès, Dumas fut condamné aux dépens.
Christine, après avoir triomphé de la censure, puis du directeur de l'Odéon qui eût souhaité que les vers fussent transformés en prose, eut un grand succès de répétition générale. La première représentation fut assez orageuse, et la majeure partie de la presse délibérément hostile. On blâma l'inutilité d'un prologue où Descartes disserte et où Christine tombe à la mer. Bizarre, effectivement, est la langue de Descartes qui dit à son interlocuteur :
Chez ton oncle, mon cher, pour l'intellectuel, La nature a peu fait; mais, pour le ponctuel, En formant un seul homme, elle s'est ruinée.
Et quelle définition de la politique de Richelieu dans la bouche de Christine !
Il comprenait le trône, et que, ses quatre pieds Au-front des grands vassaux se trouvant appuyés, Mal assortir leur taille était puissantes fautes; C'est pour ce qu'il passa sur les têtes trop hautes La hache du bourreau comme un niveau de plomb. Il fit gîter le trône en le mettant d'aplomb.
Les critiques étaient fondées, lorsqu'elles visaient la rugosité de certains vers ou la superfluité d'un épilogue qui montrait, après trente-deux ans, Fagonie de Christine repentante et caduque, dans l'isolement somptueux d'un palais romain. Mais il y avait lieu d'admirer la vigueur de plusieurs scènes, la silhouette et le monologue du condottiere Sentinelli, les tragiques débats entre Monaldeschi et Christine, enfin le pathétique et l'horreur du cinquième acte, qui se termine sur les cris déchirants de la victime et cet ordre sinistre de la reine en réponse aux supplications du confesseur :
Eh bien, j'en ai pitié, mon père, qu'on 1 achève !
La presse ne rendit pas justice aux mérites de l'œuvre et en souligna passionnément les défauts. — Le Courrier des lltéâtreH est implacable. Il ne saurait admettre une trilogie qui s'étend sur une période de quarante années. « Ce drame, dit il, que l'on signalait comme un événement littéraire, a été trouvé vide d'action, d'intérêt, de situations dramatiqueset surtout de sens commun. Aussi a-t-il été sifflé et resifflé par le public qui a
abandonné la partie longtemps avant le dénouement. )) Le rédacteur, cruel envers l'embonpoint de la principale interprète, ajoutait cette note plus que méchante, injurieuse: « On s'attendait à voir mademoiselle Georges en matelot. Il a fallu se contenter du ridicule de voir un immense potiron en forme de femme. » — Le Constitutionnel raille Alexandre Dumas de n'avoir pas osé imiter le drame italien du Comte de Coninilnges, qui n'a pas moins de quinze actes et dont la représentation exige trois soiréas. Il juge le caractère de Christine vague, indécis, peu dramatique, et, tout en réputant le personnage de Paula très intéressant, il se demande s'il est naturel qu'une femme reste par excès d'amour auprès d'un homme devenu l'amant d'une autre femme. Après avoir reproché à Sentinelli d'être un bourreau, à Monaldeschi d'être un héros de lâcheté, le rédacteur du Constitutionnel conclut : « Ce genre d'héroïsme est plus propre à commander le dégoût que la pitié. Jusqu'à présent la nouvelle école n'est fertile qu'en inspirations d'une nature semblable; ses héros sont des bandits, des hommes de sac et de corde ; elle se plaît aux supplices, elle aime la Grève et prend plaisir à savourer les derniers moments d'un condamné... C'est au milieu du xix'' siècle, dans la moderne Athènes, qu'on réunit la foule pour lui offrir le hideux aspect d'un homme qu'on fait mourir à petit feu, qu'on perce de mille coups et dont le sang jaillit de toutes parts. — Le Journal des Débats incrimine surtout l'atteinte portée à l'unité do temps. Il est moins préoccupé de l'unité de lieu. A la rigueur, il admettrait qu'en quelques heures on transférât le spectateuT de Stockholm à Fontainebleau, puis de Fontaine-
bleau à Rome. « Si vous lui présentez, dit-il, votre requête en beaux vers, il vous signera, quoique en souriant, tous vos passeports, et vous ne serez point inquiété sur la route. Mais ce spectateur a des yeux, et jamais vous ne lui persuaderez que dans l'intervalle mis par l'aiguille des minutes à faire six fois le tour du cadran, cette jeune reine que nous avons vue brillante de fraîcheur et de santé, soit celle que nous retrouvons dans votre épilogue, les Joues creusées par le remords, le front sillonné de rides, la tête ombragée de cheveux blanchis. On vous passe quatre cents lieues; l'imagination aime à courir la poste; mais quarante ans! » — Le Corsaire (\éc\arc, en badinant, que c'est une rude chose qu'une trilogie dramatique, lorsqu'elle menace de se prolonger jusqu'à l'aube, pour étaler en sept actes et en six heures d'ennui les antiques rengaines, le fer et le poison, le poison et le fer. Au demeurant, et par manière de raillerie, il place Christine au-dessus (VHer- )iani, parce que Christine dure plus longtemps et ennuie davantage. Il ajoute assez méchamment ; (( Le style de M. Dumas est préférable à celui de M. Hugo; mais il faut éviter (l'appeler un vieillard un vieux sapin; car, lorsqu'on parlant des sénateurs suédois, la reine dit : « Ils s'avancent comme de vieux sapins », cela rappelle les vieux fiacres. » Le Corsaire affirme que vainement on avait convoqué le ban et l'arrière-ban des camarades, les fondotlieri à moustaches et virgules féodales qui hurlaient et battaient des mains : les sifflets et les rires faisaient écho. — La Quotidienne ne publie qu'une note brève et dédaigneuse; mais XaGaj^ette de France s'en donne à cœur-joie, daube sur la pièce et l'auteur, sur les réclames complaisan-
tes et fastueuses des cénacles romantiques, sur la singularité des sentiments et des images^ notamment lorsque Christine dit à Monaldeschi pour justifier son abdication :
Mon diadème d'or contrariait tes vœux
Quand tu voulais passer ta main dans mes cheveux.
Voici, d'api'ès la Galette, comment la nouvelle école prépare une pièce et manigance un, succès : (( Prenez la vie d'un roi ou d'une reine; faites-en un drame en sept actes, que vous appellerez trilogie. Laissez aller votre pensée et votre plume; ne corrigez pas surtout, c'est le privilège du génie; violez ouvertement les règles de la prosodie; rime, césure, nombre, harmonie, tout cela été inventé par des esprits rétrogrades. Quinze jours au plus suffisent pour produire le chef-d'œuvre. Faites-le vanter d'avance par les journaux voués au nouveau culte; lisezde dans les coteries de la jeune France ; colportezde partout, puis plaignez-vous d'infidélités, d'intrigues, de malveillance, cela vous donnera un air de victime qui ne nuira pas au succès. Maintenant soignez la représentation. Exigez des comédiens sept ou huit décorations neuves, changement de costumes à chaque acte, meubles gothiques, pertuisanes, escopettes, sarbacanes, bilboquets, et pour le moins une douzaine de petits vaisseaux; on ne peut s'imaginer ce que tout cela ajoute au mérite du drame. Faites-vous abandonner le parterre, rorchestre, la première et la seconde galeries. Placez au parterre la troupe des admirateurs à vingt sous, aux mains fortes et crasseuses, à la voix retentissante; à l'orchestre seront vos jeunes amis dont l'enthousiasme s'épanchera parles ah! ah ! lesexclamations, les : que c'est
L AUliK DU THEATRE ROMANTIQUE 1/1
beau! et^ dans certaines occasions, les bravos et les trépignements ^ Aux galeries serontvotre coiffeur, votre épicier, vos parents aux degrés les plus éloignés, vos voisins et tous vos cidmirateurs de circonstance surveillés par quelques amis éprouvés. Le reste fera foule à sept lieures et entrera par un guichet étroit, ce qui renouvellera la scène des barricades. Si vous êtes marié, mettez en évidence dans la loge la plus apparente votre femme et vos petits enfants qui exerceront leurs jeunes mains aux applaudissements. Us plaideront pour vous et recevront les hommages qu'un vieux préjugé ne permet pas encore que vous receviez vous-même. »
Dans son indignation forcenée^ le critique de la Galette va jusqu'à proclamer que les romantiques sont, tous, éminemment niais et ignorants. Il leur reproche la paresse^ le défaut de bonnes études, l'orgueil de la médiocrité, l'imbécillité d'esprit. Il les accuse de dédaigner ce qu'il y a dans la nature humaine de noble, de grand, de sublime et d'idéal, pour ne s'attacher qu'à ce qu'elle peut offrir de trivial, de prosaïque et de puéril. Jkef, il leur fait un crime de renverser les bases do la haute littérature, instituées, dit-il, « depuis l'oritiine du monde, depuis Homère jusqu'à Bossuet. « Il en appelle, comme c'est l'usage, aux honnêtes gens, à la jeunesse studieuse et éclairée, à tous ceux chez qui « le sentiment du beau n'est pas émoussé par cet alcool de bas aloi que l'on appelle romantisme. » Kmule de Joseph Prudhommo, il
1. La Gazelle omet de dire que Frédéric Soulié était venu avec cinquante otivriers bien stjJés, pour applaudir frénétitiquement la Christine de Uumas, sur la nnrmf scène où sa Christine, à lui, avait piteusennent échoué.
les adjure, au nom de la gloire nationale et de l'honneur des lettres, c( d'écraser de leur mépris des productions qui sont un outrage à la raison, une insulte au bon sens public, en même temps qu'elles entraînent la corruption des mœurs, du langage et la décadence des arts. » Que dis-je? il veut sauver la monarchie, menacée par la Chris- Une d'Alexandre Dumas. Il voit dans ce drame toutes les conséquences du libéralisme en littérature. Il relève des attentats sacrilèges à la majesté des trônes. « On y joue à la boule avec le spectre et la couronne ; on entend une reine qui, en parlant de la sienne, dit :
C'est un hochet royal trouvé dans un benceau. »
A travers tant d'exagérations et d'invectives, il y avait en ces critiques une part de vérité, lorsqu'on demandait à Dumas, d'un accord unanime, d'alléger sa pièce. Il y consentit de bonne grâce en coupant l'épilogue. De même certains passages devaient être remaniés pour la représentation du lendemain. Le temps faisait défaut à l'auteur qui avait vingt-cinq convives à souper. Alors Victor Hugo et Alfred de Vigny, dans une salle voisine, passèrent la nuit à supprimer ou à redresser les vers qui avaient été empoignés. Ils terminèrent après l'aube leur tâche fraternelle et laissèrent le manuscrit sur la cheminée d'Alexandre Dumas qui s'était couché et endormi. En évoquant ce touchant souvenir, le bénéiiciaire d'une si Ihitteuse collaboration s'écrie dans ses Mémoires : « Te rappelles-tu cela, Hugo? Vous rappelez-vous cela^ de Vigny? » En ces jours de bataille où passait un souffle de gloire et d'espérance, le romantisme était à la fois une armée et une famille.
Devant la radieuse aurore du renouveau littéraire, l'enthousiaste jeunesse avait cette ferveur qui bientôt allait descendre dans la rue pour abattre le drapeau blanc, revenant d'ancien régime. Toutes les libertés fleuriront, hélas! d'une floraison trop brève, au soleil de Juillet.