‹ L'aube du théâtre romantiqueChapitre 53 sur 55 · MARIONNETTE · texte numérisé non relu

MARIONNETTE

Je le savais d'avance...

Vous êtes un crétin, mais je vous aime ainsi, Et vous êtes encor plus dindon qu'Hernani.

Une rixe s'élève dans la rue. Idiot, pour l'apaiser, tire de sa poche une brochure de Marion de Lovine et va la lire sur le balcon. Tous les combattants se sauvent.

Au second acte, le brigadier affiche le tarif des amendes à Pontoise :

Un œil crevé, trois francs, six francs pour les deux yeux; S'ils ne sont que pochés, quatre francs pour les deux; Un bras démis, sept francs, cassé, sept francs cinquante ; Pour une dent, un franc, deux dents, un franc soixante ; Pour toute la mâchoire enlevée, onze francs, Sauf à restituer, s'il reste quelques dents ; Pour un nez écrasé, si l'enflure est énorme. Quatre francs, et cinq francs, s'il a perdu sa forme, Ou s'il n'en reste pas assez pour se moucher.

En cas de décès, l'assassin doit treize francs dix sous à l'Etat. U/est le tarif que paiera Idiot pour la prétendue mort de Cuirverni, pleuré par son oncle Jérémie qu'un domestique remonte comme une pendule. Mais Idiot n'a pas le sou. Par bonheur Marionnette l'assiste :

Idiot, je suis tienne... oui, voilà ma menotte. Il me semble déjà que je suis Idiote.

Cuirverni, trop bavard, raconte à son camarade les antécédents de leur commune amie. Idiot s'emporte :

Tu mens, tu mens, tu mens.

cuiuvERNi, lui montrant un portrait.

Eh bien ! regarde, mens- je?

IDIOT, regardant.

Son portrait chez un autre !

CUIRVKRNI.

Eh bien ! rnens-jc à présent?

IDIol-.

Oui; je le recoiiiiais. Il n'est [)jis rcsseinhlanl.

Désespéré, il se fait arrêter par Lavemas, qui

pue la pipe. Marion court chez le sous-préfet, le quel dit au brigadier :

Ah! j'ai bien peu ronflé, mon excellent gendarme.

Devant ce haut fonctionnaire, le vieux et la jeune, Jérémie et Marionnette, plaident avec chaleur et confusion la cause de leur client. Y aurat-il un sixième acte? Non, dit Cuirverni, ce serait « un acte de décès. » Tandis qu'un personnage murmure :

La recette toujours va dcgringolando,

on aperçoit un sac vide qui traverse le théâtre, et Marionnette crie :

Regardez, regardez... la recette qui passe!

Cette parodie était bien inofTensive, mais les romantiques ne pouvaient tolérer qu'on bafouât leur idole. Jules Janin publia, sous le titre « les Parodies, » un feuilleton indigné dans les Débats du 2 septembre. « On a parodié, disait-il, Marion de Lortne toute la semaine. Ils l'ont placée au coin de la borne. Figurez-vous qu'ils l'ont dégradée à plaisir. Us l'ont dépouillée, non pas seulement de sa robe à ceinture d'or, mais de sa poésie, de son idéal, de ses tendres émotions, de son mol abandon, de ses larmes, de son amour, de tout ce qui en faisait encore une femme. Us l'ont affublée d'esprit et de gros sel, la courtisane parfumée. Us l'ont prise, la pauvre fille qui combat son amour, pour la jeter à la tête d'un amant de carrefour; nous avons senti la pipe et le tabac de régie dans le drame de M. Hugo; la vile prose a remplacé le vers passionné de Marion de Lorme; la charge s'est glissée entre tous ces personnages si fantas-

tiques, si mouvants, si spirituels, brodés sur toutes les coutures, brodés à jour, véritables Français qui vivent, pensent et se disputent sous une loi de fer. L'ignoble a frappé tous ces détails de poète; le grivois a pesé sur toutes ces têtes sévères; l'esprit a gâté tout le drame; ils ont fait un curé de village de Richelieu et de Louis XIII un souspréfet. Profanation ! »

De vrai, la parodie, même maniée par la dextérité de Duvert, a échoué dans son entreprise contre Marion de Lonne, parce qu'elle s'attaquait au sentiment de l'amour que l'on peut railler chez autrui, mais qu'on entoure, en son intime pensée, de tous les hommages d'un culte mystérieux. Parmi les ruines des croyances, des philosophies et des rites dévots, reste debout l'autel de cette divinité qui aura toujours des martyrs et ne manquera jamais d'adorateurs.

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