OLIVIER
curé de Saint-Roch.
CL[. — D' Alexandre Soumet.
Gimiez (248). Sous le palmier de la madone [1833].
Vous vous souvenez, cher Jules, de la réponse de Fonlenelle à la dame qui lui reprochait d'être passé sans l'avoir vue et moi, si je vous avais embrassé, je ne vous aurais pas quitté. Gomment quitter des amis quand on leur dit adieu ? Vraiment, je n'ai jamais pu comprendre pareille force de cœur et ce n'est pas au Marais que je l'aurais apprise; aussi, de ma vie n'ai-je pas voulu croire à une séparation, à un départ, à un voyag-e, même à un voyage en Italie pour Gabrielle, afin que sa lune de miel n'ait pas d'hiver. Je vous dis ceci, cher ami, comme je l'ai dit à Emile, quoique vous et Emile le sachiez bien. Je suis donc parti de Paris, seul et mourant comme un vrai poète que je ne suis g-uère, pour refiiire à notre jeune mariée un mois de mai en décembre. Dites-le bien, je vous conjure, à Nina, pour qu'elle
aaO L AUBE ROMANTIQUE
me pardonne tous mes chagrins. A présent, nous voilà presque en Italie, moins poétique que les vers qu'elle tous a dictés à Paris et, pourtant, bien fidèle à la ressemblance, bien belle, bien lumineuse, bien splendide; nous avons ici les étoiles de Naples et les citronniers de Portug-al sans Dom Mig-uel et le Vésuve. Fig-urez-vous un nid d'orang-ers suspendu à des montag-nes de neig^e et bercé par le bruit des grandes eaux à midi, malgré la saison un peu avancée ; les Alpes et la mer brillent comme de l'incendie, le pays où nous sommes est un véritable tableau poétique, entre deux miroirs ardents et, vis-à-vis de nous, la Corse avec l'image de Napoléon et plus loin, sur la droite, les caps avancés de l'Espagne avec tous les enchantements d'Almaria ; de cette harmonieuse .4//narm dont les alcyons qui nagent sous nos fenêtres nous donneraient des nouvelles, si vous leur aviez appris à chanter; nous l'attendons de vous, nous l'attendons avec impatience, car ce ne serait pas la peine d'être venu en paradis, si nous ne devions pas y entendre votre voix. Mais on me dit que le Paradis a aussi ses douleurs et je l'éprouve puisque je suis si loin de vous, d'Emile, de tout ce qui fait aimer et vivre. Nous trouvons notre ciel un peu dépeuplé, il me semble que le palmier qui m'ombrage en ce moment aurait de l'ombre pour trois, quoique bien jeune, et des palmes pour deux et que vos vers si
étincelants ne perdraient rien d'être récités à notre lumière. Nous avons un été qui ne meurt pas, des abeilles qui ne meurent pas, des petits pois qui vivent toujours et j'ai trouvé le moyen de rester mourant au milieu de toutes les immortalités, même en parlant de la vôtre. Car vous, bien cher ami, vous vivez, vous chantez, vous aimez toujours avec votre âme de poète et vous nous révélez dans vos vers, tout le charme de cette existence idéale dont Nina est l'ange gardienne. Et s'il est quelque chose de plus enchanté que notre beau climat d'orangers, de fleurs et d'abeilles, c'est une journée passée au Marais, avec Nina et ses trois enfants, c'est là le bonheur, le nôtre, puisqu'il vous appartient et qu'il porte votre nom. Parlezmoi de votre famille, d'Emile, d'Aglaé, de M™= Dudon, de M. et de M"^^ Daclin et de tout ce faisceau d'amis qui a tant de force parce qu'il a tant de charme et puis de notre belle Almaria que j'idolâtre presque autant que je vous aime de loin, de près et partout et toujours, ce que je dirais mille fois davantage si votre Gabrielle ne devait pas vous écrire, cher ami.
ALEX. SOUMET