CLXII. — D' Alexandre Soumet à M"^^ de Rességuier
Madame et bien chère Nina,
Voici le premier moment où j'ai pu quitter mon lit de douleur depuis que ma fille s'est relevée du sien et je ne voulais céder à personne le plaisir de vous répondre à tâtons, car je suis devenu aveugle comme si j'avais composé le Paradis Perdu, moi qui ne sors pas de l'Enfer.
Merci, mille fois merci, de votre souvenir. Les beaux enfants avaient du temps des fées, une bonne fée pour les protéger, aujourd'hui, ils ont un bon
23a l'aube romantique
ang-e et vous avez voulu être l'un et l'autre pour la fille de Gabrielle et vous nous avez envoyé tous vos vœux et toutes vos joies, toutes vos prières, pour un berceau et votre lettre lui porte bonheur et nous la lui gardons pour le moment où elle pourra vous aimer toute seule et par instinct, comme nous vous aimons.
Mais vous voilà bien loin et depuis bien longtemps et Jules est souffrant dans notre beau midi comme sous le brouillard de Lyon où nous l'avons suivi pas à pas et jour par jour, comme son fils Paul, et cependant le Rhône n'était pas encore débordé et ne guettait pas Lyon lorsque Jules y entrait. Mon Dieu, chère amie, ne reprenez pas ce vilain chemin quand vous reviendrez à Paris. Vous passerez par Bordeaux, par Montferrand, n'est-ce pas ? Et Jules aura tant de bonheur qu'il oubliera sa souffrance et pourra embrasser son illustre ami sans être écrasé par la muraille du château de Ham.
C'est donc par Montferrand que nous allons vous attendre, Paul, Albeit, Charles, Nina et nous n'irons pas à la messe de minuit avec vous. Jules nous apportera de grandes poésies et beaucoup de choses comme il y en a si peu.
Ici nous n'avons qu'une grande chose à vous montrer; mais bien immense, bien solennelle, bien religieuse :
l'aube nOMANTIQUE 233
Car nous avons dressé l'obélisque immortel
Sur le lieu funéraire où manquait un autel.
Ah 1 monarque martyr, ah ! victime célèbre,
Sésostris a taillé ton monument funèbre.
Pontife de la mort, de ses tombeaux lointains
Il t'envoie à travers quatre mille ans éteints
Un bloc cyclopéen pour marbre expiatoire,
Et tu fais avec lui cet échangée de gloire.
Ce granit te répond, sous ton ciel étonné
D'un avenir de pleurs égal à son passé ;
Et ses signes, ses noms, splendeur d'une poussière,
Néant superbe, écrit sur des pages de pierre
Se liront épelés par l'ange du cercueil :
Jamais plus grand espoir n'obtint un plus grand deuil.
Lisez avec votre voix de royaliste, chère Nina, ces vers à Jales, ainsi qu'à M. et M""* de Resség-uier, à qui je présente de tendres respects et parlez^ ensemble de ces souvenirs et de ces espérances que vous aimez et de nous, qui vous aimons si tendrement et de notre bonne Açlaéet d' Emile et d'Anna. Nous sommes presque aussi loin de ces bons amis que de vous ; car nous habitons le Marais et ce Marais n'est pas le votre, bien qu'on vous y attende toujours et sans cesse.
Adieu, bien chère Nina. Mettez tous mes hommages respectueux aux pieds de M"*' la comtesse.
ALEX. SOUMET
15 sept. [{SZÙ\
GLXIIi. — D'Alexandre Soumet.
Jocelyn (267), mon cher Jules, vous a inspiré une pièce de vers ravissante et jamais enfant ne ressemble mieux à son père.
Je voudrais que Gabrielle — qui me ressemble aussi un peu — concourût pour l'ouvrage le plus utile aux mœurs et je vous prie de dire à Guiraud ce que vous en pensez. Consultez surtout M™^ de Rességuier, car c'est elle seule que l'on devrait charger de la distribution de prix Monthyon. L'Académie aurait une chance pour être juste et une tête de vierge pourrait lutter sans trop de désavantage contre le Bédouin, roman abyssinien de M. de Poujoulat (258).
s[oumet] .
Ce samedi sept.