‹ L'aube romantiqueChapitre 17 sur 144 · XXIX. — D'Alfred de Vigny · texte numérisé non relu

XXIX. — D'Alfred de Vigny

Pau, 10 juillet i82i.

Je vous écris pour une très sérieuse affaire, sur le manteau de notre Muse, mon cher Jules; je veux commencer par vous en parler, pour ne plus y revenir. La ville d'Henri IV n'a pas mieux conservé

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la pureté de ses opinions que le respect de ses traditions historiques et nous sommes moins étonnés de voir sans honneurs la chambre de Jeanne d'AIbret, depuis que nous sommes témoins des scènes que tolère l'autorité dans la capitale du Béarn (91). Quelques jeunes gens, ameutés et dirigés par un certain M. Poque (92), garde du corps chassé de sa compagnie, font de temps en temps, ici, des scènes de citoyens semblables à celles de 182 1 dans Paris; ils ne négligent rien pour manifester leurs opinions, ni la coiffure de Benjamin Constant, ni la négligence de l'allure républicaine. Tout cela n'était que ridicule à nos yeux jusqu'à ce qu'ils se soient avisss de faire dans l'église (gS) une insulte publique aux officiers supérieurs de mon régiment après avoir forcé violemment la consigne des sentinelles posées à la porte pour établir l'ordre comme on le fait à Notre-Dame même. Ils ont dû la vie à la modération du colonel (94) qui a contenu ses soldats et arrêté encore ses officiers; mais il est à craindre que leurs insolences journalières, qui vont jusqu'à attaquer le corps entier dans le journal de leur ville, ne lasse la patience militaire aisée à détruire. Le comte de Fontanges, après avoir fait son rapport à la Guerre, en a adressé un à Mgr le Garde des Sceaux; vous le verrez sans doute; nous vous prions de vouloir arrêter sur cet événement l'attention du ministre; il connaît le colonel qui compte

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sur son caractère connu de fermeté pour faire réprimer les excès que la force armée, toujours trop violente, ne peut punir elle-même dans sa propre cause. Peut-être serait-il bon qu'il écrivît sur ce point au Procureur du Pioi qui est fort décidé à sévir par moments, mais ;quelquefois découragé par la mollesse craintive des autorités civiles.

A présent que je vous parle un peu selon mon cœur, sachez donc que je vous suis attaché comme par le passé et pour tout l'avenir, que rien ne m'a été aussi fâcheux que de recevoir l'invitation d'une soirée chez vous au moment de mettre le pied en voiture et je crois que vous le fîtes pour me rendre le départ plus cruel. Je vis au milieu de mes montagnes comme un de leurs ours. Notre pauvre Muse me console et quelquefois aussi la mienne.

Que j'aime : la Jeune Anna et fOn me croit rcueuse... Ah ! non pas...

J'ai encore trouvé à qui la lire pendant quelques jours passés dans un vieux château.

Oloron.

J'achève ma lettre dans mes montagnes qui sont ma résidence, mais d'où je pars plus souvent pour Pau et les environs. Dites, je vous prie, à Emile, que j'admire autant son ouvrage romantique en prose que sa grâce en vers et je vois par les amen-

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déments de l'Etoile que notre rigueur les effraie quand nous savons en avoir.

Ecrivez-moi vite, je vous prie, sur cette sotte affaire qui tient fort au cœur de mon cher colonel et au mien par contre-coup. Dites-moi de vos nouvelles comme aussi de celles des deux ang-es entre lesquels vous vivez. Ne les amènerez-vous pas dans ce pays desoleil où il pleut toujours? Gela ne m'empêcherait pas de vous aller voir à Toulouse tous les jours ; et Guiraud ne viendra-t-il pas? Que je me trouve seul ! Adieu, tout à vous et à eux.

ALFRED DE VIGNY

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