XXX. — D' Alfred de Vigny
Pau, 10 août 1824.
Puisque la montagne ne vient pas trouver Mahomet il faut que Mahomet aille trouver la montagne. Je ne sais pourquoi vous ne me répondez pas, mon cher Jules, mais je me suis aperçu que vous aviez reçu ma lettre. Les autorités judiciaires sont sorties de leur calme plat et je sais d'où venait le vent invisible. Gependant je déplore ici, en moi-même, comme nous le fîmes quelquefois ensemble, cette malheureuse direction des choses en France qui fait que les moyens les plus propres au bien ne produisent
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que le mal, étant employés par de faibles et maladroits instrumeuts.
Accoutumée à la pusillanimité des autorités, la mauvaise partie de la ville, qui est en grande majorité sur l'autre, a résolu de venger son héros que l'on avait mis dix heures en prison, prison joyeuse où l'on n'osait pas empêcher les visites continuelles des frères et amis, et le punch — moins gracieux que le vôtre — et des chants et des cris de forcenés.
Quelques jours après, des hommes inconnus paraissent à Pau. Soulevés, excités par des meneurs d'une classe plus élevée, ils prennent pour prétexte une querelle de cabaret qui av^ait eu lieu la veille; armés de cailloux, de bâtons, de couteaux de boucher, ils attaquent et assassinent nos soldats dispersés dans les rues ou logés chez les habitants, faute de caserne. Les officiers supérieurs sont frappés sur le pont et presque tous blessés; le lieutenant-colonel renversé sur le parapet en voulant les disperser et presque jeté dans le Gave et, chose incroyable, il distingue dans la foule forcenée qui criait : Vive Poque ! des huissiers et jusqu'à des avocats déguisés, appartenant à celte même Cour chargée de le juger (qB).
Ils sont désignés au Procureur du Roi, mais qu'arrivera-t-il de tout cela ? Je ne crois pas que Mgr le Garde des Sceaux lui-même y puisse rien.
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Voilà donc les choses qui se passent dans le plus royaliste des ministères, que pouvait-on espérer des autres et que n'avons-nous pas à craindre ?
J'ai ouï dire que Grenoble était aussi açité. Je souhaite que cela n'y soit pas aussi grave qu'ici, car la tranquillité est à peine rétablie. Comme ce ne sont pas des cœurs à être touchés d'une noble conduite, ils ont osé blesser M. de Fontanges qui s'était avancé les bras croisés au milieu de cinq cents furieux, après avoir défendu aux soldats de répondre par leurs armes, ce qu'ils n'ont point fait ; aussi avons-nous beaucoup de ces braves g-ens blessés; il est possible que cela recommence.
Voici à quoi Alfred passe son temps, loin de vous tous et de nos douces Muses. J'ai à peine eu le temps de me réjouir du fauteuil de Soumet, tant je m'assieds peu sur le mien.
Que ne m'envoie-t-il donc Cléopatre (96)? Je rougis pour lui quand on m'en parle, de ne pas la savoir par cœur, comme le reste. Je pense à lui quand je suis tenté de pleurer notre musette et je ne la pleure plus après. Il est le dieu auquel j'offre ce sacrifice. Comme Pichalot est beau dans tout ceci! Il faut donner à l'autre la couronne du théâtre et à lui la couronne des martyrs.
J'ai écrit à mon Emile qui me répondra lui, il me dira bien si vous m'aimez encore un peu, ce que
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je commence à ne plus croire, quoi que vous m'en ayez dit.
Adieu, et, tout à vous, quand même.
ALFRED DE VIGNY
XXXI D'Emile Deschamps.
Ce samedi soir.
Mon cher Jules, pardonnez-moi d'avance et faites-moi pardonner par tout ce qui vous entoure et vous aime; mais il faut absolument que vous quittiez lundi matin la campagne pour quelques heures,car nous sommes aux champs ici; vous, Alexandre et moi, il nous faut porter le coup de grâce à la 3Iuse (97)5 chez Tardieu, à 9 heures du matin, lundi, si non, le n° paraîtra et nous sommes tous compromis. Je n'ai ni le temps, ni l'espace de vous expliquer notre danger, il est imminent; ces messieurs, je le sais, seront rassemblés là, pour continuer la Muse, arrivons tous trois pour la tuer et elle est morte. Ainsi soyez assez bon pour partir lundi, avant de vous coucher, si vous le pouvez, de manière à être à 8 heures à Passy, pour prendre Soumet que que je viens de faire prévenir. Vous serez à 8 h. 1/2 à ma porte. Nous serons tous trois à 9 heures chez Tardieu. Mais tout cela ne peut se faire que réunis; une voix se perd étouffée sous celles de nos
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adversaires. Mais en nous tenant bien, il me semble impossible que l'on continue sous le titre de la Muse un ouvrage qui est le nôtre et qui ne veut plus l'être.
Pardon de vous arracher à tout ce qu'il y a de beau et bon, pour vous jeter dans nos vilaines expéditions; mais, il le faut, pour vous, pour nous, pour lui et pour elles toutes. J'ose donc compter sur votre exactitude et votre amitié.
Adieu, je n'ai plus la place de vous dire combien je vous aime.
EMILE [dBSCHAMPS].
Madame la baronne Dudon et madame de Rességuier veulent-elles bien agréer mes plus respectueux hommages?