DELPHINE GAY
Ce lundi.
XL V. — DeAf^" Sophie Gay (ii^).
Rome, décembre 1829.
D'après ce que je lis dans les journaux, il me
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semble que nous avons un compliment de plus à vous faire et nous vous l'adressons du fond du cœur. Sachez bien que tout ce qui vous arrive d'heureux (120) retentit jusqu'aux rives du Tibre et qu'il y a dans cette vieille Rome deux pèlerines qui ne voient rien de beau, de saint, de poétique, sans penser à leur aimable troubadour (121). Hier, en recevant des vers admirables de M. de Lamartine, nous nous sommes écriées : « Ah! si le cher Emile et son ami étaient là, qu'ils seraient enchantés de cette confidence ! »
J'avais mandé à M. de Lamartine le désastre de Tivoli, la disparition de ces belles cascades que l'on croyait devoir durer autant que les Odes d'Horace; cette inondation, ce jeu barbare de la nature devait inspirer le génie de sa mélancolie ; il a modulé sur ce triste sujet une espèce d'harmonie dont je voudrais pouvoir vous faire parvenir les sublimes accords, mais ce serait trahir la confiance dont nous sommes si fière ; jugez-en seulement par ces vers épars :
Ah I faut-il s'étonner que les empires tombent, Que de nos faibles mains les ouvrages succombent, Quand ce que la nature avait fait éternel S'altère par degrés, et meurt comme un mortel; Quand un fleuve écumant qu'ont vu couler les âges Disparait tout à coup, laisse à nu ses rivages?
Italie ! Italie ! ah ! pleure tes collines,
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Où l'histoire du monde est écrite en ruines ;
Sur tes monts glorieux, chaque arbre qui périt, Chaque rocher miné, chaque urne qui tarit, Chaque fleur que le soc brise sur une tombe. De tes sacrés débris, chaque pierre qui tombe. Au cœur des nations retentissent longtemps. Comme un coup plus hardi, de l'audace du temps,
Quel que soit le destin que couvre l'avenir, Rome, enveloppe-toi de ton ^rand souvenir ! Que t'importe où s'en vont l'empire et la victoire? Il n'est point d'avenir égal à ta mémoire (122) !
Je vous connais; je sais que vous me saurez bon gré de ces citations ; mais ce n'est pas tout ; il faut m'en récompenser en nous envoyant bien vite, bien vite, les beaux vers que Delphine a eu le bonheur d'inspirer :
Homère en la voyant, Homère... (123).
J'ai fait la faute de vous les rendre pour en obtenir une meilleure copie, c'est ma complaisance que nous déplorons tous les jours, car on n'a jamais rien fait de plus gracieux, de plus flatteur et nous serions très fières de nous parer ici de ce poétique hommage ; si vous pouvez l'accompagner de quelque autre chant de notre charmant troubadour, nous serions trop heureuses ; en remettant tout cela à M. Lourgeat, au ministère des Affaires étrangègères, il nous le ferait parvenir par M. le duc de Laval (i24),qui est parfait pour nous.
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Mon Dieu que nous vous regrettons dans ces ruines parlantes ! Car pour la Rome moderne, excepté les pompes sacerdotales, qui en font comme une espèce de Cour du ciel, le reste n'est qu'une suite de raoûts tels qu'on en voit partout.
Nous étions venues ici dans l'espoir de travailler, il n'y a pas moyen ; dès qu'il fait un rayon de soleil, on va se perdre dans les ruines ; le soir, ce sont des dîners, des concerts, des bals; le lendemain, des cérémonies religieuses ; enfin, Delphine n'a trouvé que le moment de faire une trentaine de vers pour les prisonniers rendus par nous au Pape (126). Il est vrai qu'ils nous ont valu l'honneur de lui être présentées et d'entendre Sa Sainteté adresser à l'auteur de Mag^deleine (126) les plus saints encouragements.
Je vous assure que c'était quelque chose d'intéressant à voir que cette jeune Muse chrétienne à demi cachée sous un long voile, prosternée devant le royal pontife et recevant sa bénédiction comme la récompense de sa pureté et comme les promesses des bontés du ciel ; tout cela dans le plus beau temple du monde. C'était un spectacle digne de vos regards poétiques.
Mais, au milieu de tant d'intérêts différents, nous sommes toujours occupées de notre chère France et des amis que nous y avons laissés. Nous espérons leur souvenir, nous en réclamons des
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preuves. Dites, je vous prie, à l'auteur de Cinq- Mars (127) que son ouvrage obtient ici le même succès qu'à Paris auprès du peu de lecteurs qui peuvent se le procurer, car les livres sont ici beaucoup plus rares que les diamants. On n'y vit que du passé, c'est la seule nourriture qu'on y permette à l'esprit. Notre cœur s'arrange fort bien de ce régime, mais l'imagination en maigrit visiblement.
Vous nous aimez toujours n'est-ce pas ? Vous parlez quelquefois de nous avec Emile, Alfred, les deux Alexandre (128) et cette bonne M™^ Duchambge (129), dont les romances font fureur dans nos petits cercles, chez la duchesse deSaint-Leu (i3o). Delphine prétend qu'on croit chercher des inspirations, des comparaisons dans ces contrées si riches de souvenirs; mais qu'on ne se sert bien de tout cela qu'auprès de vous et que le plaisir d'être écoutée, sentie, donne tout le courage de rimer ce qu'on rêve.
Cette vérité nous ramènera ce printemps, si non en France, au moins sur la frontière ; nous reviendrons nous reposer dans quelque chalet de la Suisse et là, nous vivrons encore de l'espérance de vous revoir tous.
C'est un voyage si beau (i3i), si prompt, si facile à faire! Il me semble que la santé de la com.tesse Jules, xelle de son charmant Albert, la vôtre, doivent vous rendre cette promenade indispensa-
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ble. Avec quelle joie vous seriez reçus par les deux pèlerines ! Adieu, en voilà bien assez long pour vous prouver toute notre amitié.
s. GAY.