‹ L'aube romantiqueChapitre 5 sur 144 · LA PROMENADE DU SOIK · texte numérisé non relu

LA PROMENADE DU SOIK

Quand la nuit, dans les airs, laissait tomber ses voiles. Nous allions, au lever des premières étoiles. Confier des secrets que nous taisions au jour: Comme on cache le crime il faut cacher l'amour I

A ces astres brillants, pour nous inaccessibles, Nous demandions des biens ici-bas impossibles ; Et nos cœurs s'élançaient, d'un mouvement égal, Du monde des objets, dans un monde idéal.

La lune qui montait, faible encore et charmante, Attirait les regards de ma timide amante ; Et mon amour, pour elle, était représenté, Par l'image du ciel et de l'immensité.

Quand les esprits de l'air parcouraient leur royaume Je cherchais le plus beau, le plus léger fantôme ; Je lui donnais ses traits, je lui donnais son nom, Je la voyais courir sur les lys du vallon ; On eût dit sa jeune ombre errant dans l'Elysée, A travers ses cheveux, tombant dans la rosée. De ses moindres regards, j'implorais les faveurs ; Et je la contemplais ; et sur ses traits rêveurs.

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Aux doux rayons du soir qui blanchissaient la terre, Je voyais de son cœur le trouble et le mystère ; Des larmes, dans ses yeux, que sa main essuyait, Et son bras, en marchant, sur le mien s'appuyait.

Deux ans après les Tableaux Poétiques, Jules de Resség"uier, en i838, fait paraître un second volume de vers, les Prismes Poétiques (ii), précédés d'une douzaine de lignes, en guise d'introduction.

a J'ai nommé mon premier livre de poésies : Tableaux Poétiques; je nomme celui-ci : les Prismes. Chacun de ces titres rappelle les effets de la couleur ou de la lumière; et cette sorte de fraternité indique les rapports qui existent entre les deux ouvrages.

« La poésie éclaire d'un jour nouveau les objets qui sont autour de nous et les sentiments qui sont en nous-mêmes. Elle colore tout ce qu'elle voit ; son œil est un prisme. Qu'elle soit faible ou forte? ce privilège lui appartient; et les prismes peuvent être des diamants ou des morceaux de verre. »

Ce second recueil comprend soixante-douze pièces, à mètres variés, mais dans lesquelles ceux de douze pieds dominent ; un certain nombre sont

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précédées de dédicaces, mais non plus d'épigraphes. Ces dédicaces portent les noms de S. A. I\. Mademoiselle, de M™^^ de Resség-uier et de Girardin ; du baron de Sèze, de Victor Hugo, Lamartine, Reboul, E. Deschamps, Peyronnet, Beauchesne, du prince Elim Mestcherski, etc.

Les Prismes sont en progrès sur les Tableaux Poétiques. Lïmitation n'a plus rien à y voira part peut-être la pièce intitulée Peppa, qui se ressent de l'Andalouse d'Alfred de Musset, et quelques réminiscences du Romancero et des ballades allemandes. Jules de Rességuier dans les Tableaux Poétiques cherchait encore sa voie jusqu'à un certain point ; dans les Prismes, il l'a trouvée et, en pleine possession de lui-même, connaît ses forces et sait les employer. Ily exprime de nobles pensées, de généreux sentiments qu'il sème à profusion dans des pièces légères ou plutôt familières où sous l'enjouement il cache la tendresse, et y mêle un charme pénétrant.

Est-il rien de gracieux comme ce salut à son castel de Sauveterre?

Adieu, ma petile maison,

Près des rochers qui m'ont vu naître.

Où j'aimais tant à voir paraître

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Le soleil d'or à ma fenêtre, La neige blanche à l'horizon.

Adieu ma petite maison, Où de mes vitres de Bohême L'éclat luit comme un diadème ; Où tout est prestige, où l'on aime A la folie avec raison.

Quel joli début que celui de la Soirée :

Il est des soirs du monde où la vie est bénie. Des soirs où tout est fleurs, poésie, harmonie. Quelques soirs dans l'hiver, vaporeux et si doux. Qu'un matin de printemps en deviendrait jaloux.

Ce sonnet A mes enfants n'est-il pas exquis ?

Mes enfants, votre tête a dépassé ma tête ; Pour voir vos fronts il faut que je lève les yeux. Mes enfants, mes amours, mon orgueil et ma fête, Voyez, vous grandissez, et moi je deviens vieux.

Je descends ; vous montez ; quand vous serez au faîte, D'en bas j'écouterai vos chants mélodieux, Je suis l'arbre d'hiver ployé par la tempête ; Vous, la fleur du soleil ijui regardez les cieux.

Vos vers sont pour mon cœur la voix de votre mère ;

Vous ne recherchez pas une gloire éphémère ;

Je triomphe à vous voir tous les jours triomphants ;

Et quand de l'urne d'or la fraîche poésie Me verse la jeunesse avec son ambroisie. Je me crois votre frère, alors, ô mes enfants !

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Entre temps, chez Allardin, son éditeur ordinaire, Jules de Rességuier fit paraître un roman, Almaria (12), dont le succès fut immédiat et indéniable, puisque l'ouvrage eut trois éditions coup sur coup, sans parler d'une contrefaçon parue la même année à Bruxelles. Les Prismes, précédés des Tableaux Poétiques, avaient eu d'ailleurs le même sort.

Almaria,sœnT C3ideiie des Aventures du Dernier Abencerage, est écrit avec le soin que les poètes mettent à leur prose qui est encore de la poésie.

Le roman est précédé d'une préface dans laquelle l'auteur explique que « si les personnag"es sont d'invention, leurs passions sont réelles ». Nous croyons, pour notre part, que c'est justement la passion qui y manque le plus et avec elle la couleur locale, qu'ainsi que tous les écrivains de son époque Jules de Rességuier a cru y faire entrer. L'Espagne à' Almaria n'a absolument rien d'espagnol, pas plus que son Afrique n'a rien d'africain.

Analysons ce livre, bien oublié aujourd'hui. Almaria dont le nom n'est autre que celui de Maria, précédé de l'article arabe, al, est le dernier enfant d'un grandseigneur castillan, leducd'Hermandarez,

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qui, désespéré de la perte de deux fils, — ses seuls enfants mâles — projette, pourne pas voir s'éteindre sa lig-née, d'unir la fille qui lui reste avec un de ses parents éloignés, le jeune Fernand. Tout semble d'abord marcher en faveur de cette union : la belle Almaria témoigne une tendre sympathie à son cousin, mais, en même temps, déclare à ses parents que, par suile d'un vœu secret, elle doit aller s'ensevelir dans un cloître. Le duc et la duchesse d'Hermandarez essaient par tous les moyens possibles de la faire revenir sur cette décision, mais en vain. De g-uerre lasse, ils obtiennent de leur fille qu'elle se rendra auprès d'un saint ermite qui pourra peutêtre, espèrent-ils, vaincre ses scrupules et la relever de son vœu : Un navire transporte Almaria auprès du vénérable solitaire dont la retraite se trouve dans un coin écarté des îles Baléares. Celui-ci décide, non sans peine, la jeune fille à accepter Fernand pour époux, mais le navire qui la ramène, assailli par une tempête, disparaît dans les flots. De désespoir d'avoir perdu sa fiancée, Fernand entre dans l'ordre de Malte. Almaria, sauvée contre toute espérance, par une felouque barbaresque, débarque à Tunis où, vendue au Bey, elle devient sa favorite et en a un

jBls. Le duc d'Herraandarez et le nouveau chevalier de Malte finissent par apprendre son existence et le lieu de sa résidence. Ce dernier la délivre et la ramène en Espagne où elle entre définitivement dans un couvent, tandis que son libérateur prend la mer pour regagner le siège de son ordre et se mettre à la disposition de ses supérieurs.

Le reproche a faire à ce roman, c'est de manquer de fermeté et de naturel dans l'étude et le développement des caractères. Celui d'AImaria, il faut en convenir, semble étrange et peu naturel.

L'Entracte, dans son article consacré à A /mar/a, — 3o août i835 — article des plus louangeurs, clôt son appréciation par cette réflexion qui ne manque pas de justesse :

a II est fâcheux que l'auteur n'ait pas donné à l'héroïne de son livre les qualités indispensables pour forcer la sympathie du lecteur; car son roman, simple dans sa marche, bien que développé avec art, ne manque pas d'un certain intérêt; et le style, constamment à la hauteur du sujet, révèle une plume exercée et une imagination poétique. »

Le meilleur de l'œuvre de Jules de Rességuier est peut-être encore le volume de ses poésies pos-

thumes, publié après sa mort par sa veuve et ses enfants, en i864, à Toulouse, sous le titre de Dernières Poésies (i3), dans lequel, comme l'a écrit si justement E. Biré (i4). « il célèbre les joies et les douleurs du foyer domestique dans des compositions exquises de sentiment et de forme ».

Les pièces contenues dans ce recueil, au nombre de cinquante-huit, diffèrent grandement entre elles. Les unes, extraites des anciens cahiers de l'auteur, datent de l'époque romantique, les autres, plus récentes, montrent un sentiment beaucoup plus intime et plus personnel. Comme le dit la préface du livre, due sans doute à son fils aîné Albert de Resség'uier(i5), « l'éloignement de Paris, la retraite au sein des jouissances et des devoirs du foyer domestique, l'âge lui-même n'ont amoindri ni les sentiments du poète, nila délicatesse de l'artiste, ni le tact de l'homme du monde. Les qualités originales et caractéristiques de son talent se sont, au contraire, développées et affermies, en s'imprégnant de plus en plus de la couleur religieuse et de l'élément chrétien, qui n'ont fait défaut à aucune des compositions de sa jeunesse ».

Aux pièces romantiques de ce dernier recueil

faisons quelques emprunts : d'abord les deux premières strophes de la ballade : Une fille de roi :

Avez-vous, quand la lune monte Et blanchit la tour du beffroi, Avez-vous ouï, serf ou comte, Ce qu'une chronique raconte Touchant une fille de roi ?

Avez-vous cru voir dans la brise Son vieux père aux jeunes élan<=.

Dont l'âme était de gloire éprise Et dont la barbe devint grise Au milieu des combats sang-lants ?

Puis ces stances intitulées: Une femme au balcon.

Oh ! que j'ai vu de fleurs sur les balcons moresques,

De tiges se croisant en minces arabesques,

De roses retombant sur des vases d'émail.

Et de jasmins montant aux treillis du sérail!

Que j'ai vu d'ananas, d'oranges et de pêches !

Mais jamais fruitc plus beaux et jamais fleurs plus fraîches

Que cette jeune femme, au corps souple et penché,

Oui garde à sa fenêtre un lévrier couché.

Lui parle d'une voix dont le son nous attire.

Et qui tient dans sa main un livre ouvert.., sans lire.

Mais laissons ces morceaux quelque peu vieillis malijré tout ; nous l'avons dit, c'est particulièrement par ses pièces intimes que les dernières

poésies de Jules de Rességuîer se distinguent, par ses morceaux inspirés par la terre natale, par l'amour, par la tendresse, par le souvenir.

Ecoutez ces vers adressés A une vieille servante :

Au bruit de mon retour prochain, on me confie

Que vous avez battu des mains, bonne Sophie ;

Ah ! vous avez raison, ma bonne ! et c'est devoir,

Entre amis comme nous, d'applaudir le revoir.

Vous mettrez mon couvert sur votre nappe blanche;

Quel jour ? Je ne sais pas, ça doit être un dimanche,

Un jour où la forêt d'un plus beau vert se peint,

Où l'on va tous ensemble à l'église, un jour saint !

Nous ne changeons pas, nous, comme de certains êtres ;

Nous servons, vous et moi, fidèlement nos maîtres;

Il nous en reviendra de grands profits, ou rien,

Mais quelque chose au cœur, nous dit tout bas: « C'est bien! »

Nous pourrions parler beaucoup plus longuement de Jules de Rességuier, citer bien d'autres vers de lui; à quoi bon? Les curieux des temps romantiques qui voudront le mieux connaître n'auront qu'à feuilleter ses trois volumes de vers, à relire son Almaria, à rechercher ses poèmes disséminés dans les Recueils des Jeux Floraux, les revues, keepsakes, et albums romantiques qui renferment aussi de lui de nombreuses pages de prose.

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