L'ŒUVRE
Jules de Resség-uier fait partie de ce groupe de méridionaux nés sur les bords de la Garonne ou de ses affluents qui, au début de la Restauration, vinrent à Paris conquérir de haute main les plus brillantes situations. Les Guiraudj Soumet, Peyronnet, Rémusat, Decazes, Montbel, Castelbajac, en sont la preuve.
Jules de Resség-uier appartient aux temps héroïques du romantisme ; avec Ulric Guttinguer, né trois ans avant lui, en 1786, il est un des aînés de cette rénovation littéraire.
Tous deux remplissent le rôle de précurseurs, alors que nombre d'autres ne voient le jour qu'à l'aurore du xix® siècle et que leur chef Victor Hugo naît seulement en 1802. Notre lang-uedocien est un de ces hommes rares, au goût précieux et délicat, qui ont servi de transition entre l'ancien rég^ime
poétique et le nouveau. D'autres eurent plus de souffle, plus de puissance, aucun n'eut meilleure volonté, plus de droiture et d'honnêteté. Il n'a pas d'emblée trouvé la formule nouvelle, il l'a seulement entrevue.
Néanmoins, dès ses premières élégies, il a la tournure moderne, le relief, il sent l'insuffisance des vieux moules émoussés qu'il laisse au rancart, témoig-nant, malgré tout, d'un peu de laisser-aller et d'indécision. Son admiration pour l'auteur du Petit Savoyard y est bien pour quelque chose.
Poète et créateur, ce n'est qu'un et vous êtes, Alexandre Guiraud, un de nos grands poètes.
écrit-il naïvement.
Son erreur est celle de la plupart de ses contemporains. Le çenre troubadour de l'auteur des Macchabées l'a jusqu'à un certain point conquis ; il n'a pas toujours échappé à son influence, Victor Hug'O pas davantage d'ailleurs.
Si Jules de Resség-uier n'est pas une étoile éclatante du firmament romantique, mais une simple nébuleuse delà voie lactée du ciel de i83o, il mérite néanmoins de tenir un rang- distingué dans la phalange des poètes de l'époque delà Restauration.
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Si son inspiration est simple, ses conceptions parfois monotones, son horizon borné, son analyse sentimentale, il n'en a pas moins rempli un rôle utile. Comme l'a dit Sainte-Beuve, à propos de Joseph Delorme : « Il a apporté sa pierre toute taillée au seuil du temple et peut-être sur cette pierre, dans les jours à venir, relira-t-on quelque fois son nom. » S'il n'atteint pas les cimes ardues, s'il ne vole pas d'ordinaire dans les régions inexplorées, s'il aime à s'abriter à mi-côte sur les pentes modérées, il reste toujours élégant, pur, gracieux. Les siens, la famille, l'étude, l'amitié, la méditation relig'ieuse circonscrivent l'horizon de sa Muse. Il n'emprunte g'uère aux sources étrang-ères, tout au plus quelques motifs au Romancero, V Iliade àt i83o. Son luth léger, doucement teinté, ne laisse entendre d'ordinaire que des chants mollement cadencés et facilement éclos.
Si, l'un des premiers, Jules de Rességuier a sonné de l'oliphant de Roland, c'est à mezzo-voce; d'autres après lui ont repris le cor du neveu de Charlemagne, en enflant les joues, et l'ont fait entendre de plus loin.
Il ne faudrait pas, cependant, croire qu'il n'ait
eu des moments de haute et noble envolée. Quel est le poète de la pléiade qui n'eût été fier d'avoir écrit l'ode signée de lui dont voici la dernière strophe ?
La gloire est à Bouvines ainsi qu'à Marengo, Immortalisez-vous par une ode superbe.
N'importe après cela qu'on se nomme Malherbe Jean-Baptiste ou Victor Hugo !
Il faut convenir que d'ordinaire sa forme est plus voilée, plus vag^ue, ses couleurs, pâles et estompées, ses vers d'un rythme trop faible. Plus épris du sentiment que de la facture, Jules de Rességuier procède plutôt de Lamartine que de Victor Hugo. Ce dernier n'ayant écrit que ses premières odes, quand parut le premier recueil de Jules de Rességuier, n'avait pu encore éblouir le monde littéraire par la puissance de forme et d'expression des Nouvelles Odes et des Orientales.
Il faut cependant reconnaître que Victor Hugo a trop abusé de l'ambiance de l'atmosphère poétique de son temps. Sa puissante et jalouse personnalité a dévoré toutes celles qui l'ont immédiatement précédée ou suivie. Habile et retors manieur d'hommes, il trouva moyen d'annihiler ou d'évincer
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ceux qui, sans lui porter réellement ombrage, pouvaient détourner à leur profit quelques parcelles de g-loire. Ce magnifique essor lyrique qui précéda i83o d'une dizaine d'années, il en usa fort habilement et la fougue qu'il témoigna ne fut jamais chez lui qu'un procédé, qu'un moyen. Toujours et avant tout, le mot n'existait pas encore, Victor Hugo fut un arriviste.
La voie où se lancèrent les troupes rénovatrices n'a pas été tracée par lui, il a déblayé le chemin qui jusqu'alors n'était qu'un large sentier.
Le véritable initiateur de la poésie romantique n'est pas Victor Hugo, quoi qu'on en ait dit, quoi qu'il ait fait dire de tous côtés; mais bien André Chénier. Les premières lueurs de ce renouveau, en dehors du volume de Lamartine, datent de 1819, époque à laquelle H. -T. de La touche fit paraître la première édition des Poésies d'André Chénier. Ces vers, si purs, si nobles, fils de l'Hellade, dégoûtèrent à jamais de l'aridité de la versification descriptive sans couleur, sans éclat ni vérité, de Delille et des versificateurs de son école ; la nouveauté de leur coupe, la diversité de leurs peintures, la hardiesse de leurs enjambements, l'éclat de leur facture enlevèrent
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la presque unanimité des sufFrag-es et surexcitèrent un enthousiasme pour ainsi dire universel. C'en fut fait à jamais des vieux tropes caducs, des antiques images déformées par i'usag-e, par l'imitation constante et routinière, chères à Berlin, Dorât, Bernis, au chevaher de Parny, à V Almanach des Muses.
Au moment où Jules de Rességuier entra dans l'arène littéraire, toute la jeune école, à quelques exceptions près, était catholique. Oui le fut plus d'ailleurs que Victor Hugo, dont Lamennais était alors le confesseur et qui, avec son frère Abel, faisait partie de la Sociélé des Bonnes Lettres créée en 1821 ? Ch. Loyson, Guéneau de Mussy, Ballanche, Mole, Pasquier, Ambroise Rendu, Royer- Collard, ces derniers quelque peu gallicans, pour ne pas dire jansénistes, Alex. Guiraud, Alex. Soumet, Lamartine, tous témoignent dans leurs œuvres de leurs sentiments de foi. Jules de Rességuier resta toute sa vie fidèle aux convictions de sa jeunesse. Ses rapports avec l'abbé Olivier, curé de Saint-Roch et plus tard évêque d'Evreux, avec Mgr Dupanloup, le P.Lacordaire, Silvio Pellico, Montalembert, A. deFalIoux,le montrent chrétien humble et convaincu.
Les premières pièces de vers de Jules de Rességuier parurent dans les recueils des Jeux Floraux. En 1817, on y trouve : les Regrets d'un jeune guerrier ; en 1819, Glorvina et la Mort d'une jeune Jîlle de village ; en 1822, la Dernière espérance, le Pèlerin et la Consolation d'une mère.
La plupart de ces petits poèmes reparurent à côté d'autres inédits, à partir de 1824, dans la Muse Française et les Annales de la Littérature et des Arts. Jules de Resség^uier fut un des collaborateurs assidus de ces deux revues, avec Victor Hug^o, Lamartine, Alfred de Vigny, Alex. Soumet, Alex. Guiraud, Emile et Antony Deschamps, Ch. Nodier, M™^* Desbordes-Valmore, Tastu, etc. En 1827, il fait un choix parmi ses poésies parues dans ces recueils et F Almanach des Dames e\,,aL\ec l'appoint d'un certain nombre d'autres, imprimées à part, ou conservées en portefeuille, il forme un volume intitulé Tableaux Poétiques (10), comprenant quarante pièces, la plupart en vers de douze pieds ; certaines écrites à l'occasion d'actualités, d'événements du jour. Toutes sont précédées d'une épigraphe — était-il possible à cette date qu'il en fût autrement? — Ces épig'raphes, vers ou prose, sont
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empruntées à Lamartine, Soumet, Guiraud, E. Deschamps, Chateaubriand, Ch. Nodier, H. de Latouche, Pichald, Victor Hug^o, G. de Pons, Ancelot, Jules Lefèvre,Brifaut, Marchang'y,Millevoie, Mennechet, Alfred de Vig-ny, Forbin, M""-* de Staël, Desbordes-Valmore, Krudner, Sophie et Delphine Gay, Genlis et même certaines, qui le croirait, à Boileau, Racine et Delille. La presse accueillit les Tableaux Poétiques avec une faveur marquée. La Quotidienne, dans son numéro du 6 février 1828, leur consacre un article des plus élogieux, assurant que la plupart des pièces du recueil peuvent soutenir la comparaison avec les productions les plus distinguées de l'époque; elle loue leur facture excellente, le pittoresque de ses tours, la plénitude des rimes, la période harmonique et le mouvement qui font le poète, ainsi que la correction grammaticale, et l'enchaînement logique des pensées qui constituent l'écrivain. Le Corsaire n'est pas moins louangeur et, le 5 février 1828, se félicite de rencontrer un poète qui, tout romantique qu'il est, charme et intéresse, sans avoir recours à cette cattologie mélancolique, à cette phraséologie sépulcrale qui ont discrédité la poésie... Le^ Tableaux Poétiques, affirme
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t-il, « assurent à M. le comte de Rességuier une place très honorable sur notre Parnasse moderne ». L'Album national — 2.[\ janvier 1829 — et les Débats sont aussi aimables dans leurs appréciations. L'Echo du Midi — 19 janvier 1829 — s'enthousiasme « pour cette charmante production d'un de ses plus aimables compatriotes. « Les succès de M. de Resség-uier auxquels nous applaudissons avec tant de plaisir», écrit ce journal toulousain , « ne sauraient nous laisser indifFérents... Sa çloire sera aussi la nôtre, l'Académie des Jeux Floraux s'associera à ses triomphes, glorieuse d'avoir la première, par ses récompenses, signalé le mérite naissant du jeune poète. »
Le succès du volume fut réel, puisque l'année suivante, en 1829, il en était à sa quatrième édition et que les journaux continuaient leur concert d'éloges.
Les Tableaux Poétiques ont précédé d'un an les Orientales ; ils ne peuvent donc — nous le répétons — être une imitation de l'œuvre du chef de l'école romantique. Les morceaux qui composent ce volume témoignent d'une note personnelle et mélancoUque, pleine de jeunesse et de fraîcheur; ils sont
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bien l'expression des sentiments de l'auteur. Sa versification y est facile, aisée, parfois même un peu trop abandonnée, presque nég-lig^ée, mais toujours elle coule de source, source au mince filet, clair et ténu.
Citons une des meilleures pièces du recueil :