CIV. — D'Emile Deschamps
Mercredi, 7 heures du soir.
Cher Jules, nous sommes, Aglaé et moi, surmenés comme des loups et pas assez heureux pour que vous puissez venir hurler avec nous. Il fallait cette coqueluche pour que je n'aie pas été auprès de Nina, de Gertrude, de Walter Scott et de vous. Voilà pourquoi je ne vous ai pas porté iVo^r(?-Z)ame (207), hier.
Je vous renvoie le premier volume, les derniers chapitres m'ont tellement ravi que je les ai relus trois fois, mais, pour cela, il faut relire très attentivement le commencement, tout se tient et se lie. On crie à l'absurde et à la barbarie ; puis à la poésie
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et au sublime et au vrai comique et à la grâce et à l'érudition et à la rustique vig^ueur et à la fraîcheur de quinze ans. J'entreprends le deuxième volume, où tout est dramatique, intéressant et terrible; ce n'est pas un roman si l'on ne veut pas, aussi cela ne s'appelle-t-il pas roman sur le titre ; mais c'est un livre étonnant, et son auteur, un homme qui a autant de science que d'imagination et qui a tous les styles, toutes les couleurs, tous les tons ; rien n'est au hasard dans cet ouvrage ; ce qui peut déplaire à quelques-uns est encore un talent d'artiste. Mais je m'arrête, car j'ai l'air de faire un article et, si on le lisait, on se moquerait de moi, j'y suis accoutumé au reste ; mais c'est une bien mauvaise habitude; je sais que, d'année en année, on rend des justices qu'on refusait d'abord ; mais c'est toujours à recommencer à chaque ouvrage et une vérité nouvelle a toujours l'air d'une monstruosité. Il y a dix ans, des esprits fort disting-ués, des hommes pleins de talent, auraient trouvé impossible et bizarre votre charmante et belle tragédie et il est et sera ainsi toujours de tout. En grâce, travaillez pour nous et pour vous, il y a un beau nom sous l'œuvre que vous faites et je suis charmé de voir comme votre talent, votre pensée, votre facture deviennent mâles, fermes, nouveaux et francs, après avoir été sensibles, gracieux, passionnés et colorés. C'est que le poète fait tout ce qu'il veut et que vous êtes
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le poète le plus pur et le plus mobile en même temps. Les cordes de votre lyre sont élastiques et ne se brisent pas plus qu'elles ne se faussent.
A quand la lecture de vos cinq actes (208), à quand votre santé complète? Un mot de tout cela et plaignez-nous d'être auprès de notre feu, aussi loin du vôtre. J'ai la tète, la poitrine et lagor^een feu, sans compter le reste, et Aglaé souffre beaucoup f)lus que moi.
Adieu, cher ami, adieu, faites-moi donc taire.
EMILE [deschamps].
P. S. — Je vous donnerai le deuxième volume dès que vous m'aurez rendu le premier, afin que je le fasse courir encore.