‹ L'Auberge des adretsChapitre 3 sur 3 · IM · texte numérisé non relu

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étendu sans connaissance , il descendit furtivement, et revint dans le port, reprendre la moitié de sa chaîne dont il avait su se séparer pour un moment. ;

Une nouvelle scène se préparait dans la cour du bagne : un forçat avait été condamné à mort pour insubordination, il devait être exécuté à la lueur des torches, au moment de la brune 5 c'était Theure que Macaire avait choisie pour son évasion. Par les soins de la société secrète, une longue poutre avait été creusée dans le port , elle se trouvait près du rivage; c'était dans l'intérieur que Tévadé devait trouver asile, s'il ne par\ enait pas, après

îivoir franchi ia cour du bagne, à trouver une issue facile pour se jeter dans la campagne. Bertrand, de son côté, sMtait creusé un souterrain sous le banc du bagne, et c^était par Ik qu^il devait s^esquiver. Le tambour bat, les compagnies des gardes chiourmes sont sous les armes; ies torches s^allument , la cour du bagne offre les appareils d'une exécution ; le condamne arrive, il sourit en fumant sa pipe , il monte sur le premier échelon de l'instrument de supplice. ..Une rumeur se fait entendre, c^est la société des initiés qui cherche à faire croire à une émeute, pour faciliter l'évasion de .Macaire. Macaire serre la main du

vieux Quantîn, les murmures redoublent, les gardes paraissent inquiets, rexécuteur hésite , les rangs se rompent. Ace moment un homme se précipite avec un couteau sur Bertrand, c*^est le Nantais; il frappe a la gorge et au sein l'ami de Ma- j caire.

Le sang de Bertrand inonde la terre, le désordre augmente, Jacques le Nantais pousse des hurlemens affreux,

— J^ai tué rhomme que j^aimaîs le plus au monde, sVcrîe-t-il en se frappant de ses fers.

La vie lui est à charge, une lutte s engage entre lui et le bourreau qui apprête Texécutionj Jacques

veut la morl sans attendre le jugetnenl; le désordre est au comble.

Les canonniers sont à leurs pièces, le signal est donné: une dëlonalidn épouvantable succède; la cour du bagne est un champ de carnage.

Macaîre saisit Toccasion; il ne faut ôler quVne cheville d^un chevalet pour jeter à flot la poutre creusée sur le rivage j Macaire se glisse dans le corps de Tarbre, un initié fait voler la cheville en éclat, la poutre glisse, elle est dans les flots ^ elle porte Macaire dans ses flancs.

Une heure s'écoule, un cri aigu, qui perce les murs du bagne, part de la rive gauche du fleuve. Le vieux Bernard se lève sur son banc

et fait courir aux initiés la formule d^usage.

— Le canard est libre, il a chanté.•.

îti'nîte;-DOU0 Î>'2lman6.

Il y avait une semaine que Macaire foulait le sol libre ; sa désertion avait élë si prompte, les moyens si vivement improvisés, et depuis ce temps les circonstances

avaient si peu servi le fugitif , qu^il conservait encorelecostumederévadé ; il avait fait près de quatre-vingts lieues pour dépister la brigade des inquisiteurs de grands chemins^ il avait marché toujours de nuit , prenant sa nourriture dans les champs, mais n'^ayant trouvé aucune occasion de se vêtir à la mode commune. Grâces à quelques bonnes rencontres , enfin, il était arrivé près d\in petit village, appelé Sainte-Marguerite,]qui se penche comme une humble baigneuse sur le bord de la mer.

Il alla gagner des montagnes qui s'élèvent à une faible dislance d^Hjères. Là , il se hasarda à prendre quelque repos dans un ra-

vin profond ; puis bientôt , continuant sa course et gravissant péniblement de hauteurs en !iaiitcurs , il parvint à la rivière de Gapeau, qu'il passa en ayant de Peau jusqu\i la ceinture.

Pour mieux dépister la meute des soldats de la justice , il avait soin de décrire dans sa fuite, à travers monts et vallées, des courbes géométriques à faire envie au ge'néral le plus expérimente.

Au milieu de ces monlagnesenf asséesles unes sur les autres, se trouvent quelquefois, sur d'étroits plateaux, des habitations humaines, où Ten chercherait à peine la trace des bétes fauves. Il v a là des étrc;s

simples et grossiers , v ivant de laitage et de fruits , ignorant tous les événemens dont on se repaît avec tant de curiosité dans les villes, croassant un idiome à eux particulier que nul autre ne peut comprendre.

Ils passent ainsi leur vie sur ces cimes d'oii Ton embrasse d^un coup d^œil une immense étendue. L'^air pur qu'on y respire donne au corps des mouvemens plus libres, à Pimagination plus d^ardeur, au regard plus de majesté. Tous les objets qu'on a sous les yeux sont imposans : ce sont des monts sourcilleux, sillonnés par des torrens crevassés par de violentes secousses , rendus

stériles parréfernel séjour des glaces , arrosés a leurs pieds par des rivières qui mugissent et blanchissent à travers les blocs énormes que le temps a séparés des rochers. Ces monts s'^abaissent graduellement, à mesure quUls avancent vers le midi de la Provence, et, du sommet le plus élevé, Ton découvre la mer, qui, àun certain éloignement , semble se confondre avec le ciel , et ne forme plus avec lui qu^une plaine immense.

Macaire semblait jouer de malheur; une seule fois il aurait pu se procurer les vêtemens nécessaires à sa rentrée dans le monde, mais il avait aperçu un bâton noueux dans

une main de montagnard robuste, et il avait jugé prudent d\iUendre encore. Il comnieuçaît à désespérer de sa bonne étoile, quand, après avoir traversé la belle plaine de Brignoles, il se trouva sur les bords de la Caramie, qui, après avoir reçu rissole , va se jeter dans PArgeno , au-dessous de Carcès.

Diaprés une tradition du pays, laCaramie, ou Caranie, aurait pris son nom de la fin malheureuse de deux amans qui périrent dans ses eaux. Plus amoureux que prudens, ils voulurent traverser cette rivière pendant un orage affreux. Le lendemain devait éclairer leur union , et la seule crainte du moindre re-

tard remporta sur Tidée d\in inévitable danger. Les cris de détresse qu^ils poussèrent tous deux se perdirent dans les airs, et ne furent entendus que îorsqu^ils s^en allaient, emportés par le courant; mais toujours enlaces dans les bras Tun de Pautre. — Chère ami!,., chère amie /. .. — telles furent les dernières paroles qui vinrent expirer sur la grève inattentive. La rivière puisa^ dit-on , un nouveau nom dans cet adieu.

Quoi qu^il en soit , Macaire longeait ses bords, lorsqu'^il aperçut une paysanne, moins occupée de garder ses troupeaux, qu^à se laisser ravir des baisers par un villa-

geoîs qui, la balançant dans ses brassa la manière des campagnes, pour allumer sa passion, semblait exiger d'elle davantage.

Macaire vit là tout un drame à jouer. Il regarda encore une fois son costume de galérien, composa son geste fascînateur; puis, pas à pas, et dans un mystérieux silence , il S'approcha des deux amans en Méphistoptîélès^ au moment où le jeune homme étreignait avec plus de force la paysanne , qui déjà ne résistait plus que comme une vertu prête à s'éteindre.

Quand cet homme à veste jaune, à bonnet rouge, k poile long et hérissé tomba subitement entre les

( ^37 ) amans i> pareil à une vengeance céleste , ils se levèrent épouvantés, ne songeant plus qu'à fuir. Il laissa aller la jeune fille ; mais pour le paysan, il le saisit avec force par le bras, en lui criant :

— Reste l

Le pauvre diable resta en eflPet , tout pâle, et immobile de frayeur.

Puis recueillant ses sens :

— Que voulez-vous de moi? balbutia le villageois d'une lèvre tremblotante.

Et, dans le fond de son cœur il ajoutait tout bas :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! délivremoi de Satan : je ne pécberai plus.

— Livre -moi tes habis, répondit

( »38) Macaire d^une voix sourde j livreles-moî, sans répliquer, ou lu meurs.

Le malheureux ne se donna pas même le temps de demander une explication.

— Sainte Notre-Dame- de-Gràce , si ce n^est que cela qu^il veut , qu^il prenne , mon bon Jésus !

Et ce disant , il otaît ses vêtemens qu'ail déposait en grande hâte aux pieds de Macaire, qui le regardait en se souriant à lui-même , comme s'il se félicitait d^un exploit d'un genre si nouveau. Il fallut que le pauvre hère lui remît jusqu'à la chemise qu^il portait.

— Cest bien , mon garçon , dit

Macaire avec une ironie vraiment satanique ; tu n'as pas à te piaindre de moi, je t'ai fait une tenue qui sied a merveille à Tamour; d'ailleurs, si la rosée du soir te gêne , je te laisse un bonnet , une veste et un pentalonde fort bon goût. Tu poufrais aller avec cela dans certains salons delà capitale , sans y paraître ridicule. Adieu.

Le paysan n'eut garde de loucher aux vêtemens du galérien : il craignait qu'ils ne renfermassent quelque maléfice. Il aima mieux retourner à son village dans l'état de simple nature, quitte à être un instant la rise'e des commères, la centemplation des vierges du pays ,

et même à être appréhendé par ordre de M. le maire et des autorités chargés défaire respecter les bonnes

mœurs.

Les vêtemens de Macaire restèrent sur le bord de la Caramie, qu^il traversa , et ensuite il s^équipa, le mieux qu^il Un fut possible, pour ne plus fixer Tattention publique, et pour ne pas causer de fausses couches ou de bizarres enfantemens aux jeunes mariées qui , en le voyant tel qu^il était d^abord , s'étaient prises à pousser des cris aigus.

Long-temps on s'^entretint à Garces de la nouvelle aventure dont la Caramie avait cté témoin ; et si , par hazard , vous passez par ce vil-

lage du midi de notre France , on aura soin de vous avertir de ne vous pas arrêter auprès de cette rivière :

car d'^étranges choses y adviennent^ et le démon, en bonnet rouge et en veste jaune, parfois y apparaît.

fu Clf'lVoqur.

CMPKXDAnr Berfran J, cet homme MiraorJinaire , |»rocJigieux, nVlait >•• mort (le ses bJtssurcs; il ne «e

•ignail mt^me pas des do. il. s

itroc4:> qii'ellti lui ( " „i,forH

savait que cet accident avait facilité Févasion de son ami j et ce sang quMl avait perdu lui semblait en quelque sorte une expiation de la férocité avec laquelle il avait autrefois frappé Macaîre , alors que rien ne s^opposait à ce quUls recouvrassent en même temps la liberté.

Etendu sur son lit de douleur, il pleurait, cet ami fidèle, et les larmes qu'ail versait lui étaient arrachées , non par les tourmens qu^il endurait ; mais seulement par le souvenir du mal qu^il avait fait à Macairc, et par Fincertitude où il était du sort de son ami.

Les blessures , toutefois , ne se cicatrisèrent que difficilement; la

ronralescence fui longfie, mais Berirand prennîtpnlitMîCi,oii prrpnrant

Dent les moyens de rrcuuvrer bienlAt sa Ilberfo, et âe vn- Icr sur les traces th» Mac ;iirc.

l n îDiiliii quNin aide chirurgien, après avoir déployé sa trousse jKïtir en tirer rîn^itniinenl nére^-

^:iîrc à Texlirpiilion des esquilles qui sopp( il à la fermeture iUi

la plaif, l'avriit poste .sur le lit , Bertrand, surmontant les angoisses terrîî ^ ; i? lui fai- «il nidurerFo- P' 1 availjour (1rs mains avec

tant de bonheur et di* dextrrirr^ quM sVtaît emj)aré d\îne peliîe lînu (le dcn*' r;et, .i • uiupitw- (!<• «ejoiir, pendant les longues nui(« II. ;.

d'hiver, et même pendant le jour, tontes les fois quMl pouvait espérer d^échapper aux regards des surveillans, il ne cessait de travailler à rompre ses fers.

Le travail avançait lentement ; mais la patience et la résignation de Bertrand étaient assez grandes pour vaincre les obstacles. La lime fragile s'était cassée a plusieurs reprises ; il ne lui en restait plus qu'un fragment, et l'assiduité du travail empêchait la guérison d'avancer. II redoubla de patience et de zèle :

que lui importait désorinais de vivre? car cet homme si timoré, ce misérable que la chute d\me feuille, le bruit du vent, le vol iVun oiseau

fai>aii'iil trcnibler, savait, dans lt\s >;iauiicd occasions, braver la mort cl la considérer de sang-froid.

Fnfîii l*anneau de fer, si solidement rive au-(l us de sa cheville, est [)res(]ue cntièrenient coupé; il rédera'au njoiiidre efTort, et dr^ormais Bertraiid doit calculer tous ses niouvemenij pour que ses fers ne tombent pas en temps ino[)portuM. Le repos qu'il j)eut prendre rend sa convalescence plus rapide -y il ne tarde pas i se sentir assez de frirce^ pour supporter les fatigues iViiiï hjuget pt'âiiblc voyage, comme dcraîl Têlre celui qu'il se proposait d'entreprendre. Il n\ittcndait plus (jue Porcasion, et se t ail prêt à

la saisir aux cheveux dès qu elle se présenlerail; mais les jours se succédaient avec une desespérante uniformité; Toccasion ne venait point.

— Je vois bien qu'il faut aller audevant d^elle, se dit Bertrand ; puisqu'elle manque de politesse, j'en aurai pour deux^et Je ferai tout le chemin j si elle refuse d'en fairela moitié.

Le jour môme où il s'^était dit cela, un orage terrible s'ëleva vers la fin du jour; Bertrand commença par trembler, selon sa coutume; mais la peur, comme on sait , était son ctat normal, et ne diminuait en rien la puissance de ses facultés; elle les excitait, au contraire, et c'éîail quand il tremblait le plus,

( ''il) )

GU^il t'i:ti! rnpablt* i\os plus gr.uulr.t

En un însUnil, son parli c^l piLs; il pousse (ju(»lques cris plnintifs cpii se perdent d'abord , dominés cpTils son! par les cfclnls de la foudre ; niaiSfOnfin^ ses plamlcs sont enl«»n(lues, et un aide de service, anc]uel il était parvenu u inspirer ({uel- 4|ue înlér(^t , s\npj)roche presque à tâtons du lit de Bertrand, car les nuages amoncelés dans les airs sont tellement noirs et épais qne, bien c|ue Pbeure du roucber du ^olcil soit erjcore éloij^m'e , lobscurilé la pbis profonde règne partout , et n < • niomenî ni dissipre cpie

; les i • lirs rpu' suivent et pré-

cèdent crefFroyables détonations.

— Qu'*avez-voas? dit le chirur-

ofien.

— Oh! mon Dieu! je n'^en puis plus : je croîs que ma blessure s'^est rouverte. •.

— Impossible ; elle était ce matin dans le meilleur étal.

— Ce n^est pourtant que trop vrai, regardez plutôt... Avancez un peu , de grâce ; car je ne me sens pas capable de faire un mouvement.

L\iide s\^pprocha sans deTiance , et Tobscurité ne lui permettant pas de voir, il se pencha sur le lit , et étendit la main pour juger au toucher du degré de confiance quemé-

rilail ras^crlion du inaladf .Aussilùt Bt:rlr:in(L rfUDiSsant (t)iile§ ses furres«pn<^evioleminentsesileuxiiiaiii5 dnns la cravale de Taîcîe , ci lordam <e lien lie - ^ avec Uiu» [uonnitilude exlraordinaire, il olraii;;le le jeiiiu' h(Mnine ^•^Il^ ijuc celui-ci puisse proférer un niul, ou faire entendre un gcMuisseuient.

I.e cadavre de sa victime est êleiidu en travers du lit , hors duquel selance Bertrand.

En un tour de main il \.\ dépouille de ses vêlenitMîi, (pi^îl en- (i c aoMftAt ; puis taisant le «; d*un htiinrne împnlienlé |)ar Tevigence d« it*l(|'ie malade, il >eioigne, enfonçant autant (pi'il le peut

sur son frontale chapeau qu'il vient (îe s^approprier. Les infirmiers ne font pas seulement attention à lui • les religieuses sont trop occupées à conjurer Forage h grand renfort (Vcan bénite et de litanies pour songer à autre chose... Bertrand est libre.

Il marche au hasard dans les rues de celle ville qu^il habile déjà depuis long-tenips, et que pourtant il ne connaît point; puis songeant à l<i dilïîculté de se procurer un giîe dans la campagne^ il pense qu'il serait prudent de passer quelques jours dans la ville, afin de dépister les limiers qu^on ne va pas manquer de lancer a sa poursuite.

— D.ins huit jours, « dii-ii.

tout seni finiiun ne pensera pas plus à moî qu'à cet iinU«rile qui se laisse tordre* le rou couiu^ un r^ni- I Au fait, il ue l'avait pas vole.

ce maudit carabin, et il faut con- M'iiir (|ue le 1: i d c-l un juge (jui en vaut l):en un antre... Ces anin)aux*I«i seraient capables de vous «'corcher tout vif un homme de :

nie!... M.icaîrc ou moi, par excni- |)le.uni(jueînenl poursavfïir cecpi'il a dans le ventre... Je ne suis pas ^ féroce, ( .:r je nu* contentera! de savoir ce qu'il y adan^^fespocln^...

Un carabin, ça n'est pas riche...

\ ovons.

Il s\'irrt ' I coin crune petite

rue, et comme la pluie a cessé de tomber, et que le temps est moins couvert , il lui est facile de procéder à Pinventaire de ce que contiennent les poches des habits qu'il

porte.

— Voyons, qu'est-ce que cela?,..

Une trousse... belle drogue! Je donnerais bien volontiers tous ces bistouris pour un crucifix à ressort...

C^est égal, on ne sait pas ce qui peut arriver: Macaire prétend que des hommes comme nous peuvent être tout ce quMs veulent , et s^il me convenait d^étre chirurgien... Ah!

ah! un portefeuille!., s^il contenait seulement un passeport... justement, voici un babillard qui y res-

semble... Psi! diplôme de baclitlier ès-leltres.. . vini^t-ncut sous v\ i . mire crdrgeDl... >!a foi, il

|>eul <e vniïftr d'aller co paradis à bon marche , le camarade !... Il est vrai cprii n\i pas fait de façons, cV^^i une jiistire il loi rendre. AIloo-, il ne faut pa*ï bc melier de la Provideiiee.

Kii ce momeiil, deux >oldals sortirent d'une maison de mauvaise apparence, à (juelque [)as de là, et s'ava:. rent en battant les murailles vers Bertrand, (|ui ne com- I meuva pas à trembler , attendu ipj'il n'avait pa> encore cessé d'être agite de mouvemens presque convnisifs, mais qui se sentit atteint d'ini re-

doublement de peur qui nVût pas manqué de lui jouer quelque mauvais tour, s'il avait eu affaire aux limiers qu^il redoutait.

— Allons, pékin! dit Tun des soldats en Tabordanl , circule vivement et immédiatement...

Cette injonction, qui n^avait rien d'effrayant, ne laissa pas de donner un redoublement de peur au fugitif; ses jambes fléchirent , et il s'appuya contre une borne.

— Messieurs, certainement

Le militaire est trop respectable en lui-même

— Marche! dit Taulre soldat.

Ce mot produisit sur Bertrand

( '^^7 ) une cominolioii si violente, cu^'l se laissa lonibcr sur ses genoux.

— Ah! lu veux notis couper la l'tî •! (lit le premier inlerloculeur j eh bien, je vas le donner des nouvelles de Tavant-garde!

Tî! niellant aussitôt le sabre à la . in, il s'avança vers le fugitif en faisant le moulinet, de manière h ne rîen laisser passer entre les murailles et lui.L'imniin< e du danger produisit sur Bertrand son effet accoulumé, cVst-à-dire que, sans cesser cïc treml)ler, ilse sentit tout à coup la résolution ncces^aire pour se tirer de ce mauvais pas. Luî^ ordinairement si lent dans tous ses mouventnSfSe telcve connue une balle

élastique qui a touché la terre, et rapide comme un oiseau, il s élance vers le soldat, le renverse en lui passant entre les jambes, et court se réfugier dans la petite allée étroite et sombre d'où il avait vu sortir ses redoutables adversaires.

Pendant que le soldat renversé se relève, aidé de son camarade, et que tous deux, après avoir en vain cherché des yeux leur ennemi, con-tinuaient leur route, vent dessus, vent dedans , Bertrand , sans avoir réfléchi , mais obe'issant seulement à Tinslinct qui U^ portait à faire sa propriété de celle d'autrui sans bourse délier, Bertrand, dis -je, montait avec précaution un escalier

torluetix, dont il avait niH outré les premières marches au foiul de l'allée, I/obscnrîté était complète j une coi de gr»i>-e| servait seule de guide au fugitif, qui était déjii arrivé au deuxième étage, et se disposait a continuer son ascension jusqu\'i ce quM pût agiravee Taide de ses yeux, lorstpie le bruil d'une porte cpii s'ouvrait se fit entendre, et ces paroles furent prononcées par une voix de femme (pielque peu enrouée.

— Viens donc, Charles; ils sont partis, et ils marcheront long-temf)S sMs veulent aller ou je les envoie...

Que le diable confonde ces tourlouroux , qui se croient quehiue

chosequand ils ont unbriquetau....

Foide Rosalie, ils ne m^y prendront plus.

Bertrand allait risquer une réponse lorsqu'il se sentit saisir parle bras, ce qui porta sa frayeur a un tel degré, quMl lui fut impossible de prononcer autre chose que :

— Ah!

— Eh bien ! quV^st-ce qu'il a donc à trembler comme ça?

— Moi... rien... ab... absolu men rien... je dois seulement vous dire..

— Tiens! ce n^est pas Charles!..

— Justement... voilà tout... ce n'est pas Charles

Puis reprenant tout h coup son aplomb, il ajouta d^une voi«x plus

irée, qu'il s'efforva de reiulrc aussi douce que possible, eu raison (le la circonstance:

— M »u s c'est un l)on enfanl^ qui vaut un peu mieux que les lourlouroux, ma belle Rosah'e.

— I! fallait donc le dire tout de suite... Entrez par ici... Dam! je suis bonne fille; mais je u^aime j)as qu'on rnf» Hisse alicj'... Avance donc, mon f^arçon , je ne le n)angerai ]ia5, sois tranquille.

Bertrand enlra dans un galelas (fu'éclairail une longue cbandelle, grosse connue le petit doigt, et que meublait un grabat, une table et deux cl: it à fait en barnionîe

avec le Ion et le costume de leur propriétaire.

— Eh bien ! voyons, dit Rosalie, montre des faces, et paie quelque chose ; il fait une chaleur d'^enfer, et la soif m'étrangle....

— Ça n'est pas étonnant ; au contraire.,, c'est parfaitement juste, raisonnable et naturel... Je ne suis pas de ces hommes qui prétendent s opposer aux lois de la nature , et la soif particulièrement est un besoin que....

— Accouche donc !

— Que je révère singulièrement, et à preuve...

A ces mots, il jeta avec fracas ses vingt-neuf sous Lur la petite table.

— Si cVst ià la (ortunc, dit Rosalie après avoir compté le billon en faisant la grimace, tu [)eux rrngainer ton compliment.

— Et mes gros sous....

— Ilein?... on paie en sortant , et quaiul on n'est pas content) on descend j>ans salir Tescalier... Ainsi file, et disque tu n'as rien vu.

En parlant ainsi, elle montiait d'une main la porte, tandis que de Tautre elle empochait l'argent. Ce n^était pas le compte de Bertrand j mais li romprit bien qrfii ne gagne rait rien i se fâcher. Aussi pril-il le parti de rire aux éclata, ce ({ui parut un peu adoucir Hosatte.

— VA\ bien! à la bonne lienrel

sV*cria Bertrand, voilà comme je les aime, moi!»., bonne enfnnl, pas (icre... Tiens Rosalie, je sens maintenant que je faime a Tacloration...

Je suis capable de me ruiner pour toi^ ma parole d'honneur!

— Ça ne serait pas difficile, à ce qu'ail paraît*

— Cest une question , mon enfant. Dieu merci , on a des ressources j du bien au soleil et pignon

sur rue Pour le moment, je

pense que ma montre suffira.

— Veux-tu la vendre?

— Certainement , que je le

veux Moi, je vendrais père et

mère., pour te faire plaisir. Il s\ngit seulement de trouver un acheteur.

— oh ! SI ce \\\'>[ (jue {;a , je inVn clKiri;e. I^e vieux Lt'\ i, c|ui deaieure ;iu premier, vient tic rentrer. Cest un vit ux rliien j mais il sait bien i\c (|ucl bois je me ciiaulTc, et je me charge de le rendre raisonnable.

Viens.

Bertrand se laissa conduire clie/.

le Juif, et le marche fui bienlôt conclu.

— Chê berdrai là-dessus, disait le \ ieux Lévi , en comptant la som -

i;ie Le demps êlre pîcn tuj ,

mt-in her.... et buis, je alVrc bas te pcmheur... (Hié alVrc bas ti dont le poidieur....

Comme il [)arlait , un cou[) d*»

n fit retentir les vitres de* la

( '66) maison. Bertrand pâlît, ses dents claquaient. Le Juif suspendit son opération ; regarda alternativement Bertrand et Rosalie , et dit :

— Engore un de pardi , et de Tarchenl à gagner bour celui qui

le brendra.

C^était en effet le signal qui annonçait Vévasion de Bertrand.

— C'est vrai, dit Rosalie, ils feraient bien mieux de rester , puisqu'ils finissent toujours par être

pinces.

— Ah ! ché affre bas te ponheur, reprit le Juif, je affre bas te ponheur ti dont.... Ché altrabcrai chaînais un.... Ah ! si ché attraberais, meînCod! terarchent gompfant!.,*

( «fiT )

Bertrand fronça le sourcil, cl fit

(les etiorts surlnimains pour paraître aime. Il porta la main sur la trousse qu'il avait clans sa poche, et bien certainement, s'il eût été seul avec T.évi , il eut , sans hésiter, mélamorphose Tun des instrurnen§ quVIle contenait en poignard, dont le vîeux coquin eût eu Pétrenne j mais la présence (Tun tiers rendait Topéralion trop dangereuse pour qi)*il la (entât.

— Tiiussons-en d- ! dit-il en frappant sur la table.

Le Juif soupira , et acheva de

com[)ler la sommeque Bertrand j)rit at ' , puis il retourna avec Ro-

salie dans le modeste appartement de celte dernière.

Une heure avant que le jour parût, la compagne de Bertrand était j)rorondément endormie; quant à lui , il avait lutte' avec succès contre le sommeil. Il se lève , s^'empare tout d'abord du mouchoir de poche dans lequel il a vu Rosalie envelopper son argent sous un double nœudj puis il s'habille a la hâte, et ouvrant avec précaution !a porte qui fermait à peine , il descend Tescidier. Arrivé dans Tallée , il croit entendre un léger bruit ^ et il • s'arrête pour écouter.

— Je ne me trompe pas, se di-

snil-il après quelques secondes, il y a «Juelq^I^ |)rt*> de moi.

Il fait encore quel(jO(*s p^is, les bras tendus en avant , ci sentant quelque chose qui reculait h nioure qu'il avani^'aît, il le saisit hrus(|ucment d'une main, tandis que de Tautre il s'armait d'un bistouri.

— Si tu dis un mot, tu es mort!

> t cria-t-il.

La menace eût été aussitôt exécutée que proférée, et peut-être même Bertrand eùt-il comniencé par Pexécution, s'il eût été sur de son arme; mais rien n'était moins sûr que les coups cju'il pouvait porter : il %e contint.

— Ah ! mein her , mein lier, ché H. 8

( Ï70 ) affre bas fait de mal; bas di dout...

C'est loi , vieux bouc d'Israël ! Que fais tu ici à celte

heure?... Tu m'espionnais ?...

— Ché être dans mon maison,

meinher...

— Bon, bon ! vieux coquin ; je devine de reste : lu m'as pris pour un forçat , et tu voulais gagner la prime ; tu voulais vendre ma peau ; eh bien! je prendrai la tienne.

Ah! mein her, mein her,

bidié, bidié!

Que f aie pilié d'un scélérat de ton espèce, qui livrerait son frère au bourreau pour un écu?...

j'aurai plulôt pitié du diable 1... tf pan m'appartient par droit de re-

pifsaîlles : fout ce quo je puis faîrr, c^esl do te [)crniellrc de la racheter J'en veux cent louis : c^est cher ; mais c^esl comme cela. Si ça te convient, marche devant moî, el i^onhlie pas qu\iu preinîer mot, au premier geste de travers qui fecliappera, je l'envoie, d*un coup de ma bonne lame, dans la chaudière du graud diable qui ne ^attendait pas si tôt#

— Zent louis , mein God!,.. zent louis... ché aioir chaînais, chanKi.

zend louis !

— Marche donc , vieux brigand !

Et pour faire sentir au JuifquM

était en uiesure d'exécuter ses mesures, Bertrand le piqtia plusieurs

( 172 ) fois du bistouri qu^il tenait en guise de poignard. Le vieux fripon n^osant crier 5 de peur que son adversaire ne s^avisât de lui couper brusquement la parole, se résigna à monter Tescalier. Bertrand marcha derrière lui^ tenant d^une main la basque de Thabit, et de Tautre son arme; et ce fut ainsi qu^ils entrèrent tous deux dans la chambre du premier étage.

— Allons , fais vite ! dit Bertrand , car je suis excessivement pressé. Compte les espèces sans les lorgner Tune après l'autre , comme tu faisais hier soir... ou plutôt, donne-moi la clef, je prendrai sans compter j ça sera plutôt fait.

— Oh! oh! meinGod! cria le Juif.

— Voilà deux oh ! que je te part donne, reprit Bertrand j mais n^ou-

blie pas que j'ai dans ma main ^ droite un remède infaillible contre le hoquet , et que je te guérirai au troisième... Eh bien ! voyons, cette clef?...

Le Juif n'y put tenir, et quand la foudre eut dû Técraser à Tinslant même, il ne se serait pas tu; hors de lui, désespérant d'attendrir son ennnemi , il se jeta sur le plancher, et se roulant en faisant des contorsions diaboliques, il criait :

— Mein her, mensié... ché fen-

( Ï74 ) dre bas vous!... ché fendre bas,., oh ! oh ! oh î...

— En voilà deux fois plus qu'ail n^en faut pour aller au diable / dit Bertrand.

Et s'approchant du Juif, qui continuait à se rouler sur le carreau en s^arrachant les cheveux et se meurtrissant le visage , il lui appliqua sur la poitrine deux coups de talon de botte si terribles, que le pauvre Lévi resta sans mouvement, après avoir poussé un faible gémissement.

Le jour commençait à poindre j Bertrand sentit qu'il n'avait pas un instant à perdre.

— Où diable a-t-il donc mis la

( i75) clef? OC vieux cancre, disait-il eu lurclant partout, après avoir fouillé

le moribond.

Mais toutes ces recherches étant vaines, il saisit Tun des chenets de fer qui garnissaient la cheininée, et s^étant approché d'un grand coffre solidement fermé, vers lequel son instinct Tavait guidé tout d^abord, il en brisa, en un clin d'^œil, la serrure et le cadenas; puis prenant sans compter , ainsi qu'il se Tétait proposé, il emplit ses poches , et disparaît.

Il parcourait depuis un quarti»

dUieure les rues de la ville, regardant à chaque instant derrière lui, et tremblant presque autant cjue la

veille, bien qu^il eût maintenant en poche le meilleur laîssez-passer , de Tor !.. Enfin il aperçoit une voiture de place ^ en fait ouvrir la portière, et ordonne au cocher de le conduire hors de la ville.

— De quel côté?

— Toujours tout droit.

— Mais par quelle porte voulezvous sortir?

— Par la bonne , animal ! . . . Marche donc, coquin! crois-tu que je sois habitué à attendre?

Et il lui jeta une pièce de vingt francs.

— Par la bonne! disait le cocher en fouettant ses chevaux^ en voilà encore, un original!... Je vous de-

ir^

mande un peu s'il y en a en sucrecandi des portes ?... Heureusement, ses actions sont un peu plus claires que ses [>aroles, et comme il m^a payé assez cher pour faire deux fois le même chemin, s^il nVst pas content de la première destination , nous retournerons sur nos pas...

Eh ! allez, donc!

Un quart d'heure après , Bertrand mettait pied à terre , sur la grande route, à un quart de heue de Toulon.

— Est-ce ici, notre bourgeois ?

— Ici ou ailleurs, qu^importe?

— Ma foi, disait le cocher, il faut convenir qu^il n'est pas dilïi-^

( 178 ) elle , celui-là!... que le bon Dieu le conduise ! je vais boire à sa santé.

€ce ^n\x ûU^(c\m.

Après avoir marché pendant un quart d'heure, Bertrand quitta prudemment la grande route pour entrer dans un chemin de traverse- Il avait un livre k la main; marchait

vite quand il ne voyait personne, et avait Pair de se promener en lisant dès qu^il apercevait quelqii\in. On n^avance guère avec ce mode de voyager; aussi, après avoir marche pendant dix heures ne se trouvat-il qu^à six lieues de Toulon. Il était horriblement fatigué, et la faim commençait à le tourmenter. Bientôt il aperçut un modeste clocher , et il se dirigea sur ce point.

— Holà ! quelqu\in ! cria-t-il en entrant dans une auberge de fort maigre apparence.

Apeine eut-il j^rononcé ces mots et frappé sur une table, que le sou-venir de Pauberge des Adrets lui vint à Tesprit: il se rappela Paplomb

( '8' ) de Macaire dans ces circonslances diQîciles, son sang- froid imperturbable, et une larme roula dans ses yeux... Mystère de Tàmc^qui vous expliquera?

— Ah! se dit Bertrand, c'est maintenant plus que jamais que je reconnais cette vérité :

L^imiiié (Pungrand homme est un bicnfaittlcs Dieux.

Mais ce bienfait, les Dieux m'en ont privé... O Macaire! ou es-tu?

que fait-tu? Que ne puis-je en ce moment entendre ta voix pleine et sonore ! quel bien elle me ferait !

Comme je serais fort de ta force, grand de ta grandeur!

Puis s^nlerrompant pourappeler de nouveau les hôtes :

^— Qii^est-ce que cela signifie?

sMcria-t-il ; sommes-nous dans les déserts brùlans de TAfrique? dans les forêts immenses et vierges de FAmérique? chez les Cabyles, les Osages ouïes Hotentots?...

Un garçon d'^auberge parut, et lui rappela Pierre. S^inspirant alors autant que possible de ces grands souvenirs , il cessa de trembler , et dit d^une voix quHl s'efforça de rendre aussi imposante que celle de Macaire :

— Qu'^avez-vous pour déjeuner?

— Déjeuner! répondit le garçon j vous ne voulez donc manger que demain matin?

— Je crois que ^impertinent rai-

( iS5 )

sonne... Allons, drôle , point (Inobservation oiseuse et déplacée

Du liquide d\ibord, et du solide en suite... tout ce que tu as de mieux... marche , et ne réplique pas.

— Cest drôle, se disait le garçon, qu'un homme qui commande comme un prince, voyage à pied...

Dam ! si c^est son idée comme ça 1 Bertrand fut bientôt servi ; il mangeait avec une avidité que justifiait la longue diète qu^il avait faîte à Phôpital et la fatigue du voyage j buvait coup sur coup, et, contre son habitude , ne s^occupait point de ce qui se passait autour de lui, lorsque tout à coup le bruit des pas de plusieurs chevaux qui s^a-

vançaientj vint frapper son oreille* Il pâlit , s^arrêta la bouche pleine et la fourchette en Pair , écouta encore pendant deux secondes , et dit en se levant précipitamment :

— QuVst-ce que cela?

— Ça n^est rien , repondit le gorçon.

— Rien ! Crois-tu que je sois sourd ?

— Quand je dis rien , ça veut dire pas grand'chose.

-— Mais encore ?

— Cest des gendarmes , pas davantage.

— Des gendarmes ! malheureux !

des gendarmes! Et tu appelles ça rien !...

Le bruit des chevaux venait de cesser; mais unplustcrriblebruitlui succéda ; c'était celui des bottes a IVcuyère et des sabres qui résonnaient sur le pavé. Les gendarmes entraient au moment même où Bertrand, pale, défait , respirant à peine , se laissait retomber sur sa chaise. La vue des chapeaux bordes^ <^i -j>^»^^^ produisit sur lui son effet accoutu-^/.,. :^ ,^^ . mé, c'est-à-dire que, sans cesser d^a- .' ^o^^irf 1 voir peur , il devint capable de de- i

fendre sa liberté partouslesmoyens possibles.

— Voyez-vous Tinsolent, s'écriat-il , qui ose parler avec si peu de respect de Tautorité ..•.. des honorables dépositaires de la force pu-

blique.,... Appeler de respectables gendarmes , et un vénérable brigadier, rien ou pas grand'chose !....

J^en suis tellement indigné , que cela est capable de me donner une indigestion.

— Calmez- vous , monsieur , dit le brigadier.

— Non^ monsieur , non !.,. C'est trop fort! Je ne digérerai jamais cela.

— Bon 5 bon ; nous saurons bien lui faire payer son insolence... Du vin, coquin !

— Entends-tu?... Du vin, coquin! répéta Bertrand en montrant le poing au garçon. Monsieur te fait rhonneur de te demander du vin..-

( '«7 ) Puis-je me perinetlrc, messieurs, en attendant, de vous offrir de celle bouteille ?

l'ourquoi pas? répondit le brigadier après avoir avalé d'un trait le vin que Bertrand venait de verser, pourquoi pas?... je me permettrai bien de vous demander vos papiers.

Pas mal, dit Bertrand en se cramponnant à la table pour ne pas trembler tpop fort , pas mal ; la plaisanterie est assez bien trouvée.

— Ah! vous prenez ça pour une plaisanterie?

Je crois avoir dit pour une

excellente plaisanterie , brigadier ;

( ï88) n'offlett€z pas , je vous prie, Pépithète caractéristique.

Le brigadier allait répliquer , lorsqu^il en fut empêché par un homme qui entra d^un air effaré dans la salle , en criant :

— Ah! mon Dieu ! ce scélérat de médecin arrivera quand il n^ aura pluspersonne!.. Mapauvre femme!

— Eh qu'^a-t-elle donc, votre

femme ? demanda Bertrand en rendant mentalement grâce à Dieu de cet incident.

— Quand je vous le dirais, répliqua Taubergiste , ça ne Pempécherait pas de mourir. Pauvre Marguerite!

— C^est ce qu^il faudra voir, re*

prit Bertrand en tîrant sa trousse et rétalent sur la table; j^aî fort heureusement sur moi une partie de mes instrumens, et je puis me vanter de ne pas craindre dans mon art le plus habile docteur des quatre parties du monde... Je vais voir votre femme , et si elle n'^est pas morte dans une heure, je réponds d^elle sur ma tête.

Il se leva , fit quelques pas vers Taubergiste étonné qui se disposait à le conduire près de sa femme; puis s'^arrêtant et se tournant vers les gendarmes :

— Vous sentez 5 honorable brigadier que rhumanilé me fait un , devoir... Thumanité d^abord^, Phu-

mainte avant tout, je ne connais que ça !... Tel que vous me voyez, il nY a pas de gendarme plus ferré que moi sur ^article de l'humanité...

Il monta rescalier.

— Ça n'empêche pas que tu m'as Pair joliement suspect, dit le briga* dier. Qu^en pensez-vous , Périnet?

— Brigadier^ vous savez que j'ai toujours celui de penser comme vous , véritablement et sensiblement, parlant avec le respect que je vous dois. D^autant plus que le particulier m^a Pair de tirer la jambe.

— Ça m'a fait cet effet-là , Périnet ; il ne faut pas le perdre de vue.

— Alorsnousferons bien de courir

après ; car il me semble que je ne le vois plus.

— Soyez calme, Périnet, et attentif aux ordres de votre chef....

Je connais les êtres : il entre par ici, il ne peut pas sortir d^un autre côté,

à moins qu'il ne saute par la fenêtre, et^ dans ce cas, il tomberait juste devant nous... D'ailleiu^s , je saurai bien empêcher que sa visite se prolonge infiniment : attention.

En ce moment le garçon apportait du vin 5 et comme il avait fait excessivement chaud pendant ce jour, que les gendarmes étaient fatigués, et singulièrement altérés, ainsi que doit rêtre tout bon gendarme à

rapparition de bouteilles pleîneSçîls commencèrent à s^occuper un peu plus de la qualité du vin que de celle du voyageur.

Cependant Bertrand avait été conduit près de la femme de Taubergiste qu^une fluxion de poitrine menaçait dVmporter. Notre médecin de contrebande lui tâta le poulx avec beaucoup de gravité, hocha la tête, fronça le sourcil, fit deux, ou trois hum ! hum! qui achevèrent de lui donner aux yeux des assistans Tair d'importance qui lui était nécessaire, et finit par déclarer à tout hasard que la saignée était indispensable. Il tira de nouveau sa trousse , prit une lancette , et opérs

( 193 ) avec un aplomb dont ne Teussent certaineri^ent pas cru capable les gens qui le voyaient trembler au moindre bruit, au moindre mou-

vement qui se faisait autour de lui.

A défaut de science^ le hasard Pavait bien servi ; car le hasard esi un grand docteur : la malade rouvrit les yeux, commença à respirer plus librement; l'aubergiste e'tait dans Padmiration, et tout allait pour le mieux, lorsque le véritable médecin, qui s'était fait attendre, tomba comme une bombe au milieu de la chambre.

— Qu'y a-t-il donc ? demandat-il.

— Il y a qu'il n'y aurait plus n. g

personne, si on vous avait attendu, dit l\'iuber2!'iste. Mais la Providence

est vernie à notre secours Elle

nous a envoyé ce grand docteur que voici ,et ma femme est sauvée...

— Et vous croyez que je souffrirai cela?... Et d abord de quel droit ce monsieur vient-il s'^immiscer —

Bertrand, qui aux premiers mots s'hélait redressé en se caressant le menton, ne permit pas au médecin d'acliever, ets^écria:

— Du droit de la science , et par la permission de la Facult é

— Cest ce que nous verrons par votre dipJôme.

— Vous verrez ce qu'il me plaira de vous montrer.

— Je vous forcerai bien à montrer votre diplôme î

— Et moi , dit le brigadier, qui attire par la discussion , entrait en ce moment , je prendrai la liberté' de vous demander votre passeport.

— Estimable brigadier, répondit Bertrand, il s'agit d'une question de science , et la gendarmerie eu général, et le brigadier en particulier, sont trop les amis des sciences... et des arts... Que dis-je? ils en

sont les protecteurs naturels, les plus

solides appuis ! car, je vous le

demande, que deviendraient les sciences et les arts , ^ms la gendarmerie royale!... O admirable gen-

darmerie! quel beau , grandiose, immense rôle tu joues clans la sociélé !.... Gendarmes , je vous admire el vous révère, depuis Taiguillette jusquà Téperon inclusivement !

Ce mouvement d'éloquence produisit le meilleur effet j le brigadier, «••onflé comme un ballon , ne songeait déjà presque plus au pas^e- '3ort; l'aubergiste était en extase, et le médecin de campagne, un peu interdit , baissait la tète. Ce fut cependant lui qui reprit la parole le premier, en disant avec assez d'assurance, quoique d'un ton plus

doux :

— C'est très-bien , et ce serait

beaucoup mîeux , si on guérissait les maladies avec des paroles; mais c'est un secret qu^on a perdu depuis quMl ne se fait plus de miracles.

— Carabin de village! s^écria de nouveau Bertrand, que le danger de la situation échaufTait, vous êtes

nn iu^ipcrtincnt ! J en atteste la

gendarmerie royale. •..Je me mets sous la protection de Tillustre gendarmerie.... Crispino Jilatus y ou si noriy empoignanimus coleiiun suhiio !

— Ah! ah! ah! Voila du fameux latin! Oh! oh! oh!

— L'imbécile, qui prend cela pour d:i lalîn ! dit Bertrand sans se

( >98 ) (lëconcei ter.... C'est du grec, animal ! il n'y a plus que les ânes qui se servent du latin en médecine ^ depuis (jue les cuisiniers le niettera à toute sauce.

— Ah ! c'est du grec ! dit le brigadier, qui admirait d'autant plus , qu'il ne comprenait pas.

— Certainement, répliqua Bertrand, el du meilleur, je puis m'en flatter, puisque je Tai étudié sur les lieux mêmes, dans l'Arabie-Heu~ reuse , j)endant le grand voyage que j'ai fait en Amérique.

Le médecin avait cesse de discuter; îl riait à perdre la respiration; mais rien désormais ne pouvait intimider Bertrand, qui reprit tran(|uille-

ment , en se tournant %'ers le briga-

(lirr :

— Il se souviendra de moi ! c e^t une maladie que je viens de lui

.donner :

Puis ouvrant son poiieleiiille :

— Cependant, couune je tiens à [irouverclairenient les choses que j'av&ncc, voici des titres aulhentiqufs.

Et il |)rêsenta, non pas au méderin , mais au i)rigadierle diplôme de bachelier quM possédait.

— Ah !bienj c'est voire |> »ort?

— (Test mieux que cela , estimable brigadier.

— Mieux que cela! s'ccria le brigadiiT en se tournant vers ses hommes (|ui cïîlraienf : mieux cju^un

( aoo )

passeport, c^esl impossible!... Perinet, n''est-il pas vrai quM n^ a rien qui puisse remplacer un passeport?

— Brigadier, je n'*ai qu^un mot à répondre : le passeport, c'^est l^homme.

— Cest juste ! sans passeport rhommen^estrien... C'est pour cela qu'on en fait quelque chose.

— Et que prétendez-vous faire de moi ? demanda Bertrand qui commençait à voir que les choses ne tournaient pas aussi bien qu'il l'avait espéré pendant un instant.

— Nous allons en faire un pensîonnaire de l'Etat, comme Tordonne notre devoir.

— Am ! sVcrîalemtnlcciii.qni ctcvitU rayonnanl; V» l'appivntlra ;i souiller ile^ inalatles à les coiifrères, n k leur réponiire en grec cpiaïuf lU te parlent rw franr.iisl

.Mc^j-tirs. <lil HiTlraïul, ce

n*e5t pas (|uc je la5î>c la luonulre dîtlMuitc pour oboîr aii\ ordres tic Piinrori i au coiilraîre... L'au-

torité , grand Dieu! je la rcspcrtf' Infiniment... cVst au \ii)i\\l (p»c je la guérirais volonliers de toutes le> Mi.'iladies, sans exiger (riionoraires.

Mais, niossîeur^ , vous sentCiL (p^u PI ^ iM i-^l, on ne se met pa^

volontiers en roule. (l'e>l pourc[uui j^cipcrc que votis voudrez- bien me fane riiutnieur de souper avec uuii,

nous coucherons ensuite dans la même chambre, si vous le voulez., et demain , à Fheure qui vous conviendra^ nous partirons... Allons, monsieur Phôlelier, faitesnous , s^il vous plaît, préparer un souper qui soit digne des respectables hôtes que vous avez le bonheur de posséder.

Et tirant deux pièces d^or de sa poche j il les jeta sur une table, en ajoutant :

— Si cela ne suffit pas, vous me

le direz.

Les gendarmes étaient presque confus; arrêter un homme qui fait si bien les choses! Aussi acceptèrent-ilssans hésiter toutes les propo-

bilionsqiie Berlrniulvciuiit de lain*.

Lr >()ii|M I lut (l\iiit.iii( |)lus^ai, ijucle m rauberi^e, onrhanir

du succès de la saii;iHM», et persuadé c]iie PordoiiDaiice d'un aussi grand docteur cjue I5cilraud siilVirait \u){\v ineltre sa feinnie hors de danger, avait voulu être de la parlie, et s^était mis en frais de toutes les niani' ii< pour témoigner sa reconn ance à notre médecin improvisé. Lesclioses en étaient même à ce point, (lue Merlrand n'eut eu , en quelque sorte, (pi\in mot à dire pour que Taubergiste employât tout, même la force, pour lui con-^ §t la liheil<.*; mais ce mol,Uer-

trand avait ^ pour ne le pi dire,

une excellente raison : c'est que déjà il avait conçu un plan dont Texécutîon concordait parfaitement avec la volonté du brigadier.

On mangea vite et long-temps^ attendu que les convives, en général, étaient peu habitués à un ordinaire semblable; et Ton but plus encore qu^on ne mangea , par la raison toute simple que forçats ^ gendarmes et hôteliers sont gens de

même capacité, a peu près , et tenant à honneur de ne pas laisser une bouteille vide sur la table.

Cependanlles heures s'^écoulaienl; minuit sonna à Thorloge de Tauberge, et ce fut Bertrand qui donna le signal de la retraite.

— Messieurs , dit-i) , je suis al

î lu dans I;i cnpilale pour opérer des cures niîrnnileuiCSi j\Ti donc besoin d^arriver là frais et di«po^^ et voil'i |)rérÎ5ément pouPipioi je \t)yagcai- a pied cl ii petilcs journées, quand ma bonne étoile iua fait faire votre connaissance; mai^ c nie je serais enclinnlé de un pa5 perdre plus de lenips cpie je ne me le suis proposé, cf que, dans celte saison, il n'est po^**ibIe de rnarclicr convenalilement que le matin , je serais fort oblige à u)e»^siours de la gendarmerie royale de vouloir bien se mettre en roule avec moi an pf/ini du j

— Cesl juste, dit le brigadier.

— C^est uarfaîlemeat jcisle, dit le gendarme Périnet.

— Je ne souffrirai pas que monsieur le docteur aille a pied! s^écria Taubergiste... A pied, un si grand homme !

— Raison déplus, mon ami, reprit Bertrand, les grands hommes méprisent les petites choses. Ces messieurs monteront à cheval , et je les suivrai a pied; cVst ma volonté !

Il n'y avait rien à répliquer à cela , et luut ce qui s'était passe depuis ia production du diplôuie de bachelier a V ait fait une te!le impression sur les gendarmes, qu'ils eussent volontiers consenti à lai.sser coucher dans une chambre séparée ^

ic prelondu docltîur; uiais ce iiVtait pas 1p compte de ce dernier, diii pi'otesla (lu'il eoiicluM'ait plulôl siii* une chtnise ipie de eoiifrevenir aux ordi-es dt's admirables L'cndarincs avec lescjiiels la l*i'(j\ idcnce l'avait mis en rapport.

— Nods nVn sommes pa.s là, Dieu merci! (i il rdùlelicr, nous avons des cliaujbit's à trois el cpialre lits.

(^e (ut dans une de ces dernières que les gendarmes et Bertrand furent ( ondints , et telle elail dcs-lors la f'^nfiance que le fugitif avait nspjiee, (|ue les ti'ois dépositau'es de la force puhlicpie se couclièrent et s'éMidormirenl pres(jue simnU;»nément.

Bertrand 5 quelle que fût la faligue qui l'ëcràsat, n'était pas homme h s'endormîr en pareille occurence.

Il veilla donc, et compta les heures que sonnait Phorloge placée au dessous de lui dans la salle des voyageurs,

— Deux heures ! se dit-il enfin ^ il est temps d^agîr; car dans quarante minutes le jour poindra.

Il se lève avec précaution ; s'approche doucement de la chaise

sur laquelle il a vu le brigadier déposer ses vètemens , et calculant ses mouvemens, respirant à peine, il parvient en un quart d^heure à se métamorphoser en brigadier ; puis il ouvre, sans faire de bruit ^

( ^09 ) la leiiclre, attache à la barre de fer transversale les draps de son lit, et se laisse glisser dans la courj puis il se dirige vers récurie qu'une lanterne éclaire.

— Allons, vite, mon cheval! ditil au garçon.

Ce dernier se frotte les yeux, ne repond rien , et s*appréte à continuer son somme ; mais Bertrand lui met cinq francs dans la main, et il n'en faut pas davantage pour le réveiller complètement.

— Est-ce qu'il y a du nouveau?

dit-il tout bas ^n sellant le cheval.

— Certainement qu'il y en a , et

du fameux... Dépcche-loi.

Dix minutes après, Bertrand qui avait enfourche le cheval du brioadîer, courait ventre à terre sur la grande roule. Quarante-huit heures

s'écoulèrent ainsi.

Vers le mih'eu du troisième jour, alors que Bertrand était sur le point de voirson cheval crever sous lui , il aperçut, a une certaine distance, quelques uniformes de gendarmes.

Il pousse d^abord vers eux ; puis ralentit sa marche , puis galoppe de nouveau; car il a cru recormaître Thommë (jue conduisent les gendarmes qui sont devant lui. Profitant d'un scnlier qui donn'ne le chemin couvert dans lequel sont alors engagés les gens qui le précèdent ,

il s'avance... (^est lui! c^'esl bien lui... c'est xMaeaire !...

1[ s'arrèle , impose silence a ^es êinolions^ et ^onge aux inovens de rendrr la lil)erté à son ami.

Son parti est bientôt pris; car c'est surtout clans ce> circonstances (jue le génie de Bertrand se (le[)loie; il suit donc son ami à uiic distance respectueuse, et s'arrcle à deux cents pa-î de la petite ville dans la prisijn de laquelle Macaiî-e doit, selon loutesles apparences, passer la tiuit. 1! met |)ied à terre , attache son cheval à un arbre, el aU^Mid.

Deux heures avant le lever du soleil, il enfourche de ncuiveati sa monture*, [)énètrc dans la bour-

gade , annve à la prison dans laquelle il pénètre sans diffîcuUé y grâce à Funiforme qu'il porte , et somma le geôlier de lui représenter Robert Macaire.

— Ma foi, brigadier, vous avez raison , dit le geôlier, avec un pareil oiseau, on ne saurait prendre trop de pre'cautions , et vous ferez bien de vous en débarrasser le plus tôt possible.

Aussitôt le nom de Robert Macaire fait retentir la prison. Macaire quitte à regret la paille sur laquelle il dormait si bien, et arrive au greffe, en donnant au diable le re'veil-matin qui lui vole deux heures de repos j mais arrivé au greffe, un coup

d'oeil (Je Herlrand lui apprend de (juoi il s'agit, et il reste [)étrific d^étonneinent : le Q:énie de Brrlrand lui senible avoir grandi de dix coudées. Deux heures après, ils étaient au milieu d\\n boîs, et Macaire disait :

— Bertrand, c^est à moi de m^incliner; je te reconnais pour un grand homme.

— Eh! comment n^aurais-je pas fait des prodiges quand il s^agissait de te retrouver !...

Ils s^cmbrassècent avec cfFusion ; puis 'INIacaîre raconta à son ami comment, après avoir recouvré sa liberté, il Pavait perdus de nouveau.

— Mais, s^écria-t-il en terminant, la Providence veillait sur moi, et C'est bien à moi de m'^écrier maintenant :

L'amitié dhia grarulhoinine est uiiLienfait des dieux.

Bertrand pleurait 5 tant il était attendri. Le reste de cette journée fut employé à échanger le cheval , Puniforme et une partie de Targent que possédait Bertrand, contre des habits convenables j puis les deux amis se mirent en route, oubliant le passé, et pleins d^espérance en Pavenir- %

FIN Dr SECOND VOLUME.

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