‹ L'auberge des mariniers; drameChapitre 17 sur 72 · IRMA, LOUISE, FLORENT · texte numérisé non relu

IRMA, LOUISE, FLORENT

lUMA, à ini-voix.

Elle est là?

LOUISE

Non. Elle n'est pas encore rentrée. FJnibrassemoi.

Elle lui ouvre les bras; Irma s'y jette en sanglotant. IRMA.

Ah I Ma bonne Louise !

LOUISE, rafferniissant sa voix.

Allons ! Il ne s'agit pas de pleurer!

Jhauffez-vous plutôt, tandis que je vais rentrer la voiture et faire le guet.

Il l'amène au fou.

LOUISE, qui la fait asseoir.

Tu as eu bien froid, hein?

IRMA

Non, pas trop... .T'étais bien enveloppée.

FLORENT, revenu à la porte.

Et, tout de même, elle n'a fait que claquer des dents.

Il sort, n'ouvrant qu'à peine la porte et la refermant tout de suite.

IRMA

Ce n'était pas de froid.

LOUISE, qui lui i)rend les mains.

Tu as de la fièvre'^

IRMA

Je ne sais pas. J'ai peur... Alors, elle ne sait rien encore?

LOUISE

Non, je n'ai pas encore réussi à lui dire...

IRMA

Elle est bien mal disposée, hein ?

Dame!

IRMA

Si elle allait ne pas me recevoir?

LOUISE

Oh ! maintenant I Elle ne peut pas, dans l'état où te voilà...

La porte s'ouvre; Elorcul apparaît dans l'eatrebàillement.

FLORENT

Attention!

56 L'AUBEKGE DES MAiaXIERS

IH.MA, se dresse.

C'est elle ?

FLOKKNT.

Je le crois.

M1':LIE, au dehors.

Cent quariinte décastères? Oui, mon garçon, oui, je lui dirai.

IRMA, treinljlaiilc, rcculaul.

C'est elle! (.v Fioreui,(iui eaire.) Cacliez-moi!

FLORENT

Comment ?

IRMA, allolée.

Ohl je vous en supplie !

LOUISE, à Florent.

Là! Dans le bureau.

C'est ça! (du seuii.) Et parle-lui, dis:' Toi qu'elle aime tant!, (instanuneai.) Parle-lui!

LOUISE

Oui 1 oui! (A Florent.) Va avec elle.

irina entre à droite.

FLORENT, qui la suit, à Louise.

Voux-lu (|ue Je lui parle, moi?

LOUISE, vaillaninicnt.

Non! Non! Reste là. Je m'en charge.

Florent sort.

SGEXE VIII

LOUISE, remonte, troublée, vers la porte du fond. La porte s'ouvre. MELIE 1THIP]R, entre, tout en noir sous sa mante, coifîe noire de soie.

Gomment? Ta n'allumes pas?

LOUISE

Tiens! C'est vrai... Je n'y pensais plus...

(Elle va prentlre la lampe sur le comptoir.) Elî bien?

Cette bonne? Tu l'as vue?

Ah! Parlons-en de cette bonne! Encore du propre ! Elle est partie ce matin pour Paris avec un garçon boulanger.. . Dix-neuf ans ! Ilfautcroire que ça devient l'habitude ici !... (Louise tourne.) Qu'est-ce que tu cherches?

LOUISE

Les allumettes.

Tiens ! Les voilà!

Elle les lui donne.

58 L'AUBERGE DES MARINIEKS

LOUISE

Merci .

MÉLIE

Il paraît que la femme du charron a une sœur qui cherche une place ; je vas y aller. Espérons que celle-là...

Elle fait un pas vers la porte de gauche. LOUISE.

Uonne-toi le temps de souffler.

MÉLIE

Au fait, Florent est là?

LOUISE, vivement.

Non. Il n'est pas rentré.

MÉLIE

Fais-moi penser de lui dire, quand il rentrera, que Réniy a fait le compte ; il y a sur le port cent quarante décastères à notre marque.

LOUISE, qui vient d'allumer la lampe.

Bon I — (Elle la met sur le comptoir.) Qu'est-CC

que j'ai fait du verre à présent?

MÉLIE

ïu le tiens. — Ah ça ! Qu'est-ce que tu as donc?

LOUISE, en baissant l'abal-jour.

J'ai... J'ai que je viens de recevoir une lettre.

MÉLIE

A celte heure-ci?

L'AUBERGE DES MARINlEllS 59

LOUISE

Ahl Voilà... C'est qu'elle était adressée à M"" le curé, et c'est lui qui me l'a apportée.

MKLIE,

Ce n'est pas au sujet du petit?

LOUISE

Non, rassure-toi, non... C'est une lettre d'un prêtre de Paris, — à propos d'Irma.

MÉLIE, se lève, la voix froide.

Qui ça? Irma? Tu connais quelqu'un de ce nom-là, toi?

LOUISE, déconcertée.

Ecoute, maman.

MKLIE, violemment.

Alors ce n'est pas fini / Il faut encore que j'entende parler de cette...

LOUISE

Ce n'est pas moi qui en parle, c'est M"" le curé, qui....

MÉLIE, ricanant.

Tout à l'heure, c'était le notaire qui m'en parlait, maintenant c'est le curé... Elle n'a jamais tant dérangé de curés et de notaires de sa vie.

LOUISE

Ne te moque pas !... Ce n'est pas le moment.

60 L'AUBKRGE DES MARINIERS

M \i LIE.

Je vois ce que c'est ! Mademoiselle est dans la gène; on va tout vendre chez elle... On ne lui vendra pas son lit en tout cas !

LOUISE

Pour une bonne raison ; elle ne se lève quasi plus... Elle est tombée malade, très malade !...

Dame ! au métier qu'elle fait !

LOUISE

Oh ! maman, si tu savais ! (Baissant la voix.) Elle s'en va de la poitrine, elle aussi.

MÉLIE

Le bon Dieu m'est témoin que, tant que je l'ai eue, je l'ai soignée de mon mieux... En ai-je payé des remèdes et passé des nuits' Que les gens auprès de qui elle est la soignent! C'est leur tour!...

Elle fait un pas vers la ^'nuclio.

LOUISE

Bien! Mais voilà maintenant que les médecins lui ordonnent l'air du i)ays.

Plaît-il?

LOUISE

Ils disent qu'elle n a plus que cette chance-là de guérir.

L AUBEIIGE DES MARINIERS 61

MKLIE.

Ce n'est pas qu'elle demande à revenir, je suppose?

LOUISE

Alors, si elle demandait à revenir, tu no nous permettrais pas?...

MKLIE.

Moi? Je n'ai rien a vous permettre ni à vous défendre. Vous êtes autant chez vous que chez moi. S'il vous plaît d'installer ici cette rien du tout, c'est votre atfaire. Seulement, comme j'ai toujours, Dieu merci ! tenu la maison propre, ainsi que je l'ai trouvée, comme ce n'est pas à mon âge que j'accepterai d'être regardée de travers, je t'en préviens, le jour où elle entrera ici, c'est moi qui en sortirai!...

LOUISE, s'obslinant.

Tu ne feras pas ça?

-Ml'; LIE, liieii on face.

Essaye !

LOUISE

C'est bien... N'en parlons plus. J'aurais cru, moi, que nous lui devions de la pitié.

MÉLIE

Pas moi ! Je suis quitte avec elle ! 11 y a longtemps.

LOUISE

C'est toi qui dis ça!... Une pas.sante, qui serait

dans cet état-là, tu la recueillerais ! La dernière des dernières! .. Il y a, pas loin d'ici, une fille à qui tu portes de la soupe et du bon vin tous les jours, et Dieu sait...

MÉLIE

Cette fille-là s'est perdue par amour. Elle a été séduite et quittée. Le mal qu'elle a pris, c'est à pleurer et à soigner son petit. Celle-là, oui, je lui porterai secours, tant que je le pourrai. Mais une dévergondée.:.

LOUISE

Maman ?

MÉLIE

Qui, pour un soufflet mérité, se sauve de chez nous avec un homme!

LOUISE

Ah! tais-toi !

^i K lu;.

Qui s'en va gourgandiner à Paris! — Ce qui me passe, tiens I c'est que tu la défendes !...

LOUISE

Mais, puisqu'elle se repent .

MÉLIE, ricanant.

Elle?

LOUIS E

Ce prêtre l'affirme.

MÉLIE

Elle se repent, parce qu'elle est malade, qu'elle

se voit seule, qu'elle a peur de l'hôpital, et de la fosse commune, et de l'enfer ! Elle se repent, comme l'ivrogne qui se réveille meurtri, qui se dit : « C'est fini, je ne bois plus. » et qui, le lendemain, recommence, et roule de plus belle dans la boue du ruisseau. Elle se repent ! mais le vice est dans ses veines... Recois-la! va, guéris-la! et, pas plus tôt guérie, tu la verras, ta repentie, redevenir la digne fille de sa mère, reprendre ses façons d'enjôleuse, secouer sa cotte et faire de l'œil aux hommes...

LOUISE

Peux-tu dire:'...

MÉLIE

Je sais mieux que toi ce dont elle est capable.

LOUISE

Mais quoi:' Le bon Dieu nous punirait donc de faire notre devoir?

MÉLIE

Notre premier devoir, c'est de défendre ceux que nous aimons.

LOUISE

Elle en est! Je sens bien que je l'aime, aujourd'hui plus que jamais.

M KL m;, en nUaiit :i l.i porte de f,'-auchc.

Ce sentiment-là te fait honneur! Mais moi, ([ui suis payée pour la connaître, je ne me ferai pas la complice de ton aveuglement. Puisque tu ne

veux pas en croire ta mère, soit! J'en reviens à ce que je t'ai dit : la maison n'est pas assez grande pour nous deux. Elle, ou moi!... C'est à toi de choisir!...

Klle sort.

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