IRMA, LOUISE, FLORENT
lUMA, à ini-voix.
Elle est là?
LOUISE
Non. Elle n'est pas encore rentrée. FJnibrassemoi.
Elle lui ouvre les bras; Irma s'y jette en sanglotant. IRMA.
Ah I Ma bonne Louise !
LOUISE, rafferniissant sa voix.
Allons ! Il ne s'agit pas de pleurer!
Jhauffez-vous plutôt, tandis que je vais rentrer la voiture et faire le guet.
Il l'amène au fou.
LOUISE, qui la fait asseoir.
Tu as eu bien froid, hein?
IRMA
Non, pas trop... .T'étais bien enveloppée.
FLORENT, revenu à la porte.
Et, tout de même, elle n'a fait que claquer des dents.
Il sort, n'ouvrant qu'à peine la porte et la refermant tout de suite.
IRMA
Ce n'était pas de froid.
LOUISE, qui lui i)rend les mains.
Tu as de la fièvre'^
IRMA
Je ne sais pas. J'ai peur... Alors, elle ne sait rien encore?
LOUISE
Non, je n'ai pas encore réussi à lui dire...
IRMA
Elle est bien mal disposée, hein ?
Dame!
IRMA
Si elle allait ne pas me recevoir?
LOUISE
Oh ! maintenant I Elle ne peut pas, dans l'état où te voilà...
La porte s'ouvre; Elorcul apparaît dans l'eatrebàillement.
FLORENT
Attention!
56 L'AUBEKGE DES MAiaXIERS
IH.MA, se dresse.
C'est elle ?
FLOKKNT.
Je le crois.
M1':LIE, au dehors.
Cent quariinte décastères? Oui, mon garçon, oui, je lui dirai.
IRMA, treinljlaiilc, rcculaul.
C'est elle! (.v Fioreui,(iui eaire.) Cacliez-moi!
FLORENT
Comment ?
IRMA, allolée.
Ohl je vous en supplie !
LOUISE, à Florent.
Là! Dans le bureau.
C'est ça! (du seuii.) Et parle-lui, dis:' Toi qu'elle aime tant!, (instanuneai.) Parle-lui!
LOUISE
Oui 1 oui! (A Florent.) Va avec elle.
irina entre à droite.
FLORENT, qui la suit, à Louise.
Voux-lu (|ue Je lui parle, moi?
LOUISE, vaillaninicnt.
Non! Non! Reste là. Je m'en charge.
Florent sort.
SGEXE VIII
LOUISE, remonte, troublée, vers la porte du fond. La porte s'ouvre. MELIE 1THIP]R, entre, tout en noir sous sa mante, coifîe noire de soie.
Gomment? Ta n'allumes pas?
LOUISE
Tiens! C'est vrai... Je n'y pensais plus...
(Elle va prentlre la lampe sur le comptoir.) Elî bien?
Cette bonne? Tu l'as vue?
Ah! Parlons-en de cette bonne! Encore du propre ! Elle est partie ce matin pour Paris avec un garçon boulanger.. . Dix-neuf ans ! Ilfautcroire que ça devient l'habitude ici !... (Louise tourne.) Qu'est-ce que tu cherches?
LOUISE
Les allumettes.
Tiens ! Les voilà!
Elle les lui donne.
58 L'AUBERGE DES MARINIEKS
LOUISE
Merci .
MÉLIE
Il paraît que la femme du charron a une sœur qui cherche une place ; je vas y aller. Espérons que celle-là...
Elle fait un pas vers la porte de gauche. LOUISE.
Uonne-toi le temps de souffler.
MÉLIE
Au fait, Florent est là?
LOUISE, vivement.
Non. Il n'est pas rentré.
MÉLIE
Fais-moi penser de lui dire, quand il rentrera, que Réniy a fait le compte ; il y a sur le port cent quarante décastères à notre marque.
LOUISE, qui vient d'allumer la lampe.
Bon I — (Elle la met sur le comptoir.) Qu'est-CC
que j'ai fait du verre à présent?
MÉLIE
ïu le tiens. — Ah ça ! Qu'est-ce que tu as donc?
LOUISE, en baissant l'abal-jour.
J'ai... J'ai que je viens de recevoir une lettre.
MÉLIE
A celte heure-ci?
L'AUBERGE DES MARINlEllS 59
LOUISE
Ahl Voilà... C'est qu'elle était adressée à M"" le curé, et c'est lui qui me l'a apportée.
MKLIE,
Ce n'est pas au sujet du petit?
LOUISE
Non, rassure-toi, non... C'est une lettre d'un prêtre de Paris, — à propos d'Irma.
MÉLIE, se lève, la voix froide.
Qui ça? Irma? Tu connais quelqu'un de ce nom-là, toi?
LOUISE, déconcertée.
Ecoute, maman.
MKLIE, violemment.
Alors ce n'est pas fini / Il faut encore que j'entende parler de cette...
LOUISE
Ce n'est pas moi qui en parle, c'est M"" le curé, qui....
MÉLIE, ricanant.
Tout à l'heure, c'était le notaire qui m'en parlait, maintenant c'est le curé... Elle n'a jamais tant dérangé de curés et de notaires de sa vie.
LOUISE
Ne te moque pas !... Ce n'est pas le moment.
60 L'AUBKRGE DES MARINIERS
M \i LIE.
Je vois ce que c'est ! Mademoiselle est dans la gène; on va tout vendre chez elle... On ne lui vendra pas son lit en tout cas !
LOUISE
Pour une bonne raison ; elle ne se lève quasi plus... Elle est tombée malade, très malade !...
Dame ! au métier qu'elle fait !
LOUISE
Oh ! maman, si tu savais ! (Baissant la voix.) Elle s'en va de la poitrine, elle aussi.
MÉLIE
Le bon Dieu m'est témoin que, tant que je l'ai eue, je l'ai soignée de mon mieux... En ai-je payé des remèdes et passé des nuits' Que les gens auprès de qui elle est la soignent! C'est leur tour!...
Elle fait un pas vers la ^'nuclio.
LOUISE
Bien! Mais voilà maintenant que les médecins lui ordonnent l'air du i)ays.
Plaît-il?
LOUISE
Ils disent qu'elle n a plus que cette chance-là de guérir.
L AUBEIIGE DES MARINIERS 61
MKLIE.
Ce n'est pas qu'elle demande à revenir, je suppose?
LOUISE
Alors, si elle demandait à revenir, tu no nous permettrais pas?...
MKLIE.
Moi? Je n'ai rien a vous permettre ni à vous défendre. Vous êtes autant chez vous que chez moi. S'il vous plaît d'installer ici cette rien du tout, c'est votre atfaire. Seulement, comme j'ai toujours, Dieu merci ! tenu la maison propre, ainsi que je l'ai trouvée, comme ce n'est pas à mon âge que j'accepterai d'être regardée de travers, je t'en préviens, le jour où elle entrera ici, c'est moi qui en sortirai!...
LOUISE, s'obslinant.
Tu ne feras pas ça?
-Ml'; LIE, liieii on face.
Essaye !
LOUISE
C'est bien... N'en parlons plus. J'aurais cru, moi, que nous lui devions de la pitié.
MÉLIE
Pas moi ! Je suis quitte avec elle ! 11 y a longtemps.
LOUISE
C'est toi qui dis ça!... Une pas.sante, qui serait
dans cet état-là, tu la recueillerais ! La dernière des dernières! .. Il y a, pas loin d'ici, une fille à qui tu portes de la soupe et du bon vin tous les jours, et Dieu sait...
MÉLIE
Cette fille-là s'est perdue par amour. Elle a été séduite et quittée. Le mal qu'elle a pris, c'est à pleurer et à soigner son petit. Celle-là, oui, je lui porterai secours, tant que je le pourrai. Mais une dévergondée.:.
LOUISE
Maman ?
MÉLIE
Qui, pour un soufflet mérité, se sauve de chez nous avec un homme!
LOUISE
Ah! tais-toi !
^i K lu;.
Qui s'en va gourgandiner à Paris! — Ce qui me passe, tiens I c'est que tu la défendes !...
LOUISE
Mais, puisqu'elle se repent .
MÉLIE, ricanant.
Elle?
LOUIS E
Ce prêtre l'affirme.
MÉLIE
Elle se repent, parce qu'elle est malade, qu'elle
se voit seule, qu'elle a peur de l'hôpital, et de la fosse commune, et de l'enfer ! Elle se repent, comme l'ivrogne qui se réveille meurtri, qui se dit : « C'est fini, je ne bois plus. » et qui, le lendemain, recommence, et roule de plus belle dans la boue du ruisseau. Elle se repent ! mais le vice est dans ses veines... Recois-la! va, guéris-la! et, pas plus tôt guérie, tu la verras, ta repentie, redevenir la digne fille de sa mère, reprendre ses façons d'enjôleuse, secouer sa cotte et faire de l'œil aux hommes...
LOUISE
Peux-tu dire:'...
MÉLIE
Je sais mieux que toi ce dont elle est capable.
LOUISE
Mais quoi:' Le bon Dieu nous punirait donc de faire notre devoir?
MÉLIE
Notre premier devoir, c'est de défendre ceux que nous aimons.
LOUISE
Elle en est! Je sens bien que je l'aime, aujourd'hui plus que jamais.
M KL m;, en nUaiit :i l.i porte de f,'-auchc.
Ce sentiment-là te fait honneur! Mais moi, ([ui suis payée pour la connaître, je ne me ferai pas la complice de ton aveuglement. Puisque tu ne
veux pas en croire ta mère, soit! J'en reviens à ce que je t'ai dit : la maison n'est pas assez grande pour nous deux. Elle, ou moi!... C'est à toi de choisir!...
Klle sort.