SCENE I>IIEMIERE
;icrgcs ijuc sur l'autel, et une
^jrille ; les fidèles, assis ou agenouillés dans les bancs, font des groupes sombres, tournés vers le chœur ; plus de femmes et d'enfants que d'hommes; dans le banc en face de la chaire, MONSIEUR FILET, avec une calotte, MADAME FILET, assez élégante, et GRAIN-DE-SEL. En avant, à droite, Ll.S DEUK
Commis de Flouent. Dans le banc le plus i)ro-
che du pilier gauche, LOUISE, MÉLIK et FLO- RENT ; derrière LOUISE, IRMA se cache, à genoux sur un i)ric-dieu, i)rès du pilier... Une vieille entre en sabotant, son couveau à la main, et prend place à côté d'une autre vieille qui lui parle tout bas on lui montrant Irma. — L'harmonium placé dans le chœur et déjà entendu avant le lever du rideau, se tait.
M A 1) A M K F I L E T , bas à son mari.
Où dites-vous qu'elle est ?
M"' FILET, de mémo.
Derrière madame Itliier, adossée au pilier... Ne regardez pas tout de suite !...
UN COMMIS, bas à liémy.
Et naturellement, madame Ithier ne sait pas que sa nièce est là, dans son dos :'
i; KMV, lie mrnie.
NadircUouicnt ! Je crois même qu'elle est la seule ici à ne pas le savoir.
L'al)])é l'as(iuclin, en surplis, sort du clîn'ur, et, passant derrière les bancs, vient lentement à la chaire .
MAD.VMK FrLET, qui s'i'st ri'loiUMioe, bas à SOU mari.
Oui, je la vois ! Quelle honte ! Gomment monsieur le curé laisse-t-il entrer dans l'église une créature pareille ?
<iU.VIX-DK-SKL.
Qui ça, Madame :'
MADAME FILET, vivement.
Ne vous retournez pas!... Ecoutez le sermon!..
Grain-de-Sel obéit. L'abbé Pasquelin est en chaire, un peu pâle. Tous les regards se tournent vers lui. Il se recueille, tousse, visiblement ému. On tousse, et c'est, pendant un moment, un remue-ménage de pieds. Enfin le silence se rétal)lit.
M' P.V.SQUELIX, la voix sourde.
Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit !
Ainsi SOit-il! (L'assistance chuchote:) Aiusi-SOit-il !...
" Réjouissez-vous avec moi; car j'ai retrouvé
ma brebis, qui était perdue. » (Melie tressaille, regardée à la fois par Florent, par Louise et par Irma.)...
Ces paroles sont tirées de l'Evangile selon Saint Luc... Mes frères, du temps où notre divin maître était en Galilée, prêchant le pardon des injures, et recommandant aux ennemis de se réconcilier avant d'aller au temple prier Dieu, tous les péagers et gens de mauvaise vie s'approchaient de lui pour l'entendre. Et parmi eux était une courtisane, nommée Marie Madeleine... Or les Pharisiens et les scribes nmrmuraieiit, tii-
72 L'AUBERGE DES ^rA^JNIERS
sant : « Celui-ci reçoit les gens de mauvaise vie et mange avec eux ! » Mais il leur répondit en leur proposant une parabole, que vous connaissez tous, mais sur un point de laquelle je veux, ce soir, attirer votre attention... Un homme, ditil, avait deux fils. Et le plus jeune dit à son père : « Mon père, donne-moi la part du bien qui m'appartient. » Et le père leur partagea ses biens. Et, quand le plus jeune fils eut tout ramassé, il s'en alla dans un pays lointain, et, là, il dissipa son bien en vivant dans la débauche... Et, après qu'il eut tout dépensé, une grande famine survint en ce pays-là, et il commença d'être dans la disette... Alors, il se mit au service d'un des habitants du pays, qui l'envoya dans ses terres pour paître les pourceaux, et il en était à envier les racines que les pourceaux, mangeaient; mais personne ne lui en donnait... Or, étant revenu à lui-même, il se dit : Combien y a-t-il de mercenaires dans la maison de mon père, qui ont du pain en abondance, et moi, je meurs de faim. Je me lèverai et j'irai vers mon père, et je lui dirai : « Mon Père ! J'ai péché contre le ciel et contre toi, et je ne suis plus digne d'être appelé ton
fils!... » (Trou))loe, Mélic s'est a^conouiUée, la Iclo dans
SCS mains.) Il se Icva donc, et vint vers son père... (n-ina se lève, indécise.) Et c'est ici que je vous prie de vous arrêter avec moi... Son père pouvait tenir sa i)ortc formée. Il pensa qu'il n'en avait i)as
le droit. « Suis-je moi-même sans reproche '! » se (lisait il, « et mon fils n'est-il pas encore plus malheureux qu'il n'est coupable ? Avant de reprendre le chemin du pays, comme il a dû souffrir!... et non pas seulement de faim!... Quel réveil, au lendemain des ivresses où il s'étourdissait! Gomme il a dû regretter la chaleur du foyer paternel, et pleurer sa folie, et m'appeler désespérément ! » (Louise s'est levée avec précaution, et eUe encourage Irma, qui écoute tout en pleurs, à s'approcher. — • Mélie est toujours à genoux, la tête dans ses mains.)...
Cependant l'enfant s'était approché de son père, humble et pliant les genoux... (n-ma s'ageuouiiie en silence.) Et c'était pitié de. le voir ainsi prosterné, tremblant moins de dénûment que d'angoisse, les yeux pleins de larmes et n'osant pas même demander pardon.
LOUISE, bas.
Maman !...
MKLIE, (1(^ mrm;', sans Ijouger.
Laisse-moi...
M"' r-AsouELlX, lenteiHonl , (ipprcsM'.
... Mais le père ne le voyait pas, car, à peine sur le seuil, il s'était détourné... Cédait-il à un reste de colère?... Ou plutôt, ne voulait-il pas laisser paraître l'émotion qui l'envahissait?...
Peut-être n'attendait-il qu'une parole... « Mon père! » murmura son fils...
IRMA, bas.
Maman Mélie I
MÉLIE, sursaute.
Hein?...
Elle relève la tête.
M'' PASQUELIN, la voix tremblante.
Alors le père tressaillit, remué jusqu'au fond
du cœur... (MéUe aperçoit, reconnaît Irma.) « MOH
fils I » s'écria-t-il...
MÉLIE, éperdue, sans voix.
Irmal...
M' PASQUELIN.
Et il le serra dans ses bras...
MÉLIE, dans un sanglot.
Ah ! ma pauvre fille!...
Elle ouvre les bras à Irma, qui s'y jetle, bouleversée, IRMA, bas.
Pardon I Pardon !
MÉLIE, qui la serre contre elle.
Oui! mets-toi là! près de moi... mais taisonsnous! Taisons-nous!
M"" PASQUELIN, épuisé.
... Puis il dit à ses serviteurs: « Réjouissez-
VOUS avec moi, et rendons grâce à Dieu ! »
Il tombe à genoux, pleurant de joie, et les témoins de cette scène s'agenouillent ccmme lui, très émus...
Rideau.