‹ L'auberge des mariniers; drameChapitre 22 sur 72 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

La salle est pleine de CLERCS DE NOTAIRE et de RATS DE CAVE, jouant aux cartes et aux dominos, buvant et fumant ; REMY, le commis de Ghesncau, est à la table de gauche. IRMA, suit la partie derrière lui, debout, un peu pâle encore et la démar-

che lente, mais visiblement en convalescence. GRAIN- DE-SEL, qui ne la quitte pas des yeux, est assis à la table de droite, jouant aux dominos avec MONSIEUR EDOUARD, un jeune homme à lorj,'non et MON- SIEUR RAGAINE, un vieux sec, tournure d'ancien militaire.

KÉMY, fredonnant et jetant une carte.

« C'est le printemps! La feuille pousse... »

M'' EDOUARD

Alors, monsieur Ragaine, quand la pêche à la ligne sera ouverte, vous ne voudrez pas que j'aille m'installer à côté de vous, pour apprendre?

M' Il.\GAINE.

Voyons, monsieur Edouard, soyons justes; la place où je pêche, j'ai mis quinze ans à la

trouver... (aralQ-de-Sel, qui regarde Irma, lui verse de la

bière sur ses dominos.) Eh bien ! qu'est-cc qui vous prend ?

GR\IX-DE-SEL

Oh t je vous demande pardon... (n éponge la table avec son mouciioir.) Je ne sais pas ce que j'ai...

IIE.MY, fredonnant.

« C'est le printemps 1... »

Il abat son jeu et cliantc.

J' gagu' tout r temps!

BEAUJEAN.

Quand je vous dis que mam'zelle Irma lui porte chance !...

IRMA

Allons, ne vous fâchez pas ! Je vais me mettre auprès de vous.

BEAUJEAN.

Vous feriez ça ?

IRMA

Parfaitement.

GRAIN-DE-SEL, Se levant.

Soit, mais alors asseyez-vous.

Il Lui tend une chaise.

IRMA

Je vous assure, Grain-de-Sel, que je ne suis

pas fatiguée, (un coup de cloche au dehors.) Et d'ail-

leurs, vous entendez ce qui sonne là?...

Mouvement général.

BEAUJEAN.

C'est déjà la cloche des mariniers?

IRMA

Mon Dieu ! oui ! Mais ne pleurez pas, je vous promets de vous porter chance ce soir.

BEAUJEAN.

Pourquoi pas tout de suite? C'est étonnant comme je ne suis pas en train de rentrer à l'étude aujourd'hui.

80 l.'AUBERGE l)i:s MAlllXIEllS

UX PKTIT CLi'AiC.

Et moi donc ?

Et, tout de même, il faut y rentrer à l'étude, et vous, Rémy, au bureau.

UÉMY.

Oli ! Voyons ! Mam'zelle, vous nous laisserez bien le temps de ])oire la canette (^ue je viens de gagner.

IIIMA.

Oui, mais alors sur le pouce.

KUo vient à la porte du premier plan de yauche. GRAIN - J) K-s E L , s'éla ncant .

Ne vous donnez pas la peine, Mam'zelle! Je vais vous la chercher.

uni A, di'jà dehors.

Vous ne trouveriez pas.

M"" IlAfJArXE. qui s'est lev('-.

Quinze ans! J'ai commencé le jour où j'ai été nommé ici.

lîKAUJHAX, s'appi-ochanl.

Alors, monsieur Ragaine, vous avez connu Irma toute petite?

M' UAiiAIXi:.

Oui, et je vous (-ertifie (ju'elle était déjà bigrement gentille!... Un peu... comment dirai-je?... mais bigrement gentille!

L'AUBERGE DES MAlil.MERS SI

BEAUJEAN.

D'autant plus.

Grain-de-Sel est resté planté près de la porte. RÉMY.

Eh! Grain-de-Sel?... A quoi penses-tu donc?

A madame Filet?... (araln-de-Sel rêve, béant, et n'a

pas entendu.) Graiu-de-Sel ?

GRAIN-DE-SEL, sursaute.

Hein ? Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a?

Rires.

RÉMY

Croyez-vous qu'il l'est, pincé, hein ?

BEAUJEAN.

Il n'est pas le seul.

RÉMY

Tu ne demandes plus à aller chez la Glérine ?

GRAIK-DE-SEL.

Oh t non alors!

LE PETIT CLERC

Enfoncée la Glérine!

Approbation.

M' EDOUARD

Pauvre Glérine. tout de même!... Quand je pense que nous l'avons tous lâchée pour venir faire la cour à une femme qui n'a seulement pas l'air de s'en apercevoir!

RÉ M Y, à mi-voix.

Elle n'a pas l'air, mais soyez sûrs qu'elle s'en aperçoit, et que ça ne lui est pas désagréable.

BE.VUJEAN.

Ça nous fait une belle jambe.

M"" EDOUAUD.

L'autre impatient, là! qui voudrait que les alouettes lui tombent toutes rôties!... Laissez-lui le temps d'achever sa convalescence.

Mf RAGAINE.

Avouez que ce serait dommage , vraiment, maintenant que la santé lui revient, si elle en faisait un mauvais usage. Ça lui va si bien d'être honnête !

M'' EDOUARD

Ça l'amuse.

RÉMY

Ça ne l'amuse déjà plus comme il y a quelques semaines.

HEAU.IEAN, fredonnant.

C'est le printemps.

M' EDOUARD

Il y a de ça. Et puis, elle n'est pas entêtée dans ses idées, Irma; elle n'a jamais su longtemps se dire non.

Ni à elle, ni aux autres.

M'^ EDOUARD

Ce qu'il y a de sûr, c'est que, le jour où la nature réclamera ses droits, celui qui se trouvera là, ne s'ennuiera pas.

LE PETIT CLERC

Je vous crois !

BEAUJEAN.

J'ai idée que le patron voudrait bien être celuilà.

RÉMY

Qui ça ? Le patron ? AP Ghesneau ?

BEAUJEAN.

Eh non! Voyons, M"- Filet!

M. EDOUARD

Ce singe de notaire?...

BEAUJEAN.

Parfaitement. Il vous a des façons de la regarder à travers ses lunettes!...

LE PETIT CLERC

Ah! vieux passionné !

M«" RAGAINE.

Il devrait pourtant se rappeler la manière dont Irma l'a reçue à la noce de M"" Ghesneau, il y a de <;;i...

84 L AUBEllGE DES IMARIXlEliS

KÉMY, vivement.

Silence dans les rangs !

Il se met à fredonner.

C'est le printemps!... La feuille pousse.

Tous fredonnent avec lui. — Irma rentre, a]>i)or!ant une liouleille de l)ière.

(iKAIN'-J)F,-KEL.

Vous n'avez pas froid au moins:'

m MA.

Moi:' J'ai chaud comme en été...

Elle va pour déboucher la bouteill(\ Gll.VIN-DE-SEL, caiprcssc.

Laissez-moifaire ça, voulez-vous:'

lUMA.

Soit! Mais je vous affirme que j'en aurais la force... (l'allé ouvre sou liciiu.) .Je me trouve tout à fait bien.

<iUAIN-J)K-SKL, en del)oueiianl la bouteille. Oh! Et moi donc!... (H passe la bouteille à licau-

jeaa, puis, se rapprociiant.) ,Je vous'trouve si bien!...

UKAUJEAX, qui remi)lit les verres.

Allons! Vivement! Le patron va encore bougonner... Ah! Au fait, niain'zclle Irma, M. Filet m'a chargé, dans un but que j'ignore, de vous demander quand M"" Chesneau revient de Paris.

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