‹ L'auberge des mariniers; drameChapitre 36 sur 72 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

IRMA, puis FLORENT.

IUMA, qui la suit des yeux.

Pauvre Louise!... Ah! oui, c'aurait été bien

L'AUBERGE DES >rAl;IN'IERS 135

lâche!... (La cloche sonne en carillon. Irma l'écoute. Le ciel est maintenant très clair; sous les arbres l'ombre s'épaissit. — AU moment où la dernière vibration s'éteint, Florent paraît à gauche, dominant la haie. Il la regarde. Elle se retourne.) G 'est lui !... Déjà !... Comme

il me regarde !... (.apaisant de la main sa poitrine.)

Allons ! il le faut ! (.\ mi-voix.) Monsieur Florent ■?

FLOUENT, ouvrant la porte.

Vous m'appelez?...

IRMA, la voix brève.

Oui. Venez...

FLOREKT, qui s'approche.

Vous êtes souffrante?

Non, «lu tout! Non! C'est pour vous prier, si ca. ne vous dérange pas, de ni'aider à remporter ce lingc-là.

FLORENT

Bien sûr que non, que ca ne me dérange pas!

IRMA

Et, comme la brouette est un peu pleine, vous allez mo donner, dans mon jupon, toutes les serviettes <|ui sont dessus.

Peut-être que non, que vous n'allez pas vous charger... Il ne manquerait plus «j[uc ca!...

IRMA, essayant de rire.

Dame ! à moins que vous ne vouliez que tout chavire en route...

FLORENT, déplaçant la charge.

Aussi, comment vous laisse-t-on des besognes pareilles? Il me semble que votre maman Mélie aurait bien pu...

IRMA

Maman Mélie fait le souper.

Ou Louise. On n'a pas idée, faible comme vous êtes...

IRMA

D'al)ord, je ne suis pas si faible que ca... Louise est bien plus malade que moi.

FLORENT

Louise? Qu'est-ce qu'elle a?

I II M A

Je n'en sais rien au juste. Elle ne me dit pas tout. Ce que je sais, c'est qu'elle est très chagrine.

FLORENT

A propos de quoi ?

IRMA

A propos de vous.

FLORI'.NT

Gomment ça?

IRMA

Elle se figure que vous l'aimez moins.

FLORENT

Quoi?

IRMA

Et même, que vous en aimez une autre.

Elle vous a dit?...

IRMA

Ce n'est pas vrai?...

FLORENT

Si!

IRMA

Ah?

FLORENT

A quoi ça nous avancerait- il de dire que non?... Vous n'êtes pas sans le savoir que j'en aime une autre, une autre...

IRMA

Ne me dites pas qui!

FLORENT

Gomme si vous ne saviez pas que c'est vous I

IRMA, dans un cri de reproche.

Ah ! monsieur Florent !

FLORENT

Vous l'avez bien senti, vous l'avez bien vu dès

le premier jour, quand j'ai été vous chercher en voiture, et que je vous ai aidée à descendre de wagon, et que vous m'avez tendu la joue en me disant : « Merci, mon cousin, » comme autrefois, et que, remué de je ne sais quel trouljle, je n'ai pas osé vous embrasser.

IRMA

Non, je ne me rappelle pas ça!

FLORENT

Vous étiez trop écrasée par la maladie, par la peur qu'on ne vous reçoive pas à la maison. Vous n'avez pas pris garde à moi... Je vous parlais sans trop savoir ce que je disais. Vous ne me répondiez guère... Vous compreniez seulement que l'homme qui vous conduisait vous était acquis.

IRMA, souriant.

C'est vrai.

FLORENT

Et vous vous teniez blottie contre lui, sans vous douter qu'avec vos regards éplorés, avec votre air de demander secours et de remettre votre sort entre ses mains, vous commenciez à lui bouleverser le cœur.

IRMA

Non, bien sûr que non! Je ne m'en doutais pas... Je n'y ai jamais mis de coquetterie, allez!

FLOUF.XT.

Pas plus que vous n'en mettiez, une heure après, à me serrer les mains pendant que votre maman Mélie vous traitait si durement, à me serrer les mains et à me fermer la bouche, pour m'empêcher d'intervenir... Et, tout de même, c'est là que je me suis senti lié à vous par autre chose que de la colère et de la pitié.

IRMA

Dieu sait pourtant...

FLOUENT.

Là, et aussi dans votre petite chambre, quand c'était mon tour de vous veiller, que je vous encourageais à prendre vos drogues, et que vous me disiez merci avec une voix d'enfant, si douce, avec des yeux si bons, qui allaient si loin!... C'est là, quand je vous défendais contre vos visions de délire, et que vous vous jetiez à moitié nue sur mon cœur, c'est là que j'ai compris que mon ardeur à vous protéger, ma joie à vivre près de vous, c'était de l'amour.

IIOIA.

Oh! je me rends bien compte, àprésent... Avouez pourtant, que dans tout ça, j'étais bien innocente.

FLOllKNT.

Je le sais bien!... Ce n'est pas votre faute si vous êtes jolie, s'il y a en vous, môme endormie, même convalescente, un charme contre lequel on

ne peut pas se défendre, si vos sourires semblent des promesses, si je n'ai jamais vu votre pareille, enfin !...

IRMA, coquette.

Oh! quant à ça!...

FLORENT

Jamais!... Vous êtes aussi fraîche que quand vous aviez seize ans, et que vous veniez ici ramasser le dessert, et que vous vous sauviez en poussant des cris quand vous trouviez des chenilles.

IRMA, recommençant à sourire.

Vous vous souvenez?.'..

F LOUENT

Et, tout de môme, dans ce temps-l<à, vous ne tentiez pas les yeux des gens comme aujourd'hui. J'ai cru d'abord ne vous aimer que comme je vous aimais dans ce temps-là. Je ne me méfiais de rien, je me figurais être à l'abri de ce qui m'arrive. L'amour, je me figurais le connaître...

IRMA, les yeux baissés.

Ne le connaissiez-vous pas?

FLORENT

Il faut bien croire que non, puisque jeressens maintenant ce que je n'avais jamais ressenti... Je vous aime et je souffre de vous aimer. J'attendais, comme une délivrance, le moment de vous le dire, et je soulfre en vous le disant.

IRMA

Je le vois bien.

Elle s'est mise à arracher des fleurs de chèvrefeuille. FLORENT, oppressé.

Quand j'ai vu comment les choses tournaient, j'ai essayé de lutter. Je me suis mis à travailler comme un nègre, en me disant : « Il n'y a qu'à ne pas y faire attention. » Mais quoi! Si peu que ça soit, il fallait toujours que je vous voie, marchant à petits pas sur la berge, à l'heure du soleil, ou cueillant, comme à présent, des fleurs dans le verger... Et, de ce moment-là, c'était fini, je n'étais plus mon maître. Vos regards câlins me poursuivaient partout.

Vraiment '^

FLORENT

Alors, je me suis sauvé. Je suis allé à Paris. Je pensais : « Le bruit me distraira, les spectacles. » Tous les théâtres où j'allais ne parlaient que d'amour!... « Les courses que j'aurai à faire... » Si loin que j'allais, je me retrouvais toujours dans votre rue. Si je n'ai pas passé cent fois devant votre maison, je n'y ai paspassé une !.. Chaque femme que je voyais descendre de voiture, je disais : « C'est elle! »

IRMA

Quelle folie !

142 L'AUr>ERGE DES MARIXIERS

FLOUENT.

Un matin, j'ai failli monter pour voir l'appartement, sous prétexte de louer... Je ne sais pas ce qui m'a retenu. Là-dessus... je reviens, et il faut que j'arrive juste pour vous défendre contre ce misérable !...

IRMA

Oh ! taisez-vous !

FLOUENT.

Oh ! ce jour-là, vous ne direz pas que vous n'avez pas compris ma fureur et mon émotion.

Pourvu qu'il n'ait pas compris, lui aussi!

FLOUENT.

Je me soucie bien de lui! Qu'il ait le toupet de m'en parler !... Tous ces temps-ci, pendant que je traînais par les rouies, plus malheureux qu'un chien perdu, il y a des moments où je le cherchais...

IRMA

Quoi?

FLORENT

Pas pour l'assommer, ma foi, non ! Pour lui orier, bien en face : « Eh bien 1 oui, là, je l'aime ! » tant j'avais besoin de le dire, autrement qu'aux arbres et aux oiseaux du ciel, tant cette parole -là m'étouffait !

L AUBERGE DES MARINIERS li3

IJIMA.

Eh bien ! la voilà dite.

FLOUENT.

Et vous m'en vouiez ?

IIIMA.

Non, je ne vous en veux pas. Mais qu'est-ce (jue nous allons devenir maintenant 1

FLOUENT.

Comment ?

Qu'est-ce que vous voulez que je fasse, moi;

après ça?... (comme se pariant à cUe-mûine.) Je n'ai

plus qu'à m'en aller.

FLOUENT, bouleversé.

Vous?

lUMA, lentement.

Dame ! Et c'est ce que je vais faire ; je vais m'en retourner à Paris.

FLORENT

Songez-vous?...

lUMA.

Oui! Oh! je sais bien ce qu'on va dire. Je sais bien qu'en y retournant, je me condamne sans rémission, que je donne tort à ceux qui ont répondu pour moi.

FLOUENT.

j:h bien?

lUMA.

Ça m'est égal , ce que penseront les autres. Vous m'approuverez, vous !

FLOUENT.

Moi? je vous approuverai de partir?

N'est-ce pas à moi à me sacrifier à votre bonheur à tous ?

FLORENT

Mais mon bonheur à moi, c'est vous !

lUM.V.

Ne dites pas cela, mon ami!...Tantque je serai ici , il n'y aura plus de bonheur possible , ni pour vous, ni pour moi.

FLORENT

Ce qui signifie?...

IRMA

Réfléchissez un peu!... Tout est à craindre, désormais... Ne le comprenez-vous pas?.. Louise, qui me confie ses iniiuiétudes, et qui me charge de vous les dire, et qui, tout à l'heure, va me demander: « Eh bien ! qu'est-ce qu'il t'a répondu? » — Et maman Mélie, qui a remarqué comme vous êtes devenu sombre, et qui gronde déjà!... Songez-vous, si elles apprenaient, l'une ou l'autre ?..

FLORENT

Et par qui voulez-vous qu'on apprenne ce que

VOUS êtes seule à savoir:'... Il vous est si facile de détourner les soupçons!...

IllMA.

Le croyez vous ? Et quand je voudrais mentir, croyez- vous que je le pourrais longtemps?

FLOUENT, ardemincuf.

Que voulez-vous dire ?

Je dis que ma vie deviendrait un supplice, et qu'il vaut mieux que je parte, décidément.

FLORENT, amer, se lovant.

Vous y tenez:'

lUMA.

Oui.

FLOUENT.

Allons! Soyez donc franche! Ne cherchez donc pas de raisons! Il y a là-bas quelqu'un qu'il vous tarde de rejoindre, n'est-ce pas?

lUMA.

Quoi?

FLORENT

Quelqu'un qui vous aime, et que vous aimez.

IRMA

Moi?

FLORENT

Oli ! ne vous en défendez pas! Quelqu'un qui

est jeune, qui est libre de lui, qui est fait aux belles manières, et près de qui je vous semble bien ridicule.

Oh! pouvez vous dire? Elst-ce vous qui m'accusez? Quand j'ai tant de peine à répon Ire ce que je réponds!... « Quelqu'un qui m'aime!... » Gomme si on aime Irma!... « Et que j'aime! » Gomme si j'avais jamais aimé !... Ah! Florent, que c'est mal à vous ! . . .

FLORENT

Pardonnez-moi!... ce ijue j'en ai dit, c'est la peur que j'en avais.

IRMA

Gomme vous aviez tort !

FLORENT

Mais alors, puisque j'avais tort d'avoir peur, et que c'est vous-même qui me le dites, puisque rien ne vous rappelle là-bas, pourquoi ètes-vous si pressée de partir ?

IRMA

Pressée?... Ah! vous demandez, pourquoi?

— Et vous ? Pourquoi vous sauviez-vous ?

FLORENT, ardenamenl.

Irma!

IRMA, se détournnut.

Laissez-moi!...

FLORENT

Est-ce que je vous ai comprise? Est-ce que vous avez peur d'aimer, vous aussi "?

lUMA, dans un s'i'aïul geste.

Ah! quand j'en aurais peur! A quoi ça me servirait-il maintenant ?

FLORENT, frémissant.

Vous m'aimez ?

Si je vous aime? Mais je ne fais que ça, de vous aimer !

FLORENT, éperdu.

Vrai? C'est vrai? Tu m'aimes?

IRMA

Je t'adore!

Rideau.

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