IRMA, LOUISE
IRMA, la voix troublft.
Qu'est-ce qu'il y a?
Opprosst'C, elle toinI)e, i)lus qu'elle ne s'assied, sur la margelle du i)uils.
126 L'AUBERGE DES ^lARINIERS
LOUISE, sortant de sa rêverie.
Qu'us-tir? (huc viciii à elle.) Irma? Tu souffres?
uni A.
Non, merci. Un peu d'oppression, seulement. Ça va passer.
LOUISE
Tu t'es trop fatiguée?
IRMA
Non, pourtant. C'e.st peut-être tout bonnement de la voir en colère... Qu'est-ce qu'il y a?
LOUISE
Tu le sais bien !
IRMA
Moi? Gomment veux-tu?...
Tu ne vois pas comme Florent est devenu depuis quelque temps ?... Depuis son voyage à Paris?...
IRMA, attentive.
Tu crois? Je n'ai pas remarqué.
LOUISE
Tu ne le vois pas rôder, (Montra ut la gauche.) au bord de la rivière, comme une âme en peine? Il n'est plus le même, Je te le dis... On me l'a changé!...
L'Aur, i:rge des mariniers 127
uni A.
Comment? Qui ça? (ju'est-ce que tu penses donc !
LOUISE
Je pense que la chanson de Gamard avait raison.
IRMA
Qu'il a une maîtresse?
LOUISE, vivcinont.
Ah! je ne dis pas ça! Ah! Dieu! non!... Il est bien trop honnête homme pour faire une chose pareille !
IRMA
N'est-ce pas?
Mais pour ce qui est d'aimer quelqu'un...
IRMA
Tu crois?
LOUISE
Ah! quanta ça, j'en suis aussi sûre!... Et si tu veux que je te dise comment c'est arrivé, ça n'est pas difficile... Il l'a rencontrée dans un de ses voyages ; elle qui avait le cœur libre , sans doute, a fait attention à lui, et, tout de suite, elle s'en est éprise, à lui voir cette mine engageante, cet air qu'il a d'être partout le maître... Tu ne trouves pas?
IRMA
Si ! c'est vrai
LOUISE
Et, comme elle ne cherche qu'àluiplaire, qu'elle est, sans doute, jolie, élégante, plus jeune que moi, plus gaie, naturellement, il se prend chaque jour davantage. Rien ne l'occupe qu'elle. Il ne pense qu'à la dernière fois qu'il l'a vue, qu'à la prochaine fois qu'il la verra. Il est comme j'étais quand il me courtisait... comme je suis restée...
Quand il te courtisait, est-ce qu'il était timide?
LOUISE
Comment ça?
Est-ce qu'il a mis longtemps à te dire qu'il t'aimait?
LOUISE
Assez longtemps, oui...
IRMA
C'est très gentil ça, chez un grand beau gars comme lui, très gentil et très llatteur.
LOUISE
Et puis, je n'avais pas besoin qu'il me dise qu'il m'aimait; je le sentais bien, même quand il n'étais pas là... Et maintenant, c'est changé,
cest elle qu'il aime!... Il nest pas à elle, certainement, non!... mais il n'est plus à moi!
sa voix se brise.
IRMA, tressaiUant.
Tu pleures :'
LOUISE, déchirée.
Il n'y a donc pas de quoi pleurer toutes les larmes de son corps?...
lUMA, troublée.
Mais veux-tu bien ne pas pleurer comme ça!... En admettant qu'il soit occupé d'une femme, c'est peut-être parce qu'il ne veut pas l'aimer qu'il est comme tu le vois.
LOUISE, hochant la tête.
Quand on aime, il n'y a pas à le vouloir ou non.
IRMA
Je sais bien... Mais qu'est ce qui nous prouve (ju'il n'est pas tout bonnement préoccupé de ses échéances?...
LOUISE, avec un sourire contraint.
Te voilà comme j'étais tout à l'heure avec maman.
IRMA
C'est de ça que vous parliez?
LOUISE
Oui. Moi aussi, j'ai essayé de lui donner ces raisons-là.
loO L'AUJ3E[{GE J^ES MAIUNIEKS
IRMA
Et tu n'as pas réussi à la convaincre :'
LOUISE
J'en ai peur. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle a Uni par me dire. « Si tu ne lui demandes pas ce qu'il a, c'est moi qui le lui demanderai ! »
Ah! il ne faut pas! Et même, toi...
LOUISE
Oh ! moi, je n'oserais jamais ! .. . Lui avouer que je le soupçonne, quand j'ai peut-être tort de le soupçonner... D'abord, je te le dis, je n'oserais jamais!... J'aimerais mieux lui parler, à elle...
IRMA
Plaît-il ?
LOUISE
Tu vas trouver que je suis folle ; mais il me semble que je lui dirais, à elle, tout ce je n'oserais pas lui dire, à lui.
lU.MA.
Ainsi?...
LOUISE
Elle ne sait peut-être pas à quel point j'aime Florent; elle se figure sans doute que je suis comme certaines femmes, qui ferment les yeux sur les fredaines de leur mari... Mais si je vaisla trouver, si je lui dis : « Florent, c'est tout pour
L'AUBERGE DES :\rAUINIERS 131
moi... (Elle lui prend les mains.) Je l'aime coiiime une perdue^ cent fois plus qu'il ne se l'imagine lui-même. Il ne peut pas vous tenir encore bien profondément au cœur, puisque vous ne faites que commencer à l'aimer... Ne vous y obstinez pas! Laissez de moi! je vous en prie! Me le prendre, ce serait me tuer!... »
IRMA, embarrassée.
Ah! tais-toi! ne dis pas des choses pareilles!...
LOUISE
N'est-ce pas qu'elle ferait comme toi, qu'elle s'attendrirait]?... N'est-ce pas qu'elle me le laissera, ne serait-ce que par pitié :'
Malheureusement...
LOUISE, désespérée.
Malheureusement, puisque je ne sais pas qui est cette femme, je n'ai pas même cette ressourcelà. Et, comme je ne le saurai sans doute jamais, nous continuerons, Florent et moi, à vivre avec cet amour entre nous, mariés de nom, séparés de cœur, jusqu'à la mort!...
IRMA
Ma pauvre Louise!...
LOUISE, à travers ses larmes.
A moins que maman ne s'en mole, comme elle
nous en menace, et qu'elle le pousse à je ne sais quoi de pire que la mort...
lUMA, de plus eu j)lus troublée.
Tu as peur qu'il l'abandonne?
LOUISE
J'ai peur de tout, et je ne vois plus de remède... Aller à lui et lui parler comme je te parle, ça arrangerait tout, peut-être...
IRMA
Sûrement I
LOUISE
Eh! bien, oui, mais je ne peux pas. C'est plus fort que moi. La seule idée que j'en apprendrais peut-être plus que je ne voudrais... Je me mettrais à pleurer, il se fâcherait... Je gâterais encore les choses, je le sens... Il suffit d'un mot. Et comment veux-tu, quand les larmes vous
étouffent?... (l'au^'oIus commeuoe à Unler.) et que
Dieu ne vous écoute pas!... (Après uu siieuce.) Ah! si tu voulais, toi qui es si adroite!...
illMA, (laus UU sursaut.
Tu veux que je lui demande?...
LOUISE, d'une voix d'enfanl.
Oh! je t'en prie!...
lUMA, se lève.
Moi?...
L'AUBERGE DES iMAllINIERS 133
LOUISE
N'es-tu pas ma sœur? (La clochc Uutetle nouveau.
iroiscoups.) Tiens! le voilà justement qui revient, là-bas!..,
EUe montre la gaucho.
lUM.V.
Non! je ne veux pas! Je ne veux pas!
LOUISE
Même si je te le demandais en grâce?
IRMA
Ne me demande pas ça !
LOUISE, doucement.
Irma! c'est moi qui crie misère, aujourd'hui, comme toi, cet liiver... Ça te coûterait donc tant de plaider pour moi, de me sauver à ton tour?...
IRMA, vaincue, dans un cri, en lui prenant les mains.
Ah! tiens, tu as raison! Si ça me coûtait, je serais bien ingrate et bien lâche!... Non! Louise, non, ça ne me coûtera pas!... Après ce que tu as fait pour moi, rien ne doit me coûter que de te voir de la peine. Tu n'en auras pas!... Tu n'en auras plus! jamais!...
La cloclic tinte pour la troisième fois. LOUISE, heureuse.
Alors, tu vas lui parler, n'est-ce pas?
lilMA, résolument.
Oui.
13'i L'AUP.ERGE DES MARINIERS
LOUISE
Il te dira tout, à toi.
lUMA, avec un pou d'iiniuictude.
Sans doute.
LOUISE
Il técoutera parler.
IRMA
Je l'espère!...
LOUISE
Et, pour me payer de ce je t'ai rendu ta mère, tu me rendras mon mari?...
IIlMA, dans uui' élrcinlu ])assionnéo.
Oui, ma sœur, oui, je te le jure!... Va!..
LOUISE, bas, eu s'éluignant.
Ali ! comme je t'aimerai !
Elle (UsparaîL |)ar la droile.