‹ L'auberge des mariniers; drameChapitre 43 sur 72 · J II M · texte numérisé non relu

J II M

Plait-il?

FLORENT

Je te demande ce que c'est que cette lettre, que le gamin du Lion-d'Or vient de l'apporter, et que tu lisais là, tout à l'heure, et que tu as cachée en me voyant?

Et si je te répondais que ça Jie te regarde pas !

Tu ne veux pas me le dire?

IRMA

Non. Tant (|ue tu me parleras sur ce ton-là.

FLiiRKNT.

Tu aimes mieux que j'aille le lui demander à lui ■>

Qui ça, lui? De qui parles-tu?

FLORENT

Je parle de ce Parisien, qui fait le voyage exprés pour toi, paraît-il, et avec qui je ne serais pas fâché de causer un moment!...

IRMA

Oui? Ëh bien, tu sais, mon cher, paye-toi ça, si ça te fait plaisir; tu trouveras à qui parler, je t'en réponds... Autant de moments que tu voudras... Tu n as eu qu'un tort, c'est de ne pas commencer par là, au lieu do venir m 'entreprendre.

163 L'AUUEIIGE DES MAllINIEllS

FLOUENT.

Alors, tu n'admets pas que je cherche à savoir?

IRMA

Je n'adaiets pas que tu m'insultes, ni que tu m'espionnes, ce qui est encore une manière de m'insulter.

D'abord, je ne t'esiuonnais pas... C'est par le plus grand des hasards...

IRMA

Oui, c'est bien.

FLORENT

Je t'affirme!

r RMA.

Ah ! Et puis en voilà assez, n'est-ce pas ? Je n'ai jamais soutlert que n'importe qui me fasse des scènes, ce n'est pas toi qui vas commencer,

FLORENT

Est-ce que je t'ai jamais dit un mot plus haut que l'autre ?

IRMA

Il ne manquerait plus que ça!

FLORENT

Tu sais bien que je t'aime, comme on n'a jamais aimé! Tu me l'as dit...

Le fait est que tu as une façon d'aimer, qui n'est pas ordinaire, et qui ne me convient nullement, si tu veux le savoir.

FLORENT

Quoi?

Comment! Tu as le toupet de douter de moi après que je me suis donnée. Dieu sait! après ce que je risque pour toi tous les jours!

FLORENT

Ecoute!

IRMA

Rien du tout! C'est énervant à la fin! Et je crois décidément que nous ferons mieux de ne plus nous voir.

FLORENT, saisi.

Ah! tais- toi! Je t'en prie.

IRMA

Dame! si tu te figures...

FLORENT

Eh bien, oui, là, j'ai eu tort, je le reconnais; j'ai dit et fait des choses que je ne devais ni dire ni faire... Mais je souffre tant, aussi!... D'abord cette nécessité de mentir tout le temps, de me cacher toujours... Jamais tu ne sauras quelle torture c'est pour moi.

IRMA

Et moi, crois-tu que ça m'amuse?

F r. 0 II E N T .

Il y a des moments où cette existence-là me pèse tellement, que, pour un rien, je m'en irais, je lâcherais tout!...

A commencer par moi.

FLORENT

Ah ! tu sais bien (jue, sans toi, je ne pourrais plus vivre... Qu'est-ce que je deviendrais si je ne t'avais plus? Toutes mes pensées, toute ma joie, c'est toi! Je suis dans tes mains comme un enfant.

IRMA

Ce qui ne t'empêche pas de me traiter du haut en bas.

FLORENT

Que veux-tu que je te dise?... (j'a été plus fort que moi !... Quand j 'ai vu ce gamin t' apporter cette maudite... ça m'a fait comme un coup dans le cœur... J'ai eu, faut-il l'avouer? j'ai eu le sentiment d'une trahison... Toi qui m'as toujours donné sur les moindres détails des explications si nettes, avant môme que je te les demande, il m'a semblé que tu te démentais tout à coup, que tu te révélais une autre femme... C'est de la folie... Mais quoi, cette surprise avait été si brusque, il

t'en arrive si peu de lettres, surtout dans ces conditions-là...

lUMA.

Que tu t'es dit immédiatement : « C'est donc qu'elle a donné son adresse à quelqu'un, qui vient la retrouver, qui vient me la reprendre? »

FLORENT, baissant les yeux.

Oh! pour ça, je t'assure...

IRMA

Ne mens pas! Tu l'as cru.

FLORENT

N'est-ce pas que j'étais absurde, que tu ne me trompes pas, que tu n'avais pas écrit du tout?

IRMA

Non seulement je n'ai pas écrit, moi, mais le quelqu'un en question, un peintre, qui, par parenthèse, n'est que l'amant d'une camarade, une très jolie brune qu'il adore, — ainsi, tu vois, — ne m'avait pas prévenue de sa visite; sans ça je te prie de croire que je l'en aurais joliment dispensé... Est-ce qu'il ne me donne pas rendez-vous ici?

FLORENT

IRMA, dans un sourire.

« Sur la berge, près du chaland. » Avoue que c'aurait été drôle s'il avait dit : « près du hangar. » Je ne peux pourtant pas lui dire que ce coin-là est réservé à l'homme que j'aime, (ceci souHgnù

d'une càiiiierie.) D'autant qu'il est très gentil, ce pauvre garçon!... Pas physiquement, oh! pour ça non! mais si complaisant!... Quand je suis venue si malade, c'est lui qui m'a mise en wagon. C'est même comme ça qu'il a mon adresse. Ils vont en Auvergne, sa maîtresse et lui, et il fait un coude exprès pour venir prendre de mes nouvelles. Rien que ça vraiment, c'est tout à fait gentil... l^t tout do même, quand jai reconnu son écriture, je t'aurais envoyé volontiers promener.

FLORENT

Tu sentais que je te regardais.

IRMA, tout en lui caressant les mains.

Non, toi, je ne t'avais pas vu; c'est ta femme qui me regardait, d'un si drôle d'air!... Je lui ai dit ce que je viens de te dire. Je n'avais pas de raisons pour le lui cacher. Pas plus qu'à toi... (un silence.) Eh bien! Qu'est-ce que tu attends, là, à me regarder? Me crois-tu, oui ou non?

Oui, je te crois!... Tuvois,je te crois tout à fait.

IRMA

A la bonne heure! (Elle se lève et, regardant à gauche.) Tiens, le voilà qui vient là-bas.

FLORENT, qui s'est levé.

Où ça?

IRMA

Ne te montre pas! .Te t'en prie. (Montrant le pre-

mier piau à droite.) Et fais le tour par là, veux-tu? qu'on ne se doute pas...

FLORENT

Tu as raison; je m'en vais.

IRMA

Et ne t' attarde pas surtout! Maman Mélie s'étonnait encore tout à l'heure que tu ne sois pas au bureau. Vois-tu qu'elle vienne te chercher, et qu'elle me trouve en compagnie:'... Je sais bien qu'elle a confiance, elle...

FLORENT

Moi aussi, j'ai confiance, et je suis sûr que tu n'en abuseras pas.

IRMA

Alors, va-t'en !

FLORENT, après un pas à droite.

Renvoie-le vite, dis!

IRMA

Oui, si tu t'en vas.

FLORENT, à l'angle du hangar.

A tout à l'heure !

IRMA, avec un baiser de la main.

Oui.

FLORENT, s'en aUant.

IRMA, impatientée.

Oui.

Il s'éloigne.

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