‹ L'auberge des mariniers; drameChapitre 44 sur 72 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

IRMA, puis BERNARD.

Ce n'est pas le tout; c'est celui-là maintenant qu'il s'agit de renvoyer... C'est drôle, la vie. (Elle

suit Florent des yeux à travers l'ombre, car la nuit est

venue.) Allons, il n'y a rien à dire : il ne s'est pas retourné... C'est même très bien, ça, et je ne sais pas 'si Bernard mettrait autant de discrétion... Peut-être. Bernard est un garçon bien élevé.

Bernard paraît à gauche, regarde, l'aperçoit, et frappe de sa canne sur une pile de planches.

BEUXAUU.

On peut entrer ?

IRM.V.

On peut.

BERNARD

Enfin, te voilà! (n vient à elle, les l)ras tendus.) Tu

n'as pas idée...

riiMA.

Sit Mais pas de gestes, hein? N'oublions pas que nous sommes en plein air.

BERNARD

Qui veux-tu qui nous voie?... D'abord, il fait nuit, et puis il n'y a personne.

IRMA

Ce n'est pas ta faute s'il n'y a personne.

Comment?

IRMA

Ah! tu es gentil, toi! Tu arrives là, sans crier gare! Tu me demandes à l'hôtel! Tu me donnes rendez- vous sur la berge ! ... Ce qui m'étonne, c'est que tu ne te sois pas adressé au tambour de ville.

BKRNARD.

Tout ça, c'est ta faute à toi!... Dame! Situ voulais que je ne fasse pas de galïes, tu n'avais qu'à m'écrire.

IRMA

Tu te figures que ça se fait comme ça, et qu'on ne vous regarde pas mettre les lettres à la boîte !... Avec ça, une directrice de poste dont je me méfie comme du feu! Obligée de porter mes lettres à la gare, mon cher!

BERNARD

Est-ce que je savais, moi? Je me figurais que tu étais retombée malade; je m'inquiétais.

IRMA

C'est vrai, ça?

170 L'AUBKRGE DES MARINIERS

BEUNAUU.

Parole!... J'avais bigrement tort. Sais-tu que tu as la mine superbe?... et le reste aussi.

Oui-dà?

BERNARD

Voyons, regarde-moi... Mais parfaitement!...

niMA.

Qu'est-ce qu'il y a?

BEUNAUD.

Il y a que tu es plus jolie qu'avant. Beaucoup!

IRMA

Tu me dis ça toutes les fois que nous nous retrouvons.

BERNARD

Sérieusement! Tu as dans les yeux, dans la bouche, un je ne sais quoi... Ce n'est pas seulement le bonheur de vivre. Non; il y a quelque chose de plus... Je ne sais pas comment dire.

IRMA

Ne cherche pas. Ça nous mènerait trop loin.

I5ERX ARD.

Je t'expliquerai ça en route... Je t'emmène, tu sais?

lUMA.

Ah bah? Où ça?

L'AUBERGE DES MAUIXJERS 171

BERNARD

A Paris, donc!

Tiens! c'est une idée.

BERXAJID.

•s Ta place n'est pas ici, n'est-ce pas?

'' IRMA, toujours sur le nicine ton.

Elle est plutôt cà Paris.

REItXARD.

Elle est où tu peux vivre, et lu ne peux pas vivre ici, voyons!

Si loin de ton peintre ordinaire.

BERNARD

D'abord! Et puis enfin, c'est très gentil la campagne, surtout quand on sort de maladie et que le réveil de la santé transllgure toutes les sensations...

IRMA

Mais...

BERNARD

Mais je ne te donne pas un mois pour être plus que lasse de tout ce qui t'enchante aujourd'hui.

tllMA.

Et, afin de m'éviter ce désenchantement...

BERNARD

Je t'enlève.

IRMA

En berline ?

BERNARD

Si tu veux. Moi, je comptais tout bonnement que nous prendrions le train.

IRMA

Ensemble! Pour que nul n'en ignore! *

BERNARD

Ecoute ! Et admire ! . . . Tu rentres chez ta maman Mélie, tu dînes à ton aise...

lUMA.

Gomme si de rien n'était.

BERNARD

Après dîner, tu vas prendre l'air sur la berge, enveloppée d'un manteau, bien entendu; tu pousses jus(iu'à la gare, par les ruelles...

IRMA

Tu demandes un billet pour Paris...

BERNARD, tirant uu liillot de son gousset.

Tu ne demandes rien... (n le mot dans son corsage.) Tu l'as sur toi... l*'.t, comme tu as eu soin de n'être là qu'à neuf heures, et comme tu es très emmitouflée, tu montes dans le wagon sans que personne prenne garde à toi. Moi, pendant ce tempslà, je suis arrivé à Goulanges en voiture, m MA.

A Coulantes ?

L'AUBEUGE DES MARINIERS 173

BERNARD

Oui. Qu'est-ce (lu'il va?

iR:\rA.

Rien. Continue.

BERNARD

A neuf heures vingt, je m'installe à côté de toi, et à quatre heures du matin, nous débarquons à la gare de Lyon, — où toute la bande des camarades nous attend!

IRMA

Comment! Tu as donné rendez-vous?

BERNARD

A tous les amis, Lestrade et sa femme, Fanny, Mathoret. . .

IRMA

Vous n'êtes pas fous?

BKRXARD.

C'e.st le jour du Grand Prix que nous avons décidé ça, chez Fanny, en fêtant la victoire... niMA.

D'Etincelle?

BERNARD

Tiens! tu sais ça?

Jo l'ai lu dans le Soleil.

BERNARD, riaul.

Tu lis le Soleil/

174 L'A U HE KG E DES MAUIx'lEUS

lUMA, tlo lllènic.

Gomme Briant !

BEIINAUD.

Briant aussi a promis d'y être.

IRMA

Pauvre Briant!

BKIINAIID.

Quant à Quenotte, nous ne sommes pas sûrs de l'avoir. Elle est aux Bouffes, figure-toi!...

IRMA

Non? Qu'est-ce qu'elle y fait?

BERNARD

Elle dit qu'elle y chante.

IRMA, (Hourdiiuciil.

Oh! je voudrais voir ça!

BERNARD

Demain ! Si tu n'es pas trop lasse.

Penses-tu ?

■ Et la surprise, que je no te dis pas, en arrivant chez toi...

IRMA

Oh! dis-la moi! Autant mo la dire!... Tu as fini mon grand portrait?

BERN AliD.

Je n'aurais pu le linir que de chic.

IRMA

Ou d'après une autre.

HEUNAUD.

Goiiiuie si j'aurais trouvé ta pareillej!

IKMA.

Alors quoi? Ah! j'y suis! C'est ce fameux collier, hein ?

BERNAUD.

Tu verras!

Dis-le moi!

BERNARD

Je te le dirai à Laroche.

IllMA. vivement.

Ecoute !...(Moatraiit la gauche.) On marclie là-bas ! Va-t'en vite !

BERNARD

C'est entendu, n'est-ce pas?

IRMA

Mais oui, parbleu !

BERNARD

A tout à l'heure ?

IRMA

Oui ! (élevant la voix.) Encore une fois merci, et bon voyage je vous souhaite!... Vous retrouverez votre chemin?

17G L'AUDERGK DES :\IARI\IKRS

BERNARD, sur le même ton.

Très bien! Je vois Téglise d'ici.

Il s'éloigne i)ar la hergc à droite. — La lune s'est levée et commence à éclairer la rivière.

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