TROISIÈME PARTIE
Il ne faut pas médire de la civilisation et de ses bienfaits.
Cependant on doit reconnaître en ce qui touche spécialement la nature, ou plus justement le paysage, pour employer un mot moins vague, qu'elle est plus souvent Jun mal qu'un bien.
Aussi une contrée qu'elle a transformée et enrichie est-elle loin de valoir, pour le plaisir des yeux, ce qu'elle valait au temps où elle n'était qu'une contrée pauvre et sauvage.
1. Lés épisodes qui précèdent Ida et Carmêlita ont pour titre: le Colonel Chamberlain et la Marquise de Lueillière.
tn. I
Nulle part cette vérité n'apparaît plus évidente que sur les bords du lac de Genève.
Il y a cent ans, si Ton s'en rapporte à Rousseau, les pentes qui descendent des montagnes jusqu'au lac et qui s'étendent de Vevey à l'embouchure du Rhône, étaient courertes de bois ou de prairies.
Aujourd'hui à la place des grands arbres se dressent de maigres échalas, et les prairies ont été remplacées par des vignes aussi belles, aussi riches que possible.
La civilisation a passé par là ; elle a défriché les bois, elle a mis les terres en culture, elle a construit des maisons et des murs, elle a dessiné des rues, elle a ouvert des boutiques, elle a enrichi le pays.
Mais, hélas I enrichir n'a jamais été synonyme d'embellir.
Heureusement, dans un pays de montagne, la culture, si ambitieuse et si industrieuse qu'elle soit, ne peut pas tout envahir : la nature lui impose des limites qu'elle ne peut pas franchir ; et, à certaine hauteur, elle doit quand même s'arrêter, vaincue et impuissante.
Alors plus de vignes, plus de boutiques, mais dés pâturages, des bois, des ravins, des rochers, — le paysage.
Cependant, là où les boutiques s'arrêtent, n'osant plus monter, les hôtels sont plus courageux, et de erôtes^n crêtes ils s'élèvent toujours, invitant les touristes à les suivre.
Tout le monde sait que la Suisse est la patrie des hôtels, qui poussent spontanément sur son sol comme
WA ET CABWEUTA
les pins et les ehampignons ; pas de village, pas de hameau, si pamrre qu'il soit, pas de site, pour peu qu'il offre ime curiosité quelconque, qui n'ait son auberge, son hôtel ou sa pension.
C'est ainsi qu'au hameau du GlioD, au-dessus de Montreux, à mie altitude de six à sept caits mètres, à la pointe d'une sorte de promontoire qui s'avance vers le lac, a été construit l'hôtel du Rigi-Yaudois.
La position, il est vrai, est des plus heureuses, à l'afiri des chaleurs comme des froids« au milieu d'un air vif et salubre, en face d'un merveilleux panorama.
Si l'on ne veut pas sortir, on a devant soi les sombres rochers de Meillerie, que couronnent les Alpes neigeuses de la Savoie, et, à droite et à gauche, la nappe bleue du lac, qui commence à l'embouchure du Rhône pour s'en aller vers Genève, jusqu'à ce que ses rives s'abaissent et se perdent dans un lointain confus.
Au contraire, si l'on aime la promenade, on n'a qu'un pas à faire pour se trouver immédiatement sur les pentes herbées ou boisées qui descendent des dents de Naye et de Jaman.
Deux chemins conduisent au Olion : l'un est une bonne route de voiture qui monte du lac par des lacets tracés sur le flanc de la montagne ; l'autre est un simple sentier qui grimpe à travers les pâturages et le long d'un torrent.
Un soir, peu d'instants avant le coucher du soleil, le sommelier du Rigi- Vaudois vit arriver par ce sentier deux voyageurs, ou plus justement deux promeneurs, car ils n'avaient pas le plus léger bi^ge a^ec eux.
l'aude&gb du monde
L'un était un nègre, jeune encore, de taille atlilé» tique, souple et vigoureux dans sa démarche, Tôtu d'un costume de voyage qui portait dans sa coupe la marque d'un bon tailleur parisien.
L'autre était un blanc d'une trentaine d'années, do haute taille, aux épaules larges, aux reins solides ; il y avait dans son attitude quelque chose de militaire ; mais sa longue barbe fauve et ses cheveux frisants, qui bouclaient sur son cou, disaient que, s'il avait été soldat, il était depuis assez longtemps en non-activHé.
Tandis que le nègre marchait gaillardement, allègrement, le blanc, qui venait derrière lui, s'avançait la tête inclinée en avant comme un homme qui réfléchit beaucoup plus qu'il ne regarde.
Ils passèrent devant la porte de l'hôtel sans entrer,, sans s'arrêter, suivant une allée courbe qui semblait conduire à l'extrémité du promontoire.
Effectivement cette allée finissait à une sorte d'esplanade, d'où la vue s'étendait librement sur le lac et les hautes montagnes qui l'entourent.
Cette esplanade était en ce moment* déserte; le blanc s'assit sur un banc de pierre, tandis que le nègre allait s'accouder à une certaine distance sur un parapet couvert de lierre et de plantes grimpantes.
Le soleil allait disparaître dans le ciel empourpré,, et déjà les montagnes du couchant étaient noyées dans l'ombre, tandis que celles du côté du levant resplendissaient de teintes brillantes, qui dessinaient nettement toutes choses de leur base à leur sommet,, maisons, bois, pâturages, rochers, neiges, et les rap* prêchaient pour celui qui les regardait.
IDA ET CABMELITA
Le soleil, qui n'était plus qu'un disque rouge, sans rayons, s'était peu à peu abaissé, et son bord inférieur semblait s'être posé sur un pic dénudé; mais il n'y resta pas longtemps, lentement il s'enfonça, diminuant toujours, et bientôt il disparut complètement.
Cependant les montagnes, qui quelques instants au* paravant étaient frappées en plein par. ses rayons obliques, ne perdirent pas immédiatement leurs teintes brillantes, et cène fut que progressivement que l'ombre, partant de la surface blanche du lac, monta le long de leurs flancs, enveloppant, submergeant tout.
Tandis que la nuit commençait pour la terre, le ciel restait éclairé d'une lumière blanche qui, sur les contours de petits nuages semés çà et là, prenait une joyeuse teinte rose.
Mais ce qui surtout éblouissait les yeux et les émerveillait, c'était l'illumination qui couronnait les hautes cimes couvertes de neiges éternelles : il semblait que des feux se fussent allumés sur ces neiges, qui devenaient de plus en plus rouges à mesure que l'ombre s'élevait le long des montagnes. '
Cependant cette ombre, qui peu à peu montait toujours, ne tarda pas à gagner aussi ces sommets et aies éteindre rapidement les uns après les autres.
Alors il se produisit un effet saisissant, bien fait pour émouvoir une âme troublée : toutes ces belles couleurs, éblouissantes quelques secondes auparavant, s'étaient changées presque instantanément en teintes blafardes, et ces neiges livides, qui maintenant fermaient partout l'horizon, semblaient être un im-
L AOBBB^ im MOIK^E
mense linceul qui allait descendre sur la terre morte^ pour r^irelopper et rensevelir.
Le promeneur, cpii s'était assis sur le baae de pierre, resta longtemps immobile a^rès que la nuit se fût complètement établie, la tèta appuyée dans sa main, le coude posé sur son genou, les yeux perdus dans les profondeurs sombres du laeu
Puis, tout à coup se levant^ il se dirigea vers lo nègre, qui, paraissant d'humeur moins contempla* tive, se promenait en long et en large dans l'allée et sur l'esplanade.
Voyant qu'il s'éloignait en lui tournant le dôs^ il l'appela à mi-voix :
— Horace.l
Alors le nègre s'arrêta et revint vivement sur sespas :
~ Vous m'avez appelé, mon colonel?
— • Oui; mais qu'est-ce que |e t'ai demandé enquit-^ tant Paris?
— > C'est juste, mais l'habitude est plus forte qu& la volonté; je tâcherai de ne pas vous appeler mon colonel.
— Je tiens à n'être pas connu ; ne me donne donc pas un titre qui pourrait mettre les curieux sur la piste, si toutefois nous rencontrons des curieux.
— Oui, mon coloneL
— Toujours, n'est-ce pas?
— On ne m'a pas entendu.
— Parce qu'il n'y a personne autour de nous, tou simplement. Enfin ce n'est pas pour te gronder que je t'ai appelé...
UbL KT CABMEUZA
-— C'est précis^oient parce que vous ne me grondez pas que je retombe toujours dans ma soliise; je yous en prie, grondez- moi» grondez-moi bien fort.
-— Tu vas aller à cet hôtel, et tu vas demander si Ton peut me donner trois chambres ayant vue sur le lac. Je veux que ces chambres soient en communication les unes avec les autres. L'une me servira de chambre à coucher ; la seconde, de salle à manger, car je veux prendre mes repas seul ; la troisième sera pour toi. Si Ton te répond que toutes les chambres sont retenues, tu proposeras de payer double. Ce pays me plaît ; je veux y rester quelques jours, peut-être quelques semaines. Arrange donc les choses pour que cela soit possible, j'y tiens.
— Alors nous ne retournons pas ce soir à Vevey?
— Nous couchons ici, demain tu iras chercher les bagages. Tu donneras ton nom, et pas le mien.
— Mais pour les lettres ?
— Il ne viendra pas de lettres.
— Faut-il commander à dîner?
— Oui, pour toi, si tu veux; pour moi, un morceau de viande froide dans ma chambre. Tu viendras m'apporter la réponse ici, je t'attends.
Tout d'abord on répondit à Horace qu'il était impossible de donner trois chambres dans ces conditions, que tous les appartements de l'hôtel étaient pris, et que ceux qui n'étaient pas occupés en ce moment étaient retenus par dépêches ^télégraphiques.
Mais, quand Horace eut annoncé qu*il était disposé à payer le prix qu'on lui demanderait pour ces cham
s l'auberge du monde
bres, et à faire un séjour de plusieurs semaines, les difficultés disparurent.
— Après tout, les dépêches télégraphiques ne parlaient pas de chambres ayant vue sur le lac, on en réserverait qui avaient vue sur la montagne, et Ton donnerait celles qu'il demandait à monsieur,.,
— Horace Cooper.
IDA ET GARMBUTA
Si M. Horace Cooper avait été attentif à ce qui se passait autour de lui, il aurait remarqué à Vevey, en quittant avec ses bagages l'hôtel des Trois-Couronnesy qu'il était suivi par un voyageur, qui les avait accompagnés depuis Paris; sur le bateau qui l'amena de Vevey à Montreux, il aurait retrouvé ce même voyageur; enfin il l'aurait aperçu encore près de lui au moment où, descendant du bateau à vapeur, il disait au cocher qu'il venait de prendre de le conduire au Olion, à l'hôtel du Bigi- Vaudois.
Mais pourquoi eût-il fait ces remarques? Si un voyageur l'accompagnait ainsi, c'était par hasard, parce qu'ils allaient l'un et l'autre aux mêmes endroits : ce qui après tout est bien naturel.
Quant à soupçonner que ce voyageur les suivait et les espionnait, lui et son maître, cela ne s'était même pas présenté à son idée.
Espionner son maître, et pourquoi ?
fO L'XXmEKR DU UOSBE
Le colonel Chamberlain n'était-il pas libre d'aller où bon lui semblait, sans que personne eût le droit de l'en inquiéter?
De qui relevait-il? de qui dépendait-il?
Sans doute Horace avait été tout d'abord très-surpris de leur brusque départ, et cette façon de quitter Paris, alors qu'il n'avait jamais été question de ce voyage en Suisse, lui avait donné à réfléchir.
La tristesse de son maître était aussi un fait significatif, car il n'était pas ordinaire que le colonel fût mélancolique, pas plus qu'il n'était habituel de le voir se mettre à table sans manger; au contraire, de belle humeur toujours, aussi bien que de bon appétit.
Mais ce départ subit ainsi que cette tristesse n'étaient nullement inexplicables.
Sans avoir jamais cherché à pénétrer les secrets de son maître, Horace n'avait pas pu rester dans la maison, les yeux fermés et les oreilles closes.
Eût-il voulu ne pas regarder, qu'il n'eût pas pu ne pas entendre.
A l'hôtel Cbambeiiain, il était universellement admis, sans conteste comme sans doute, que le colonel était l'amant de la marquise de Lucillière, et tout le monde savait que, si l'on avait construit une galerie mettant l'hôtel en communication avec la rue de Valois, c'était pour que la marquise, entrant la nuit par la petite porte de cette rue, pût arriver sans être vue à l'appartement du eoloneL
D'un autre côté, à fhdtel de Lucillière, il était non moins universellement admis que la marquise était ki maîtresse du colonel : cela était de notoriété publique
IDA ET CARHELITA il
et, si quelqu'un avait soulevé le plus léger doute, on lui aurait ri au nez, sans même se donner la peine de discuter cette naïveté par trop forte.
Une nuance cependant existait dans l'opinion adoptée par les deux maisons : tandis qu'à l'hôtel Chamberlain, on ne donnait qu'une seule maîtresse au colonel, à l'hôtel Lucillière on donnait plusieurs amants à la marquise,et l'on ne se gênait pas pour les nommer. Serkis-Pacba, le prince Seratoff, le duc de Mestosa, lord Fergusson.
Sachant cela et encore bien d'autres choses plus précises, Horace ne pouvait pas être embarrassé pour deviner ce qui avait amené leur départ et ce qui causait la tristesse de son maître.
11 y avait eu brouille avec la marquise da Lucillière.
Quel avait été le motif de cette brouille, il ne le connaissait pas, mais il n'était pas bien difficile de le pressentir.
Le colonel avait été averti, ou bien il s'était lui-même aperçu que madame de Lucillière le trompait, et, sous le coup de la colère, il avait voulu s'éloigner de Paris.
C'était à cette explication qu'il s'était arrêté en arrivant à Genève, et il s'était dit que cette tristesse ne durerait pas longtemps.
Le colonel se distrairait, se consolerait.
S'il avait quitté Paris, c'était parce qu'il avait l'hor- I reur des discussions et des querelles, même des explif cations.
Aussi sa surprise avait-elle été des plus vives en
voyant que le colonel ne paraissait pas songer à se distraire.
Arrivés à Genève, ils avaient fait l'ascension du Grand-Salève, puis celle des Voirons, et le colonel n'avait pas dit un mot.
Â. Lausanne, ils étaient montés au Signal, et il n'avait pas ouvert la bouche.
Il allait droit devant lui, marchant rapidement, ragardant à droite et à gauche d'un air indifférent, comme un homme dont l'esprit n'est pas à ce qu'il voit.
Rentré à l'hôtel, il n'était pas plus sensible au plaisir de la table, qu'il ne l'avait été à celui de la promenade.
Il se faisait servir seul et touchait à peine aux plats qu'il commandait.
La nuit jusqu'à une heure avancée il lisait dans son lit, au moins si l'on en jugeait par sa bougie qui était presque toujours complètement usée, et aussi par le nombre des volumes qu'il achetait. En arrivant dans une ville, sa première visite était inévitablement pour les libraires, et il rentrait à l'hôtel, les poches pleines de livres.
Alors à quoi bon voyager, si c'était pour ne rien voir dans la journée et pour passer la nuit à lire ?
Mais où la surprise d'Horace était devenue de la stpuéfaction, c'avait été quand son maître avait annoncé l'intention de passer plusieurs jours, plusieurs semaines même, au Glion, à Thôtel du Rigi-Vaudois.
Comment I plusieurs semaines sur cette montagne.
mais alors c'était donc un exil qui ne finirait jamais.
Car il était bien certain que rien n'avait attiré, rien ne retenait le colonel dans cet hôtel. En quittant Vevey, le matin, pour venir au Glion, par Brent, Chau- Ud, Chemex et Songiez, le colonel n'avait nullement l'intention de s'établir au Rigi-Vaudois : cette idée s'était présentée à son esprit tout à coup en regardant le soleil se coucher, ou plutôt, il était assez probable qu'elle était née au fond d'un ravin où il était resté assis un moment pour se reposer. Le site était sauvage et triste à y mourir d'ennui au bout de quelque:? heures, et c'était là cependant que, pour la première fois depuis son départ de Paris, le colonel avait paru s'intéresser à ce qui l'entourait, aux pentes gazonnées où paissaient des vaches en faisant sonner leurs clochettes, aux amas de rochers éboulés çà et là, au torrent qui bouillonnait au fond du ravin, aux cimes élevées des montagnes qui les entouraient de toutes parts, ne laissant apercevoir le ciel que lorsqu'on se renversait en arrière.
C'était parce que l'hôtel était situé dans le voisinage de ce ravin que le colonel l'avait choisi; c'était pour retourner là, pour s'isoler, pour s'ennuyer librement.
Mais alors cela devenait tout à fait grave et inquiétant.
Comment un homme tel que son maître, jeune, beau garçon, plein de force et de santé, pouvait-il se laisser ainsi abattre?
Ce n'était pas la première fois qu'il était trompé pai \ine femme.
14 l'AUBËft&Ë DU MO?iDE
A la Nouvelle-Orléans une comédienne qui était sa maîtresse avait été convaincue d'avoir un peu trop de tendresse pour un musicien de rorchestrOy et il n'avait fait qu'en rire, sans s'emporter ou sans se désoler autrement ; bien vite il s'était consolé et de la bonne manière.
A Pittsburg, même aventure ou à peu près lui était aussi arrivée avec une jeune modiste^et le dénoûmeat ' n'avait pas été tragique.
Certainement il n'y avait aucune comparaison à étar blir entre la comédienne ou la modiste, d'une partiel madame la marquise de Lucillière> d'autre part.
Mais aussi il n'y avait nulle comparaison entre le dénoûment des premières tromperies et celui de la dernière.
Est-ce qu'on devait se désoler ainsi pour l'infidélité d'une maîtresse?
Ne valait-il pas mieux se consoler^ et cela le plus vite possible?
Elles ne manquaient pas les femmes qui auraient été heureuses de faire oublier la marquise de Lucillière.
Sur ce point encore, Horace en savait long, beaucoup plus long même que son maître; car, regardant autour de lui avec un esprit libre et désintéressé, il avait vu bien des choses, il avait fait bien des reniarqueSy bien des observati^^ns, qui assurément avaient échappé au colonel» absorbé^ aveuglé par sa passion pour la marquise.
Pourquoi, rompant avec madame de Lucillière, le colonel ne s'élait-il pas tourné vers la belle CarmeUta
IDA BT GAIMEUTA fS
Belmonte? Assurément elle ne l'eût pas repoussé.
Ou bien encore pourquoi n'avait-il pas demandé des consolations à mademoiselle Ida Lazarus? Certainement la charmante Allemande ne les lui eût pas refusées, bien au contraire.
Cela ne valait-il pas mieux que venir s'enterrer dans ce pays de loups?
Pour être exact, il faut dire que tout d'abord Horace n'avait pensé qu'à son maître et, avec la profonde afFection qu'il éprouvait pour lui, il avait été effrayé de cette situation, telle qu'elle se présentait, mais insensiblement il en était venu aussi à penser à luimême.
Si le colonel tenait à fuir Paris, il n'était pas, lui, dans les mêmes conditions. On ne l'avait pas trompé, on ne l'avait pas trahi, et avant son départ il avait pris des engagements, il avait fait des serments de revenir prompteraent, auxquels il ne voulait pas manquer.
Or maintenant qu'ils étaient installés dans cet hôtel, qui pouvait savoir quand et comment ils en sortiraient?
Le colonel avait cru qu'en ne donnant pas son nom à rhôlel, cela suffirait pour vivre tranquillement, sans que personne ne s'occupât-de lui et cherchât à savoir qui il était.
M. Horace Cooper, cela ne disait rien et n'appelait pas l'attention. Qui savait que le nom de Cooper fût celui de son valet de chambre?
Et puis, pourquoi se serait-on inquiété de lui? Qu'avait-il de particulier ? Ne pouvait-il point passer quelque part sans qu'on le regardât? Comme le loup de la fable, il ne portait point écrit sur son chapeau : « C'est moi qui suis Chamberlain, le riche Chamberlain, celui dont les journaux ont si souvent parlé, <;elui qu'on a voulu assassiner. »
Il était un homme comme tant d'autres, et, ne demandant rien à personne, il se flattait qu'on voudrait bien ne rien lui demander à lui-même.
IDA ET CARHELITA 17
C'était pour avoir le repos, la solitude, la liberté qu'il était yenu s'établir dans ce pays.
Où les trouverait-il, sinon dans ces montagnes, dans ce petit hameau?
Mais ces montagnes n'étaient pas désertes et ce hameau n'était pas sauvage.
En croyant qu'il trouverait là la solitude et la liberté, le colonel s'était trompé comme un homme en retard de cent ans ou comme un Huron.
Ce n'est plus en Suisse qu'on trouve la solitude; pas plus que sur les côtes de Normandie ou de Bretagne, on n'a chance d'échapper à la vie parisienne.
Cela était possible autrefois ; aujourd'hui, Paris est partout; on raconte des histoires du boulevard des Italiens en se promenant à travers les prairies de la Haute -Engadine, et, sur les sommets des Alpes, il y a des gens qui saluent le soleil levant en sifDant l'air à la mode de la dernière opérette des Folies ou des Variétés.
Beaucoup moins désert que les villages de l'Engadine, beaucoup moins sauvage que les sommets des Alpes, l'hôtel du Rigi-Vaudois abritait en ce moment des gens qui avaient traversé Paris et qui connaissaient bien le monde parisien.
Parmi ces touristes, se trouvait une famille française qui précisément professaiit le fanatisme le plus ardent pour tout ce qui était Paris^ vie parisienne, mœurs parisiennes, modes parisiennes, monde parisien.
Bien entendu, cette famille n'était pas parisienne, elle était bourguignonne, et elle possédait aux environs d'Auxonne un petit château où elle passait dix
18 l'aubeb^b du MOKDë
mois de Tannée à faire des économies, s'éclairant avec de la chandelle, mangeant des pommes de terre, s'imposant des privations de toutes sortes.
Ces économies et ces privations n'avaient pour élit d'autre but que de concentrer ses ressources sur deux mois : l'un qu'elle passait à Paris au moment du Grand Prix, Fautre qu'elle passait en Suisse, en Allemagne ou en Savoie, dans quelque station à la mode»
Composée de trois personnes : une vieille mère coquette, madame de Ratinelle, et ses deux enfants; un fils, Joseph, non marié; une fille, Hermance, non mariable ; cette £amille n'avait dans le monde parisien que des relations peu nombreuses et tout à fait modestes; cependant elle s'intéressait à tout ce qui se passait dans ce monde et ne vivait que pour lui.
Eu arrivant à Paris, la première visite de mademoisellû de Ratinelle était pour Faugerolles, à qui elle commandait une toilette qu'elle devait arborer au Grand Prix. Mais chaque jour, depuis le moment de la commande jusqu'à celui de la livraison, elle venait passer une heure dans le salon de Faugerolles sous prétexte desavoir si on ne Toubliaitpas, ou tnen pour donner quelque instruction. En réalité, ce qu'elle voulait, c'était une occasion de rester le plus longtemps possible dans ce salon. Elle ne se plaignait pas d'attendre; bien au contraire. Elle s'installait commodément, et elle regardait passer devant elle les clientes de Faugerolles, en les étudiant et en se fai« sant nommer celles qu'elle ne connaissait pas. Rentrée à Auxonne, elle avait ainsi des renseignements précis sur le high life^ qu'elle racontait en les arran-
géant habilement. En même temps, pour appuyer ses récits, [elle prêtait Yolontiers la dernière toilette de FaugeroUes, qui deyenait ainsi un modèle précieux pour les couturières d'Auxonne, de Dôle, de Poiigny^ , et même de Dijon» ~<
Pendant qu'elle était chez Faugerolles» son frère, qui ayait la même passion qu'elle^ s'établissait à une petite table du café qui fait le coin du bouleTard et de la rue Scribe, et là il tâchait de trouver quelqu'un pour lui nommer les membres du Jockey-club qui entraient ou qui sortaient. Aux premières représentar tioDS» il n'avait d'autre souci que de voir les notabilités du vrai monde ou de la cocotterie; et de même encore à Longchamps ou bien à Chantilly.
Tous deux avaient donc des histoires à peu près semblables à raconter dans leur province, et, comme avec cela ils étaient de fidèles abonnés du Sport^ ils trouvaient sous la rubrique « déplacements et villégiature n des indieatioitô précises sur le mouvement du grand monde, qui leur permettaient d'en parler comme s'ils en avaient fait véritablement partie.
Gomment doixtar de lenrs relations parisiennes, lorsque les noms les plus connus se trouvaient à chaque instant dans leur bouche avec des détails circonstanciés? On les admkait, on les enviait, quand on ne se moquait pas d'eux»
On disait communément à Auxonne :
— Attendons que les Ratinelle sdent revenus de Paris.
Ou bien encore :
— Quand les Ratinelle iront à Paris.
les modes efles-niêiiies éiaient soumises a cette infloaiee. Ce n'était plos pour Pâques oa pour l'Aseensioa qa'ou commandait les toîletles d'été, on attendait le reUmr de madeoioisdle Batineile « poor TOir la dernière mode de Paris. » IIt arait des gens qui aTaientdadépityâlenrchapeaa était plos large de bords que celai qne Joseph Ratinelle rapportait de Paris.
On comprend que de parrîls fiinatiqaes dewent connaître le colonel Chamlierlainy qui, pendant la dernière saison, ayait si sonvent fait parier de loi.
Joseph Ratinelle savait au juste les sommes que le colonel gagnait dans son association avec le marqais de Lueiliière.
Et Hermance racontait à ses intimes que c'était le colonel qui payait les notes de la marquise de Ludllière chez Faugerolles, et de belles notes, s'élevant à plus de cinq cent mille francs par an.
Si ce chiffre provoquait un mouvement d'incrédulitéy elle affirmait qu'il lui avait été donné non par FaugeroUes lui-même, qui était trop discret pour parler de ses clientes, mais par sa première demoiselle.
Toujours à l'affût de nouvelles parisiennes, le frère et la sœur interrogeaient tous les matins et tous les soirs les domestiques de l'hôtel du Rigi-Yaudoîs pour savoir le nom des nouveaux arrivants.
Lorsqu'on leur eut annoncé celui de M. Horace Gooper, de Pittsburg, en Amérique, cela ne les avait point tout d'abord intéressés.
Horace Cooper, cela ne signifiait rien pour eux.
Un marchand américain sans doute, une espèce.
Mais toujours cherchant, toujours interrogeant, ils avaient bientôt appris que cet Horace Cooper, ce beau nègre qu'ils avaient rencontré, était le compagnon, probablement l'homme de confiance, peut-être même le valet de chambre d'un gentleman qui tous les matins quittait l'hôtel de très-bonne heure, pour n'y rentrer que dans la soirée, et dhier dans sa chambre, où il mangeait seul.
Là-dessuala curiosité du frère comme celle de la sœur 3'étaient éveillées.
Quel pouvait ê'-^e ce gentleman qui se cachait ainsi? Le mystère dont il s'entourait rachetait ce que sa nationalité lui faisait perdre en intérêt à leurs yeux.
On avait guetté le gentleman, en tenant tout simplement grandes ouvertes les portes donnant sur le corridor par lequel il devait passer pour gagner sa chambre.
Comment ! ce gentleman n'était autre que le célèbre colonel Chamberlain 1
Le lendemain soir, tout l'hôtel savait que le gentleman qui paraissait s'entourer de mystère était ce fameux colonel Chamberlain, ce riche Américain dont toute l'Europe s'était occupée lorsqu'il avait failli être assassiné, au milieu de la forêt de Marly, dans des circonstances bizarres, restées jusqu'à ce jour inexpliquées.
Et M. Joseph de Ratinelle était devenu le centre d'un cercle auquel il racontait les exploits des chevaux de course du colonel.
Tandis que, dans un autre cercle, mademoiselle
23 l'aubeagb du vens
Hermance, qui n'était prude ni de manières ni de langage, racontait comment ce colonel Chamberlain était ramant de la fameuse marquise de Lucillîère.
Ces récits, le frère et la sœur les avaient déjà faits vingtVois pour leurs amis d'Auxonne, en revenant de Paris.
Mais combien plus intéressants étaient-ils en Suisse, à l'hôtel du Rigi-Vaudois, alors que ceux qui les écoutaient pouvaient apercevoir le héros des histoires qu'on leur racontait.
On voulait des détails, et dans ces détails la précision et le mot propre.
Comment le colonel se trouvait-il seul à ThAtel du Rigi-Vaudois? Cette solitude ne semblait guère compatible avec cette passion extravagante donton parlait.
Évidemment il y avait là quelque chose d'étrange, et cette question avait jeté un certain trouble dans les récits du frère et de la sœur, qui étaient restés sans pouvoir y répondre.
Mais ils n'étaient pas de ceux dont la curiosité se décourage facilement.
Ils avaient réfléchi, ils avaient regardé, ils avaient -cherché.
Et~ bientôt ils avaient trouvé une explication qui leur avait paru tout à fait satisfaisante.
Sous le nom d'Horace Cooper, le colonel avait retenu trois chambres, et il avait exigé qu'elles fussent voisines les unes des autres. Pour qui cette troisième chambre qui ne servait à rien? Assurément c'était pour la marquise de Lucillière, qui allait arriver d'un jour à l'autre rejoindre son amant
IDA ET CAAMCUTA 23
De là ces précautions et ce mystère.
Quelle bonne fortune pour les curieux et les curieuses t Et il s'était formé un petit groupe des pensionnaires de l'hôtel qui ne parlaient plus cpie du colonel Chamberlain.
On allait donc s'amuser un peu et avoir un inépuisable sujet de conrersatîon.
Mais pour cela il fallait respecter l'incognito du colonel et le laisser dans la croyance qu'on admettait Horace Oooper comme vrai, ou bien, s'il avait des soupçons, il quitterait l'hôtel du Rîgi et s'établirait ailleurs, à l'hôtel des Alpes, à l'hôtel Byron.
Bien que l'on se tdi promis de s'enfermer dans cette réserve à l'égard du colonel, on ne sut pas tenir cette promesse, et, comme il arrive souvent, chacun crut pouvoir y manquer personnellement, s'en remettant à son voisin pour l'observer avec plus de fidélité.
Mais aussi comment résister à la tentation lorsque les hasards de la promenade vous faisaient apercevoir ce fameux colonel, assis au bord d'un ravin et lisant?
Au lieu de passer loin de lui, on passait aussi près que possible, et, par-dessus son épaule, on tâchait de voir le titre du livre qu'il lisait.
Le soir, ' lorsqu'on l'entendait rentrer, comment avoir la vertu de ne pas ouvrir sa porte pour s'assurer qu'il était seul et que la marquise deLucillière n'était pas avec lui ?
Jeune fille, comment n'avoir pas envie de lever les -yeux sur ce personnage dont on parlait comme, d'un héros de roman : qu'y avait-il en lui de particulier? ^n quoi ne ressemblait-il pas aux autres hommes?
Et alors, au lieu de lever rapidement les yeux en passant, on les tenait attachés sur lui plus longtemps qu'on ne voulait ; on sentait qu'on avait tort et qu'on commettait une inconvenance, cependant on la commettait.
Alors c'était lui qui baissait les yeux ou les détournait, montrant manifestement qu'il se demandai pourquoi on le regardait ainsi.
Cependant la marquise de Lucillière ne venait pas.
Un jour enfin, on avait cru qu'on allait la voir arriver à l'bôtel du Rigi.
Une des personnes qui manifestaient le plus de eu* riosité à ce sujet avait été à Genève et au moment de prendre un des trains du matin pour revenir à Montreux, elle avait rencontré le colonel Chamberlain q^ui débarquait à Genève.
Bien certainement il avait été au-dev{int de la marquise de Lucillière et il allait revenir avec elle le soir.
Cela ne faisait de doute pour personne, tant cette explication concordait bien avec l'idée à laquelle on s'était arrêté.
Aussi, le soir, le dîner avait-il été expédié plus rapidement que de coutume, et l'on n'était point resté à table pour causer.
La famille de Ratinelle, qui avait ses chambres sur le même corridor que le colonel, avait adressé des invitations à celles des personnes qui, habitant un autre étage, n'auraient pas pu voir l'entrée de la marquise de Lucillière.
Et l'on s'était installé, portes ouvertes, de maniera
que le colonel et la marquise dussent passer sous le feu de tous les regards curieux qui guettaient si impatiemment leur arrivée.
A neuf heures, ils devraient arriver; jamais les chambres n'avaient été éclairées avec un pareil luxe de lumières.
Le bruit d'une voiture s'arrêtant dans la courserait le signal.
Mais on n'entendit pas de bruit de voiture ; à neuf heures et demie seulement, les pas d'un homme résonnèrent dans l'escalier, puis dans le corridor;
Tous les yeux se tournèrent du même côté.
C'était le colonel.
Mais le colonel tout seul.
Quelle déception I
Lorsqu'il eut fermé la porte de sa chambre, on so réunit chez madame de Ratinelle pour se consoler.
Mademoiselle Hermance de Ratinelle était une jeune personne qui avait une certaine expérience de la vie humaine et des choses de In passion. Où et comment avait-elle acquis celte expérience? C'est ce qu'il est inutile d'examiner en ce moment. .
— Autant j'étais convaincue hier de l'arrivée prochaine de madame de Lucillière, dit-elle^ autant je suis certaine aujourd'hui que cette arrivée n'aura pas lieu.
— Et pourquoi^ C'est vous qui la première avez parlé de cette arrivée.
— Je me suis laissée tromper, comme le colonel s'est laissé tromper lui-même. Nous sommes dupes tous deux : lui, très-probablement d'une promesse; moi, des apparences*