‹ L'auberge du mondeChapitre 2 sur 10 · III · texte numérisé non relu

III

S& L*AUBEBGE BU VORIIE

— Ce qui veut dire?

— Ce qui Teut dire que madame de Ludllière a envoyé le colonel au Glion tout simplement pour s'en débarrasser et avoir sa tranquillité et sa liberté à Pa* ris, tandis qu'il l'attendait en Suisse» où elle ne devait pas venir.

— Mais c'est très-fort ce que vous dites là.

— Cola résulte tout simplement du caractère et des habitudes de la marquise de Lucillière. Quand on sonnait ce caractère et ces habitudes comme je les connais, il n'est pas difficile de deviner comment les choses ont dû se passer. Le cœur de madame de LuciUière est en train de faire une évolution nouvelle, | voilà tout, et, comme le colonel Chamberlain était gênant près d'elle, elle l'a expédié au loin : c'est élémentaire.

— Alors ce pauvre colonel va se mDrfondre ici, pendant que madame de Lucillière ne se morfond pas

À Paris.

^ Ya*t-il rester ici à attendre ou bien plutôt ne va-t-il pas retournera Paris?

C'était ce qu'on se demandait chaque jour, et, en attendant ce départ, les remarques, les observations et les commentaires contiauaient.

Ainsi l'on sut, par le valet de chambre chargé de «on appartement, qu'il brûlait régulièrement une bougie toutes les nuits et quelquefois même deux.

Il ne dormait donc pas.

En regardant le plateau sur lequel on loi servait son dîner et qu'on déposait sur une table du vestibule •en le sortant de sa chambre, on constata qu'il laissait

nUi BT CAIOCBUTA gf

presque tout intact et que c'était à peine s'il touchait à son pain.

Il ne mangeait donc pas.

Que conclure de tout cela?

Une seule chose, à savoir qu'il éprouvait un profond chagrin et que dans les suppositions de mademoiselle de Ratinelle, il y avait une forte partie de vérité.

lY

C'était non-seulement un profond chagrin qu'il éprouvait, mais encore un accablement, un abattement désespéré.

Il avait quitté Paris sous le coup d'une douleur fu- <ri?.use, ne se sentant pas mattre de sa raison et ayant .peur de se laisser entraîner.

Il n'avait voulu qu'une chose, n'être pas exposé à se trouver face à face avec celle qui Tavait trompé.

Son départ de chez lui avait été un soulagement ; le coup de sifflet de la locomotive qui allait l'emporter un soulagement plus grand encore.

Il ne la verrait plus.

C'était fini.

Et comme toujours, l'irréparable avait apporté avec lui un sentiment de délivrance.

Maintenant qu'elle était pour jamais écartée de sa vie, morte, il ne lui restait plus qu'à chasser son sou-

venir et à faire l'oubli, à faire la nuit sur les derniers mois de son existence.

Les distractions de la route s'imposeraient à son esprit.

Il était un homme, et, dans des circonstances autrement critiques, il avait su se servir de sa volonté.

Qu'était-ce qu'un amour, qu'une passion à briser? Une amputation à faire, voilà tout : il la ferait, de sa propre main, sans trembler et sans se plaindre.

N'était-elle pas déjà faite d'ailleurs par ce départ? Maintenant ce n'était plus qu'une plaie à guérir, et elle se cicatriserait d'elle-même, à la condition de n'être pas trop délicatement soignée.

C'était pendant que le train l'emportait rapidement vers Genève qu'il réfléchissait ainsi et s'affermissait dans sa résolution, s'applaudissant lui-même de l'avoir prise.

Mais il n'avait pas tardé à reconnaître que les distractions de la route n'avaient pas la puissance qu'il leur avait attribuée, et qu'il existe une terrible différence entre ce que les yeux regardent et ce que voit l'esprit.

Ce qu'il regardait le front appuyé contre la glace de son wagon, c'étaient les arbres, les maisons, les jardins, les champs, les bois et les eaux qui défilaient devant lui.

Mais ce qu'il voyait, c'était une image qui s'interposait entre lui et ces objets et qui flottait sur la vapeur humide de la vitre, comme une apparition magique.

Cette image, c'était celle de madame de Lucillière, celle d'Henriette.

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Il voulait la chasser, il fermait les yeux pour ne pas la voir, il essuyait la buée de la vitre pour l'eifacer : elle ne disparaissait point et revenait toujours, il semblait que le souffle chaud qui sortait de sa poitrine dessinât nettement sur le verre les contours de cette image, comme ces paysages tracés à l'encre sympathique qui ne redeviennent visibles que lorsqu'on les expose à une haleine tiède.

Elle était là, elle le regardait, il plongeait les yeux dans les siens.

La charmante, la décevante créature, comme il l'avait aimée ! et maintenant il ne pouvait que la haïr, rougir de son amour, souffrir de son souvenir.

Bans ces conditions, le sentiment de délivrance qu'il avait éprouvé n'avait pas longtemps duré.

Délivré de quoi d'ailleurs?

En réalité, il n'était nullement délivré, et un poids écrasant pesait sur son cœur meurtri.

La plaie, loin de se cicatriser, camme il l'avait espéré, fournissait toujours du sang et devenait le siège d'une douleur de plus en plus intense, qui ne lui laissait ni trêve ni repos.

Tout d^abord et avant de partir, il avait compté sur le mouvement du vayage pour apporter un dérivatif à cette douleur.

En route, constatant combien ce mouvement était peu efficace, il avait compté sur le calme d'une installation définitive, et c'était là ce qui Tavait déterminé à s'étaler au Glion.

M#is le calme savait pas mieux réussi que le mouvement.

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Partout^ en wagon aussi bien qu6 dans la solitude^ il n'avait qu'une pensée dans le cœur, qu'une image devant les yeux, qu'un nom sur les lèvres : elle, elle et toujours elle, Henrielte, sa chère Henriette.

De même il n'y avait qu'une question qui occupât 8on esprit, la nuit comme le jour, dans la veille comme dans le sommeil» toujours, sans relâche.

Pourquoi l'avait-elle trompé?

Car, malgré sa passion, il n'allait pas jusqu'à se demander s'il était trompé et à douter des preuves qui avaient passé sous ses yeux.

Elle l'avait trompé, cela était certain ; ce qu'il avait lu ne s'était point efEacé : a Dites-vous bien que je vous aime. — A vendredi, votre vendredi. — L'amour de celle qui sera pour la vie votre Henriette. » Ces mots avaienl été imprimés sur sa chair avec un fer roQge; non-seulement il les voyait toujours, mais toujours il ressentait leur atroce brûlure aussi violente qu'au premier moment

Et il n'y avait pas de défense possible à opposer à ces témoigivages accablants pour elle : c'était elle qui avait écrit ces mots, c'était son écriture qu'il avait lue. Il ne s'agissait; pas d'accusations plus ou moins vagues, d'indudions phis ou moins fondées; il y avait un fait matériel : il avait vu.

Et ce n'était pas une seule lettre qu'il avait vue^ mais trois, plus graves, plus terribles les unes que les autres.

Alors pourquoi l'avait-eUe aimé?

Bien qu'il approchât de la trei^aine, le cat^Of^l Chamberlain n'était point un profood psychologue.

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où eût- il appris cette science difficile, surtout où en eût-il acquis Texpérience et la pratique appliquées à l'étude de Tâme féminine?

Sorti de l'école militaire de West-Point en 1860, à vingt et un ans, il avait été presque aussitôt jeté au milieu de la guerre civile, et ce n'avait pas été dans les rudes expéditions de Sheridan et Sherman qu'il avait trouvé le temps d'étudier attentivement les femmes. Lorsqu'on fait campagne sans repos pendant cinq ans, et des campagnes telles que furent celles de cette guerre de sécession, pendant lesquelles on parcourait quelquefois à cheval 300 milles en vingt-cinq jours, en pays ennemi, se battant contre de bonnes troupes, prenant et brûlant des villes, on a peu de loisirs pour suivre les caprices du cœur féminin.

S'il avait pu voir la naissance d'un sientiment, il lui avait presque toujours été impossible d'assister à sa dégénérescence et à sa mort : (( A cheval I » et il n'emportait avec lui qu'un bon souvenir.

Pour juger les femmes, il en était réduit à se prendre lui-même pour point de comparaison.

— Qu'eût-il fait lui-môme dans ces circonstances ?

Or il n'y a méthode au monde pire que celle-là, plus étroite, qui donne de plus faux résultats.

Vous avez été élevé dans une école militaire ; vous avez passé vos années de jeunesse sur les champs de bataille, au milieu des tristesses de la guerre civile, et c'est d'après votre nature façonnée dans ces conditions, c'est d'après votre caractère, vos habitudes, vos mœurs, que vous voulez juger une jeune femme qui

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s'est formée au milieu d'une société qui ne ressemble en rien à celle où tous avez vécu.

Elle est femme et vous êtes homme, elle est Parisienne et vous êtes Américain, et, de bonne foi, naïvement, vous vous demandez ce que vous auriez fait, si vous aviez été... elle.

Jamais il ne Taurait trompée, pourquoi Tavait-elle trompé?

Quelle femme était-elle donc?

Sur ce point, il avait étrangement varié.

Tout d'abord il avait été à l'extrême et l'avait condamnée avec la dernière sévérité.

Elle l'avait trompé, c'était tout dire.

Si ceux qui Tcspionnaient avaient pu l'approcher. alors qu'il suivait fiévreusement un sentier de la montagne, sans savoir où il allait, marchant pour marcher el user sa fureur, que de fois ne l'auraient-ils pas entendu murmurer :

— La misérable I la misérable !

Et à ce moment ils auraient pm remarquer aussi que ses lèvres étaient contractées et qu'il enfonçait ses ongles dans les chairs de ses mains fermées.

Mais, après avoir été aussi loin que possible dans ce sens, il était revenu naturellement en arrière, et, au lieu de la condamner violemment il avait cherché à la connaître et à la juger.

Quelle était-elle?

Jusqu'au jour où il avait tenu entre ses mains ces horribles feuilles de papier, elle avait eu pour lui toutes les qualités et toutes les perfections.

P.uis, brusquement, instantanément, quand il avait

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tenu entre ses mains les preuves de ses tromperies et de sa faute, elle avait eu tous les défauts et tous les ▼îces. .

Alors, pour la première fois, il ayait commencé à comprendre quelle était cette femme qu*il avait adorée sans la connaître et que maintenant il ne devait plus revoir.

Ni un miroir de perfections ni un abîme de vices ; ce n'était ni dans Tun ni dans l'autre de ces extrêmes qu'étaient la vérité et la justice.

Charmante, oui.

Misérable, oui.

Mais avec des points intermédiaires qu'il fallait relever, si Ton voulait la connaître telle qu'elle était, avec un mélange de bon et de mauvais.

Un mot qu'il avait lu dans un écrivain philosophe lui revint à l'esprit et, l'appliquant à madame de Lucillière, lui parut la bien juger, ses sentiments valaient mieux que ses mœurs. *

Évidemment ses mœurs étaient déplorables, et c'étaient elles les grandes coupables.

Le cœur valait mieux, sans rien de digne, il est vrai, sans rien d'élevé, mais cependant avec de bons sentiments.

Elle l'avait aimé.

Il n'eût pas osé le dire à un confident, mais avec lui il pouvait être sincère; il était certain qu'elle l'avait aimé d'un amour tel qu'elle le comprenait : point exclusif, point jaloux, mais agréaUe et facile, devant ne donner que des plaisirs, sans tous les chagrins et les emportements de la passioo*

IDA ET CÀRMEUTA 3S

Avec cela, n'ayant pas consciente de la fidélité, qui était pour elle une vertu bourgeoise, un préjugé à Tusage des petites gens.

Quant à la femme, rien ne pourrait faire qu'elle ne restât pas une adorable créature : la maltresse la {dus séduisante, la plus enivrante qu'on pût désirer. Combien de fois, pensant à Tinfluence qu'elle exerçait sur lui, et frissonnant de bonheur au souvenir des heures passées près d'elle, ne s'était-il pas rappelé une phr^e écrite par Diderot dans un conte^ qui est un des plus courts, mais en même temps un des plus profonds de notre littérature : « Elle n'a qu'un talent, 6t ce rare, ce sublime, ce merveilleux talent, c'est de me rendre plus heureux entre ses bras que je ne le tiis jamais entre les bras d'aucune autre femme. »

11 lui fallut longtemps avant d'arriver à cet équi- Ubre dans son jugement ; car, malgré lui, il se laissait aller d'un excès à un autre.

Pendant une heure, il l'accablait de son mépris et de sa haine.

Puis tout à coup un rien, un souvenir, un mot qui loi reyenait, un parfum qu'il respirait, la lui rappelaient ayec toutes ses séductions; et alors, s'attendrissant, il se fût jeté à ses pieds, si elle avait été près de loi.

Mais lorsqu'il fut parvenu à envisager, d'un œil moins troublé et d'un esprit plus raisonnable, la situation ; lorsqu'il put penser à madame de Lucillière sans les emportements de la haine ou sans les défaillances de la passion, il entra dans une période de calme relatif.

Il avait été un enfant de se jeter dans cette passion, sans regarder, sans étudier celle qui la lui inspirait.

Pourquoi avoir exigé d'elle ce qu'elle ne pouvait donner?

Pourquoi ne l'avoir pas prise telle qu'elle était ^ c'est-à-dire comme une charmante maîtresse?

N'était-ce pas ainsi que tout d'abord il avait pensé à elle ? n'était-ce pas ce rôle qu'il lui avait destiné?

Alors que lui importait qu'elle eût ou n'eût pas de sérieuses qualités? il ne devait pas faire appel à ces qualités dans la liaison éphémère qu'il désirait.

Ne l'avait-on pas prévenu de sa légèreté ? [ne lui avait-on pas dit et répété sur tous les tons qu'elle avait des amants?

Il n'avait pas pris souci de ces amants à ce moment ou plus justement, pour être sincère, il fallait reconnaître qu'il s'était dit que cela devait plutôt le confirmer dans son dessein que de l'en détourner.

Il ne s'engagerait pas trop avant, il ne se laisserait pas entraîner ; cette liaison serait un caprice et non une passion.

Pourquoijla passion s'était-elle établie, envahissante, irrésistible? À qui la faute? qui était coupable de cette' folie?

Il avait voulu jouer avec l'amour et il s'était laissé prendre à ce jeu.

Madame de Lucillière n'avait pas changé ; elle était aujourd'hui ce qu'elle était un an auparavant, ce qu'elle avait été, ce qu'elle serait toute sa vie.

Mais, au lieu de comprendre cette nature et ce caractère, il s'était naïvement imaginé que par cela seul

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qu'il Taimait, elle devait Taimer d'un dinour sem- Iblable à celui qu'il éprouvait pour elle.

GoiDbien plus sage n'eût-il pas été au contraire de l'aimer d'un amour semblable à celui qu'elle éprouvait pour lui ?

L'un et l'autre, ils auraient été heureux dans le présent, et l'avenir aurait été résorvé, comme tout d'abord il avait voulu qu'il le fût.

S'il avait su s'enfermer dans cette ligne prudente, comme sa situation maintenant serait différente de celle qu'elle était réellement!

S'attendant à une rupture^ la< regardant comme possible pour un jour ou l'autre, il n'aurait point éprouvé l'horrible douleur qui venait de l'anéantir, lorsqu'il avait fallu se séparer violemment, de celle que peu à peu il était arrivé à prendre pour but de sa vie, et à laquelle il se considérait comme lié pour l'éternité.

D'un ' autre côté , quelle différence encore plus grande et plus importante I

Ne demandant à cette liaison qu'une agréable distraction, il n'aurait point renoncé à ses idées de mariage, et sa petite cousine fût restée la femme qu'il épouserait un jour, suivant le désir, suivant la volonté de son père mourant ; il aurait continué de la voir, il aurait appris à la connaître, il se serait de plus en plus attaché à elle, et, quand son oncle Antoine serait venu lui parler d'un mariage pour Thérèse, il aurait répondu que le mari de Thérèse, ce serait lui.

Au lieu d*accepler le rôle malheureux qu'il s'était

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laiisé impoger par faiblesse autant que par remords, il l'aurait rejeté loin de lui.

Il ne 06 serait point fait l'ambassadeur de Michel. au lieu de plaider la cause d'un rival, il aurait plaidé la sienne propre ; au lieu de parler pour un autre, il aurait parlé pour lui.

Bt il lui semblait que la réponse de Thérèse aurait été autre que ce qu'^e avait été. Elle n'aurait pas dit, elle n'aurait pas obstinémmt répété : « Je ne veux pas me marier; car je n'aime pas Michel aujourd'hui ; je ne peux pas le repousser absolument, car je ne sais pas quels seront plus tard mes sentiments. »

Sans doute cette réponse lui permettait de reprendre maintenant ses anciens projets, et, puisque Thérèse avait réservé sa liberté, de lui demander d'être sa femme.

Mais cela était-il véritablement possible?

Loyalement pouvait-il adresser une pareille demande à Thérèse?

Sa liaison avec madame de Lucillière n'eùt-elle été que ce qu'il avait tout d'abord voulu qu'elle fûit, un simple caprice, il ne se serait ftiit aucun scrupule de revenir à celle qui serait restée sa fiancée.

Mais les choses ne s'étaient point passées ainsi ; cette liaison n'avait point été un simple caprice, elle avait été une passion au contraire à laquelle il s'était donné tout entier.

Maintenant, qu'elle s'était violemment brisée, pouvait-il retourner vers Thérèse?

Que restait-il d'intact en lui après ce terrible écrou-

tDA ET GARMËLtTA â9

leoisût, qui le laissait écrasé, anéaati, et en tous cas pour longtemps sinon pour toi^jours wdolori?

Qu'aurait-il de bon à offrir à cette jeune fille? quelle partie de son cœur était Yivante et saine ?

Ce qu'il voulait dans le mariage, ce n'était pas seulement que sa femme Taim&t, c'était encore qu'il aixnàt IttiHoaôme sa femme.

Pouvait-il, pourrait-il aimer maintenant ?

fit d'ailleurs, alors même que son cœur ne se fût pas révolté à cette pensée d'un mariage possible, il n'aurait jamais osé maintenant demander à Thérèse d'&tre sa femme.

Ne s'était-il pas interdit à jamais de parler pour lai, le jour où il avait consenti à se faire l'avocat de Michel?

A ses propres yeux, comme aux yeux de Thérèse, cette position nouvelle qu'il voudrait prwdre serait ridicule.

Aux yeux d'Antoine comme à ceux de Midiel, elle serait honteuse.

Dans ce r61e de confident qui agit dans son propre intérêt et pour lui-même, il y aurait quelque chose d'indélicat^ ce serait un manquement à la confiance mise en lui.

Non, tout lui interdisait, — lui-même aussi bien que les autres, — de tourner les yeux vers Thérèse*

Elle aussi, elle était à jamais perdue pour lui.

Ah! comme il avait gaspillé, sacrifié sa vie I

Comme il avait follement engagé son honneur dans des aventures où 11 pouvait sombrer, tout aussi bien qu'avait sombré son bonheur et son repos :

40 l'auberge du morde

L'amant passionné de la marquise de Luciilière.

li'associé aveugle du marquis I

Dans quels abîmes tous deux, la femme et le mari, ne Tavaient-ils pas entraîné ?

Mais s'il se sentait présentement incapable de rien faire pour son bonheur, il fallait au moins lutter pour son honneur et ne rien négliger pour le sortir de ce bourbier.

Le moyen à prendre pour cela était en réalité assez simple et assez facile : il consistait à rompre ouvertement son association avec M. de Luciilière, de telle sorte que chacun comprît qu'il ne voulait pas se faire le complice des procédés du marquis.

Ce n'était qu'une question d'argent, un sacrifice, et les sacrifices de ce genre n'étaient pas pour l'arrêter.

Il avait alors écrit une longue lettre à son ami Gaston de Pompéran, en le chargeant de procéder à la liquidation de son association avec le marquis de Luciilière pour leur écurie de courses.

Quittant Paris pour longtemps, disait-il, cette écurie ne l'intéressait plus, et d'ailleurs il ne voulait pas s'exposer à des pertes que son absence ne lui permettrait pas de prévenir ou d'atténuer; à^ cette éventualité, il préférait un sacrifice immédiat, une perte telle quelle, aussi lourde qu'il faudrait pour ne pas rester engagé.

Puis, voulant mettre Gaston de Pompéran en mesure de traiter cette affaire à fond et de la terminer, il avait voulu lui donner les pouvoirs nécessaires pour agir légalement, si le marquis recourait aux formes

légales, et il s'était rendu à Cfenève pour faire faire une procuration en forme.

Sans doute, il y avait un inconvénient à dire qu'il était à Genève, mais cet inconvénient était moindre en tous cas que ceux qui pouvaient résulter d'une prolongation d'association avec le marquis.

C'était ce voyage à Genève qui avait donné lieu aux commentaires de mademoiselle de Ratinelle et qui avait fait croire qu'il allait au-devant de madame de Lucillière.

Vraiment cette petite histoire était bien trouvée, et c'était bien à faire venir madame de Lucillière au Glion qu'il songeait I

C'était bien l'absence de madame de Lucillière qui causait ce profond chagrin qui intriguait si vivement les curieux de l'hôtel du Rigi t

Cependant le colonel avait continué de demeurer au Glion, sans que rien annonçAt (ju'il avait Tinten* tion de changer de résidence.

Il sortait le matin de bonne heure, son alpemtock ferré à la main, un petit sac sur le dos, les pieds chaussés de bons souliers à semelles épaisses et garnies de gros clous, et il ne rentrait que dans la soirée, quand il rentrait ; car il arrivait souvent que ses excursions l'ayant entraîné au loin, il couchait dans un chalet de la montagne ou dans une auberge d'un village éloigné.

On ne le voyait guère, et il n'y avait que ceux qui avaient été prévenus par mademoiselle de Ratinelle qui pouvaient faire attention à lui.

Le soir, quand on entendait de gros souliers ferrés résonner dans le corridor, on savait que c'était le colonel Chamberlain qui rentrait; le matin, en entendant le môme pas, on savait qu'il sortait.

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Ceux qui occupaient les chambres situées sous les siennes entendaient aus» parfois, dans le silence de la nuit, la marche lente et régulière de quelqu'un qui se promenait, et l'on savait que cette nuit-là le colo*> nel Chamberlain, ne pouvant rester au lit, avait arpenté son appartement.

Snfln ceux des pensionnaires qui, dans la soirée, allaient respirer le frais sur l'esplanade qui domine le lao, apercevaient souvent, en se retournant vers rhôtel, une grande ombre accoudée à une fenêtre. C'était le colonel, qui restait là à regarder la hme brillant au-dessus des montagnes sombres de la Savoie et frappant les eaux tranquilles du lac de sa lumière argentée.

C'étaient là les seuls signes de vie qu'il donnât, et souvent môme on aurait pu penser qu'il était parti, si Ton n'avait pas vu son valet de chambre promener mélancoliquement, dans le jardin de l'hôtel et dans les prairies environnantes, son ennui et son impa* tience.

•^ Cela durera donc toujours ainsi? se disait Horace.

Mais ce mot, il le prononçait tout bas et lorsqu'il était seul.

Car, bien qu'il s'ennuyât terriblement au Olion et qu'il regrettât Paris au point d'en perdre l'appétit, il respectait trop la douleur de son maître pour se permettre une seule question sur ce séjour prolongé ou même la plus légère allusion.

S'il avait pu seulement écrire à Paris, au moins il aurait ainsi expliqué son absence, qui devait paraître incompréhensible. Que devait-on penser de lui? Il

avait la religion de sa parole, et c'était pour lui un vrai chagrin d'y manquer. A vrai dire, même, c'était sa grande inquiétude; car de croire qu'on pouvait l'oublier ou le remplacer, il ne le craignait pas.

Un jour qu'il avait été s'asseoir sur la route qui monte de Montreux au Glion, à l'entrée d'une grotte tapissée de fougères qui se trouve à l'un des détours de cette route, il vit venir lentement, au pas, une calèche portant trois personnes : deux dames assises sur le siège de derrière, un monsieur placé sur le Siège de devant.

£t tout en regardant cette calèche qui s'avançait cahin-caha, il se dit que les voyageurs qu'elle apportait allaient être bien désappointés en arrivant, car il n'y avait pas d'appartement libre en ce moment à l'hôtel.

Ah I comme il eût volontiers cédé sa chambre et celles de son maître, à ces voyageurs, à condition qu'ils lui auraient offert leur calèche pour descendre à la station, où il se serait embarqué pour Paris.

Et de nouveau il avait recommencé ses lamentations en même temps que ses malé^ctions contre la Suisse. Quel pays, bon Dieu !

Cependant la voiture avait continué de monter la côte et elle s'était rapprochée.

Tout à coup il se frotta les yeux comme pour mieux voir.

L'une des deux dames était vieille, avec des cheveux gris et une figure jaune; l'autre était jeune, avec des cheveux noirs et un teint éblouissant, qui renvoyait les rayons de la lumière.

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Était-ce possible?

Il semblait que ces deux femmes fussent la comtesse Belmonte et sa fille, la belle Garmelita.

Il s'était avancé sur le bord de la route pour mieux regarder au-dessous de* lui.

Mais à ce moment la voiture était arrivée à Tun des tournants du chemin, et brusquement les deux dames, qu'il voyait de face , ne furent plus visibles pour lui que de dos.

Seulement, par une juste compensation de cette déception, le monsieur qui leur faisait vis-à-vis de« vint visible de face.

C'était un homme de grande taille, avec une barbe noire, mais cette barbe était tout ce qu'on pouvait voir de son visage ; car, en regardant d'en haut, l'œil était arrêté par les rebords de son chapeau, qui le couvraient jusqu'à la bouche.

A un certain moment, il releva la tête vers le sommet de la montagne, et Horace le vit alors en face.

Il n y avait pas d'erreur possible, c'était le prince Mazzazoli accompagnant sa sœur et sa nièce.

Pendant que la voiture avançait, Horace se demanda quel effet cette arrivée allait produire sur son

maître.

Quelle heureuse diversion cependant pourrait jeter dans leur vie la belle Italienne, si le colonel voulait bien ne pas se sauver au loin comme un sauvage.

N'était-ce pas à peu près cela qu'Horace souhaitait, alors qu'il ne pouvait pas prévoir la prochaine arrivée du prince Mazzazoli et de sa nièce?

C'était la bonne chance qui les envoyait.

46 L'AUfiEHGE DU MONDE

t I ■ ■ . .. -I. I.. I . . ■ ^ .1 , M il I ,

Quel malheur qu'il n'y eût pas de chambres libres en ce moment à l'hôtel du Rigi-Yaudois !

Ces deux pensées contraires s'étaient présentées en même temps à son esprit.

Et pendant qu'il cherchait à arranger les choses pour le mieux, c'est-à-dire à trouver un moyen de garder le prince et sa nièce, la calèche était arrivée vis-à-vis la grotte.

En se retournant pour voir cette grotte que le co* cher lui désignait du bout de son fouet, comme une curiosité du pays, le prince Mazzazoli aperçut Horace, et aussitôt, levant les deux bras au ciel dans un mouvement de stupéfaction, il cria au cocher d'arrêter.

— Comment! vous ici, Horace? s'écria le prince en se penchant en avant.

Horace s'était avancé.

— Est-ce que le colonel est en Suisse? demanda la comtesse Belmonte.

IDA ET CARMBUTA 47

YI

A cette question de la comtesse, Horace se trouva assez embarrassé ; car sans savoir si son maître serait ou ne serait pas bien aise de voir des personnes de connaissance, il n'avait pas oublié la consigne qui lui avait été donnée.

Gomme il hésitait, ce fut mademoiselle Belmonte qui rinterrogea :

— Comment se porte le colonel ? dit-elle.

Horace était ainsi fait, qu'il ne savait ni résister, ni rien refuser à une femme.

-> Hélas f pas trop bien, répondit^il.

— Et où donc ôtes-vous présentement? demanda le prince.

Horace en avait trop dit pour refuser maintenant dô répondre.

U dit donc que son maître et lui étaient depuis plusieurs semaines à l'hôtel du Rigi-Vaudois.

-AThôtel du Rigi-Vaudois. vraiment? Quelle

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bizarre coïncidence! c'était là justement qu'ils allaient.

— Le cocher nous disait qu'il n'y avait pas de chambres vacantes en ce moment, continua la comr tesse. Est-ce que cela est vrai? le savez-vous?

Hélas I oui, il le savait et il fut bien obligé d'en convenir.

— Comment! pas môme trois petites chambres sous les toits ?

Cela, Horace ne pouvait pas le dire ; mais il pensait qu'il fallait en tous cas, s'en assurer et monter jusqu'à l'hôtel pour voir.

— Voulez-vous prendre place auprès du cocher? dit le prince ; vous nous introduirez et puisque vous habitez cet hôtel depuis plusieurs semaines, vous nous recommanderez au kellner. On aura sans doute plus d'égards et de complaisances pour des amis de votre maître qu'on n'en aurait pour les premiers venus; d'ailleurs le colonel pourra nous appuyer luimême.

— Malheureusement cela ne serait sans doute pas possible, car le colonel n'était pas en ce moment à l'hôtel; il était parti le matin pour une excursion dans la montagne, et il ne rentrerait probablement que dans la soirée.

A l'hôtel, le kellner répéta au prince Mazzazoli ce qu'Horace avait déjà dit :

— Il n'y avait pas d'appartement disponible ei\ ce moment. Si Son Excellence avait pris la peine d'envoyer une dépêche, quelques jours à l'avance, on aurait été heureux de se conformer à ses ordres;

mais on ne pouvait pas déposséder les personnes arrivées depuis longtemps, pour donner leurs appar* fements à des nouveaux venus, si respectables que fussent ceux-ci.

Horace voulut intervenir, mais ce fut inutilement.

— La seule chambre libre en ce moment est celle qui sert de salle à manger à votre maître, et encore n'est-ce pas ce qu'on peut appeler une chambre libre ; elle ne le deviendrait que s'il voulait bien la céder.

A ce mot, le prince, qui avait tout d'abord montré un vif mécontentement, se radoucit, et, se tournant vers Horace :

— Est-ce que le colonel tient beaucoup à cette chambre? demanda- t-il ; en a-t-il un réel besoin? Si je me permets cette insistance, c'est que nous nous trouvons placés dans des conditions toutes particulières. Le séjour de Paris, dans un air mou et vicié, a été contraire à la santé de madame la comtesse Belmonte; on lui a ordonné, comme une question de vie ou de mort, l'habitation, pendant quelque temps, dans une haute station atmosphérique, et c'est là ce qui nous a fait choisir le Glion, où, nous assuret-on, son anémie et sa maladie nerveuse disparaîtront comme par enchantement, par miracle, dans cet air raréfié.

Le kellner crut devoir faire observer qu'au Glion ces guérisons étaient fréquentes : c'était une station privilégiée sou5 tous les rapports, , non-seulement pour la santé des malades, mais encore pour l'agrément; dans une contrée civilisée, et non sur des sommets sauvages.

KO l'auberge du monde

^ C'est bien là ce qui me Ta fait choisir, dit le prince, et, ce qui m'a empêché de retenir notre appartement, c'est que nous sommes partis tout à fait à rimproviste, sans nous en douter, le lendemain du jour où. le médecin a rendu Eon ordonnance.

Assurément le kellner était vivement touché par ces raisons, mais que pouvait^il?

Disant cela, il s*était tourné vers Horace comme pour remettre la solution de cette difficulté entre ses mains.

Mais comme Horace ne répondait pas, le kellner continua:

-— Nous avons bien en haut, tout en haut, sous les toits, deux chambres ou plus justement deux cabi^ nets, mais qui ne sont pas habitables pour des dames; si Son Excellence tient essentiellement à loger au Rigi, il n'y aurait qu'un moyen, ce serait que M. le colonel cédât la chambre lui servant de salle à man* ger, en môme temps ce serait que M. Horace Cooper voulût bien abandonner aussi sa chambre et se contenter d'un cabinet sous les toits. Alors les deux dames auraient un appartement convenable. Il est vrai que Son Excellence et M. Horace Cooper seraient horriblement mal logés. Mais comment faire autre* ment en attendant le départ de quelques pensionnaires, départ prochain d'ailleurs, et qui ne dépasserait pas deux ou trois jours?

— Il faudrait voir le colonel, dit le prince, car, malgré l'ennui que tout cela pourra lui causer, je suis certain qu'il ne nous refusera pas ce service dans les conditions critiques où nous nous trouvons.

IDA ET GARHELITA 51

Horace accueillit avec empressement cette idée qui le tirait d'embarras.

Car, malgré son envie de retenir mademoiselle Belmonte, et de la voir se fixer au Qlion, il n'osait prendre sur lui d'accepter l'arrangement proposé par le prince Mazzazoli ; il y aurait eu là, en effet, un acte d'autorité un peu trop violent.

Il fallait donc attendre le retour du colonel.

Mais à quelle heure aurait lieu ce retour ? c'était ce qu'Horace ne savait point ; tout ce qu'il pouvait affirmer, c'est qu'il rentrerait sûrement coucher.

Le prince ne parut pas se désoler de ce contre* temps, et en réfléchissant, Horace comprit que plus son maître rentrerait tard, plus il y aurait de chance pour qu'il cédât sa chambre; ce n'est pas dans la nuit qu'on met les gens à la porte.

Mademoiselle Belmonte resterait donc au Glion, et le colonel serait bien forcé de se laisser distraire.

Cependant^ assez inquiet sur la façon dont son maître prendrait cette arrivée et cette installation au €llion, Horace voulut aller au-devant de lui pour le prévenir.

Et tandis que le prince Mazzazoli faisait venir ses bagages de Montreux, en homme qui ne doute pas de l'acceptation de ses combinaisons, Horace quittait l'hôtel pour aller se poster sur le chemin par lequel il supposait que le colonel devait revenir de sa promenade.

Les heures s'écoulèrent sans que le colonel parût.

Déjà les ombres qui avaient envahi les vallées les

plus basses commençaient à monter le long des montagnes et l'air se rafraîchissait.

Comme Horace se demandait s'il ne devait pas rentrer à l'hôtel, il aperçut son maître qui descendait le sentier au bout duquel il l'attendait.

Le colonel marchait lentement, le b&ton ferré sur l'épaule, la tète inclinée en avant, comme un homme préoccupé qui suit sa pensée et ne se laisse pas distraire par les agréments du chemin qu'il parcourt.

Il vint ainsi, sans lever la tète, jusqu'à quelques pas d'Horace.

Mais l'ombre que celui-ci projetait sur le chemin l'arrêta et lui fit lever les yeux.

— Toi? dit-il.

— Oui, je suis venu au-devant de vous.

— Au-devant de moi? et pourquoi donc? que se passe-t-il?

Le colonel lança ces trois interrogations d'une voix rapide, brusquement, et Horace remarqua qu'il avait rougi.

— C'est M. le prince Mazzazoli qui est arrivé h l'hôtel.

— Le prince Mazzazoli ?

— Ainsi que madame la comtesse Belmonte et mademoiselle Garmelita.

— Et qui leur a dit que j'habitais cet hôtel du Rigi ?

— Ils ne savaient pas trouver mon colonel.

— C'est encore là une de tes sottises, avec « ton colonel »; on aura su qui j'étais.

— Je vous assure qu'ils ignoraient que vous étiez en Suisse.

IDA ET CÀBHEIITA 53

— Ck)mm6nt sais-tu cela?

— C'est le prince lui-môme qui me l'a dit.

Et Horace expliqua comment il avait par hasard rencontré la calèche qui amenait le prince Mazzazoli à rhdtel du Rigi, et comment le prince lui avait expliqué qu'il venait en Suisse pour la santé de la comtesse. Il fallait à celle-ci une habitation à une altitude élevée : c'était, disaient les médecins, une question de vie ou de mort.

— Je croyais qu'il n'y avait pas de chambres disponibles en ce moment à notre hôtel, interrompit le colonel.

— Justement, il n'y en a pas.

— Eh bien! alors?

Horace entreprit le récit de ce qui s'était passé, comment le sommeiller avait été amené par hasard, par force pour ainsi dire, à parler de la chambre que le colonel transformait en salle à manger, et comment ' le prince attendait l'arrivée du colonel pour lui demander cette chambre.

A ce mot, le colonel frappa fortement la terre de son alpenstok,

— C'est bien, dit-il, je ne rentre pas ; le prince se décidera sans doute à chercher plus loin ; tu diras que tu ne m'as pas rencontré. Je ne reviendrai que dans quelques jours.

— Ah 1 mon colonel.

Et Horace qui voyait s'évanouir ainsi le plan qu'il avait formé, essaya de représenter à son maître combien cette explication serait peu vraisemblable.

Pendant quelques secondes le colonel resta hési-

54 l'auberge du MOHDG

tant; puis, tout à coup, comme s'il avait pris son parti :

— C'est bien, dit-il, rentrons à l'hôtel.

— Puis-je prendre les devants pour annoncer votre arrivée?

— Non; je désire m'expliquer moi-môme avec le prince.

IDA BT GAiaELlTA 55

Après le départ d'Horaee, le prinee avait fait aion« ter son bagage dans le cabinet qui lui était donné sous les toits, mais il avait voulu que les malles de sa sœur et de sa nièoe restassent dans le vestibule de l'hôteL

Avant de s'installer dans la salle à manger du colonel, il faUait attendre le retour de oelui-ci.

Il était convenable de lui demander cette chambre^

Seulement, en même temps, il était bon de le mettre dans l'Impossibilité de la refuser.

Où coucberaient la comtesse et Garmelita?

Devant une pareille question, la réponse ne pou* vait pas ôtre douteuse.

C'était donc en costume de voyage que la comtesse et Garmelita avaient dîné k table d'hôte^ où leur présence avait fait sensation.

Car, bien entendu, le prince Mazzasoli, la comtesse

Belmonte et Çarmelitâ étaient connus de la famille Ratinelle aussi bien que le colonel.

— Comment ! c'était pour attendre la belle fiarmelita que le colonel Chamberlain était resté en Suisse ?

Ce n'était donc pas madame de Lucillière qui abandonnait le colonel.

C'était le colonel qui abandonnait madame de Lucillière.

Alors le colonel épousait la belle Italienne.

Quelle histoire !

Et après le dîner on s'était réuni pour discuter cette aventure.

Quel était ce prince Mazzazoli ?

. La famille Ratinelle avait l'adoration de tout ce qui appartenait au grand monde parisien ; dès là qu'on faisait partie de ce monde, on devenait im personnage digne d'envie. On pouvait avoir une réputation plus ou moins douteuse, cela importait peu; on n'en était pas moins au-dessus du commun des mortels.

Ce que mademoiselle de Ratinelle raconta sur le prince Mazzazoli et sa nièce, la belle Carmelita, fut donc inspiré par ce sentiment religieux.

— Le prince, un grand seigneur italien; Carmelita, une merveille de beauté. Elle avait fait sensation aux bals des Tuileries, les journaux parlaient d'elle, c'était Faugerolles qui l'habillait.

Que dire de plus ?

Pendant qu'on s'occupait ainsi d'eux, le prince avec sa sœur et sa nièce s'étaient installés, pour prendre des glaces, autour d'une petite table, devant l'en-

IDA ET GARMELITA 57

Irée de Thôtel, de manière qu'il fût impossible au coloDel de rentrer sans qu'ils le vissent.

Ceux qui les observaient curieusement remarquaient que le prince manifestait une certaine impatience ; de temps en temps, il se levait et regardait au loin, puis, en se rasseyant, il tambourinait avec ses "^oigts sur la table placée devant lui.

La comtesse était absorbée dans la dégustation d'une glace aux fraises.

Et la belle Carmelita, impassible sur sa chaise, le visage calme et froid, semblait indifférente à tout ce qui l'entourait, choses aussi bien que gens. Elle n'avait pas un regard pour le lac, à moitié noyé dans l'ombre, pas plus qu'elle n'wi avait pour les pensionnaires de rhôtel, qui attachaient leurs yeux sur elle. Quand son oncle ou sa mère lui parlait, elle répondait par un léger signe de tête ou par un seul mot.

Cependant le colonel Chamberlain, suivi dHorace, avait paru au bout du chemin qui de la montagne vient à l'hôtel.

En l'apercevant, le prince Mazzuzoli se leva vivement et courut au-devant de lui.

Jamais accueil ne fut plus chaleureux.

Le colonel au contraire se montra assez froid.

Cependant il s'était avancé vers la table, autour de laquelle la comtesse Belmonte et Carmelita étaient restées assises.

L'accueil de la comtesse fut aussi démonstratif que l'avait été celui de son frère.

Pour Carmelita, elle se contenta de tendre la main

au colonel et de poser sur lui ses grands yeux, qui s'étaient éclairés d'une flamme rapide.

Mais ce n'était pas seulement pour avoir le plaisir de serrer la main de ce cher colonel que le prince

Mazzazoli attendait son retour avec impatience.

Il avait une demande à lui adresser, une prière, la .plus importune, la plus inconvenante, mais qui lui était imposée par la nécessité.

— Je sais par Horace de quoi il s'agit, interrompit le colonel, et je suis heureux de mettre deux de mes chambres à la disposition de ces dames. Je regrette seulement que vous n'en ay«z pas déjà pris possession en m'attendant, car vous deviez bien penser que je m'empresserais de vous les offrir.

Et, comme le prince se confondait en excuses en même temps qu'en remerciments, le colonel l'interrompit de nouveau.

— Je vous assure que vous ne me devez pas tant de reconnaissance. Au reste le sacrifice que je vous fais est bien petit, et je regrette môme que les mooûth tances le rendent si insignifiant.

— Pour nous, il est considérable, répondit la comtesse; pour moi...

— C'est en me plaçant à mon point de vue que je parle, continua le colonel.

— Il n'en est pas moins vrai que pour nous vous vous privez de vos chambres, dit Garmelita.

— Pour une nuit...

— Comment I pour une nuit? s'écria le prince.

— Je pars demain soir.

— Vous partez ?

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