‹ L'auberge du mondeChapitre 10 sur 10 · XII · texte numérisé non relu

XII

458 l'aubehge du hondh:

de la prépondérance de la France ou de TAlIemagne en Europe qui est engagée : la Providence seule sait quand et comment elle se résoudra. Mais les intérêts généraux ne doivent pas nous faire oublier les intérêts particuliers ; je viens donc vous demander à quoi vous vous êtes arrêté.

Le colonel regarda le baron comme pour le prier de préciser sa question.

Celui-ci s'inclina et continua :

— Il est à craindre, dit-il, que nous ne soyons nousmêmes obligés de quitter Paris, car la guerre va prendre un caractère implacable ; si cela se réalise, je désire savoir quelles sont vos intentions.

— Mais je n'ai pas de raisons pour quitter P^ris, tout au contraire.

— Pas de raisons pour quitter Paris? Pas de raisons pour venir en Allemagne ?

— Oubliez- vous que je suis Français d'origine? Ne savez-vous pas que je suis Français de coBur. Je ne peux pas, pendant la guerre, aller chez les ennemis de mon pays.

— Je vois que vous avez oublié notre entretien.

— Ah ! certes, non, et je vous jure que vous ne devez douter ni de ma sympathie ni de mon aiasitiépour mademoiselle Lazarus: mais...

Il hésita.

-^ Mais?... demanda le baron.

— Mais la sympathie et l'amitié, si vives qu'elles soient, ne suffisent pas pour faire un mariage.

Le baron se leva avec dignité.

D'un geste rapide, le colonel le pria de ne pas se

IDA ET CARHELITA 459

retirer ; car, bien qu'il n'eût rien à dire, il eût voulu dire quelque chose.

— Il me semble que ces événements, dit-il enfin, ont au moins cela de bon, qu'ils couperont court aux propos du monde, dont l'autre jour vous vous préoccupiez si justement.

— Je vois que vous savez tirer parti des événements, dit*il en se dirigeant vers la porte.

Mais, prêt à sortir, il se prit la tête dans ses deux mains et murmura:

— Oh! ma pauvre enfant!

Le colonel, qui le suivait de près, fut ému par ces paroles.

Le baron s'était arrêté tout h coup. Il releva la tcle.

— Colonel, dit-il, j'ai une demande à vous adresser, et, bien qu'elle me coûte cruellement, je ne dois penser qu'à ma fille. Après avoir longuement et douloureusement réfléchi, mon intention n'est pas de lui avouer la vérité, au moins présentement; je désire lui laisser croire que vous restez à Paris par patriotisme, et que cette raison est la seule qui vous empoche de nous accompagner en Allemagne. Plus tard, lorsque le temps aura apporté un certain apaisement a son chagrin, je la préparerai peu à peu à la vérité ; mais, pour que ce plan réussisse, il me faut votre concours. Je compte quitter Paris dans deux ou trois jours : voulez- vous m'accompagner à la gare et m'aider à tromper cette pauvre enfant? Sans doute, il vous faudra feindre des sentiments que vous n'éprouvez pas, mais la pitié vous inspirera.

AGO l'auderge du monde

Le baron essuya sa joue du bout de son doigt : il pleurait, ce pauvre père l

Bien entendu, le colonel promit ce qui lui était demandé; pouvait-il refuser?

Il voulut même faire davantage, et, le lendemain soir, il se rendit rue du Colisée.

La maison était bouleversée. Une escouade d'ouvriers emballeurs entassait, dans des caisses en bois, tous les objets de valeur qui garnissaient les appartements : les tableaux, les bronzes, les livres, les porcelaines et les meubles assez légers pour être emportés.

— Savons-nous quand nous reviendrons et ce que nous retrouverons? dit le baron.

Ida, prenant le colonel par la main, le conduisit devant la volière et l'aquarium .

— J'ai compté sur vous, dit-elle tristement; je ne puis emporter ni mes oiseaux ni mes poissons, et j'ai peur qu'on ne les laisse mourir ici. Voulez-vous que je les fasse porter chez vous demain matin? En les regardant, vous penserez quelquefois à l'exilée.

Puis, le baron les ayant laissés seuls, elle lui prit la main, et la lui serrant fortement :

— C'est bien, dit-elle; en restant à Paris, vous faites votre devoir. La France n'est-elle pas votre patrie ?

Elle paraissait émue, mais en même temps cependant soutenue par une volonté virile.

Leur départ était fixé au mercredi. Ce jour-là, le colonel, comme il Tavait promis, arriva rue du Coli-

IDA ET GÂRMELITA 461

— ■ ■ ff

sée pour monter en voilure avec eux et les accompagner à la gare.

II n'avait pas besoin « de feindre des sentiments qu'il n'éprouvait pas, » selon le conseil du baron; il était réellemeut sous une impression*^énible.

La gare était encombrée d'Allemands qui quittaient la France : c'était un entassement, une cohue ; mais, devant M. le baron Lazarus, les portes secrètes s'ouvrirent, et le colonel accompagna Ida jusqu'au wagon retenu pour elle.

Pendant que le baron s'installait dans son compartiment avec l'aide de son secrétaire, Ida prit le bras du colonel, et l'emmenant quelques pas plus loin:

— Vous souviendrez-vous? dit-elle.

Et elle lui tendit une petite branche de vergisz mein nichtf qu'elle tira de son corsage.

Avant que le colonel eût répondu, le baron appela sa fille.

Ils revinrent vers le wagon, et elle monta en voiture.

Le baron tendit la main au colonel :

— Au revoir !

— Au revoir !

On sonna le départ, la machine sifDa, le train s'ébranla lourdement, et dans la fumée, le colonel resté sur le quai, aperçut un mouchoir blanc qui voltigeait, — celui d'Ida.

Il sortit de la gare tant bien que mal, au milieu des pauvres gens qui, moins puissants que le baron, n'avaient pas pu partir.

Si les Allemands quittaient la France pour retour-

462 l'aubbroe du monde

îier dans leur pays, les Français qui étaient en Allemagne n'allaient-ils pas revenir en France, même les proscrits et les condamnés politiques?

Et Thérèse?

fIN DE IDA ET CARMKLITA

L'épisode qui suit ïâa el CarmelUa, et qui terfiaine L'Auberge du mondey a pour titre : Thérèse,

F*. AuRBAu. — Imprimerie de Laîrny*

Page 1