‹ L'auberge du mondeChapitre 9 sur 10 · MMM · texte numérisé non relu

MMM

Malgré les ménageTnents que le baron avait promis d'apporter « dans Tarrangement des.choses, » la rupture du mariage arrêté entre le colonel Chamberlain et mademoiselle Carmelita Belmonte produisit une véritable explosion dans Paris, lorsque la nouvelle s'en répandit.

Il est vrai que le premier qui la divulgua fut le baron Lazarus, et il le fit de telle façon qu'une sorte de curiosité de scandale se joignit à l'intérêt que cette nouvelle portait en elle-même.

Quand on lui demanda pourquoi cette rupture avait lieu, il refusa tout d'abord de répondre.

On insista.

Il persista dans son refus avec fermeté ; mais cependant de manière à laisser entendre que, s'il ne parlait pas, ce n'était point par ignorance, mais que c'était par discrétion.

— Vous savez, moi, je n'aime pas les propos du

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monde, et d'ailleurs je n'admets que ce que j'ai vu. J'ai Yu le colonel rompre avec mademoiselle Belmonté et j'affirme cette rupture ; mais les causes de cette rupture, c'est une autre affaire.

De guerre lasse, il s'était décidé non à expliquer ces causes clairement et franchement, mais à les laisser adroitement entendre.

Le colonel avait fait d'étranges découvertes sur le compte de sa fiancée. Il y avait dans cette affaire un maître de chant, Beio, l'ancien chanteur, dont le rôle n'était pas beau ; il est vrai qu'il ne fallait pas oublier que Carmelita était Italienne, ce qui diminuait le rôle joué par Beio. Enfin le colonel avait cru devoir rompre, et, pour qui le connaissait, parfait gentleman comme il était, incapable de se décider à la légère, celte rupture était grave, alors surtout qu'il s'agissait d'un mariage aussi avancé ; encore quelques jours, et il était conclu.

Le baron n'avait pas pu se retenir d'aller à l'Opéra le soir même de la rupture, pour l'annoncer à madame de Lucillière qu'il espérait rencontrer.

En effet, la marquise était dans sa loge, et, en voyant le baron entrer, elle avait deviné, à son air diplomatique, qu'il avait quelque chose d'intéressant à lui apprendre; malgré la gravité de sa tenue, le triomphe éclatait dans toute sa personne.

Ce qu'il y avait de remarquable dans le pouvoir que madame de Lucillière exerçait sur ceux qui étaient de sa cour, c'est qu'elle se faisait obéir instantanément, sans la plus légère marque d'hésitation ou de révolte.

IDA ET GARMELITA 385

Lors de l'entrée du baron elle était en compagnie de lord Fergusson et du duc de Mestosa ; elle leur fit un signe imperceptible, aussitôt ils sortirent.

— Vous avez quelque chose à m'apprendre ? dit-elle vivement.

— Je viens vous dire que vos habiles combinaisons ont réussi.

— Réussi?

^ C'est un devoir que j'accomplis pour la forme, car cette nouvelle est insignifiante ; vous m'aviez si bien tracé mon plan, que vous deviez attendre le succès pour un jour ou l'autre, sans avoir le moindre doute à son sujet; peut-être môme trouvez-vous qu'il a beaucoup tardé. Sans doute c'est ma faute, mais je suis si maladroit en ces sortes d'affaires.

— Ne soyez pas trop modeste, monsieur le baron.

— Ce n'est pas modestie, c'est simple franchise ; il y aurait outrecuidance de ma part à prendre pour moi un succès qui n'appartient qu'à vous : je n'ai été qu'un instrument, vous avez été la main ; encore Tinstrament a-t-il été bien insuffisant.

La marquise ne pouvait pas être dupe de cette humilité dans le triomphe.

— Vous avez donc bien peur d'être responsable de ce succès devant le colonel? dit-elle en riant. Il faut vous rassurer, monsieur le baron, et ne pas trembler ainsi; je ne trahis pas mes alliés. Vous êtes tellement troublé que vous ne pensez pas à me dire ce qui s'est passé.

— Mon Dieul rien que de simple et de naturel : il paraît que mademoiselle Belraonte avait pris l'enga-

lu 23

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gemeut de devenir la femme de son maître de chant. -« Ah I yraimeui?

— Mon Dieu I oui.

-*- Et comment cela7

— C'est justement ce que je vous demande^ car pour moi je ne comprends pas qu'une jeune fille dans sa position se soit laissée ainsi entraîner. Mais je connais si peu les femmes, et puis Paris est si corrupleurl

-^ Il me semble que mademoiselle Belmonte n'est pas Parisienne; elle est Italienne, comme mademoiselle Lazarus est Allemande.

— Enfin ce Beio, qui n'est qu'un grossier personnage, a fait une scène violente à mademoiselle Belmonte, en lui reprochant de ne pas vouloir prendre pour mari Thomme qu'elle avait bien voulu prendre pour... amant.

— Ahl

— Il a dit le mot, et précisément, par un malheureux hasard,— en disant malheureux, je pense au prince Mazzazoli, — le colonel Ta entendu.

-^ Le colonel assistait à cette scène?

— C'est-à-dire qu'il n'y assistait pas; seulement ce Beio, se croyant encore au théâtre sans doute, daas une de sês scènes à effet des opéras italiens, criait de telle sorte que sa voix est arrivée jusqu'aux oreilles du colonel.

— Ces oreilles n'étaient pas bien loin, je suppose, de l'endroit où se passait cette scène.

— C'est-à*dire que le colonel était avec moi dans mon salon, et Beio, qui, depuis plusieurs jours, pour^

suivait mademoiselle BelraQAtei avait rejoint celle-ci dans ma serre, où elle s'était réfugiée^

•r^ Je comprends : le colonel dans le salon, Carmelita dans la serre, et les stores baissés sans que les fenêtres fussent fermées, j;i'eat-ce pas? Mais cela était adroitemei^t combiné.

.•^ Le hasard aeisd a ces adresses, et c'est à lai qu'il faul ISaire nos coii4)Iiments. Quoi qu'il m soit, le eolonel a entendu les paroles de Beîo; je crois même qu'il en aurait entendu bien d'autres, et de très-instructives, s'il avait écouté quelques minutes encore; car ce comédien était lancé. Mais vous connaissez le colonel mieux que moi; vous savez comme il est délicat, chevaleresque même. Il h'a pas voulu surprendre les isecrets de M. Beio et de mademoiselle Belmonte, alors même que ces secrets le touchaient si profondément; il a brusquement remonté le store...

— Et qu'a dit mademoiselle Belmonle?

— Ce n'est point elle qui a parlé, c'est le colonel ; il n'a dit que ces inmples mots, les adressant à mademoiselle Belmonte : a Vous donnerez à votre oncle les raisons que vous voudrez pour expliquer que vous refusez d'être ma femme. »

— Et?...

— Et il est sorti simplement, dignement.

— Et qu'a dit mademoiselle Belmonte ?

— Mon Dieu ! vous savez que mademoiselle Belmonte parle peu, elle agit. Comme je lui proposais de la reconduire chez elle, elle né m'a pas répondu; mais, prenant le bras de son... Beio, elle est sortie avec lui.

-^ Voilà qui est assez crâne.

— Crâne ! je ne comprends pas bien ; vous voulez dire, n'est-ce pas, que cela est scandaleux? C'est aussi mon sentiment.

— Si mademoiselle Belmonte parle peu, son oncle parle, lui, et il agit. Qu'a-t-il fait? qu'a-t-il dit?

— Ce qu'il a dit lorsque sa nièce est rentrée, je n'en sais rien, et j'avoue môme que je le regrette, car cela a dû être original; mais ce qu'il a fait est beaucoup plus original encore.

— Voyons.

— Cest à trois heures aujourd'hui que cette scène s'est passée entre le colonel, Beio et mademoiselle Belmonte. Vers six heures, le hasard m'a conduit aux Champs-Elysées, et qu'est-ce que j'ai vu? Le prince Mazzazoli, la comtesse Belmonte, Carmelita et leur vieille servante, montant dans un omnibus du chemin de fer de Lyon, chargé de bagages.

— Ils partent ?

— Leur position eût été assez embarrassante à Paris; il eût fallu répondre à bien des questions ; et puis, d'un autre côté, le prince eût été obligé à régler des affaires pénibles avec le colonel, car vous savez que celui-ci avait envoyé la corbeille à sa fiancée : diamants, bijoux, cadeaux de toutes sortes. Alors le prince a préféré ne pas restituer lui-môme ces cadeaux; il les renverra d'Italie; c'est plus simple.

La marquise voulut réitérer ses compliments au baron, mais celui-ci les refusa obstinément; il n'avait rien fait, à elle toute la gloire du succès ; et il la quitta avec la môme physionomie discrète.

IDA ET GARMELITA 389

Insinuée par le baron dans l'oreille de quelques intimes, répétée franchement par la marquise, lanou- Telle de la rupture du mariage du colonel eut bientôt fait le tour de la salle.

— Était-ce possible?

— Surtout était-il possible que le prince eût ainsi quitté Paris ?

— Parbleu I avec les diamants du colonel.

— Et en laissant ses créanciers derrière lui. Sans doute, cette rupture causait une grande joie à

la marquise ; mais tout n'était pas dit pour elle.

Il fallait maintenant que le colonel ne se laissât pas prendre aux séductions d'Ida et qu'il revint à sa petite cousine.

Pendant que le baron travaillait à cette rupture, la marquise avait eu la pensée d'aller voir Thérèse ; mais, emportée dans son tourbillon, elle avait toujours retardé l'exécution de ce projet, qui d'ailleurs était assez aventureux.

Elle avait attendu aussi en espérant qu'une bonne idée lui viendrait.

Mais, la rupture accotnplie, il n'y avait plus à attendre.

Le lendemain de la communication du baron, elle se rendit rue de Charonne, bien qu'elle ne sût pas l'adresse précise d'Antoine Chamberlain.

En passant sur le boulevard Beaumarchais, elle fit demander cette adresse par son valet de pied chez un fabricant de meubles, et bientôt elle arriva devant la porte sur laquelle était écrit le nom de Chamberlain.

Ce fut Denizot qui la reçut dans l'atelier désert, et

2190 l'auberge du hohde

il est yrai de dire que tout d'abord il la reçut assez mal ; maiis, quand eUe se fut nommée, il lui dcMina toutes les explications qu'elle pouvait désirer.

Malheureusement ces explications venaient ruiner tout son plan : Thérèse était en Allemagne avec son père, et depuis son départ elle n'avait pas écrit.

Thérèse en Allemagne, comment lutter contre Ida?

La marquise se retira déconcertée.

N'avait-elle aidé à détruire Carmelita que pour assurer le triomphe d'Ida ?

Maintenant quelles armes employer contre le baron?

mA BT GAlkMKUTA 891

Le eolonel, qui avait longtemps hésité avant d'aller annoneer son mariage à Thérèse, se décida tout de suite à lui apprendre que ce mariage était rompu.

Et, comme Antoine ne lui avait point écrit depuis le retour de Sorieul, et que par conséquent il ignorait où Thérèse pouvait se trouver en ce moment, il se rendit rue de Cbarwine pour avoir l'adresse de son oncle.

Pendant deux jours, à la suite de la scène de la me du Colisée, il était resté enfermé chez lui, ayant donné l'ordre de ne recevoir personne, à l'exception duprinee Mazzazoli, qu'il attendait, mais qui n'était pas venu.

U avait be»0in de sortir, de marcher, de se secouer, pour échapper aux pensées qui, plus noires les unes que les autres, troublaient son esprit et son cœur,

Cette maison, où les ouvriers travaillaient à tout préparer pour ce mariage qui ne se ferait pas, lui

392 l'aubbrge du monde

pesait sur la poitrine, leurs coups de marteau l'exaspéraient.

Quand parfoid il traversait les pièces où ils achevaient leur besogne, il lui semblait qu'ils cessaient de chanter pour le regarder d'une façon étrange : les uns comme s'ils le plaignaient, les autres comme s'ils se moquaient de lui.

Dehors il serait plus libre^ il respirerait.

Au moins il ne verrait plus ces objets destinés à «me femme qui s'était jouée de lui et qui à chaque pas le faisaient rougir d'humiliation.

Comme il s'était laissé entraîner et duper I

Ils l'avaient donc jugé bien simple et bien aveugle?

Avaient-ils eu tort ? et cette simplicité n'avait-elle pas été jusqu'à la niaiserie, cet aveuglement n'avaitil pas dépassé ce qui humainement est croyable?

Mais ce qu'il avait espéré ne se réalisa pas : au •dehors au contraire, ce sentiment d'humiliation lui 4levint plus vif et plus pénible.

Il était parti de chez lui à pied, et, par le boulevard Haussmann et les boulevards, il s'était mis en route pour le faubourg Saint- Antoine.

C'était l'heure où le tout Paris qui respecte les exigences de la tradition et les observe religieusement •comme article de foi, se dirige vers le bois de Boulogne.

Le colonel n'avait pas fait cinq cents pas, qu'il avait -croisé vingt voitures dans lesquelles se trouvaient des personnes qui l'avaient salué; car il faisait lui-même partie de ce tout Paris, dont il était une des individualités les plus connues, et les gens du monde qui

n'avaient pas eu de relations intimes avec lui, savaient au moins qui il était.

Tout d'abord il avait rendu ces saluts, sans y apporter grande attention; mais bien vite il avait remarqué qu'on le regardait avec une curiosité peu ordinaire ; les yeux s'attachaient sur lui avec fixité ; on se penchait vers son voisin pour l'entretenir à Foreille, les femmes souriaient.

Bien évidemment on s'occupait de lui et l'on parlait de son mariage manqué.

Que disait-on?

Il fut bientôt à peu près fiixé à ce sujet.

En arrivant à la place de la Madeleine, un personnage pour lequel il avait fort peu de sympathie, malgré les protestations d'amitié dont celui-ci l'accablait en toutes circonstances, le vicomte de Sainte-Austreberthe, lui barra le passage et l'aborda presque de force.

— Eh bien I mon cher colonel ?

— Eh bien! monsieur le vicomte ? répondit froidement le colonel.

— Voyons, ce n'est pas indiscret, n'est-ce pas ?

— Qui est indiscret ?

— De vous adresser une félicitation?

— Et à propos de quoi, je vous prie?

— A propos de votre mariage... qui ne se fait pas.

Le colonel se redressa et regarda Sainte-Austreberthe de telle sorte que tout autre, à la place de celui-ci, eût été déconcerté et peut-être môme jusqu'à un certain point inquiété.

804 l'aubbrge du horde

Mais le vicoaite ne B'était jamais laissé déconcerter par rien ni par personne, et de plas il n'avait jamais ^nsé qu'on poutmit avoir Tidée de l'intimider : l'herbe n'avait pas encore poussé sur la tombe du dernier adversaire, M. de MérioUe, qu'il avait tué dans un duel célèbre (l), et le moment eût été mal choisi pour le faire seculer.

Il se mit à rire, et prenant les deux mains du colonel en lui faisant presque Potence :

— Soyez convaincu, dit-il, que je ne parle pas à l'étourdie, pour le plaisir de bavarder. C'est sincèrement que je vous félicite, sinon en me plaçant à votre point de vue, au moins en restant au mien. Faut-il vous dire que votre mariage avec mademoiselle Belmonte me désolait.

— • Et pourquoi cela, monsieur?

— Je vais vous le dire, mon cher colonel, car je sens que mes paroles ont besoin d'être expliquées. D'abord je dois protester de mon admiration pour mademoiselle Bel monte, la plus belle, la plus séduisante femme que j'aie vue; quand je la regardais, je me demandais sile conte si connu ne s'était pas réalisé pour elle, et si toutes les bonnes fées ne s'étaient pas réunies autour de son berceau pour la combler de leurs dons.

— J'avoue que je ne vous comprends pas, et je vous serais reconnaissant, puisque vous tenez tant à me donner une explication que je ne demande pas, à la limiter à ce que vous jugez indispensable.

(1) Voir Un mariage sùUi le second empire.

IhJL IT GARHSUTA 395

-^ Par où allez'vous? demanda Sainte-Austrebertbe, sand se laisser rebuter par cet aceaeil si peu encou* rageant.

^ Je vais à la Bastille.

— A pied?

— A pied.

~ Alors je vais vous accompagner un moment ; en causant, j'achèverai mon explication.

Et) d'un air dégagé, il se mit à marcher à la droite du colonel.

— Si je vous ai tout d'abord fait part de mon admiration pour mademoiselle Belmonte, dit-il, c'est pour que vous compreniez bien que dans la satisfaction que j'éprouve à voir que son mariage ne s'accomplit pas, il n'y a chez moi aucune animosité contre elle. Je n'ai qu'un reproche à lui adresser, mais il est, à mes yeux, d'une gravité capitale : elle est Italienne, et justement celle que vous devez épouser, est une Française.

— Alors mon mariage devient une affaire natio* nale?

— Mais assurément. Pendant les premiers temps de votre séjour à Paris, alors qu'on avait quelque raison de croire que vous ne pensiez pas à vous marier, naturellement on ne s'occupait pas de votre mariage et l'on ne cherchait pas à faire pour vous ce que vous ne faisiez pas vous-môme* Mais, quand on vous a vu revenir à Paris et qu'on a appris que vous alliez prendre mademoiselle Belmonte pour femme, ça été une explosion générale de regrets. On avait cru en effet que vous vouliez redevenir Français; si

vous épousiez une Italienne, c'en était fait, et je vous avoue que pour ma part j'ai été désolé. On ne perd pas, de gaieté de cœur, un compatriote tel que vous.

— Vous oubliez que je suis citoyen des États-Unis d'Amérique.

— N'êtes-vous pas né d'un père français?

— Sans doute ; mais on perd la qualité de Français en prenant du service à l'étranger, et vous savez peut-être que ce cas est le mien.

— Je le sais, mais je sais aussi que rien ne vous serait plus facile que de reprendre cette qualité de Français, et voilà pourquoi je vous félicite de la rupture de votre mariage. Maintenant, si vous vous mariez, j'espère que vous choisirez une Française.

Disant cela, Sainte-Austreberthe passa son bras sous celui du colonel.

— Tenez, je veux être franc jusqu'au bout et ne ^ou s rien cacher. Eh bien! on a parlé de vous hier soir en haut lieu, et une grande dame, une très-haute et très-puissante dame, a justement agité cette question de mariage.

— Mais qui a dit que je voulais me marier, je vous prie?

— Personne; seulement on a dit que si vous vous décidiez maintenant, vous deviez prendre une Française; voilà tout. Vous êtes une puissance en ce monde, mon cher colonel; on doit compter avec vous. Eh bieni il est d'une bonne politique devons attirer et de vous gagner; je vous assure qu'on est disposé à faire beaucoup' f pour cela. Ne résistez pas. Ce n'est

IDA ET CARMBLITA 397

pas officiellement que je parle, c'est officieusement; mais cependant soyez assuré que mes paroles sont sérieuses. On a pour vous de hautes visées. Puis-je dire que je vous ai sondé à ce sujet et que je n'ai pas trouvé vos oreilles fermées? Je sais de source certaine qu'on désire vous adresser une invitation. Êtes-vous présentement en disposition de l'accepter? Vous voyez que je parle net et sans détour. Que dois-je répondre?

— Que vous avez trouvé un homme très-touché de la sollicitude qu'on lui témoigne et très^reconnaissant qu'on pense à lui, mais en môme temps vous avez trouvé aussi un homme incertain sur ce qu'il va faire, et qui ne sait pas en ce moment si demain il ne sera pas en Allemagne, où une affaire importante l'appelle ; dans ces conditions la réponse que vous de* mandez est impossible à formuler, aussi vous a-t-il prié d'attendre son retour.

Et sur ce mot le colonel, ayant vivement dégagé son bras, salua Sainte-Austreberthe et le quitta.

Il était furieux.

Ce n'était pas en effet la première fois qu'on abordait ce sujet avec lui. Dès les premiers temps de son arrivée à Paris et pendant sa liaison avec madame de Lucillière, on lui avait adressé des communications tout aussi officieuses que celles de Sainte-Austreberthe, mais tout aussi précises; des gens considérables l'avaient, eux aussi, voulu « sonder. » Alors il avait répondu en riant qu'il ne songeait pas pour l'heure présente à se marier et qu'il verrait plus tard.

Mais, dans la disposition où il se trouvait en ce moment, il n'avait plus le rire sur les lèvres.

998 L*AUnBlGR DU HOH0E

De quel droit se mêlait-on ainsi de seft Maires?

Il lui avait &Ua se faire YioleaiM pour ne pas répondre franchement à cel étrange ambassadeur et ne pas lui cracher à la fig^ure toute son indignation. ' Mais quelle rage ont done les gees de s'occuper ainsi du mariage de ceux qui ne leur demandent rien?

Question de patriotisme I

Yraîment, oui.

Quelle jeune fille plus ou m<ȕis compromise voulaiton lui faire prendre pour femme ?

Quelles influences voulait -on setvîr avec sa fortune?

A cette pensée^ il voulut retourner sur ses pas pour retrouver Sainte->ÂQStrebertbe et à son tour l'interroger.

Le marché devait être curieux à connaître.

Il apportait sa fortune ; que lui apportait-on en échange ?

A quel prix Testimait-on?

Ah I chère petite Thérèse, quelle différence entre toi et tous ces gens !

. Depuis trois ans qu'il était en France, elle était vraiment la seule qui n'eût point visé cette fortune que tant d'autres avaient poursuivie ou qu'ils pour* suivaient encore par de honteux moyens.

Et précisément parce qu'il avait bien conscience que maintenant elle était à jamais perdue pour lui, il osa pour la première fois s'avouer en toute franchise le sentiment qu'elle lui avait inspiré, et le reconnaître pour ce qu'il était

m^ iT GAinojTA 390

Nos» ce n'était point sealemeBidô la QfOftpathie, de Taffection, de la tendresse, de ramitié.

Ah I comme il l'aurait aimée, ai elle avait pa dtre 8a femme !

Mais il avsât commis la sottise, la faate» le erima» de la laisser s'engager enters un autre.

Ah ! comme il «?ait follement gaspillé sa vie, gftté le présent, sacrifié l'avenir t

Et pourquoi?

Dans quel but?

Réfléchissant ainsi, et passant d'autant plus rapi* dément d'une idée à une autre, que celle qu'il abor* dait ne lui était pas moins pénible que celle qu'il venait de rejeter, il arriva rue de Charonne.

En traversant la cour, il revit Thérèse marchant légèrement, joyeusement, près de lui, le jour où il était venu la prendre en voiture pour la conduire aux courses.

Gomme elle était charmante alors I

Et cependant, ce jour-là même, il avait trouvé de bonnes raisons pour ne pas s'abandonner librement au sentiment qu'il éprouvait.

Il avait voulu attendre.

Gela était plus sage.

Belle sagesse, en vérité, et qui l'avait conduit à un beau résultat t

En arrivant devant la porte de son oncle, il entendit le bruit d'une voix qui paraissait lire dans l'atelier.

Il frappa.

400 L*AnBBR6E DU MOHDE

— Entrez, dit la voix en s'interrompent dans sa lecture.

Il poussa la porte.

Denizot, perché sur l'établi d'Aiitoine et portant son pierrot sur sa tête, faisait à haute voix la lecture d'un livre à Michel qui travaillait.

— Ah ! monsieur Edouard, s'écria Denizot en dégringolant si vivement de son établi, que l'oiseau, effrayé, s'envola ; en voilà une surprise, et une bonne !

Michel, non moins vivement, quitta son travail pour venir tendre la main au colonel ; la surprise paraissait être tout aussi heureuse pour lui que pour Denizot.

— Ma foi ! dit Denizot, il était écrit que nous devions nous voir aujourd'hui, car je devais aller chez vous ce soir ; j'y serais même allé dans la journée, ai je n'étais pas resté pour faire la lecture à Michel pendant qu'il travaille. Voyez-vous^ le temps nous est long maintenant, et les livres nous aident à le passer moins tristement. Nous avons des nouvelles d'Antoine.

— Ahl

— Et j'avais prié Denizot de vous porter la lettre que BOUS avons reçue ce matin, pensant qu'elle vous intéresserait, dit Michel.

— C'était précisément pour Vous demander des nouvelles de mon oncle et... (il s'arrêta) que je venais vous voir.

— Voici la lettre, dit Michel.

Et, comme le colonel restait hésitant, le bras à demi tendu :

IDA ET CARMEUTA 401

— Oh I VOUS pouvez la lire, continua Michel.

Alors le colonel l'ouvrit et la lut :

. « Mon cher Michel, ^

« Je voulais Vécrire par une occasion sûre, ce qui « m'aurait permis de causer avec vous en toute liberté ; « mais, cette occasion tardant à partir, je ne veux pas « te laisser plus longtemps sans nouvelles; car, dett puis que tu sais que nous avons quitté Bàle, sans a savoir aussi ce que nous sommes devenus, tu dois K te tourmenter d'autant plus que la patience n'a ja- « mais été ta première vertu.

« J'use donc tout simplement de la poste, comme ce tout le monde; seulement, n'ayant en elle qu'une a faible confiance et croyant qu'il est très-possible, « très-probable môme que les lettres qui arrivent rue a de Charonne, adressées à ton nom, sont soumises à une surveillance destinée à fournir à la police des 8 renseignements, qui heureusement lui manquent, je a suis obligé de garder certaines précautions assez 8 gênantes, mais que je crois nécessaires présente- « ment. Au reste, je pourrai, je l'espère, t'écrire a bientôt sans crainte que ma lettre passe sous des « yeux indiscrets, et je te donnerai alors tous les dé- « tails que je suis obligé de taire aiyourd'hui.

« Nous sommes restés à Bàle le temps nécessaire « pour recevoir les réponses aux lettres que j'avais « écrites ; ces réponses ont été telles qu'on devait les « attendre des braves cœurs auxquels je m'étais c adressé. Alors nous sommes partis pour notre K voyage, pour notre exil en Allemagne.

iOI l'aummb Btr HcmiiB

ta Mamtenant, nmis Toilà installés atusst bien tfue « nous pouvons Télre, et notts atons trouré id un « accueil qui t'aurait fait revenir des préventions que (c tii nourris contre les Allemands, si tu avais pu en « être téflioin.

« n ne faut pas juger les Allemands à Paris, toi»- « tu, par ee qu'on dit d'eux, ou par ce qu'on peut re- « marquer en étudiant ceux qu'on rencontre : c'est « en Allemagne , c'est chez eux qu'il faut les con- « nattre.

« Par nos rencontres dans nos congrès avec nos M frères allemands, j'étais arri?é h me débarrasser de « certains préjugés français, mais j'étais loin de doup- « çonner la vérité,

n Particulièrement en ee qui nous touche le plus « vivement, les Allemands sont plus avancés dans « nos idées que nous ne le sommes en France ; ici, « ce ne sont pas seulement les ouvriers des villes qui

te pensent A une réorganisation sociale, les paysans « (au moins dans le pays où je suis) sont leurs alliés, « au lieu d^ètre leurs ennemis.

a De cette communauté de croyance, il est certain «r qu*îl naîtra un jour un grand mouvement, qui sera « irrésistible et qui provoquera en Allemagne une ré* « volution plus terrible et plus complète que ne Ta « été la révolution française.

c( Quand éclatera ce mouvement? Bien entendu, je « n'ai pas la sotte prétention de vouloir le prédire; je ti ne connais pas assez le pays pour cela, et d'ailleuis a il faudrait entrer dans des considérations trop Ion* « gués pour cette lettre écrite à la hftte, car il est bien

n>Â ET CAra&LrTA 403

a entendu que les choses n'iront pas toutes seules; il ■ a y aura des résistances. Déjà elles s'affirment, et il i « est à craîttdre que ceux qui les dirigent ne jettent « leur pays dans des arentures et dans des guerres, « pouf tâcher d'enrayer ou de détourner ce mouine'' « ment ; mais, quoi qu'on fasse, il reprendra son cours <c et sa marche, car Tavenir lui appartient.

(( Pour ma part, je vais employer le temps de BM)n (( exil à pousser à la roue dans la mesure de mes « moyens, car notre cause est au-dessus des nationa- « lités, et nous devons travailler à son succès aussi <( bien en France qu'en Allemagne, aussi bien en Al* « lemagne qu'en Angleterre.

« Nous avons ici un journal, le Valkstaat, ce qui a veut dire le gouvernement du peuple, dans lequel on « me demande des articles qu'on traduira ; je vais les « écrire. ]^ même temps, je fournirai des notes à son N rédacteur en chef, un de nos frèr^, qui écrit une (f fiistmre de la Révolution française^ car partout notre <( Révolution doit être un enseignement pour les peu- <( pies qui veulent s'affranehir.

« Voilà pour un cdté de notre vie. Quant à Texis- <( tence matérielle, n'en sois pas inquiet : je travaille « ici dans l'atelier d'un tourneur qui est on des chefs « du mouvem^it social en AUemagna*

« Je voudrais que tu le connusses : e'^t le meilleur « homme du monde, le plus doux et le plus ferme^ € Nous demeurons porte & porte, et Thérèse passe ime a partie de la journée à apprendre le français i ses « deux petites âllesv

« Si nous étions en France et réunis^ nous pow«-

àOà L*AUBBR6E DU MONDE

« rions dire que nous sommes pleinement heureux.

« En attendant une plus longue lettre, sois donc rasu sure sur nous. Cette lettre te dira comment m'écrire c( et sous quel nom. Ne sois pas inquiet pour me tenir au « courant de mon procès Je lis les journaux français.

« Je te serre les mains, ainsi que celles de Sorieul

« et de Denizot. Thérèse embrasse son oncle et vous

« envoie ses amitiés.

« Antoine. »

Antoine était tout entier dans cette lettre, avec ses aspirations et son enthousiasme, mais aussi avec sa négligence des choses pratiques.

» Mais cela ne m'apprend pas où se trouve mon oncle, dit le colonel en rendant cette lettre à Michel et c'était là justement ce que je voulais savoir.

—Vous voyez, il m'annonce une nouvelle lettre; aussitôt que je l'aurai reçue, je vous la communiquerai.

— Quand vous l'aurez, dit Denizot, voudrez-vous la communiquer aussi à une dame de vos amies qui est venue pour voir Thérèse ?

— Une dame de mes amies 1 Et qui donc?

— Madame la marquise de Lucillière.

— Madame la marquise de Lucillière !

— Oui, elle est venue ici hier pour voir Thérèse, m'a-t-elle dit. Que lui voulait-elle ? Naturellement je ne le lui ai pas demandé. Je lui ai dit ce que nous savions, que Thérèse était en Allemagne, voilà tout.

Le colonel quitta la rue de Charonne, fort intrigué par cette nouvelle.

Madame de Lucillière cherchant Thérèse, qu'est-ce que cela signifiait ?

IDA BT CARMEUTA 4M

Parmi les questions qu'on se pose dans un examen de conscience, il n'en est pas de plus grave que celle qui tient dans ces trois mots :

— Que faire maintenant?

Ce fut cette question que le colonel se posa en re* Tenant chez lui, mais sans trouver une réponse, c'està-dire un but.

C'était la première fois qu'il se trouvait réellement livré à une complète incertitude, sans que rien en lui le fit pencher d'un côté ou d'un autre, sans qu'aucun désir s'éveillât à son appel, sans qu'aucun ressort résistât sous sa main.

Ses années de jeunesse avaient été remplies par la guerre avec ses angoisses ou ses enthousiasmes, et les jours avaient succédé aux jours, sans qu'il eût jamais une minute pour se demander ce qu'il ferait le lendemain.

Après la mort de son père, il avait trouvé des af-

408 L'AmSMB DU MORDB

faires considérables à arranger, qui avaient pris tout son temps et largement occupé son esprit.

Puis il était venu à Paris, mais avec un but précis et déterminé : celui de voir s'il pourrait accomplir la dernière volonté de son père et prendre pour femme sa cousine Thérèse. Il y avait là une curiosité, un intérêt, quelque chose de vivant qui ne laissait placé ni à l'indifférence ni à l'ennui.

Amant de madame de Ludllière, 11 avait été emporté dans un tourbillon ; ce n'est pas quand les heures et les journées du temps présent sont trop courtes qu'on s'inquiète du lendemain et qu'on prend souci de son vide. Savait-il d'ailleurs ce que serait ce lendemain, s'il serait vide ou rempli, puisqu'il dépendait du caprice de sa maîtresse ; ce qu'il ferait, il n'en savait rien, mais qu'importait? quoi qu'elle voulût, quoi qu'elle lui fît faire, il serait heureux.

Cette liaison brisée, il n'était point tombé dans le vide ; il vivait, il se sentait vivre, puisqu'il se sentait soufirir.

Et puis d'ailleurs tout n'était pas fini du côté de Thérèse; elle n'était point engagée d'une façon for^ fiielle et irrémédiable envers un autre. Qui pouvait savoir ce qui se passerait plus tard, et ce mot seul, plus tard, était une aurore qui s'entr'ouvrait sur l'avenir.

Mais, après sa rupture avec Carmélite, il n'y avait pas de {dns tard, pas d'aurore, pas d'avenir, pas de lendemain.

Il n'était pas plongé dans la douleur ; car, n'ayant pas désiré ce mariage, l'ayant subi et non recherché,

n>A «T CABMfeirTA 4M

il n'éprouvait auctm ehagrin à le voir se rompre.

Un sentiment de mépris et de honte avait rempli son cœur, voilà tout ; mais, si Ton vil par la douleur, on ne vit pas par le mépris goand il ne 9*élève pas jus^ qu'à la haine.

Et il ne haïssait pas Garmelita ; la pauvre fîUe, il l'aurait volontiers plutôt plainte. Qu'avait-elle été ? Un instrument entre des mains habiles ; ce qu'elle avait fait, on lui avait dit de le tàif^y et, pic» ou moins docilement, plus ou moins passivement, elle avait obéi.

Ainsi, de quelque «6té qu'il se retournât, il ne trouvait plus rien maintenant qui pût le retenir, l'attirer ou même amplement l'occuper.

La fortune ? — Quel plaisir éprôuvOTeit-il à ajouter quelques millions à ceux qu'il possédait? il n'était déjà que trop riche.

L'ambition? — Quelle ambition lui était permise? n n'était propre qu'au métier de soldat, et il n'y avait plus de soldats dans son pays; les deux seuls commandements que conserve la république étaient remplis et bien remplis, il n'était ni Sherman ni She* ridan.

L'amour? — Il venait de tenter une double épreuve, et Tune aussi bien que l'autre l'avaient laissé brisé et, ce qui est autrement grare, découragé, écœuré.

Autour de lui, il ne vojait qu'une femme qui eût pu le relever, et précisément cette femme ne pouvait être la sienne; il l'avait perdue par sa propre faute, parce qu'il avait bien voulu la perdre.

Comment prendre la vie?

Par le côté sérieux ou par le côté plaisant?

 trente ans, devait-il, pouvait-il entrer délibérément dans rhiver ?

Des questions de ce genre ne se résolvent point par cela qu'on veut les résoudre. On les tourne, on les retourne, on les agite sans cesse, et, plus on les creuse, plus leur solution apparaît difficile et môme impossible.

Que faire demain?

Toujours la réponse est la même.

Rien.

Et Ton se laisse vivre, enveloppé, momifié, dans les banalités de la vie courante.

Ce fut cette existence qu'il accepta, ou plus justement qu'il se laissa imposer, n'ayant ni le désir ni la force d'en choisir une autre.

Sans doute il aurait pu voyager, mais où aller» puisque précisément l'Allemagne lui était interdite et que c'était en Allemagne seulement qu'il désirait aller ?

Voyager pour changer de place et dévorer Tespace ne lui disait absolument rien; par là il n'était pas Amé ricain et il ne ressentait pas cette fièvre de locomotion qui pousse tant de ses compatriotes en avant, sans leur donner le temps de rien voir; il ne comprenait le voyage qu'avec l'étude des pays qu'on visite, avec l'histoire, les monuments, les tableaux, les objets d'art, et il se trouvait dans des dispositions où il lui était impossible d'ouvrir un livre. Alors que ferait-il en voyage? La mélancolie des soirées dans les pays inconnus l'effrayait.

Autant rester à Paris«

IDA ET GARMELITA 409

OÙ pouvait-il être mieux pour s'étourdir?

La plupart de ceux avec qui il était en relations se trouvaient dans des conditions qui, jusqu'à un certain point» ressemblaient aux siennes : combien n'avaient pas plus de volonté, plus de ressort, plus d'initiative que lui, et cependant ils acceptaient la vie, se laissant porter par elle.

Il ferait comme eux : à côté de ceux qui jouent un r61e actif dans la comédie humaine, il y a les simples, spectateurs; il serait de ceux-là.

Et justement les pièces qu'on jouait en ce moment sur le théâtre du monde ne manquaient pas d'un eer* tain intérêt; peut-êtrO' n'étaient-elles pas d'un genre très-élevé et se rapprochaient-elles trop de la féerie et de l'opérette; mais, telles quelles étaient, elles pou* valent amuser les yeux.

Jamais Paris n'avait été plus brillant, plus bruyant ; il ressemblait à ces apothéoses qui terminent les pièces^ à spectacle, avec flammes de Bengale, lumière électrique et galop final. Qui pensait au lendemain? On seruait au plaisir, on jouisssdt de l'heure présente commesi l'on avait le pressentiment que demain n'existerait pas.

II est vrai que, de temps en temps, éclatait dans cette musique dansante une notç triste : on entendait un roulement sur des tambours drapés de noir.

On parlait de grèves d'ouvriers qui s'étaient terminées par des coups de fusil ; il y avait de nombreuses arrestations politiques, des procès, des condamnations; on rapportait des paroles révolutionnaires prononcées dans des réunions publiques. Après dix-neuf

410 l'aubsrsb du MOHn

années de sommeil, il j avait des gens qui se ré?eillaient et qui essayaient de construire des barricades ; on prononçait de nouveau avec un certain eSarement les noms des faubourgs du Temple et de Belle ville. E& â'entrétônant avec leurs riches clients, les armuriers disaient qu'ils n'osaient pas avoir de grandes pron* «ions d'armes chez eux, de peur d'être pillés.

Mais il n'y avait pas là de quoi s'inquiéter sérieusement : la France était tranquille, le gouvememeiit -était fort.

Au contraire, la note grave se mêlant quelquefois à la note Joyeuse, mais sans étouffer celle-ci, cela avait du piquant. ^

Quoi de plus curieux que d'assister, pendant la journée, à Tenterrement de Victor Noir, la plus grande manifestation populaire des vingt dernières an&éea, et le soir à la représentation du Plus heureux des trois, la comédie la plus gaie du répertoire du Palais^-Royal? Profondément saisissante, la fftce pâle et convulsée de Rochefort; mais, d'un autre cdté, bien drAle la physionomie de Geoffroy, le mari trompé, caressé et content.

On se plaisait aux contrastes, et les fêtes dans les^ quelles les femmes du plus grand monde n'étaient reçues que déguisées en grisettes obtenaient le plus vii succès. (Tétait admirable ! On s'eitasiait, sans se de«mander si les fêtes dans lesquelles les grisettes n'auraient été reçues que déguisées en femmes du monde n'auraient pas été presque aussi réussies.

Le colonel accepta cette vie et se laissa engourdir dans sa monotonie, prenant les jours comme lis ve-

ÎDA ET CAiiinn.Tr3i 411

naient et s*en remettant au hasard pour le distraire ou l'ennuyer-

n prit la tête du tout Paris, fut de toutes les fêtes, de toutes les réunions ; on le vit partout, et les journaux à informations parlèrent de lui si.souvent qu'on aurait pu, dans leurs imprimeries, garder son nom tout composé ; on citait ses mots, et, lorsqu'on avait besoin d'un nom retentissant pour lui faire endosser une histoire, on prenait le sien, comme trente ans plus tôt on avait pris celui de lord Seymour.

Cependant, si cette vie usait son temps, elle n'occupait ni son coeur ni son esprit. Il en était de lui comme de ces rois de féerie qui, après la phrase traditionnelle : (( Et maintenant que la fête commence! » assistent à cette fSte avec un visage d'enterrement. Partout il portait une indifférence que le jeu lui-même, avec ses alternatives de perte et de gain, ne parvenait pas à secouer, et c'était avec le même calme qu'il gagnait ou qu'il perdait des sommes considérables.

'^ Quel estomac! disait-on.

Et Ton se pressait autour de lui pour le voir jouer ; mais ce qui faisait Padmiration de la galerie faisait son désespoir.

Ne prendrait-il donc plus jamais intérêt à rien?

tJn seul mot, un seul nom plutôt avait le pouvoir d'accélérer les battements de son cœur : celui de Thérèse.

Mais la reverrait-il jamais maintenant?

Après sa première visite à Michel, ne recevant de nouvelles ni d*Antoine, ni de Sorieul, ni de Michel, ni de Denizot, il était retourné rue de Charonne.

412 L*ÀUBBRGB DU MONDB

Mais il avait trouvé la porte close, et, en mettant son oreille à la serrure, il n'avait entendu aucun bruit dans cet atelier où autrefois les chants se mêlaient aux coups de marteau.

Le concierge qu'il avait interrogé en redescendant, lui avait donné les raisons de ce silence. Denizot s'était fait prendre derrière la barricade du faubourg du Temple, et Michel avait été arrêté le lendemain à l'atelier; quant à Sorieul, il n'avait plus reparu et l'on ignorait ce qu'il était devenu. U n'était point arrivé de lettres, portant le timbre d'un pays étranger, à l'adresse de Michel ou de Soreuil, et le concierge commençait à être inquiet pour le payement de son terme.

En apprenant cette double arrestation, le colonel avait voulu savoir s'il ne pouvait pas être utile à Denizot et à Michel, mais on lui avait répondu qu'ils étaient au secret à Mazas, et que, pour communiquer avec eux, il fallait attendre que l'instruction fût terminée.

A qui s'adresser pour avoir des nouvelles de Thérèse? Comment Antoine ne lui écrivait-il point? Que se passait-il donc de mystérieux ?

Il pensa à interroger le baron Lazarus; car, dans la lettre qu'il avait lue, il y avait un nom qui pouvait servir d'indice pour découvrir la ville où Antoine s'était réfugié : c'était le titre du journal dans lequel Antoine écrivait.

Il alla trouver le baron, rue du Colisée, — ce qu'il n'avait pas voulu faire depuis la scène dont il avait été témoin, résistant quand même à toutes les in-

lAA ET GàRMELITA 413

Stances dont il ayait été accablé : invitations à dîner, demandes de services» et autres prétextes plus ou moins habilement mis en avant.

Quel rôle le baron avait joué dans cette scène 2 C'était ce qu'il ignorait, et même il ne lui convenait pas d'examiner de près cette question, répugnant à revenir sur ce qui s'était passé alors et à réveiller dea souvenirs qui le gênaient et l'humiliaient.

Mais, en cette circonstance, il fit taire ce sentiment de répugnance, et, comme de toutes les personnes qu'il connaissait à Paris, le baron Lazarus était celle qui pouvait le mieux le renseigner sur ce qu'il désirait apprendre, il n'hésita pas à s'adresser à lui.

Lorsqu'on l'annonça au baron, celui-ci ne put rete» nir un soupir de soulagement :

— Enfin, tout n'est pcB perdu I

Car il ne gardait plus qu'une bien faible espérance de revoir le colonel rue du Colisée. Quelqu'un avait parlé sans doute, la marquise de Lucillière probablement, et le colonel savait comment avait été préparée et amenée la rencontre de Beio et de Carmelita. De là à deviner l'intérêt qui avait cherché cette rencontre, il n'y avait qu'un pas qui avait dû être facilement franchi, et c'était ce qui expliquait pourquoi le colonel avait obstinément refusé toutes les invitations, repoussé toutes les avances, toutes les prévenances, toutes les flatteries qui lui avaient été adressées*.

Vivement le baron se leva de sa chaise pour courir au devant de lui, les deux mains ouvertes.

— Ce cher ami I

414 L*AUBBRGB BU KOKM

Une Joie pleine d'effusion.

— Satez-Tous, dit le baron, que je désespérais presque de vous revoir ici? Vous aviez refusé mes invitations avec une tHe persévérance, que je vous croyais iâché.

Le colonel essaya de sourire pour cacher son embarras.

— Je me disais, continua le baron, ce brave c(Aonel est gêné avec moi, il voit en moi un témoin de cette terrible découverte, et voilà pourquoi il Veut rompre nos relations. Je souffrais beaucoup de cette pensée, car j'ai pour vous une affection dont vous ne doutez pas, je l*espère. Cependant, je ne pouvais pas vous en vouloir, car le sentiment que je vous prêtais, je l'aurais peut-être éprouvé moi-même. Heureusement, je me trompais, puisque vous voilà. Soyez le bienvenu, mon cher ami.

Le baron, par un geste qui M était familier, mit sa large main sur son cœur, et à deux reprises il répéta ces trois mots :

— Soyez le bienvenu, soyez le bienvenu.

Devant un pareil accueU, le colonel n'osa pas avouer tout de suite la raison vraie qui ramenait rue du Cotisée.

Il causa de choses insignifiantes, et, quand le baron lui demanda s'il ne voulait pas, avant de se retirer, faire une visite de quelques minutes i sa chère Ida, il ne put pas refuser.

n fit donc cette visite, qui ne fat pas de quelques minutes, comme l'avait proposé le baron, mais de près d'une heure; car, chaaue fois qu'il voulut se le-

1BA ET €AKIiBtITA 415

vef , le baron ou Ida abordèrent un nouveau sujet qui l'obligeait à rester.

Oe tai Beulemenft quand le baron le reconduisit à la porte de sortie, qu'il put aborder le sujet qu'il l'avait amené.

— A propos, connaissez'vous un journal allemand portant pour titre le VolkstoâitT

Le baron ouvrit la bouche pour répondre ; mais, se ravisant, il la referma aussitôt et parut chercher.

— Le VbOtstaat, le Volkstaat^ dit-iL

— * C'est, je crois, un journal ouvrier, fait par les ouvriers pour les ouvriers.

— Ah ! très-bien, vous me mettez sur la voie ; je crois, en e&èt, avoir vu le nom de ce journal quelquefois. Où donc parirfMl?

— Je n'en sais rien, et c'est ce que je vous demande.

— Gela vous intéresse beaucoup?

— Mais, oui, assez.

-^ Combien je suis fftché de ne pouvoir pas vous répondre d'une manière satisfaisante ; il me s^nble cependant quil doit paraître en Saxe. Vous me dites, n'est-ce pas, que vous tenez beaucoup à avoir ce renseignement?

— Om, iy ûens,

— Eh bieni il y a un moyen très-simple pour l'avoir, c'est que j'écrive à mes correspondants de Dresde et de Leipzig. C'est aujourd'hui lundi : j'écris ce soir, je reçois les réponses vendredi, et vous venez dîner avec nous samedi, certain d'avoir vos renseigne* ments.

416 l'auberge du morde

Comme le colonel répondait par un refus aussi poli que possible :

— Me suis-je trompé? dit le baron, êtes-YOus réellement fâché contre moi ?

-:- Mais, comment pouyez-vous penser?...

— Non, vous n'êtes pas fâché. Alors, vous venez dtner, c'est chose convenue, ou bien, si vous refusez» je n'écris pas. Faut-il écrire?

— Écrivez, je vous prie.

— Alors^ à samedi, en tout petit comité, deux amis seulement et nous.

Ceux que le baron appelait ses amis, étaient à proprement parler des compères, dont le rftle consistait à rendre le dîner attrayant : l'un, homme d'esprit et du meilleur; l'autre, gourmet célèbre. Tous deux allant en ville et jouant chaque soir admirablement leur rôle, sans jamais un moment de lassitude : celui-ci mettant les convives en belle humeur, et celui-là les mettant en appétit; avec cela, depuis longtemps insensibles aux séductions féminines, et par là incapables de provoquer la jalousie.

Dès que le colonel arriva, le baron le prit dans un coin pour lui communiquer les renseignements qu'il venait de recevoir.

— Il ne s'était pas trompé : c'était bien en Saxe que paraissait le Volkstaat^ à Leipzig. C'était un journal socialiste, qui, fondé depuis peu de temps, exerçait une grande influence dans les classes laborieuses, sur les ouvriers des villes aussi bien que sur ceux des campagnes. En quelques mois, il avait fait le plus grand mal; mais le gouvernement averti s'était décidé à le

IDA ET CàRMBLITA 417

poursuivre à outrance ; son rédacteur en chef venait d'être emprisonné, et des étrangers qui collaboraient à sa rédaction étaient en fuite : on les recherchait pour les arrêter. On était décidé à en finir avec ces misérables socialistes, qui menaçaient de corrompre tout le pays.

Le colonel se déclara satisfait par ces renseignements, mais, en réalité, il Tétait aussi peu que possible, désolé au contraire et tourmenté.

Parmi ces étrangers qu'on disait en fuite, se trouvait Antoine, sans aucun doute.

Où s'était-il réfugié?

Comment le savoir? Gomment avoir des nouvelles de Thérèse?

Condamné en France, par défaut, à cinq années d'emprisonnement , poursuivi en Allemagne , dans quel pays Antoine allait- il se retirer? comment trouverait-il à travailler? N'était-ce pas une vie de misère qui commençait pour lui et pour Thérèse? Pas d'asile, pas de pain peut-être, et avec cela impossibilité de les chercher, sous peine d'aider la police à les trouver.

Ces préoccupations nuisirent au diner du baron.

Et le colonel ne fut pas aussi sensible qu'il l'aurait été dans d'autres circonstances à l'esprit de l'homme d'esprit et à la gourmandise du gourmet.

Cependant, le baron l'ayant interrogé plusieurs fois sur sa santé et Ida lui ayant demandé en souriant dans quel pays il voyageait présentement, il voulut réagir contre sa maussaderie ; puisqu'il avait accepté ce dîner, il devait y apporter une figure et des ma-

41ft L*A1«att I^U MOTOB

Dières convenables. Éfidemment sa lenue était grock sière et ridicule, il réfléchirait plcis tard.

Placé près d'Icb, il se tourna Ters eUe et iècha de la convaincre qu'il ne voyageait pas pour le momant dans des pays chimériques^ mais ^'il savait où et près de qui il était.

De là s'enauivit une eonversatioii asiméô, qui chassa les préoccupations sérieuses et tristes que le baron avait fait naître.

D'ailleurs il avait toujours éprouvé une assez vive sympathie pour cette, jeune fille, qui ressemblait si peu à celles qu'il voyait chaque jour.

Sa beauté lui plaisait; il avait toiqours pris plaisir à regarder ses beaux cheveux blonds et ses yeux candides.

Il y avait en elle un singulier m^nge de sentiments poétiques et pratiques, se heurtant à chaque pas et finissant cependant par s'amalgamer quand même, qui l'avait toujours intéressé.

Elle savait tout : science, li^toire, poésie, musique.

Et il était vraiment curieux de comparer aux élèves des couvents parisiens, qui ne parlaient guère que de la dernière opérette ou du dernier sermon à la mode, cette jeune fille, qui jugeait les retigions au point de vue de la science et de la raison pure, et dans la bibliothèque de laquelle, à càté de la Dogmatique chrétienne dans son développement historique et dans sa Jutte avec la société moderne, du docteur Fr. Strauss on trouvait les Lettres physiologiques de Cari Yogt.

IM BT CABUUTA M9

■W^HPMPVWPVi

Ces dîners « de toute intimité, » comme les quali* fiait le baron Lazarus, se renouvelèrent souvent, et insensiblement ils devinrent de plus en plus fré* quents.

Chaque fois, le baron avait d'excellentes raisons pour appuyer son invitation, et chaque fois le colonel, de son côté, n'en avait que de mauvaises pour la refuser.

D'ailleurs, dans le vide qui remplissait son existence, ces dîners n'avaient rien pour lui déplaire,, bien loin de là.

Bn efFiBt, quand 11 ne prenait point part à un dîner de gala ou quand il n'en donnait point un lui-môme,, il mangeait le plus souvent à son restaurant ou à son cercle, et le brouhaha des grandes réunions lui était tout aussi désagréable que le silence de la solitude.

Chez le baron, il trouvait ce qu*il ne rencontrait pa& aâleurs.

Il y a longtemps qu'on a dit que le plaisir de la table est une sensation qui naît de Theureuse réunion de diverses circonstances, de choses et de personnes.

Cette réunion de choses et de personnes se rencontrait à la table du baron, où la chère, préparée par un cuisinier parisien et non allemand, était exquise, •et où les convives étaient habilement choisis pour se faire valoir les uns les autres.

Il a été un temps où les dîners de ce genre ont été en honneur à Paris; malheureusement ils ont peu à peu disparu, à mesure que tout le monde a voulu faire grand, et ils ne sont conservés que dans de trop rares maisons.

Celle du baron était de ce nombre, et pour le colonel c'était une véritable détente , un repos et um charme, que ces dîners intimes. On y causait librement, spirituellement, on y mangeait délicatement, et, en même temps que le cerveau s*y rafraîchissait, l'esprit s'y allumait : on en sortait dans un état de bien-être général tout à fait agréable.

Il semblait que le baron eût apporté dans le monde les qualités innées qu'ont ses compatriotes pour la profession d'hôte, ou plus justement de maître d'hôtel, profession pour laquelle les Allemands ont incontestablement, comme le savent tous ceux qui ont voyagé^ des aptitudes remarquables.

A côté des diners vinrent les soirées, car le colonel ne pouvait dîner chaque semaine, rue du Colisée, sans faire une visite au baron et à Ida.

Bien entendu, pour ces visites, il avait choisi le

IDA ET CARMEUTA 421

jour de réception du baron; mais il n*en était pas de ces réceptions comme des dtners, elles n'avaient aucun caractère d'intimité. S'y montraient tous ceux qui étaient en relations d'amitié ou d'affaires avec le baron LazaruSy des Allemands» beaucoup d'Allemands, presque exclusivement des Allemands.

Alors bien souvent la conversation prenait une tournure qui gênait le colonel, tant on disait du mal de la France. C'était à croire que tous ces gens, qui pour la plupart habitaient Paris, étaient des ennemis implacables du pays auquel ils avaient demandé l'hospitalité, le travail ou la fortune : on ne parlait que de la corruption de « la grande Babylone », de ses ridicules, de son immoralité, de ses vices, de sa pourriture. Pourquoi se serait-on gêné devant le colonel Chamberlain? N'était-il pas citoyen des États- Unis?

Mais ce citoyen des États-Unis se laissa aller un jour à répliquer à ces b'tanies :

— Si la France est le pays d'abomination que vous prétendez, dit-il, pourquoi y venez-vous ou plutôt pourquoi y restez- vous?

On se mit à rire de ce rire bruyant et formidable qui n'appartient qu'à la race germanique.

Alors le correspondant d'un journal de Berlin, qui ne manquait jamais d'annoncer, dans ses revues du monde parisien, que mademoiselle Ida Lazarus « avait été la reine de la soirée », prit la parole :

— Personne ne conteste les qualités de la France, dit-il avec un flegme imperturbable, et tous nous reconnaissons qu'elle est le premier pays du monde

tu 24

4S9 L'AtJBBlAm su MOKDB

pour les couturières, pour les coiffeurs^ pour les cuisiniers, pour les modbtes» pour les jolies petites dames, pas bégueules du tout.

Les rires recommeiicàreut de plus belle.

<«» Et le& soldafts? dit le colonel agacé.

Les rires s'arrAtètent, mais (m se regarda avec dea sourires discrets.

Le baron, qui a'jvrait rien dit, wjBnt le colonel piqué, leya la main,, et tout le mondo garda le si* lence.

— Cela, dit-il, o*est une plaisanterie; soyez sûr que nous rendons jusiioe aux Français, et il serait à souhaiter que les Français fussent aussi équitables pour nous que nous le sommes pour eux. Nous les traitons en frères et eux nous regardent comme des ennemis qu'ils déTpreront un jour ou l'autre; quand nous nous plaignons de la France, c'est que nous a^ons peur d'elle.

Mais, ne s'en tenant pas à ces paroles d'apaisement, il voulut prenAre ses précautions pour l'avenir et ne pas exposer le colonel à entendre des propos qui pouvaient le fâcher. Quand celui-ci se leva pour se retirer, il l'accompagna.

— Pourquoi donc venez-vous nous voir le mardi? dit-il ; c'est mon jour de réception, et vous vous rencontrez avec une société mélangée, que mes affaires m'obligent à recevoir. Le jeudi et le samedi, au contraire, je reste en tète-à-tête avec ma fille ; c'est la soirée de la famille. Quand vous serez libre et que vous voudrez bien nous faire l'amitié d'une visite, venez un de ces jours-U, nous serons tout à M% entre

IDA ET CARSÏtlTA 423

nous. Il y a des heures où il me semble qu'on doit avoir besoin de calme sans solitude*

Ah ! certes, oui, le colonel avait des heures, et elles sonnaient souvent pour lui, où il* éprouvait ce besoin de calme dont parlait le baron*

Abandonnant le mardi, il vint donc rue du Colisée le jeudi ou le samedi, quelquefois même le jeudi et le samedi.

Peu à peu, il s'était pris d'amitié pour Ida, et il avait pour elle les attentions et les prévenances qu'un ^and frère a pour une sœur plus jeune.

Il se livrait d'autant plus librement à ce sentiment, qu'il était bien certain que ce n'était et que ce ne pouvait ôtre qu'une amitié fraternelle.

De l'amour, un amour sincère et profond, allons donc! son cœur était bien mort*

Rien ni personne ne le ressusciterait

De cela, il avait une certitude basée sur l'expérience.

Mort pour le présentet revenir, aussi bien que pour le passé.

Plusieurs fois, la femme qu'il avait passionnément aimée, madame de Lucillière, sa chère marquise, sa chère Henriette, avait paru vouloir rappeler ce passé à la vie ; mais il avait fermé les yeux et les oreilles aux avances franches et. précises qu'elle lui avait faites. Elle avait insisté. Dans une maison où ils se rencontraient, elle était venue à lui, la main tendue ; il s'était incliné, et, sans prendre cette main, il avait reculé. Un autre soir, elle avait manœuvré de manière à le trouver seul dans un boudoir, et vivement,

424 l'àubbbgb du mondk

en quelques mots, elle lui avait dit qu'elle avait à loi parler. Aussi poliment que possible, mais avec une froideur glaciale, sans émotion et sans trouble, il avait réponda qu'il n'avait rien à entendre d'elle, et il s'était retiré, dégageant avec fermeté son bras, qu'elle avait pris.

Non, il n'aimerait plus, et il n'y avait pas à craindre que le sentiment amical qu'il éprouvait pour Ida, se changeât jamais en une tendresse passionnée.

Il pouvait la voir, souvent, chaque jour, en toute sécurité.

Il était de ceux qui croient qu'on peut être l'ami d'une femme ou d'une jeune ûUe, sans que l'amour se mêle jamais à cette amitié.

En sa jeunesse, dans son pays, il avait eu ainsi des amies dont il n'avait jamais été que l'ami.

Et il était parfaitement assuré de n'être que cela pour Ida.

Quand il se rappelait les paroles de madame de Lucillière et ses avertissements à propos des projets du baron, il haussait doucement les épaules.

En quoi ces projets s'étaient-ils jamais afQrmés? Pendant un moment, il avait pu se tenir en défiance;

mais maintenant? Ces avertissements étaient tout simplement la manifestation d'une jalousie qui ne voulait pas se montrer franchement. Moi jalouse, disait Henriette, je n'ai jamais ressenti ni compris la jalousie. En cela, comme en bien d'autres choses, elle avait plus d'habileté que de sincérité.

Les semaines, les mois s'écoulèrent, et l'on gagna

IDA ET CARHELITÀ 425

Tété sans que les dtners ni les soirées s'interrompissent.

XJn soir de juillet, qu'il se rendait à pied rue du Colisée pour faire sa visité du samedi, marchant doucement, il croisa, en arrivant devant la porte du baron Lazarus, son ami Gaston de Pompéran, et naturellement tous deux s'arrêtèrent en même temps pour se serrer la main.

Après quelques mots insignifiants, Gaston se mit à sourire en montrant du doigt les arbres du jardin du baron.

— Vous allez là? dit-il.

— - Oui, je vais flaire visite au baron.

— EtàsafiUe?

— Et à sa fille.

— Alors c'est vrai?

— Qui est vrai?

— Voyons, mon cher Edouard, ne faisons pas de diplomatie. Il y a longtemps que j'ai envie de vous adresser une question ; l'occasion se présente de la faire, j'en profite. Le permettez-vous?

— Je ne comprends pas, qu'ayant une question à m'adresser, vous ayezattendu pour cela une occasion, comme vous dites.

— Mon cher Edouard, vous auriez parfaitement raison de me faire ces reproches, si ma question était correcte ; mais elle ne l'est pas. A vrai dire même, elle est indiscrète.

— Alors ne la faites pas.

— Je le voudrais, mais d'un autre côté, je voudrais aussi savoir ce que j'ai envie d'apprendre.

426 l'aubbtcb du hohdb

— Alors failes-Ia, dit le coIoubI en riant. Il en est des lèvres comme des portes, il faut qu'elles soient ouvertes ou fermées. Que décidez-vous? ouvrez-vous les vôtres ou bien les itermez-vousT

— Je les ouvre.

«— Et moi, je vous écouVe.

— Est-il vrai? — je reprends ma question où je l'ai interrompue, — est-il vrai que vous épousez mademoiselle Lazarus?

A ce nom, le colonel fil deux pas en arrière et frappa le pavé du pied.

— Vous voyez bien, mon cher Edouard, que ma question était indiscrète et que j^avais raison d'hésiter à vous l'adresser.

— C'est qu*aussi ces questions à propos de mariage sont vraiment irritantes. Certes, je ne dis pas cela pour vous, mon cher Gaston, et, si quelqu'un a le droit de m'interrogera ce sujet, c'est vous, vous seul. Quo cela soit bien entendu, et ne concluez pas de mon mouTemeiU d'impatience que je suis fâché contre vous,

DisaiU cela, le colonel tendit la main à Gaston.

— Si ce mouvement m*a échappé, dit-il en continuant, c'est que déjà plusieurs fois on est venu me parler de mariage, et que ce mot^eul m'exaspère.

— Combien je suis désolé!

-^ Et vous ne pouviez pas savoir l'effet que ce mot produit sur moi.

— Sans doute, mais j'awrais dû an tous cas retenir une question qui, j« le sent&ia très-bien, était indiscrète et inconvenante. Si j'ai été amené à vous l'a-

IDA ET GARltEtlTA 437

ciresser, cfeat que de tons côtés on me l'adressait à moi-même : « Tous qui ôtes l'ami du colonel Chamberlain, dites-nous donc s'il est vrai qu'il épouse mademoiselle Lazarus? » Je répondais que je n'en savais rien. Mais on ne voulait pas me croire, on me harcelait, on se moquait de ma discrétion.

— Et qui vous adressait cette question?

— Mais tout le monde, tout Paris.

— Et qu'ai-je fait à Paris pour qu'il s'occupe de moi, d^ ma personne, de mes afEedres, ou de mon mariage? Ne me laissera-t*on pas en paix une bonne fois?

— Il faut dire, pour excuser cette curiosité qui vous fâche, que jusqu'à un certain point vous l'avez excitée par votre assiduité chez le baron.

— N'ai-je pas le droit d'aller dans une maison sans épouser les jeunes filles qui s'y trouvent ? C'est ridicule.

— Je ne dis pas non ; on a remarqué que vous dîniez chaque semaine chez le baron, et que de pkts vous passiez chez lui, en sa compa^ie et en celle dlda, une partie de vos soirées. De là, à concluTe à un mariage, il n'y a qu'un pas.

— Eh bien I on s'est trompé. Il n'a jamais été question de mariage entre Ida et moi, je n'en ai même jamais eu la pensée ; cela est précis, n'est-ce pas?

— Assurément et je vous crois, mais vous diriez cela à d'autres que vous ne seriez pas cru , au lieu de s'en rapporter à votre parole, on s'en tiendrait au fait matériel, c'est-à-dire à votre assiduité dans cette maison.

4â8 l'auberge du monde

— Je n'ai pas souci des autres; je ne m'occupe pas d'eux, qu'ils ne s'occupent pas de moi ; c'est tout ce que je leur demande.

- Encore une fois, vous ne m'en voulez pas de ma sotte question?

— Pas du tout, cher ami.

— Alors au revoir.

— Au revoir.

Tout en causant, le colonel avait accompagné Qaston. Il le quitta et revint sur ses pas, marchsmt rapidement sous le coup de l'exaspération; car, s'il n'était pas fâché contre Gaston, il l'était contre ^ les autres, » dont il disait ne pas prendre souci.

Cette question de mariage le poursuivrait donc toujours et sans relâche?

Cependant il fallait reconnaître que dans cette circonstance il y avait un fait matériel, ainsi que disait Gaston : son assiduité auprès d'Ida.

Et « les autres » n'étaient peut-ôtre pas aussi ridicules dans leurs prévisions qu'il le prétendait.

Évidemment cette assiduité avait surpris le monde; on lui avait cherché une explication, et Ton avait pu conclure h un mariage sinon arrêté, au moins projeté.

A vrai dire, on ne pouvait guère arriver à une autre conclusion.

Il était heureux, au moins pour Ida, que ce fftl celle-là qu'on eût adoptée, et non une autre : on va vite quand on s'amuse à chercher des explications, et les imaginations pas plus que les langues ne s'arrêtent guère.

Raisonnant ainsi, il était arrivé devant la porte du baron. U s'arrêta un moment avant d^entrer; puis tout à coup, au Ueu de franchir cette porte, il continua son chemin.

Les paroles de Gaston, qui tout d'abord n'avaient excité que sa colère, méritaient d'être sérieusement examinées : elles étaient graves, très-graves, sinon pour lui, en tous cas pour Ida.

En venant chez le baron Lazarus, il n'avait fait que se rendre aux invitations'de celui-ci, à ses instances ; sa responsabilité n'était donc pas engagée.

D'ailleurs, il n'avait jamais eu la pensée qu'on donnerait à son assiduité dans cette maison d'autre explication que la vraie.

C'est-à-dire qu'il venait dans cette maison parce qu'il trouvait plaisir à j venir.

Mais, en raisonnant ainsi, il partait d'un point qui, étant parfaitement connu par lui, ne l'était pas par le monde.

n savait qu'il n'aimait pas et ne pouvait pas aimer Ida; de cela il avait une certitude absolue.

Mais le monde, qui n'avait pas fait avec lui l'examen de son état moral, n'avait pas et ne pouvait pas avoir cette certitude.

Si le plaisir qu'il éprouvait à fréquenter la maison du baron provenait de la réunion de certaines circonstances qui justement tenaient à cet état moral, le monde, lui, ne les connaissait pas, ces circonstances.

Il ne voyait qu'un fait.

Un homme jeune encore allant fréquemme'^t dans une niaison où se trouvait une jeune fille.

130 l'ATOBAGE bu II0H9B

Et de ce fait il tirait une Beole conclixsion : entre eet hotnme et cette jeune fille il y atait un projet de mariage*

En réalité, cela n'était ni ridicule, ni absurde, bien au oootraire.

Pourquoi le monde ne croirait^ pas que le colonel Ghamberiain prenait pour femme mademoiselle Lazarus ?

Il n'y atait, en apparence au moine, aucune impossibilité à ce mariage.

Ida était assez jolie, assez charmante, pour qu'on Taim&t et l'épous&t.

Qui aYdit eu l'idée de ce mariage? Tout le monde; tout Paris, disait Gaston.

Devant cette unanimité il ne fallait pas se f&clier; au contraire, il fallait réfléchir et raisonner de sang* froid.

Pour lui, ces propos étaient ennuyeux, et ils pouyaient lui attirer des désagréments comme celui qu'il venait de subir, c'estrà-dire qu'ils pouvaient l'exposer à répondre à des interrogations du genre de eelles de Gaston.

Mais cela n'allait pas plus loin ; un moment d'agacement et de mauvaise humeur^ voilà tout.

Pour le baron et surtout pour Ida, ils pouvaient avoir des conséquences beaucoup plus graves.

Ce n'est pas impunément qu'on parle du mariage d'une jeune ûlla.

Quand ce mariage se fait, ces bavardages ne sont pas bien compromettants; mais quand il ne se fait pas, ils prennent ime importance considérable, qui

l&â ET CAIMEUTA 431

p6ttt avoir une infLa^otcd désastreuse sur toute la yie de cette jeune fille.

Par les propos qui lui étaient revenus plus ou moins directement depuis sa rupture avec Carmelita, le €oIonel savait mieux que personne tout le mal que pouvaient faire des interprétations malveillantes reposant sur un fait certain.

Si Carmelita, après leur rupture, était restée à Paris, elle n'aurait jamais trouvé un mari; pour tout le monde, elle avait été la maltresse du colonel Chamberlain, ^t c'était parce qu'il était fatigué d'elle que celui-ci ne l'avait pas prise pour femme. Yoilà ce que le monde avait dit et répété tout haut.

Or, comme il n'épouserait pas plus Ida, qu'il n'avait épousé Carmelita, il ne fallait pas qu'on dît de l'une ce que l'on avait dit de l'autre.

En tous cas» il ne fallait pas que par sa conduite il donnât fondement à de pareils propos.

Déjà, sans en avoir conscience» il n'avait été que trop imprudent; il aurait dû savoir qu'à Paris» des relations comme celles qui s'étaient établies entre lui et Ida ne passeraient pas inaperçues, et qu'étant remarquées» elles seraient interprétées dans le sens que Gaston venait de lui expliquer.

Il avait été par trop Américain en allant chez le baron, et celui-ci avait été de son côté par trop Allemand en l'attirant. Quand on vit dans un pays, il faut accepter les mœurs de ce pays et se conformer aux règles conventionnelles qu'elles imposent : en France, on ne flirte point, ou bien la réputation d'une jeune fille ne sort point immaculée d'une longue flirtation.

432 l'auberoe du monde

Il aurait dû réfléchir à cela, si de leur côté le baron et Ida n'y réfléchissaient pas.

Il ne lui convenait pas d'empêcher Ida de se marier.

Et il ne lui convenait pas davantage de la prendre pour femme, parce qu'elle ne pourrait pas trouver d'autre mari que celui qui aurait compromis sa réputation.

Précisément parce qu'il avait de la sympathie et de l'amitié pour elle, il voulait qu'elle fit un heureux mariage.

Et précisément aussi parce qu'il n'avait pas d'amour pour elle, il ne voulait pas ôtre l'homme de ce mariage.

Cela lui créait une situation délicate et difficile.

Mais si difficile qu'elle tdX à dénouer d'une façon satisfaisante pour tous, il ne devait pas la laisser se prolonger plus longtemps, et le mieux était, quant à lui, d'en sortir le plus tôt possible.

Pour cela il n'avait qu'un moyen à sa disposition : une explication franche avec le baron.

Et revenant sur ses pas, il franchit la grande porte et sonna à la grille de l'hôtel Lazarus, décidé à provoquer cette explication ce soir môme.

Ce n'était pas chez lui que le baron avait coutume de recevoir le colonel, c'était chez sa fille.

En effet, c'était pour sa fille qu'il restait à la maison; il était donc tout naturel que ce fût chez sa fille qu'il passât la soirée, dans cette pièce où le colonel avait été reçu dès le second jour de son arrivée à Paris, et qui, par sa disposition comme par son ameublement, son aquarium, sa volière, sa bibliothèque de littérature et de musique, son piano, son orgue, ses chevalets, ses tableaux, ses objets de ménage, présentait une si étrange réunion de choses qui juraient entre elles.

Chaque fois qu'il arrivait, le colonel trouvait le baron assis dans un large fauteuil, devant une table sur laquelle était servi un plateau avec un cruchon plein de bière et deux verres; installée devant le piano ou devant l'orgue, Ida faisait de la musique pour son père, qui, renversé dans son fauteuil, les

431 L*AUBERQE DU MONDE

jambes posées sur un tabouret, suivait en Tair les dessins capricieux de la fumée de sa pipe.

Il était impossible de voir à Paris un tableau de la vie de famille plus patriarcal. Évidemment cette bonne fille serait un jour la meilleure femme qu'un mari pût souhaiter; en elle, tout se trouvait réuni: les talents les plus variés, et avec cela Tordre, la complaisance, Tindulgence, la simplicité, heureuse d'un rien, heureuse surtout du bonheur qu'elle donnait.

Quand elle disait Lieber papa, sa voix était une suave musique.

Et il était im[)0ssible d'être plus gracieuse qu'elle quand, penchée devant son père, el)e lui tendait un papier roulé pour qu'il allumât sa pipe.

Où aurait-on trouvé à Paris une jrane fiUe qui aurait permis que son père fumât chez «Ile, et la pipe encore ?

Pour elle, au contraire, cela était tout simple ; elle ne pensait qu'aux plaisirs des autres, et, pour son odorat, la fumée de la pipe paternelle ne pouvait que sentir bon.

Quand le colonel entra chez Ida, celle-ci était au piano en train de jouer une sonate de Mendelssobn, et le baron, sa pipe allumée, était assis dans son fauteuil.

Au bruit que fit la porte en s'ouvrant, Ida tourna la tête; mais le colonel lui fit signe de ne pas s'interrompre.

Quant au baron, il ne bougea pas; on pouvait croire qu'il était absorbé dans une sorte de ravissement. Renversé dans son fauteuil, les yeux perdus

IDA ET GARMELITA 435

dans le vaguo, il n'était plus assurément aux choses de la terre : était-ce la musique, était-ce le tabac qui produisait cette extase? les deux peut-être.

Le colonel, sans faire de bruit, s'assit sur le pre« mier siège qu'il trouva à sa portée et attendit que la sonate fût finie.

Le dernier accord plaqué, Ida quitta vivement son tabouret et vint à lui en courant.

— Vous êtes en retard, dit-elle ; voilà pourquoi j'ai joué cette sonate à papa. Voulez-vous que je la recommence pour vous ?

Le baron était enfin sorti de son état extatique.

— Oui, dit-il, recommence, je te prie; le colonel sera heureux de t'entendre, j'en suis certain.

—> Mais très-heureux assurément.

— Tu as joué comme un ange.

Mais le colonel n'était pas en disposition d'écouter la musique avec recueillement, même quand c'était un ange qui était au piano.

Il resta immobile sur son siège, n'écoutant guère et suivant sa pensée intérieure d'autant plus librement qu'il ne se croyait pas observé.

Ida jouait.

Le baron écoutait.

Il était pleinement libre.

Mais Ida, qui jouait de mémoire, jetait de temps en temps un regard de côté sur une glace, dans laquelle elle suivait les mouvements de physionomie du colonel et voyait sa préoccupation.

Quant au baron, par suite d'une heureuse disposition particulière dont l'avait doué la nature et qu'il

436 l'auberoe du monde

avait singulièrement développée par l'usage, il pouvait voir ce qui se passait autour de lui, sans paraître le regarder : si bien qu'il remarqua aussi, à Tair sombre et recueilli du colonel, qu'il devait être arrivé quelque chose d'extraordinaire.

Cela troubla sa jouissance musicale, et, au lieu d'écouter religieusement la sonate de Mendelssohn, il se demanda curieusement ce qu'avait le colonel.

Quel nouveau danger avait surgi ?

Contre quoi, contre qui fallait-il lutter et se défendre?

Bien entendu, quand la sonate fut terminée, il n'adressa pas au colonel la question qu'il venait de se poser : son principe en effet était qu'on questionne les gens toujours trop tôt, et qu'on a tout à gagner à les laisser s'expliquer eux-mêmes en les voyant venir. Si, au moment de partir, le colonel n'avait rien dit, il serait temps encore de l'interroger; il n'y avait aucun péril à attendre.

Plusieurs fois, dans le cours de la soirée, qui se passa assez tristement, Ida fit un signe furtif à son père pour lui montrer le colonel ; mais le baron répondit toujours en mettant un doigt sur ses lèvres.

— Tout à l'heure, il ne fallait pas ainsi être impatiente; il avait vu que le colonel était soucieux, il le ferait parler.

Mais il n'eut pas besoin d'en venir là : ce qu'il avait prévu se réalisa, et ce fut le colonel lui-même qui prit les devants.

— Voulez-vous me donner monsieur votre père pendant quelques instants ? dit-il en s'adressanl à Ida.

IDA ET CÂRMELITÀ 437

J'ai à l'entretenir d'une affaire pressante, pour oïoi très -importante, et je ne voudrais pas vous imposer l'ennui de Tentendre ; c'est déjà bien assez de vous prendre monsieur votre père.

— Il est de fait, dit- elle en riant, que les affaires devraient bien respecter les soirées ; elles prennent déjà les journées, que nous reste-t-il ? Allez, messieurs, mais c'est un compte à régler entre papa et moi. Si demain j'ai besoin de lui pendant la journée, je ne mè gênerai certes pas pour l'aller trouver.

— C'est entendu, dit le baron.

Et tous deux sortirent pour passer dans le cabinet du baron.

Lorsqu'ils furent entrés, le colonel se retourna pour s'assurer que la porte était fermée.

— Alors c'est très-grave? demanda le baron en souriant.

— Très-grave pour moi, et môme jusqu'à un certain point pour vous.

— Ah ! mon ami, parlez vite; vous m'effrayez. Parler vite, le colonel l'eût voulu, ne fût-ce que

pour en finir promptement ; mais, pour parler vite, il faut bien savoir ce qu'on veut dire, et ce n'était pas son cas. Jamais au contraire il n'avait été plus embarrassé et ne s'était senti plus hésitant. Cependant, il ne pouvait pas reculer, il se décida.

— Je pense, dit-il en parlant lentement, cherchant, choisissant ses mots, que mon assiduité dans votre maison vous a prouvé tout le plaisir que j'éprouvais à vous voir, ainsi que mademoiselle Lazarus.

— Plaisir partagé, mon cher ami, dit le baron en

438 Ii*AUBE&GE DU MONDB

mettant la main sur son cœur, soyez-en convaincu; nos réunions ont été un vrai bonheur pour moi, aussi bien que pour ma fille.

— Isolé à Paris, continua le colonel, n'ayant que quelques amis dont les plaisirs étaient quelquefois pour moi une fatigue, j'étais heureux de trouver une maison calme...

— Avec la vie de famille, acheva le baron ; dites-le franchement, mon ami. C'est là en effet ce que nous pouvions vous offrir.

— Et ce que vous m'avez offert avec une cordialité que je n'oublierai jamais.

Le baron suivait ce discours avec anxiété, se demandant où il devait aboutir, et pressentant, au ton dont il était prononcé, à l'embarras qui se montrait dans le choix des mots, enfin à mille petits faits résultant de l'attitude et des regards du colonel, que sa conclusion ne pouvait être que mauvaise.

Ces paroles furent pour lui un trait de lumière qui illumina tout ce qui avait été dit d'obscur jusqu'à ce moment par le colonel et en même temps le but encore éloigné auquel celui-ci tendait.

C'était un adieu que le colonel lui adressait.

Cela était certain et résultait jusqu'à l'évidence de cette précaution oratoire consistant à rappeler une assiduité pleine de plaisir, « pour finir par cette protestation de n'oublier jamais ce qu'on lui avait offert. ))

On n'oublie pas ce qu'on continue.

Donc le colonel ne devait pas continuer des relations dont il rappelait tristement les joies passées.

IDA ET CÂRMELITA 439

Ainsi s'expliquait sa gène : il ne savait comment les rompre, ces relations; mais sa décision était prise et il n'hésitait que sur la voie à suivre pour arriver à un but bien arrêté.

De cela, le baron eut une perception claire et nette, comme si une indiscrétion l'avait mis au courant des secrètes pensées du colonel.

Comment celui-ci en était arrivé là, qui Tavait poussé? il n'en savait rien; mais présentement ce n'était qu'une question accessoire qu'il serait temps d'examiner plus tard.

Là n'était pas l'urgence.

Instantanément son plan fut tracé avec une sûreté de coup d'œil qui lui rendit sa présence d'esprit, un moment troublée.

Le colonel avait fait une pause, comme s'il s'attendait à être aidé par le baron; mais, celui-ci étant resté silencieux, les yeux fixés sur lui, il continua :

— Ceci dit, et il fallait le dire pour qu'il n'y eût pas de malentendu entre nous, j'arrive à la partie difficile de la demande que j'ai à vous adresser, et pour laquelle, vous le voyez, je cherche mes mots sans les trouver.

Le baron se mit à rire de son gros rire bon enfant.

— 'Comment! mon cher ami, vous cherchez vos paroles avec moi et pour une demande telle que celle que vous avez à m'adresser? Allons donc! Pourquoi ne pas parler tout simplement, franchement, sans détours et sans ambages?

— Assurément vous avez raison, dit le colonel, surpris de cette gaieté; mais...

— Mais, quoi! croyez-vous qud je ne sache pas ce qu'il y a dans votre demande?

— Vous savez ?

— Parbleu! Et vraiment, dans les termes où nous sommes, cela n'est pas bien difficile à deviner. Je ne suis pas un grand sorcier ni un grand diplomate ; je suis un bon père, voilà tout ; un homme qui aime sa fille et auquel l'amour paternel donne une certaine clairvoyance.

Il se tut pour regarder le colonel avec une bonhomie pleine d'émotion.

— Voyons, dit-il en poursuivant, si je ne m'étais pas aperçu depuis longtemps de ce dont il s'agit, je ne serais pas le père que vous connaissez.

Contrairement à ce qu'avait fait le colonel^ le baron parlait d'une voix forte et rapide, de telle sorte qu'il était à peu près impossible de l'interrompre.

— Savez-vous ce que j'ai fait, lorsqu'il y a quelques mois j'ai commencé à me douter de quelque chose? Non, n'est-ce pas? Eh bien 1 je vais vous le dire pour que vous compreniez ce que je suis et pour que vous me jugiez tout entier. Je me suis adressé à ma fille, là tout franchement, directement. Je vois que ça vous étonne. Eh bien ! cependant, je crois que je n'ai pas eu tort. Au reste, j'aurais voulu agir autrement que je n'aurais pas pu. Quand on est franc, si l'on veut biaiser avec sa franchise, on ne fait' que des maladresses, maladresses de paroles et, ce qui est plus grave, maladresses de conduite. Vous me direz que j'aurais pu m'adresser d'abord à vous. Cela est vrai, mais avec ma fille j'avais une liberté' que je n'aurais

IDA ET GARMELITA 441

pas eue avec vous. Je me suis donc adressé à elle et je lui ai dit : « Ma chère fille, je ne suis pas soupçonneux et n'ai aucune des qualités d'un juge d'instruction ou d'un limier de police, cependant je vois autour de moi les choses qui me touchent au cœur ; je vois ce qui se passe, mais je ne sais pas quels sont tes sentiments, et je viens à toi franchement pour que tu me les dise. » Je dois vous confesser qu'elle a été émue et troublée en m'entendant parler ainsi. Alors j'ai continué : « Je ne désapprouve rien, et avant tout je dois te déclarer, ce que tu sais déjà, mais enfin il est bon que cela soit nettement exprimé, je dois te déclarer que j'ai pour le colonel Chamberlain la plus haute estime et la plus chaude sympathie; en un mot, c'est l'homme selon mon cœur. » Je vous demande pardon de vous dire cela en face, moucher ami; mais, puisque telles ont été mes paroles, je dois les répéter sans les altérer.

Le colonel, qui tout d'abord, et aux premiers mots significatifs de ce discours, avait voulu l'interrompre, écoutait maintenant, bouche close, se demandant avec stupéfaction ce que tout cela signifiait.

Le baron poursuivit :

— « Maintenant que tu connais mes sentiments à l'égard du colonel, dis-je à ma fille, je te prie de me faire connaîlre les tiens en toute sincérité, en toute franchise. » Vous pouvez vous imaginer quel trouble cette question directe lui causa. Je voulus alors venir à son aide. « Ce n'est point une confession que j'espère de toi, c'est un mot, un seul mot, mais net et précis : si le colonel Chamberlain

me demande ta main, que dois-je lui répondre?» A ce moty le colonel se leva ou plus justement sauta de dessus le fauteuil qu'il occupait.

— Eh quoi I s'écria-t-il, vous avez...

Mais de la main, le baron, par un geste paternel et avec un bon sourire, lui imposa silence :

— Je vois que cela vous étonne, dit-il, mais je suis ainsi fait ; quand je veux savoir une chose, je ne trouve pas de meilleur moyen que de la demander tout naïvement. Si ma question vous surprend maintenant, elle ne surprit pas moins ma chère Ida. En parlant, je la regardais ; je vis son front rougir, puis son cou ; ses yeux s'emplirent de larmes; ses lèvres frémirent, sans former des mots, et elle détourna la tête ; mais presque aussitôt, relevant les yeux sur moi et me lançant un coup d'œil qui me troubla moi-même profondément, tant il trahissait de joie et de bonheur, elle se jeta dans mes bras et cacha sa tête sur ma poitrine. Je n'insistai pas, vous le comprenez bien ; ce que je venais de voir était la réponse la plus précise que je pusse désirer. Vous voyez, mon ami, que vous pouvez m'adresser votre demande sans crainte ; je l'attendais et je suis prêt à y répondre : Oui, cent fois, mille fois, oui.

Et, comme le colonel se tenait devant lui, dans l'attitude de la stupéfaction :

— Ce n'est' pas quand je sais qu'elle vous aime que je peux dire non, n'est-il pas vrai? alors que le oui m'est si doux à prononcer.

Le colonel restait toujours immobile, sous le regard souriant du baron.

IDA ET CARMCLITA 443

Alors celui-ci parut remarquer celte immobilité et cette stupéfaction ; son sourire s'effaça, et peu à peu, mais rapidement cependant, son visage prit l'expression de la surprise.

— Eh quoi ! dit-il, que se passe-t-il donc en vous? qu'avez-vous? pourquoi ce regard troublé? qui cause cette émotion? Vous vous taisez? Ah! mon Dieu I

Et le baron, à son tour, se leva vivement.

— Voyons, mon ami, dit-il, mon cher ami, vous m'avez bien dit, n'est-ce pas, que vous aviez une demande à m'adresser?

— Oui.

— Eh bien ! alors c'est à cette demande que j'ai répondu. Que trouvez-vous dans cette réponse qui no vous satisfasse pas? Elle est à vous, je vous répète que je vous la donne.

Le colonel, gardant le silence, baissa la tête.

Le baron parut le regarder avec une surprise qui croissait de seconde en seconde ; tout à coup il se frappa la tête, et prenant le colonel par la main :

— Cette demande, dit-il, — sur votre honneur, répondez franchement, colonel; — cette demande ne s'appliquait donc pas à ma fille? Sans pitié, sans ménagement, sans circuit, un oui ou un non ; répondez, colonel, répondez.

— Je venais vous dire qu'en présence de certains propos qui couraient dans le monde et que mon assiduité chez vous paraissait justifier, je vous demandais à suspendre nos relations.

Le baron tomba affaissé sur son fauteuil, comme

s'il venait de recevoir un coup de massue qui l'avait assommé.

Il se cacha la tôte entre ses deux mains.

— Ah I mon Dieu I dit-fl, ma pauvre enfant !

Et, à plusieurs reprises, il répéta ces trois mots avec un accent déchirant : il était accablé.

Bientôt il redressa la tôte, et, à plusieurs reprises, il passa ses deux larges mains sur son visage en les appuyant fortement comme pour comprimer son front ; puis, se levant et croisant ses bras> il vint se placer vis-à-vis le colonel, à deux pas.

— Et vous m'avez laissé parler? dit-il. Ah I colonel.

Ce n'était pas de la colère qu'il y avait dans ces paroles ; c'était une profonde douleur, un morne désespoir.

— Moi, dit-il, j'ai mis à nu devant vous le cœur de ma fille.

Et de nouveau, sous l'impression de l'humiliation et de la honte, il se cacha la tôte.

Un temps assez long se passa, sans qu'ils prissent ni l'un ni l'autre la parole.

Le colonel ne savait que dire, et le baron attendait qu'il commençât.

Enfln le baron se décida.

— Qui aurait cru, dit-il, qu'une pareille douleur mé viendrait de vous? Ah I monsieur, vous auriez dû m'arrôter, vous n'auriez pas dû laisser ma naïveté commettre cette faute. Ce n'est pas pour moi que je parle, c'est pour elle. Pourquoi, au premier mot, ne qa'avez-vous pas fermé la bouche? Mais il est trop

IDA ET CARMELITÀ 445

tard, et tous reproches sur ce sujet seraient inutiles. D'ailleurs c'est à ma faiblesse, à ma simplicité, que je dois tout d'abord m'en prendre. Peut-être n'avez- Yous pas plus compris quelle serait la conclusion de mes paroles, que je n'ai compris moi-même quelle allait être cette demande que vous m'annonciez? Je n'ai vu qu'une chose : ce que je désirais, et, dans mon trouble de joie, j'ai voulu aller au-devant de vous, pour vous montrer que nous étions en communion d'idées et de désirs. J'ai été coupable, mais aussi comment imaginer que je pouvais me tromper? Pour< moi, cette assiduité dans cette maison dont vous parliez au commencement de cet entretien n'avait qu'une cause, votre tendresse, votre amour pour ma fille ; en vous voyant avec elle ce que vous étiez, j'ai cru que vous l'aimiez, et tout père l'eût cru à ma place. Cet amour m'agréant pour les raisons de sympathie et d'estime que je vous expliquais tout à l'heure, je vous ai attiré chez moi au lieu de vous tenir à l'écart. Vous connaissant comme je vous connaissais, je savais que vous ne pouviez avoir que d'honnêtes pensées. S'il ne parle pas, me disais-je, c'est qu'il est encore sous le coup d'une déception douloureuse, — ce que j'appelais en moi-même une sorte de veuvage moral, — et je comprenais très-bien que vous voulussiez laisser s'écouler un certain délai avant de contracter un engagement. Ce délai écoulé, vous êtes venu à moi, vous m'avez parlé d'une demande ; tout naturellement je me suis imaginé qu'elle allait être ce que je désirais, et, avant que vous eussiez fini de la formuler, je vous ai répondu. Voilà quelle a été

ma faute : grande, j'en conviens, et terrible par ses conséquences. Mais la vôtre, monsieur, combien plus grande encore et plus terrible !

Le colonel voulut répondre, mais le baron ne se laissa pas interrompre.

— En venant dans cette maison, n'avez- vous donc pas pensé, dit-il, aux propos que votre présence assidue auprès de ma fille susciterait dans le monde? Qu'a dit le monde? que vous alliez épouser mademoiselle Lazarus. Ces propos, je les ai entendus de tous côtés et je ne les ai point hautement démentis, puisque je les jugeais fondés. Vous même vous les avez entendus aussi, vous venez de^ me le dire, et pour cela vous me demandez de susp^endre nos relations. Maintenant que va dire le monde? Il dira que mademoiselle Lazarus est abandonnée, comme l'a été madiemoiselle Belmonte, et il jugera l'une comme il a jugé l'autre. Quel avenir pour ma fille? Je vous le demande. Voilà votre faute, monsieur; croyez-vous qu6 ses conséquences no seront pas terribles?

Le baron se tut, mais presque aussitôt reprenant la parole :

— Ne me répondez pas, dit-il; nous no sommes point en état de nous expliquer en ce moment. Vous réfléchirez de votre côté; moi, je réfléchirai du mien, et tous deux, en hommes d'honneur, nous chercherons un moyen pour sortir de cette terrible situation. En attendant, je vous prie de ne pas interrompre vos visites et je vous demande d'être pour ma fille ce que vous avez été. Il ne faut pas qu'elle apprenne la vérité par un coup brutal : elle en mourrait, ne l'ou-

IDA ET CARMELÏTA 447

bliez pas. Je la préparerai; nous cberchepons, nous verrons. Je corapto donc sur vous pour noire dîner de mardi. Vous viendrez?

— Je viendrai.

Quand le colonel se fut retiré, le baron rentra chez sa fille , se frottant les mains à se les brûler.

— Eh bien ! papa? dit Ida.

— Eh bien I mon enfant, le colonel cherche en ce moment une bonne formule pour me demander ta main ; viens que je t'embrasse.

Rares sont les gens qui, se trouvant dans une situation fausse, ne sont pas bien aises de profiter de tout ce qui peut leur faire gagner du temps.

Le temps cependant n'est pas une solution, pas plus que pour les débiteurs il n'est un payement; mais c'est un délai. Il permet de se retourner, de réfléchir, de voir, de chercher; pendant qu'on attend, qui sait ce qui peut arriver.

Il faut dans la vi^ faire la part de l'imprévu, et ceux-là sont aussi fous, qui ne veulent pas admettre l'intervention du hasard, que ceux qui attendent tout de cette intervention.

Le colonel avait éprouvé un véritable soulagement à voir comment son entretien avec le baron s*élail terminé.

Sans doute rien de décidé, mais il avait du temps ; il réfléchirait, il aviserait, il chercherait un moyen

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quelconque pour sortir au mieux de cette étrange situation.

Quant au baron, ce qu'il avait voulu en remettant à plus tard le parti à prendre, ce n'était pas que le colonel pût sortir de cette situation ; c'était au contraire qu'il s'enfonçât si bien dedans, qu'il lui fût impossible de se dégager des liens qui allaient l'envelopper.

Dans toutes les paroles du baron, il y en avait quelques-unes de parfaitement sincères : c'étaient celles qui célébraient l'honnêteté du colonel. Ce n'étaient point de vains compliments : bien réellement le baron croyait le colonel un homme d'honneur, plein de droiture et de délicatesse.

C'était môme sur cette droiture et cette délicatesse que son plan était fondé : le colonel, se sachant aimé par Ida et reconnaissant qu'ilavaitprovoquécetamour, se trouverait moralement engagé à prendre pour femme celle qui, par son fait, se trouvait dans l'impossibilité de pouvoir faire un autre mariage.

Si tout d'abord le colonel avait brusquement reculé à cette pensée, il y viendrait peu à peu; il n'y avait qu'à le prendre doucement, à le pousser adroitement, et on l'amènerait où il fallait. Seulement, pour cela, les ménagements étaient nécessaires.

Or la douceur, Tadresse, les ménagements ne sont possibles qu'avec du temps, et c'était pour cela justement que le baron avait rerais à plus tard l'explication décisive qui devait avoir lieu entre le colonel et lui.

Irrésolu, embarrassé, retenu par les reproches de

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sa conscience, contre lesquels il aurait à combattre, le colonel ne hâterait point Theure de cette explication, et pendant ce temps Ida agirait et manœuvrerait habilement.

Mais ce plan hardi ne se réalisa pas tel qu'il avait été conçu, il lui manqua la condition sur laquelle le baron comptait le plus : le temps, et le hasard, que le baron n'avait pas admis dans ses calculs, vint bouleverser ses savantes combinaisons.

L'aimée 1870 n'est pas si loin de nous qu'on n'ait encore présent à la mémoire le mouvement de surprise et de stupéfaction qui s'empara de tout le monde, lorsqu'au mois de juillet on s'aperçut tout à coup que la guerre entre la France et la Prusse pouvait faire explosion d'un moment à l'autre.

En disant que tout le monde fut surpris , le mot n'est peut-être pas tout à fait juste.

Il y avait en effet, en France, des gens que la marche du gouvernement épouvantait, et qui se disaient que ce gouvernement aux abois, après avoir essayé de tous les expédients et tenté toutes les aventures, se jetterait, un jour où l'autre, dans une nouvelle guerre pour retrouver là quelques mois de force et de puissance qui lui permissent de résister à la liberté.

D'autres, qui connaissaient la Prusse et qui savaient quel formidable engin de guerre elle avait entre les mains, se disaient que sûrement elle voudrait s'en servir avant qu'il se fût rouillé, et établir ainsi sa domination dans toute l'Allemagne sur la défaite de la France.

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De là des points noirs, comme on disait alors, c'est* à-dire des nuages chargés d'orages qui, se rencon»trant et se choquant, devaient fatalement allumer la foudre.

Mais ces nuages, qui, en ces dernières années, avaient souvent menacé de se rencontrer, paraissaient pour le moment éloignés l'un de l'autre ; le ciel était Borein, le baromètre était au beau , et les esprits timides avaient fini par se rassurer. Ce ne serait pas pour cette année.

Le baron Lazarus lui-même, qui savait bien des choses et qui, par ses relations multiples aussi bien en France qu'en Allemagne, était en mesure d'être bien informé, répétait comme beaucoup d'autres : Ce ne sera pas cette année.

Si, pour certaines raisons, cette croyance le satisfaisait, pour d'autres non moins sérieuses elle le désespérait; car, depuis longtemps averti et convaincu de rimminence de la guerre, il était à la baisse dans toutes ses spéculations. Au lieu du trouble qui devait rétablir ses affaires, il voyait de nouveau s'établir une tranquillité qui les ruinait; encore quelques mois do paix et il était perdu. C'était même cette expectative terrible qui, en ces derniers temps, lui avait fait si ardemment désirer de marier sa fille au colonel : la guerre^ ou la fortune du coloiieL Si les deux lui man« quaient, c'en était fait de lui.

Tout à coup cette guerre, qu'il croyait écartée pour l'année présente, se montra menaçante, et en quelques jours les chances de paix parurent disparaître complètement, tant des deux côtés on était disposé à sai-

sir les occasions de lutte qui se présentaient ou qu'on pouvait faire naître.

On sait comme les événements se précipitèrent^ la rente, qui était à 72 60 le 5 juillet, était à 67 40 le 14.

C'était la fortune pour le financier, mais d'un autre côté c'était la ruine des espérances du père.

En effet, si la guerre éclatait, il ne pouvait pas rester à Paris, et alors que devenait son plan, qui devait si habilement amener le colonel à prendre Ida pour femme?

Il fallait donc, s'il était obligé de quitter Paris, que le colonel le quittât en même temps.

Aussitôt que les bruits de guerre s'élevèrent, et ce fut justement le lendemain du jour où eut lieu leur entretien et « où le cœur d'Ida avait été mis à nu, » le baron s'occupa de préparer le colonel à ce départ.

Au dîner qui suivit cet entretien, le colonel eut pour voisin de table un médecin qui, disait-on, connaissait admirablement les eaux minérales de toute l'Europe. Plusieurs fois il sembla au colonel que ce médecin le regardait avec attention, comme s'il voulait l'étudier.

Après le dîner, ce voisin peu agréable ne le lâcha pas et, se cramponnante lui de force, l'attira dans un coin.

Il mit la conversation sur les maladies de foie, et cita des cures merveilleuses obtenues par les eaux minérales.

Puis, tout à coup, quittant les sujets généraux pour

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en prendre un particulier, il se mit à interroger le colonel comme dans une consultation.

— Vous devez souffrir d'obstruction du côté du foie ; j'en suis aussi certain que si vous m'aviez longuement raconté ce que vous éprouvez.

Et, se tenant à des indications assez vagues, il décrivit les différents états par lesquels le colonel passait dans la digestion.

— Est-ce exact?

— Très-exact.

— Eh bien ! mon cher monsieur, si j'étais à votre place, je n'hésiterais pas une minute; je partirais pour Carlsbad, Marienbad, Kissingen ou Hombourg, dont les eaux vous débarrasseraient rapidement. Sans doute votre état n'est pas grave ; cependant je suis convaincu qu'une médication fondante et résolutive vous serait salutaire. Une faut pas garder cela, voyezvous ; pris en temps, ce n'est rien, tandis que quand on a attendu, il est souvent trop tard lorsqu'on veut agir. Les eaux allemandes, c'est non-seulement un conseil d'ami, c'est encore un ordre de médecin, si vous me permettez de parler ainsi.

Quelques instants après que le médecin se fut éloigné, le baron se rapprocha du colonel.

— Eh bien ! dit-il, que me raconte donc le docteur Pfœfœrs ? Il vous ordonne les eaux dans notre pays. Si je puis vous être utile, je me mets à votre disposition.

— Je vous remercie, je ne puis pas quitter Paris en ce moment.

— Môme quand la science l'ordonne !

454 l'AUBBftfie DU MORDE

— Il m'est impossible d'obéir à la science.

— Mais c'est une horrible impradence.

— Plus tard, je verrai.

Il fut impossible de le décider ou de Tébranler ; il avait trop souvent vu la mort pour avoir peur des médecins, et leurs arrêts le laissaient parfaitement calme quand il n'en riait pas.

Il fallut se tourner d'un autre côté, et ce fut Ida qui dut essayer de décider le colonel à flaire un voyage en Allemagne.

Mais pour cela il aurait fallu du temps, et précisément le temps manquait.

De jour en jour, d'heure en heure, la guerre devenait plus menaçante, et, par ce qui se passait à Paris, au moins par ce qu'on voyait, il était évident que le gouvernement français cherchait à provoquer les sentiments guerriers du pays, comme pour lui faire prendre une part de responsabilité dans la dédaration de la guerre.

Paris présentait une physionomie étrange, où les émotions théâtrales se mêlaient aux sentiments les plus sincères.

On a la fièvre; on sort pour savoir, pour respirer. Sans se connaître, on s'aborde, on s'interr<^e, on discute; les boulevards sont une cohue, et, ta&dis que les piétons s'entassent sur les trottoirs, les voitures sur la chaussée s'enchevêtrent si biea^ qu'elles ne peuvent plus circuler. De cette foule partent des vociférations; on crie : « Yive la guerre ! A bas la Prusse 1 » tandis qu'à côté on répond : « Vive la paix I » On cfaanle la Marseillaise^ les GirondinSy le €kmtt du déparia et, pour

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la première fois depuis vingt ans , Paris entend : « Aux armes, citoyens I » sans que la police lève ses casse- tête; elle permet qu'il y ait des citoyens.

L'heure s'avance, la foule s'éclaircit, l'encombrement des voitures diminue ; alors sur la chaussée on voit s'avancer des gens en blouses blanches, qui forment des sortes d'escouades, ayant à leur tête un chef qui porte une torche allumée,

— A feeriin I à Berlin! Vive la guerre 1

Dans la foule, tandis que quelques enthousiastes faciles à enflammer repèlent : « A Berlin !» on se regarde en voyant passer ces comparses, on sourit ou bien on hausse les épaules, et quelques voix crient : « A bas les mouchards I »

Un soir que le colonel regardait ces curieuses manifestations, il aperçut, dans une calèche découverte qui suivait ces blouses blanches, un homme que depuis longtemps il n'avait pas vu : le comte Roqueblave. De temps en temps le comte se penchait en dehors de la calèche, qui allait au pas, et, le visage souriant, — s'il est permis de donner le nom de sourire à la grimace qui élargissait cette face épaisse, — il applaudissait des deux mains en criant : « Bravo, mes amis, bravo 1 » Assise près de lui, se trouvait une personne d'apparence jeune, qui, la tête tournée du côté opposé à celui où se trouvait le colonel, criait à pleine voix : « A Berlin ! Vive l'empereur ! » Tout à coup ce jeune homme, dont la voix dominait le tumulte, se redressa pour se pencher vers le comte Roqueblaf,^, et le colonel recula d'un pas, stupéfait.

C'était Anatole !

Anatole frais, élégant, bien peigné, bien cravaté, bieij ganté ;

Anatole assis auprès du comte Roqueblave, dans la voiture d'un sénateur ;

Anatole en France.

Instinctivement le colonel regarda autour de lui pour voir s'il ne devait point parer quelque coup de couteau ; mais il n'aperçut que de bons bourgeois qui applaudissaient ou qui huaient cette manifestation courtisanesque d'un personnage dont le nom circulait dans les groupes.

Comme le comte, penché en dehors de la calèche, répétait : « A Berlin 1 » un gamin, qui se trouvait au premier rang des curieux sur le trottoir, descendit sur la chaussée, et, s'avançant de deux ou trois pas vers la voiture, il se mit à crier, avec cette voix grasse et traînante qui n'appartient qu'au voyou pari sien :

« A Chaillot, le père noble I Oh ! la la l »

Et la calèche s'éloigna au milieu des rires, des huées et des applaudissements confondus, sans qu'Anatole eût aperçu et reconnu son cousin, le colonel Chamberlain, perdu dans la foule.

Pendant quelques jours, ces manifestations continuèrent plus ardentes ou plus tranquilles, selon que les chances de paix ou de guerre s'accentuaient.

Un jour, les cannons étaient chargés; le lendemain, la paix n'avait jamais été sérieusement menacée ; hier les Prussiens étaient nos amis, aujourd'hui ils étaient nos ennemis, demain ils redeviendraient nos

amis, et, dans le gouvernement, deux ou trois comédiens, aux reins souples et au cœur léger, faisaient des passes et des poses avec le drapeau de la France; ils le dépliaient, ils le repliaient, ils l'agitaient furieusement, ils le remettaient dans leur poche en souriant. C'était éblouissant.

Cependant les événements avaient marché, et, comme de chaque côté on les avait arrangés et exploités en vue de certains intérêts particuliers, ils étaient fatalement arrivés à la guerre : l'ambassadeur français avait reçu ses passe-ports et l'ambassadeur de Prusse avait quitté Paris.

Le soir de ce départ, comme le colonel allait sortir de chez lui, on lui annonça M. le baron Lazarus.

Bien que la Bourse eût de nouveau baissé et que la rente fût à 65 fr. 50, ce qui faisait gagner des sommes considérables au baron, celui-ci entra avec une figure grave et sombre; car si le financier était plein de joie, le père, par contre, était plein d'inquiétude.

Qu'allait-il advenir de son plan et comment maintenant décider le mariage de sa fille? Le colonel qui, pendant cette quinzaine, était venu plusieurs fois rue du Colisée,ne s'était pas prononcé, et môme iJ n'avait fait aucune allusion à leur entretien.

— Je viens vous apprendre, dit le baron en s'asseyant, que M. le baron de Werther est parti ce soir, avec tout le personnel de l'ambassade, par le train de cinq heures.

— Alors tout est fini ?

— C'est-à-dire que tout commence. La France a voulu la guerre, elle l'a. Maintenant, c'est la question

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