‹ L'auberge du mondeChapitre 5 sur 10 · III · texte numérisé non relu

III

pose ma résolution et me rend son exécution obligatoire dans un temps rapproché, très-rapproché. Sur ce point il faut que vous sacliiez encore la vérité, et quelque confusion que j'éprouve à la confesser, vous devez la connaître.

Si elle éprouvait une véritable confusion à parler, il ressentait, lui, un réel embarras à l'entendre. Que dire? comment l'arrêter? que lui répondre?

— Vous ne devez pas ignorer, dit-elle en continuant, que mon oncle, après avoir possédé une grande fortune, a été ruiné par un terrible concours de circonstances désastreuses dans lesquelles il a été vietime de sa droiture et de sa bonté. Il avait, voulu être bommô d'affaires, et il n'avait aucune des qualités exigées pour ce métier. Il s'eèt donc ruiné, entièrement ruiné, perdant non-seulement sa fortune acquise, mais encore sa fortune patrimoniale et celle de sa sœur; c'est-à-dire que ma mère a été entraînée dans sa chute. Tout a été perdu, tout... sauf l'honneur, pour lui comme pour nous. C'est même pour réparer cette perte à notre égard qu'il a poursuivi si ardemment l'exécution de son projet de mariage; il semblait que, nous ayant pris notre fortune, il voulût nous en donner une autre plus grande. A ses yeux, il y avait là pour lui un devoir à remplir, et il l'a rempli courageusement jusqu'au bout, non-seulement en me donnant ses soins, mais encore en fournissant à nos besoins, à ceux de ma mère comme aux miens. Si je vous disais ce qu'il a fait, vous seriez émerveillé, car ce sont des miracles. On ne vit pas dans le monde où nous avons vécu, et comme nous avons vécu, sans

dépenser des sommes considérables, et il arrive un moment où les ressources s'épuisent, alors surtout que ces ressources sont précaires. Vous ne savez pas cela, vous qui possédez une immense fortune.

— Je n'ai pas toujours été riche.

— Nous, nous l'avons été, mais nous ne le sommes plus, et mon oncle, en ces derniers temps, n'a pu nous maintenir dans notre position que par de véritables prodiges. Ces prodiges, j'en suis certaine, il trouverait moyen de les répéter, tant que je ne serais pas mariée. Car c'est en nous maintenant dans le monde où nous avons vécu depuis notre arrivée à Paris, que je pourrais seulement rencontrer le mari qu'il attend. Mais il épuiserait ce qui lui reste de forces dans cette tâche, et c'est ce que je ne veux pas. Voilà pourquoi je suis décidée à me séparer de lui. C'est, vous le voyez, autant par respect envers moimême, que par tendresse pour mon oncle. Convaincue que son projet ne peut réussir, par cette raison toutepuissante qu'il m'est impossible d'y mettre la main, je suis déterminée à sortir, coûte que coûte, de la position dans laquelle nous nous trouvons. Jusqu'à ce jour, ce qui m'avait arrêtée, c'avait été la pensée du chagrin que j'allais causer à mon oncle, de son désespoir, de sa colère. Mais la bonne fortune.a permis que nous vous rencontrions ici, et maintenant je puis poursuivre l'exécution de ma détermination. Sans doute son chagrin sera grand, mais au moins vous lai expliquerez les raisons qui me forcent à l'abandonner, et il comprendra que je ne suis pas une ingrate. Voilà le service que je réclame de vous, et

voilà pourquoi j'ai tenu si vivement à nous ménager cette promenade, qui devait me permettre de m*expliquer librement et de bien vous dire tout ce que je désire qui soit répété à mon oncle, ainsi qu'à ma mère. Je ne veux pas qu'ils m'accusent injustement et je remets ma cause entre vos mains : voulez-vous la plaider non-seulement pour moi, de façon qu'ils ne me condamnent pas, mais encore pour eux, de façon à adoucir leur douleur?

Que répliquer?

Comment refuser?

Il était d'autant plus embarrassé pour trouver des raisons à lui opposer, qu'au fond du cœur il approuvait cette résolution.

Ce n'était point un coup de tête, comme tout d'abord il l'avait cru aux premiers mots ; au contcaire, c'était un acte réfléchi et raisonné.

Sans doute c'était chose grave, que cette entrée au théâtre, pour une jeune fille telle que Carmelita. . Mais cela ne valait-il pas mieux après tout que la chasse au mariage ?

Bans cette résolution, il y avait un côté noble et viril qui le touchait : elle était d'une femme de cœur.

Il lui tendit la main :

— J'aurais bien des choses à vous opposer, dit-il ; mais les raisons par lesquelles je vous combattrais, vous vous les êtes données vous-même, j'en suis sûr. Je suis à vous.

Elle lui prit la main et la serra dans une longue élreinlo, en le regardant.

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Puis tout à coup, s'arrachant à rémotion qui l'oppressait :

— Vous platt-il que nous nous remettions en route? dit*elle. En avant! et ne pensons plus qu'au plaisir de la promenade.

Et, se levant, elle attendit qu'il fût prêt à- la suivre.

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Eh quoi ! c'était là Carmelita I

Quelle différence entre la réalité et ce qu'il savait ou plutôt ce qu'il croyait savoir d'elle !

Que de fois lui avait-on répété le mot de la fable : (( Belle tête, mais point de cervelle ! »

Assurément ceux qui parlaient ainsi ne la connaissaient point, ou bien c'était la jalousie et l'envie qui les inspiraient.

Non-seulement il y avait quelque chose dans cette cervelle, mais encore il y avait de nobles sentiments dans ce cœur.

Qu'il se fût trompé sur ce caractère, il n'y avait à cela rien de bien étonnant : il avait eu si peu d'occasions de la juger.

Mais qu'il eût cru les sots propos du monde quant à celte intelligence, voilà qui était véritablement par trop maladroit ; car il l'avait vue d'assez près, ij s'était

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rencontré avec elle assez souvent, pour ne pas se laisser ainsi aveugler ou abuser.

Qui lui avait dit qu'elle était sotte? Madame de Lucillière, et il a?ait eu la naïveté de la croire.

Sotte, la jeune fille qui venait d'expliquer si clairement 9a situation, et de déduire avec tant de logique les raisons qui commandaient sa résolution.

C'était son silence obstiné, son recueillement, son apparente indifférence pour tout, qui avaient accrédité cette opinion. En la voyant toujours grave, regardant comme si elle ne voyait pas, écoutant comme si elle n'entendait pas, on avait conclu à la sottise, et, comme il n'y avait pas la plus-légère critique à adresser à sa beauté, qui défiait la malveillance, on avait exploité cette accusation de sottise : a Belle tête, mais point de cervelle. » Cela est vite trouvé et complaisamment répété.

Maintenant il savait ce que cachait ce silence qui Tavait surpris lui-même plus d'une fois : elle ne parlait point pour ne pas s'avancer, pour ne pas s'engager.

Que de fois aussi lui avait-on dit et répété : « Défiez-vous de la belle Italienne et de son oncle, ne vous laissez pas prendre par eux. »

L'avertissement était parfaitement juste, appliqué au prince Mazzazoli.

Mais pour Carmelita l'é tait-il également ?

C'était une question qui ne devait pas être examinée à la légère et tranchée d'un mot.

Sans doute, à s'en tenir à ce qu'elle venait de dire, il était évident qu'elle n'avait jamais voulu se prêter

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au rôle que son oncle lui avait imposé, et qu'elle n'avait jamais eu Tintention de le prendre pour mari , lui pas plus que tout autre.

Mais ces paroles étaient-elles l'expression de la vérité ?

Au contraire, n'étaient-elles point le développement habile de ce rôle ?

En disant qu*elle avait honte de se livrera la chasse au mari, n'avait-elle pas pour but de le rassurer, de l'endormir, et de le prendre alors plus facilement?

Ce début au théâtre n'était-il point une ruse ?

Enfin tout ce qu'elle venait de lui expliquer n'élaitilpoint la mise en œuvre du plan du prince, et au lieu de parler pour elle sincèrement, n'avait-elle pas répété tout simplement une fable qui lui avait été apprise par son oncle?

Ces doutes se présentèrent à son esprit^ mais sans le toucher, et il s'en voulut presque d'avoir pu les admettre un moment.

Il n'était point de ceux qui voient la vie en laid et qui ne croient qu'au mal.

Et bien certainement, si on ne lui avait pas répété tant de fois que le prince voulait lui faire épouser sa nièce, l'idée de cette machination ne fût pas née spontanément en lui.

Mais, malgré ces suggestions étrangères, il ne s'arrêta pas longtemps à cette idée.

Carmelita était sincère. Non, ces yeux limpides ne pouvaient pas l'avoir trompé; non, celte belle bouche n'avait pas pu mentir.

Si grande que fût maintenant çft défiance contre les

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femmes, si profond que fût son méprig pour elles, il y avait un degré de fausseté et de tromperie devant lequel il fallait s'arrêter, sous peine d'être dupe de sa propre incrédulité.

D'ailleurs il fallait être logique.

Ou bien Carmelita était la belle bête qu'on disait, et alors on devait reconnaître qu'elle était pleinement incapable de jouer une scène telle que celle dont il venait d'être spectateur.

Ou bien elle n'était pas sotte, et alors on devait reconnaître qu'en lui reprochant cette sottise, on la jugeait mal.

Dans ce cas, quelle confiance avoir dans les avertissements de ceux qui avaient parlé d'elle sans l'avoir étudiée ?

Si Ton s'était trompé sur son intelligence, ne pouvait-on pas aussi s'être trompé de même sur son caractère ?

Pour lui, qui venait d'éprouver combien cette intelligence était différente de ce qu'il avait cru tout d*abord et de ce qu'on lui avait dit, il était tout porté à ne pas admettre un jugement plus que l'autre.

En raisonnant ainsi, il marchait derrière Carmelita, et, depuis qu'ils avaient quitté la place où ils avaient déjeuné, il ne lui avait pas adressé d'autres paroles que quelques mots insignifiants pour la guider.

Tout à coup il la rejoignit et lui prenant la main il la posa sur son bras.

Ce mouvement s'était fait si vite et d'une façon si brusque, si imprévue, qu'elle s'arrêta et le regarda avec stupéfaction.

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— Le chemin devieîit difficile, dit-il, vous pourriez glisser.

4 Elle regarda alors le sentier.

Mais elle ne vit pas qu'il présentât la moindre difficulté : en tout semblable à ceux qu'ils avaient parcourus depuis leur sortie de Glion.

— Appuyez-vous sur moi, dit-il.

Elle fit ce qu'il demandait et doucement elle se serra contre lui, mais sans bien comprendre à quel sentiment il avait obéi.

Bien entendu, il ne lui donna pas d'explications, car il était assez difficile de dire que quelques instants auparavant, il était en défiance contre elle, tandis que maintenant il était rassuré.

Artiste, elle ne lui inspirait que de la sympathie.

Jeune fille à marier, elle lui faisait peur.

Désormais il pouvait, pendant le temps qu'elle passerait au Glion, vivre librement près d'elle.

Il n'avait plus besoin d'abréger son séjour en Suisse.

Pendant tout le reste de la journée et tant que dura leur promenade, c'est-à-dire jusqu'au soir, Carmelila fut frappée du changement qui s'était fait en lui, dans son humeur, dans ses manières, comme dans ses paroles.

Jamais elle ne l'avait vu si aimable, en prenant ce mot dans le bon sens.

Il parlait de toutes choses, au hasard, librement, sans éviter certains sujets et sans réticences.

Lorsque leurs regards se croisaient il ne détournait point la tête, mais il restait les yeux levés sur elle.

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En tout il la traitait comme une amie, comme une camarade.

Ce fut seulement quand la nuit commença à monter le long des montagnes qu'ils pensèrent à rentrer. Peu à peu ils s'étaient rapprochés de Thôtel ; mais sans Ëouci de rheure du dîner, ils étaient restés assis dans un bois de sapins, causant, devisant, jouissant à deux du spectacle du soleil couchant.

Jusque-là il y avait un mot qui s'était présenté plusieurs fois sur ses lèvres et qu'il avait toujours retenu, mais qu'il se décida alors à risquer.

Comme l'ombre avait commencé à brouiller les* choses et à rendre le sentier qu'ils suivaient incertain,* il lui avait de nouveau pris la main, et de nouveau^ elle avait marché près de lui en s'appuyant sur som bras.

— Et quand voulez-vous mettre votre projet à exé-cation ? demanda -t-il.

— Je ne sais trop. Tout est bien arrêté dans mon» esprit^ la date seule de mon départ n'est point fixée ; car vous penser bien que je n'ai pas d'engagement signé qui me réclame, et puis la saison n'est pasbonne pour les théâtres, qui, la plupart, sont fermés. Enfin il m'en coûte cruellement de me dire : Tel jour,»

• à telle heure, je ne verrai plus ma mère ni mon oncle. A ce mot, elle s'arrêta, la voix troublée par l'émo-lion.

Et il la sentit frémissante contre lui.

Mais bientôt elle reprit :

— Je balancerai peut-être assez longtemps encore^ ce départ ; en tous cas, il aura lieu certainement avantu

celui de mon oncle. Quand je verrai ma mère rétablie, — car j'espère qu'ici elle va se rétablir promptement, — quand on parlera de rentrer à Paris, alors je partirai, et, bien entendu, on ne rentrera pas à Paris. C'était pour moi, pour mon mariage, que mon oncle et ma mère habitaient Paris ; quand ils n'auront plus le souci de ce mariage, ils retourneront à Belmonte, et j'aurai la satisfaction de penser que ma fuite a, de ce côté, ce bon résultat encore d'assurer la santé de ma mère. Seulement, pour que tout cela s'arrange dans la réalité, comme je le dispose en imaglDation, il faut que vous soyez au Glion vousmême, au moment où je me séparerai de mes parents. En me demandant quand je partirai, vous devez donc commencer par me dire, quand vous comptez partir vous-même.

— Mais je n'en sais rien.

— Alors je ne sais moi-môme qu'une chose, c'est que mon départ précédera le vôtre de quelques jours. Prévenez-moi donc quand vous serez prêt.

— Et d'ici là?

— Quoi! d'ici là?

— Je veux dire : ne continuerons-nous pas ces promenades commencées aujourd'hui?

— Oh I avec bonheur; avec bonheur pour moi, je veux dire. Seulement ne vont- elles pas vous ennuyer? Je vous ai demandé déjà un assez grand service pour ne pas abuser de vous. Mon oncle prétend que vous aimez la solitude : est-ce vrai ?

— Cela dépend.

— De quoi ? J ^

IDA ET cahhelita 109

— Du moment, et surtout de ceux qui rompent cette solitude. Il y a des heures où j'aime mieux être avec moi-même qu'avec certaines personnes, et il y en a d'autres où j'aime mieux être avec certaines personnes que seul avec moi-même.

— Alors nous sommes dans une de ces heures?

— Vous êtes de celles qui...

— Comment ! s*écria-t-elle en riant, vous me feriez un compliment, vous ?

Ils arrivaient à Thôtel.

— Vous piaît-ilque demain nous fassions Tascension de la dent de Naye ? dit-il.

— Mais volontiers, puisque je suis une de ces personnes qui... et que nous sommes dans une de ces heures où...

— Alors à demain.

— C'est entendu, seulement demandez-moi & mon oncle.

Quand le prince Mazzazoli entendit parler de cette nouvelle promenade, il poussa les hauts cris et s'indigna contre sa nièce.

— Mais cette enfant est l'indiscrétion même ; je vous en prie, mon cher ami, ne cédez pas à ses caprices.

Puis tout à coup s'interrompent :

— Quand quittez-vous le Glion?

— Mais je ne sais trop.

— Alors je refuse mon consentement à cette promenade ; je ne veux pas que ma nièce vous gâte vos derniers jours passés au Glion et arrive ainsi à abréger votre séjour, ce qu'elle ferait assurément.

iJO l'auberge du monde

La discussion continua ; mais, comme la première fois, le prince finit paf se rendre aux raisons du colonel ou plutôt par céder à ses instances.

La promenade du lendemain eut lieu.

Puis après celle-là ils en firent une troisième, après cette troisième, une quatrième, une cinquième, et il devint de règle que chaque jour ils sortaient tous deux pour aller faire une excursion dans la montagne tantôt avant le déjeuner, tantôt après.

Il n'y avait plus de discussion à engager, une convention tacite s'était établie à ce sujet entre le prince et le colonel, et s'ils parlaient de ces promenades, c'était au retour et non au départ.

Jamais le prince ne proposa de les accompagner ; les ascensions, ainsi qu'il l'avait dit, étaient impossi^ blés pour lui.

Quant à la comtesse Belmonte, il était tout naturel qu'il ne fût pas question d'elle ; qu'eût-elle pu faire dans son état de santé ? Quelques pas à peine. Encore ces quelques pas ne les faisait-elle pas. Toute la joui^ née, elle restait assise à sa fenêtre qu'elle ne quittait que deux fois par semaine pour aller en chemin de fer à Saint-Maurice, où un moine italien lui disait la messe pour elle ; messe étrange dans laquelle le prêtre consacrait une poudre que la comtesse rapportait au Glion, et dont elle frottait légèrement les ustensiles de table, dont le colonel devait se servir à son dîner. Pour cela elle descendait toujours la première dans la salle à manger, et après avoir pris à la dérobée une pincée de son philtre dans la petite boite où elle le tenait soigneusement enfermé, elle en saupoudrait le verro^

ainsi que la cuiller, la fourchette et le couîeau du colonel ; puis ensuite, se cachant plus ou nioins adroitement, elle faisait un signe de croix sur chacun de ces objets.

Plus d'une fois, malgré ses précautions, les garçons avaient surpris ce manège, auquel ils ne comprenaient absolument rien.

Quelques-uns des hôtes du Itigi Tavaient aussi surpris, mais sans le comprendre davantage.

— Voulait-elle empoisonner le colonel?

— Quelle sottise I

— Bien au contraire.

— Â.lors que voulail-clle?

Celte question, il faut le dire, n'avait été que faiblement étudiée, car la famille Ratînelle avait été obligée de quitter le Higi Vaudois, la somme consacrée à « son déplacement, » comme elle disait, étant épuisée, et il ne s'était trouvé personne capable de remplacer mademoiselle Hermance, si habile dans l'observation, si ingénieuse dans l'interprétation.

Ce départ avait été d'autant plus regrettable, au point de vue de la curiosité publique, qu'il avait eu lieu précisément à un moment où les remarques qu'on pouvait faire sur l'attitude du colonel Chamberlain et sur celle de Carmelita, devenaient de plus en plus intéressantes, de plus en plus instructives.

Évidemment le colonel n'était plus avec la belle Italienne ce qu'il avait été tout d'abord à l'arrivée de celle-ci.

Ainsi, lorsqu'ils rentraient le soir à l'hôtel, rêvenant de leur excursion, ils ne se suivaient point, mar-

chant l'un derrière l'autre, dans l'étroit sentier ; elle s'appuyait sur le bras du colonel, et, la tête légèrement inclinée vers lui, serrée contre lui, elle sem blait écouter avec plaisir ou môme avec bonheur ce qu'il lui disait. Elle-même parlait peu, mais souvent elle relevait la tête, et, sans avoir souci des pierres ou des trous de la route, elle restait les yeux fixés sur lui, comme si elle était suspendue à ses lèvres.

Comme si ce n'était pas assez de ces conversations qui se continuaient ainsi avec celte intimité, après plusieurs heures de promenade passées en tête-àtête, ils les reprenaient encore la nuit ou tout au moins le soir. Ceux qui habitaient au-dessus de l'appartement du colonel entendaient souvent pendant la soirée un bruit de paroles dans sa chambre, et il n'y avait pas à se tromper sur les voix qui prononçaient ces paroles : l'une de ces voix était celle du colonel ; l'autre était une voix de femme, et cette femme ne pouvait être que Carmelita.

— Elle va donc dans la chambre du colonel ?

— Alors I

— Que voulez-vous de plus ?

Cependant ceux qui raisonnaient ainsi se trompaient.

Les apparences les abusaient, au moins jusqu'à un certain point.

Assurément ils avaient raison de dire que le colone n'était plus avec la belle Italienne, ce qu'il avait été lors de l'arrivée de celle-ci au Glion.

Le mouvement de dépit et de colère qu'il avait tout d'abord ressenti contre le prince et même contre elle.

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s'était bien vite calmé, pour passer insensiblement à un tout autre sentiment.

Il avait plaisir à l'emmener avec lui dans ses promenades, elle était une distraction; elle l'empêchait de retourner par l'esprit à Paris et de penser à celle qui l'avait trompé. Si malgré tout un souvenir lui revenait et s'imposait à lui, il n'en était plus obsédé pendant toute la journée, sans pouvoir le chasser de devant ses yeux et l'arracher de son cœur; elle lui adressait la parole, elle le regardait, elle lui tendait la main pour lui demander son appui, et le souvenir s'envolait.

Et c'étaitàelle qu'il pensaitmaintenantplus souvent, non pas que de parti pris il allât la chercher, mais l'impression immédiate la lui imposait. A vivre du matin au soir ensemble, une sorte d'accoutumance matérielle s'était établie, et, lorsqu'il s'éloignait d'elle un moment, il la voyait encore, comme si son image était empreinte dans ses yeux ; de même qu'il entendait sa voix, comme si quelques-unes de ses paroles lui étaient répétées par un écho intérieur longtemps après qu'il les avait reçues.

Combien différente était-elle de ce qu'il l'avait jugée tout d'abord !

C'était là le mot qu'il se répétait sans cesse, et qui à son insu, sans qu'il en eût bien conscience^ le ramenait à elle.

Mais de ces sentiments de plaisir et de joie qu'il éprouvait maintenant à se trouver avec elle, à ceux qwe les hôies da Rigi Vaudois supposaient, il y avait une immense dislance à franchir, et il ne soupçonnait môme pas qu'elle pût Tôlrc jamais.

Aimer Carroolita, Taimer d'amour : jamais celte idée n'avait effleuré son esprit. Elle était pour lui une amie, une camarade, rien de plus; une admirable créature, une belle statue, voilà tout.

Cependant leurs promenades continuaient, longues ou courtes, selon les hasards de la journée, et Garmelita parlait souvent de son prochain départ, mais pourtant sans partir : ce séjour au Glion faisait tant de bien à sa mère, et, puisque le colonel ne parlait pas lui-même, elle n'avait pas besoin de se presser.

Un matin, qu'ils s'étaient mis en route de bonne heure , ils avaient été surpris de la transparence et de la pureté de l'air, qui étaient si grandes qu'on apercevait des montagnes situées à une distance de dix ou douze lieues, comme si elles eussent été à quelques kilomètres seulement.

Comme ils regardaient ce spectacle, un .montagnard, passant près d'eux, les salua et entrant en conversation avec eux, leur dit que cette rareté de l'air annonçait un orage prochain.

— Et pour quel moment cet orage? demanda Carmelita.

— Ç)h I cela, je ne peux pas le dire; mais sûrement aussitôt que le vent se sera établi au sud-ouest.

— Est-ce que vous voulez que nous retournions à l'hôtel? demanda le colonel lorsque le paysan se fut éloigné, marchant devant eux de son grand pas, lent, mais régulier.

— Pourquoi retourner?

— Mais de crainte de l'orage.

— J'avoue que j'ai peur de l'orage, mais d'un au-

IDA ET GARMELITA 115

tre côté j'ai envie aussi de voir un orage dans ce3 montagnes; de sorte que, quand môme je serais certaine que le tonnerre dût éclater avant une heure, je crois que je continuerais notre promenade.

— Alors continuons-la quand môme puisque nous ne sommes certains de rien ; nous verrons bien,

— C'est cela, nous verrons bien.

Après avoir rencontré le paysan qui leur avait prédit la prochaine arrivée d'un orage, ils avaient continué de gravir lentement le sentier, qui, à travers des prairies et des bois, courait en des détours capricieux sur le flanc de la montagne.

A vrai dire, rien, pour des personnes qui n'étaient pas du pays, n'annonçait que cet orage fût prochain.

— Je croîs que ce paysan a voulu nous faire peur, dit Carmelita.

— Et pourquoi?

— Pour rien, pour s'amuser, pour le plaisir de nous faire retourner sur nos pas et de nous voir pris de panique.

— Cependant il me semble que nous ne sommes pas dans des conditions atmosphériques ordinaires. Je ne parle pas seulement de cette transparence de l'air qui nous permet de voir à des distances considé-

rables, ce qui, dans tous les pays du monde, est un signe à peu près certain que le temps va changer et se mettre à la pluie ; je parle encore d'une gêne dans la respiration qui n'est pas habituelle à cette altitude. J'ai assez pratiqué ces montagnes en ces derniers temps pour avoir remarqué qu'à mesure qu'on s'élève au-dessus du lac et de la plaine, on respire plus facilement, en même temps que le corps devient plus léger et l'esprit plus vif. Aujourd'hui c'est le contraire qui se produit, on étouffe ; moi, au moins.

— Moi aussi.

— Mes pieds sont lourds.

— Les miens aussi.

— Alors vous voyez bien qu'il doil y avoir de l'orage dans l'air.

— Peut-être. Mais je n'ai pas besoin de l'orage pour m'expliquer l'espèce de malaise que j'éprouve; j'ai de bonnes raisons, de trop bonnes raisons pour respirer difficilement aujourd'hui.

— Mais si vous êtes souffrante il faut rentrer.

— Souffrante, je ûe le suis point vraiment; je suis oppressée, voilà tout.

Il s'arrêta pour la regarder, et il vit qu'en effet elle paraissait sous le poids d'une émotion assez vive ou tout au moins d'un trouble.

— Vous avez envie de me questionner? dit-elle

— Il est vrai.

— Pourquoi ne le faites-vous pas franchement? Je n'ai rien à vous cacher, et je puis très-bien vous dire ce qui me cause cette oppression : ce n'est point une souffrance physique, c'est un tourment moml. N'êtes-

VOUS pas mon confident? Hier j'ai reçu une lettre de pon maître de chant, dans laquelle il me dit qu'il m'a trouvé un engagement en Italie, et que je dois me h&ter de partir, sinon pour débuter, au moina pour me mettre à la disposition de mon directeur. Je n'ai donc plus que quelques jours à passer ici.

— Abl

— Peu de jours, très-peu de jours, et j'avoue qu'au moment de prendre cette grave détermination, je suia émue, très-émue.

Elle s'arrêta un moment.

Puis bientôt continuant ;

— Il m'en coûte, il m'en coûte beaucoup de me {Séparer de ma mère, d-abandonner mon oncle, et, je dois le dire aussi, pour être sincère, il m'en coûte de renoncer à celte vie tranquille, heureuse que je menais ici, pour me jeter dans l'inconnu.

— Et pourquoi renonçcz-vous à cette vie tranquille?

— Puis-je faire autrement et pensez-vous que je sois revenue sur ma résolution? Elle est aujourd'hui ce qu'elle était au moment où je vous l'ai fait connaître; seulement, proie à la mettre à exécution, je la trouve plus cruelle, plus pénible qu'alors que j'avais quelques jours devant moi, qui semblaient devoir se prolonger jusqu'à une époque que je ne déterminais pas. Maintenant cette époque est fixée ; ce ne sont plus quelques jours que j'ai devant moi, c'çst seulement quelques heures,

— Quehiues heures?

— Demain j'aurai quitté le Glion; après demain je serai en Italie.

IDA ET CAUMELITA 119

— Vous partez demain?

— Celle promenade est la deriHcrc que nous forons ensemble... au moins dans ce pays, dont je garderai un si bon, un si doux souvenir.

Disanl cela, elle se relourna et promena lentement ses regards sur la plaine et sur le lac qui derrière eux s'étendaienl à leurs pieds,

Une larme semblait rouler dans ses paupières et mouiller ses yeux, qui brillaient d'un éclat extraordinaire.

— Voilà la maison où j'ai passé les meilleurs jours de ma vie, dit-elle en montrant le toit de Thôtel, qu'on apercevait lout au loin, confusément, au milieu de la verdure.

Puis, se retournant de nouveau et regardant du côlé de la montagne :

— Voilà la fontaine où nous avons déjeuné, dit-elle en levant la main, et où vous avez si patiemment écouté mes plainles.

Alors, secouanl la tôle comme pour chasser une

pensée importune :

— Vous plaît-il que nous déjeunions là encore aujourd'hui, dit-elle, pour la dernière fois?

— Je vous conduisais à celte fontaine.

— C'est cela, allons-y, et vienne l'orage pour que la journée soit complète.

Us conlinuèrent de gravir le sentier qu'ils suivaient, marchant lentement tous deux, silencieux et

recueillis.

Carmelila paraissait sous le poids d'une vive et pénible énaotion.

Lui-môme, comme il Tavait dit, se sentait l'esprit moins libre, le corps moins dispos que de coutume.

Sans doute c'était l'inQuence de l'orage qui pesait sur eux.

Et cette influence s'ajoutant, chez Carmelita, à son angoisse morale, devait produire les changements qui se montraient en elle.

Jamais il ne lui avait vu les jeux si brillants, si pleins de rayons lumineux.

Jamais elle n'avait montré tant de langueur dans ses mouvements.

Elle respirait lentement, péniblement, et^ marchant derrière elle, il voyait ses épaules se soulever et s'abaisser comme si la montée la mettait à bout de souffle.

Quand elle se retournait vers lui, elle le regardait plus longuement, plus profondément qu'elle ne l'avait jamais fait.

Que voulait-elle?

Que cherchait-elle?

A un certain moment, pensant qu'elle était fatiguée, il la pria de s'appuyer sur lui et lui tendit la main.

Mais elle n'avança pas la sienne.

— Non, dit-elle, je ne suis pas fatiguée, allons toujours.

Si elle n'était pas fatigu^^e, elle était au moins haletante.

L'orage, c'était l'orage.

A mesure que la matinée s'écoulait, le temps devenait de plus en plus lourd.

Pas un souffle do vent, le feuillage des hêtres immobiles, sans un bruissement; pas d'autre bruit que celui de Teau des sources qui s'écoulait en clapotant sur les cailloux qui barraient son passage ; au loin, quelques faibles tintements desclochcUes des vaches.

Cependant, rien, si ce n'est cette pesanteur de Tair n'annonçait qu'un orage fût prochain; le ciel était bleu, sans nuages, et le soleil dardait ses rayons avec une intensité peu ordinaire.

Ils arrivèrent enfin à la fontaine, où Carmelita avait appris au colonel qu'elle était décidée à abandonner sa mère et son oncle pour entrer au théâtre.

Ils s'assirent sur les pierres où ils s'étaient assis le jour de cette confidence, et, de temps en temps seulement, le colonel se leva pour aller chercher l'eau qu'ils mêlaient à leur vin.

Mais leur entretien fut moins libre, moins facile; il semblait que Carmelita fût embarrassée de parler, ou tout au moins qu'elle eût peur d'aborder certains sujets, et souvent elle garda le silence, s'enfermant dans ce mutisme qui autrefois lui était habituel.

Cependant, lorsqu'elle se taisait ainsi, elle ne détournait point les yeux : au contraire, elle les tenait attachés sur le colonel, et lorsque celui-ci levait la tête, il la voyait muette, immobile, le regardant avec celte puissance de fascination énigmatique, si bizarre chez elle, avec ce sourire étrange des lèvres et des yeux, si attrayant, si séduisant, si inquiétant.

— Vous vous souviendrez de ma prière, n'esl-ce pas? dit-elle, et toutes mes explications vous les répcleroz après mon départ?

422 l'aubehge du monde

— Je les répéterai.

— Qu'ils ne doutent pas de ma tendresse, c'est là surtout ce que je veux.

— Soyez certaine qu'ils n'en douteront point.

— J'ai foi en vous ; c'est en vos mains que je remets leur consolation, s'il est vrai qu'ils puissent être consolés.

Elle garda de nouveau le silence; puis bientôt, continuant le même sujet :

— J'ai encore une demande à vous adresser, dilelle : ma permettez-vous de vous écrire et voulezvous me promettre de ra'écrire vous-même? C'est par vous, par vous seul que je puis savoir comment ils ont supporté le chagrin que je leur cause.

— Je vous écrirai.

— Aussitôt arrivée, je vous donnerai mon adresse par une dépêche, et vous me répondrez sans retard, n'est-ce pas?

— Sans retard, je vous le promets.

— Maintenant que tout est convenu, ne parlons plus de cela, et soyons tout au plaisir de notre promenade. Pourquoi l'orage ne vient-il pas?

— S'il arrivait, nous serions assez embarrassés. Où nous abriter? Il n'y a ici ni maisons, ni chalets, ni buttes.

— Alors, montons; du côté de Jaman, nous trouverons des huttes.

— Oui, mais aurons-nous le temps d'arriver à Jaman?

— Essayons.

De nouveau, ils se mirent en route.

IDA ET CARUfiLITA 133

Pendant leur déjeuner, la chaleur était devenue plus pesante, quelques nuages se montraient çà et là dans le ciel, et, de temps en temps, soufflait un vor.t chaud qui arrivait du sud.

Puis, celte rafale passée, tout rentrait danslo calme et le silence.

En traversant un bois de sapins, ils furent suffoques par la chaleur; Pair qu'ils respiraient leur brûlait la gorge, leurs lèvres se séchaient; les aiguilles tombées sur la terre, qu'elles feutraient d'un épais tapis, étaient glissantes au point que, deux fois, Carmelita faillit tomber.

Alors il s'approcha d'elle et, lui prenant le bras, il le mit sous le sien.

Elle s'appuya sur lui, et ils marchèrent d'un môme pas, sans que lei\rs pieds fissent de bruit sur ce tapis moelleux.

Lorsqu'ils sortirent de ce bois de sapins dont les hautes branches, formant un couvert épais et sombre au-dessus de leurs tôles, leur avaient caché le ciel, ils vi rent que de gros nuages noirs arrivaient rapidement du côté du sud.

Et presque aussitôt une rafale s'abattit sur la montagne avec un bruit sourd; tout ce qui était immobile et mort s'anima et entra en mouveïpent; les feuilles arrachées des branches passèrent dans l'air, emportées par le vent.

Au loin on entendit les roulements sourds du tonnerre.

Et dans la montagne, à des dislances plus ou moins rapprochées de Pendroit où ils se trouvaient, éçla-

tèrent deb sonneries de cloches se mêlant à des mugissements de vache et à des cris de berger.

Regardant autour d'eux, ils aperçurent sur les pentes des pâturages inclinées de leur côté, des vaches qui couraient çà et là, la queue dressée, la tète basse, galopant sans savoir où elles allaient.

— Enfin voici l'orage, dit Carmelita.

— Et trop tôt pour nous, je le crains bien : auronsnous le temps de gagner la hutte?

— Pressons le pas.

— Appuyez-vous sur mon bras.

— Ne craignez rien, je vous suivrai ; marchez aussi vite que vous voudrez.

Il allongea le pas et elle l'allongea également.

Mais, à marcher ainsi côte à côte, dans ce sentier assez mal tracé, il y avait des difficultés; souvent ils étaient obligés de s'éloigner l'un de l'autre pour éviter des quartiers de roche qui barraient le chemin ; d'autres fois, au contraire, ils devaient se rapprocher, et alors ils s'arrêtaient forcément durant quelques secondes*

— Voulez-vous que j'abandonne votre bras? dit Carmelita ; je crois que nous marcherons plus vite séparément.

— Si vous voulez.

— Vous prenez trop souci de moi.

Elle dégagea son bras et se mit à marcher près de lui.

— Je réglerai mon pas sur le vôtre.

Il était évident que s'ils ne voulaient pas être surpris par l'orage, dans ce sentier au milieu des prés

IDA ET GARMELITA 425

OÙ il n'y avait pas un abri, pas un creux de rocher, pas un chalet, pas une hutte, ils devaient se bâter.

Les nuages noirs qui venaient du sud avaient envahi tout le ciel, et caché le soleil quelques instants auparavant si radieux.

Maintenant c'était des sommets neigeux que venait la lumière, une lumière blafarde ; du ciel, au contraire, tombait l'obscurité que des éclairs déchiraient de temps en temps pour jeter sur la terre des lueurs fulgurantes.

Lorsque subitement un de ces éclairs éclatait sur les pentes herbées de la montagne, on voyait des vaches bondir, affolées, au milieu des rochers, et le bruit grêle de leurs clochettv^.s, succédant aux roulements du tonnerre, produisait un effet étrange et fantastique.

D'autres vaches, au contraire, réunies auprès de leur* berger et formant cercle autour de lui, tandis qu'il allait de l'une à l'autre pour les flatter, restaient immobiles, rassurées, montrant ainsi toute leur confiance dans la protection imaginaire qu'elles trouvaient auprès de leur maître.

Répercutées, répétées, renvoyées par les parois des montagnes contre lesquelles elles venaient éclater, les détonatiots du tonnerre produisaient un vacarme assourdissant : ce n'étaient pas quelques coups roulant l'un après l'autre, c'étaient des éclats répétés, qui semblaient se heurter, pour aller se perdre dans les profondeurs des vallées ou bien pour remonter des vallées au ciel, comme s'ils ne trouvaient pas un espace libre pour se répandre en vagues sonores.

Alors, dans leur sentier où ils se hâtaient, ils étaient secoués par ces vagues qui les enveloppaient et tourbillonnaient autour d'eux*

Pour lui, il restait assez calme au milieu de cq bouleversement; mais, à chaque coup de tonnerre, Garmelita baissait la tête et levait les épaules.

— Je suis servie à souhait, dit-elle dans un intervalle de silence, et peut-être trop bien servie.

— Vous avez peur?

— Dame. ..oui.

— Nous approchons de la butte.

— Combien de temps encore ?

— Cinq minutes en marchant vite.

Un éclat de tonnerre lui coupa la parole ; en môme temps, une nappe de feules enveloppa et les éblouit.

Instinctivement Carmelita s'était rapprochée du colonel.

Elle lui tendit la main.

— Voulez- vous me conduire? dit-elle, je n'y vois plus.

Il prit cette main dans la sienne, et une sensation brûlante courut dans ses veines, de la tête aux pieds, des pieds à la tête.

Ils se remirent en marche, lui le premier, elle venant ensuite, se laissant mener docilement comme une enfant.

Il fallait se hâter, car les rafales se succédaient presque sans interruption, et la pluie ou la grêle allait fondre sur eux d'une minute à l'autre.

Quand un coup de tonnerre éclatait, le colonel sentait la main de Carmelila serrer la sienne; puis.

IDA ET CABMEUTA 427

après cette pression, il sentait ses frémissements.

Sans les éclairs qui les éblouissaient et qui faisaient danser le sentier devant leurs yeux, ils auraient pu marcher plus vite; mais il y avait de3 moments où ils devaient s'arrêter, ne sachant où mettre le pied, n'ayant f)lus devant eux que des nappes de feu ou des trous noirs.

Alors les doigts de Carmelita, agités par des contractions électriques, se crispaient dans sa main.

Le vent les frappait dans le dos et les poussait en avant.

Tout à coup ils sentirent quelques gouttes tièdes leur piquer le cou : c'était la pluie qui arrivait.

-— Heureusement voici la butte, dit41.'

Et, de sou bras étendu en avant, il désigna une masse sombre, qu'un éclair presque aussitôt vint illuminer.

Encore une centaine de mètres et ils trouvaient un abri.

Lui serrant la main, il l'entraîna rapidement

La rafale qui avait apporté ces quelques gouttes de pluie passa, et il y eut une sorte d'accalmie.

Ils en profitèrent pour presser le pas sans parler.

Cette hutte était une sorte de construction en pierres sèches, recouverte d'un toit en planches chargées de quartiers de rocher pour les maintenir en place et faire résistance au vent. Ce n'était point un chalet, habité pendant la saison où les vaches fréquentent la montagne; c'était une simple grange, dans laquelle on abritait le foin que les vachers allaient couper à la faux sur les pcnles trop rapides pour être pâturées

par leurs bestiaux. Point de porte à cette grange, point de fenêtre; une seule ouverture, qui n'était fermée par aucune clôture.

Ils n'eurent donc pas l'embarras de chercher comment entrer en arrivant devant cette grange, l'ouverture donnait sur le sentier; ils se jetèrent à Tabri.

Il était temps : la pluie commençait à tomber en grosses gouttes larges et serrées, bientôt ce fut une véritable cataracte qui fondit sur le toit de la grange; mais ils n'avaient plus rien à craindre de l'eau, ils pouvaient respirer.

Il est vrai que ce n'était pas de la pluie que Carmelita avait peur, c'était du feu, c'est-à-dire du tonnerre; et l'orage précisément venait de se déchaîner en plein sur eux.

Jusque-là ils n'avaient eu affaire qu'à Tavant-garde des nuages, maintenant c'était le centre de la tempête qui les enveloppait.

Se heurtant contre la montagne, qui s'opposait à leur libre passage, les nuages s'étaient divisés; tandis que les uns s'envolaient par-dessus les sommets, les autres s'étaient abattus dans les vallées. De sorte que, dans leur hutte, ils étaient véritablement au milieu de l'orage; tantôt les détonations éclataient au-dessus de leur tête et semblaient devoir écraser leur toit, tantôt au contraire elles éclataient au-dessous d'eux et semblaient soulever les planches qui les abritaient.

Les nappes de feu se succédaient sans interruption, éblouissantes, aveuglantes, comme s'ils avaient été en plein dans les flammes du ciel.

Tout d'abord Carraelila avait voulu rester à l'entrée

IDA ET CARMEIITA 129

de la grange pour jouir du spectacle splendide des éclairs embrasant les montagnes; mais bientôt elle b;rait abandonné cette place, plus peureuse que curieuse, pour aller s'asseoir sur le foin, et se cacher la tête entre ses mains.

Pour le colonel, il s'était appuyé contre le mur, et il regardait leé éclairs, ne fermant les yeux que lorsque leur clarté trop vive Téblouissait.

Dans un court intervalle de silence, il entendit Carmelita l'appeler.

Il s'approcha d'elle.

— Je suis comme ces pauvres bêtes que nous regardions tout à l'heure et que la voix de leur maître rassurait; il me semble que si vous me parliez, j'aurais moins peur, car, je l'avoue, j'ai très-peur.

11 s'assit près d'elle sur le foin parfumé, et voulut la rassurer par quelques mots plus ou moins raisonnables.

Mais une détonation formidable lui coupa la parole : la grange, secouée du haut en bas, semblait prêle à s'écrouler; des lueurs fulgurantes couraient partout, comme si les planches et le foin venaient de s'allumer.

Elle jeta brusquement ses deux bras autour des épaules du colonel, et, frémissante, éperdue, elle se serra contre lui.

Il se pencha vers elle.

Mais dans ce mouvement leurs bouches se rencontrèrent et leurs lèvres s'unirent dans un baiser.

A son tour, il la prit dans ses bras.

130 LAUBBBOB Dt M01«t>G

Huit jours s'était écoulés depuis l'orago qui avait ravagé les bords du Léman, elle colonel Chamberlain avait disparu, sans que personne sût au Glion ce qu'il était devenu.

Le soir môme de cet orage, il était rentré à Thôlel avec mademoiselle Belmonte, et le lendemain matin, au petit jour, un garçon, en faisant les chaussures, l'avait vu sortir.

Contrairement à son habitude, le colonel n'avait pas pris le chemin de la montagne ; mais, tournant à gauche, il avait suivi la route qui descend à Montreux.

Cela était si extraordinaire que le garçon l'avait remarqué.

Jamais on n'avait vu « l'Américain » aller au village, si ce n'est le jour où il avait fait un voyage à Genève.

Mais, à cette heure matinale, il était trop tût pour

IDA ET CARHELITA 131

prendre le chemin de fer ou le bateau à vapeur.

Alors où allait-il?

Mais le garçon ne s'était pas arrêté à cette question.

« L'Américain » avait bien le droit d'aller et de venir comme bon lui semblait, et dans ce fait d'une promenade à Montreux, il n'y avait pas de quoi provoquer bien vivement la curiosité.

C'était seulement en ne voyant pas le colonel revenir au Glion, que ce garçon avait parlé du départ matinal dont il avait été le témoin.

Car cette disparition avait provoqué, bien entendu, de nombreux commentaires.

— Comment! le colonel Chamberlain avait quitté ThÔlel, él son valet de chambre lui-même n'avait pas été averti de ce départ?

Mais, à côté des commentaires des indifférents et des curieux, s'était manifestée Tinquiétade des intéressés.

Le prince Mazzazoli, Carmelita, la comtesse Belmonte avaient, à tour de rôle, interrogé Horace en le pressant de quesoons.

— Ofi était le colonel?

— Avait-il parlé d'un prochain dépari ?

— Quand et comment élait-il parti?

— Quand devait-il revenir?

A toutes ces questions, Horace était resté sans réponses, stupéfait lui-môme de ce départ, que rien ne faisait prévoir.

Et alors il était entré dans des explications desquelles résultait la présomption, pour ne pas dire la certitude, que le colonel était, la veille même de son

\tU l'auberge du monde

do part, décidé à prolonger son séjour au Glion.

— Cependant il était parti.

— Pour où aller?

C'était là que s'était placé le récit du garçon d'hôtel, qui avait raconté que le colonel, au lieu de se diriger vers la montagne comme de coutume, avait pris le chemin de Montreux.

11 n'était donc pas parti pour une simple promenade?

Et cependant il n'avait pas emporté de bagages.

Alors il allait revenir d'un instant à l'autre.

C'était ce que Carmelita s'était dit, bien qu'elle ne pût guère s'expliquer ce brusque départ, alors qu'elle avait de si puissantes raisons personnelles, pour croire qu'il allait rester près d'elle.

Elle avait attendu.

Il n'était pas revenu.

Ni le soir ni le lendemain.

L'inquiétude alors avait été croissant à mesure que l'attente s'était prolongée, mais en prenant, bien entendu, un caractère différent chez chacun.

Ce que Carmelita avait éprouvé, c'avait été une stupéfaction morne; évidemment elle ne comprenait rien à ce départ.

Comment I il était parti?

Comment! il ne revenait pas?

C'étaient là les deux phrases qu'elle se répétait toulc la journée, assise à sa fenêtre, les yeux fixés sur la route par laquelle il était descendu et par laquelle des lors il devait remonter.

Mais il ne paraissait pas dans cette route : des

étrangers, des curieux, des promeneurs, des voitures, se montraient de temps en temps, et de loin lui faisaient prendre sa lorgnette, mais lui, jamais.

Parti ! parti sans un mot d'explication, alors qu'il n'avait qu'à frapper à la cloison : était-ce possible?

Cependant cela était ; non-seulement il n'avait pas frappé à cette cloison, non- seulement il n'avait rien dit, mais encore il n'écrivait pas.

C'était donc une séparation.

C'était une fuite 1

Mais Horace, comment restait-il à l'hôtel?

Si le colonel Chamberlain avait voulu fuir, ainsi que cela. paraissait résulter de l'examen des faits, comment n'avait-il pas emmené son valet de chambre? comment n'avait il pas depuis son départ appelé Horace auprès de lui?

H y avait là quelque chose de mystérieux, d'inexplicable qu'elle ne comprenait pas, et qu'elle tournait et retournait dans son esprit troublé sans arriver à une solution satisfaisante.

Vingt fois elle avait fait appeler Horace pour l'interroger.

— Pas de lettre de votre maître?

— Noui mademoiselle.

— Pas de dépêche?

— Non.

— Et que comptez-vous faire?

— Attendre.

— Toujours?

— Que voulez-vous que je fasse? où voulez- vous que j'aille? Je suis un soldat qu'on a oublié à son

134 l'aubbr&e du monde

poste; je dois y rester jusqu'au jour où Ton viendra me relever.

Le prince Mazzazoli n'avait pas permis qu'on restât ainsi dans une attente indéterminée. Impatient, nerveux, affairé comme à l'ordinaire et môme beaucoup plus qu'à l'ordinaire, il avait exigé qu'on fît des recherches.

— Qui pouvait savoir si le colonel n'avait pas éprouvé un accident? Dans sa promenade du matin, il pouvait très-bien être tombé au fond d*un précipice. Cela était même beaucoup plus probable qu'un départ invraisemblable, à quelque point de vue qu'on se plaçât pour l'expliquer. Il fallait chercher; lui-même, bien que peu propre à courir la montagne, allait s'occuper de celte recherche.

Au lieu de courir la montagne, Horace l'avait tout simplement descendue^ et, à la gare du chemin de fer, où il avait été faire une enquête, il çivait appris que son maître s'était fait délivrer un billet pour Gen^/ve.

Il était donc tout à fait inutile de chercher le colonel au fond des précipices des dents de Naye ou de Jaman, alors qu'il était à Genève ou tout au moins qu'il avait passé par cette ville.

Alors le prince s'était rendu kii-môme à Genève; mais ce voyage ne lui avait appris rien de précis, et malgré son habileté, malgré sa finesse, il n'avait recueilli que des renseignements contradictoires. Sur le signalement qu'il avait donné du colonel, on lui avait dit qu'une personne repondant à ce signalement avait pris, à l'heure qu'il indiquait, un billet pour Paris;

IDA ET GARMELITA 135

mais, en même temps, une autre personne, ressemblant jusqu'à un certain point à la première, avait pris un billet pour Saint-Jean-de-Maurienne.

Laquelle de ces deux personnes était le colonel?

L'une allait à Paris.

L'autre allait certainement en Italie.

Était-il vraisemblable que le colonel, qui, au Glion, se trouvait à une courte distance de l'Italie par le Simplon, fût revenu en arrière pour aller passer par le mont Cenis?

Il était donc parti pour Paris.

Cela paraissait probable, mais cependant sans nulle certitude.

Qu'irail-il faire à Paris?

Tandis qu'il avait de bonnes raisons, ou tout au moins il devait avoir des raisons sérieuses pour aller en Italie, ,et notamment à Belmonte, pour faire une enquête sur Carmelita et sa famille.

Le prince était révenu au Glion sans avoir pu se fixer à un point déterminé.

11 était possible que le colonel fût à Paris, comme il était possible aussi qu'il fût en Italie, comme il était possible encore qu'il lût en Amérique. La seule chose certaine était qu'il n'y avait pas à le chercher dans les précipices des dents de Naye ou de Jaman.

El, comme sa nièce, le prince s'était demandé ce qui avait déterminé ce brusque départ.

Mais il avait trop l'expérience des choses de ce monde pour rester court devant cette question.

Le colonel avait voulu échappera un mariage avec Carmelita.

Cette conclusion était évidente , il aurait fallu être aveugle pour ne pas la voir.

Mais, comme sa nièce encore, lorsqu'il était arrivé à cette certitude, il était resté indécis devant un point obscur.

Si le colonel avait voulu fuir, comme tout l'indiquait, pourquoi n'avait-il pas emmené Horace avec lui?

Une seule hypothèse raisonnable s'était alors présentée à l'esprit du prince.

En laissant Horace au Glion, le colonel avait voulu apprendre ce qui se passerait après son départ, et comment ce départ serait supporté.

Et si Horace paraissait stupéfait de ce départ, s'il disait ne rien savoir, il n'était pas sincère.

En réalité, il savait parfaitement où son maître était,, ce qui expliquait qu'il eût déployé si peu de zèle à le chercher dans les précipices de la montagne, et chaque jour sans doute il lui écrivait.

De sa retraite, le colonel suivait donc l'effet produit par sa fuite.

C'était un homme logique que le prince Mazzazoli, et qui poussait les raisonnements jusqu'au bout.

Arrivé à cette conclusion, il ne s'arrêta donc pas en chemin, et il se dit que cette précaution, ce besoin de savoir, indiquaient sûrement une résolution indécise aussi bien qu'une conscience troublée.

S'il avait été parfaitement iécidé à fuir Carmelita, le colonel ne se serait point inquiété de ce qui arriverait après son départ. Il serait parti et il aurait ernmené son valet de chambre avec lui.

IDA ET GABNELTTA iSl

De ce que celui-ci restait au Glion avec mission -d'observer ce qui s'y passait pour en avertir son maître» on devait conclure que le colonel pouvait revenir.

Ce retour dépendait donc des lettres d'Horace.

En conséquence, il fallait que ces lettres fussent telles que le colonel, ébranlé dans son indécision et atteint dans sa conscience, fût obligé de revenir, qu'il le voulût ou ne le voulût pas.

Pour obtenir ce résultat, deux moyens se présentaient :

Acheter Horace.

Ou bien le tromper.

Le prince, quoiqu'il n'eût qu'un parfait mépris pour la conscience humaine, n'osa pas proposer d'argent à Horace pour le mettre dans ses intérêts ; ce nègre, qui était un animal primitif, serait capable de refuser l'argent et d'avertir son maître.

Il aima mieux recourir à l'habileté, ce qui d'ailleurs était plus économique.

Le lendemain, Carmelita garda le lit et l'on annonça qu'elle était malade ; on dut même aller chercher un médecin, et, comme le prince était sans domestiques, il pria Horace de lui rendre le service d'aller à Montreux.

Horace ne se serait jamais permis d'interroger le médecin; mais, lorsque celui-ci sortit de la chambre de Carmelita, il entendit sans écouter une partie de la conversation qui s'engagea entre le prince et le médecin dans le vestibule.

— Eh bien! demanda le prince, comment trouvez-

■ ■ L I M I "" I Ll ■- L—-

VOUS notre malade? Elle me parait bien sérieusement prise.

— Ses plaintes dénotent en effet un état très- douloureux.

— La tôte surtout, c'est de la tôle qu'elle souffre; la nuit a été des plus mauvaises.

— Je n'ai rien remarqué de particulier de ce côté; pas de fièvre; et cependant une g^rande agitation.

Quelques questions et leurs réponses échappèrent à Horace, mais bientôt il entendit le prince qui disait :

— Ne craignez-vous pas une fièvre cérébrale?

La réponse n'arriva pas jusqu'à lui, au moins telle qu'elle fut formulée par le médecin, mais le prince voulut bien la lui faire connaître.

On craignait une fièvre cérébrale, et le médecin était très-inquiet.

Horace se montra ému, et le prince fut certain que cette émotion allait se communiquer au colonel.

Il n'y avait qu'à attendre en entretenant cette émotion.

Celle grave maladie, survenant tout à coup et coïncidant avec le départ du colonel, provoqua naturellement de nombreux commentaires chez ceux qui, continuant la tradition de mademoiselle de Ratinelle, s'occupaient de l'Américain et de l'Italienne.

Affable et poli avec tous, les grands aussi bien que les pelils, le prince se faisait un devoir de répondre longuement à ceux qui voulaient bien lui demander des nouvelles de la santé de sa nièce : il les don-

IDA ET CABMEUTA 139

nait, ces nouvellegi, longues, abondantes et circonstanciées.

— Ce n'était pas heureusement la fièvre cérébrale, mais cette fièvre pouvait se déclarer d'un moment à l'autre, au moins le médecin le craignait.

Alors, saluant tristement, il s'éloignait pour ne pas laisser voir les larmes qui lui montaient aux yeux. Ceux qui l'observaient crurent remarquer que sa longue taille se voûtait, courbée sans doute sous le poids du chagrin.

Et la pauvre mère, on la voyait descendre tous les jours à la gare, pour s'en aller à Saint-Maurice entendre la messe.

Il y avait des incrédules, qui osaient dire tout haut, qu'elle ferait mieux de rester auprès de sa fille pour la soigner.

Mais, d'un autre côté, il y avait aussi de bonnes âmes, qui étaient vivement touchées parce zèle pieux.

— Quelle foi avoir dans la médecine ? Dieu seul est tout-puissant, et c'est à lui que nous devons demander le soulagement de nos maux, en implorant l'intervention de la très-sainte Vierge et de tous les saints du Paradis.

C'était ce que faisait la comtesse Belmonto, et cola s'expliquait tout naturellement : n'étail-elle pas Ilaienne ?

Partant de là, on comprenait même qu'il se mêlât un peu de superstition à sa foi, et qu'elle fît dire certaines prières sur des objets appartenant à sa fille, ainsi que le rapportait une personne qui, par hasard, avait Lssisté à Tune de ces messes.

Sans doute c'était là une pratique religieuse exagérée ; mais, à la foi la plus ardente, se mêlent aussi chez les Italiens certaines pratiques qui après tout sont respectables : on ne saurait trop croire, on ne peut trop prier.

L'objet sur lequel la comtesse Belmonte faisait ainsi dire des prières par le moine italien, qui naguère consacrait les poudres avec lesquelles elle frottait les ustensiles de table qui servaient au colonel, était un mouchoir blanc.

Mais, chose étrange, qui eût certainement bien surpris la personne qui avait vu ce mouchoir, si elle avait pu le déplier, c'est qu'au lieu d'être marqué d'un C et d'un B, qui étaient les initiales de Carmelita, il portait, brodées à l'un de ses coins, deux petites lettres qui n'avaient aucun rapport avec le nom de la pauvre malade, un É et un C.

É C, à qui ces deux lettres pouvaient-elles, s'appliquer?

En cherchant avec un peu de sagacité, on fût peutêtre arrivé à découvrir qu'elles étaient les initiales du colonel Edouard Chamberlain ; mais on ^e s'amusa pas à faire cette recherche, par cette bonne raison qu'on ne vit jamais les marques de ce mouchoir.

Mais, si la curiosité publique ne fit aucune découverte intéressante à propos de ce mouchoir, d'un autre côté elle fut plus heureuse, et quelques mots d'une conversation entre le prince Mazzazoli et sa nièce, qu'on surprit un jour, apportèrent un élément nouveau aux conversations des hôtes du Rigi.

En effet on avait l'habitude, lorsqu'on passait de-

vant la porto de la chambre occupée par la malade, de ralentir le pas et de marcher légèrement.

Les uns prenaient cette précaution par commisération, pour ne pas troubler le repos de celle qui souffrait ;

Les autres, moins charitables et moins tendres, trouvaient qu'en ne faisant pas de bruit soi-même, on avait quelque chance d'entendre ce qui se disait derrière cette porte fermée.

Comment allait la malade?

On pouvait ainsi s'en rendre compte en écoutant : pas de bruit dans sa chambre, elle éprouvait un peu de calme; du bruit, des paroles, elle avait la fièvre.

Un jour qu'un de ces curieux aux fines oreilles passait devant cette porte, il entendit une conversation à haute voix qui semblait indiquer une altercation ou tout au moins une discussion.

L'une de ces voix était celle du prince Mazzazoli, l'autre celle de Carmelita.

— ... Una scioccaj disait le prince ; una sciocca. Celui qui écoutait comprenant l'italien, savait ce

que sciocca signifiait.

Pourquoi le prince disait-il à sa nièce qu'elle était « une oie? » car c'était bien à la belle Italienne que ces paroles s'appliquaient; s'il y avait pu exister des doutes à ce sujet, Carmelita, par sa réponse, prit soin de les dissiper.

— Pourquoi me dites-vous que je suis une oie? répliqua-t-elle ; j'ai fait ce que vous m'avez commandé de faire.

— Maladroitement.

— J'ai dit ce que vous m'avez commandé de dire.

— Bêtement, j'en suis certain, comme une oie, comme une vraie oie I

— Si vous croyez que je suis une oie, pourquoi m'imposez-vous un rôle que je suis incapable de remplir?

— Oui, sciocca, sciocca^ sciocca.

Et cinq ou six fois il répéta ce mot, qui, dans sa bouche, prenait un accent étrange, tout à fait carac- Jféristique.

Un domestique, qui ouvrit la porte d'une chambre voisine, obligea le curieux à continuer son chemin et à ne pas écouter la fin de cet entretien.

Mais ce qu'il avait ainsi surpris au vol était plus que suffisant pour lui donner à réfléchir.

— Comment le prince Mazzazoli pouvait-il traiter avec cette dureté une pauvre jeune fille gravement malade?

— Pourquoi était-elle une oie?

— Que lui avait-il commandé de faire?

— Que lui avait-il commandé de dire?

11 y avait là toute une série de questions intéressantes à examiner, et qu'on examina en effet en se jetant dans des conjectures et des explications plus ou moins vraisemblables.

Cependant le temps s'écoulait, et la maladie de Carmelita prenait un caractère de plus en plus in~ quiétant.

Le prince paraissait accablé, et, toutes les fois qu'il parlait de sa nièce à Horace, c'était avec des tremblements dans la voix et des larmes dans les yeux, de

plus en plus convaincu que ces larmes et ces tremblements passeraient dans les lettres du nègre.

— Vous aussi, disait-il, vous avez vos tourments, mon pauvre garçon, et je vous plains sincèrement d'être ainsi sans nouvelles de votre maître, que vous aimez tant.

Il y avait déjà dix jours qu'Horace « était sans nouvelles de son maître, qu'il aimait tant », lorsqu'un matin on lui remit une lourde enveloppe portant le timbre de Paris, et dont l'adresse était écrite de la main du colonel.

Dans cette enveloppe, se trouvaient quatre lettres : une pour lui, dans laquelle Is colonel lui disait de venir le rejoindre à Paris ; une pour le prince Mazzazoli, une pour la comtesse Belmonte, la quatrième enfin pour mademoiselle Garmelita Belmonte.

i44 L*AUBËRGE DU MONDE

Ces lettres reçues^ il ne perdit pas son temps à se demander quel pouvait être leur contenu.

Vivement il monta à la chambre du prince, tenant les trois lettres dans sa main.

A la façon dont il frappa à la porte, le prince comprit qu'il y avait quelque chose de grave.

Son moyen avait réussi. Le colonel Chamberlain arrivait, c'était lui.

— Entrez I dit-il.

Mais ce ne fut pas le colonel qui ouvrit la porte. Heureusement pour le prince, la déception qu'il éprouva ne fut pas de longue durée.

— Je viens de recevoir une lettre de mon maître, dit Horace, dans laquelle étaient incluses trois lettres que voici : une pour M. le prince, une pour madame la comtesse, une pour mademoiselle Carmelita.

— Dormez, dit le prince en avançant vivement la main.

IDA ET CARHELITA 145

Mais aussitôt, se contenant et ne voulant pas laisser paraître Tangoisse qui lui serrait les entrailles :

— Quelles nouvelles du colonel? dit-il d'une voix qu'il tâcha d'affermir.

— Bonnes; mon colonel me dit de l'aller rejoindre à Paris, et, comme il ne me parle pas de sa santé, je pense qu'elle est bonne.

— Je le pense aussi et je m*en réjouis; au reste le colonel aura peut-être été plus explicite dans la lettre qu'il m'adresse, et c'est ce que je vais voir.

Et, prenant les lettres qu'Horace lui tendait, il congédia celui-ci d'un mouvement de main plein d'ama* biUté.

Enfin 1

Mais, au lieu de prendre la lettre qui portait son nom, le prince ouvrit celle qui était adressée à Carnielita^ pensant sans doute qu'il verrait là plus clairement ce qu'il voulait apprendre.

U fit cela vivement, sans hésitation, comme la chose la plus naturelle du monde.

Carmelita ne lui appartenait-elle pas? Que seraitelle sans lui? Une déclassée, une pauvre fille qui n'aurait jamais pu se marier.

Tandis que, par son secours tout;-puissant, elle aillait sans doute trouver le mari qu'elle avait si longtemps vainement attendu.

Sans lui eût-elle jamais amené toute seule le colo* nel Chamberlain à écrire ces lettres ?

Sans lui le colonel ne serait-il pas toujours l'amant de la marquise de Lucilliere?^ >

146 L AUBERGE DU HCttlDE

S'ils touchaient au succès, qui l'avait préparé, forcé ce succès?

U déplia la lettre écrite à sa nièce.

N'était-il pas juste que le premier, il recueillit le fruit de ses efforts ?

Il lut :

« Mon brusque départ a dû vous bien surprendre, « chère Carmelita, et, le lendemain du jour que nous « avons passé dans la montagne, quand on vous a dit « que j'avais quitté le Glion, je ne sais ce que vous « avez dû penser de moi.

« En tous cas, quelles qu'aient été les accusations « que vous avez pu porter contre moi ou contre ma « conduite, elles étaient fondées, puisque vous igno- « riez à quel mobile j'obéissais en partant.

« Aujourd'hui, l'heure est venue de vous donner « les explications de cette conduite étrange qui, une « fois encore, a dû justement vous indigner, et je « veux le faire franchement, loyalement, comme il « convient à un homme d'honneur qui croit devoir « se justifier.

« Pourquoi suis-je parti sans vous avertir?

« Tout d'abord c'est à cette question que je veux « répondre, car c'est ia première, n'est-ce pas, que « vous vous êtes posée?

a En effet, n'étàit-il pas tout simple et tout naturel « que, voulant partir, je prisse la peine de vous le « dire. Pour cela qu'avais-je à faire? A frapper deux « coups à notre porte de communication, qui se se^ $ rait ouverte devant moi et qui m'eût donné toute « facilité pour m'expliquer*

IM ET CAUIEUTA 147

c Je ne Fai pas fiât» cependant, et je dois vous dire a pourquoi, avant d'aller plus loin.

« La facilité matérielle de m'expliquer» je la trouer yais par ce moyen; mais je ne trouvais pas en a même temps la liberté morale, et c'était cette li* a berté morale que je voulais» que j'ai dierchée» que « j'ai trouvée dans ce brusque départ.

c Lorsque nous nous sommes séparés» en rentrant a de notre promenade» je ne pensais nullement à ce « départ; bien au contraire» je n'avais qu'une idée» a qu'un but : rester près de vous.

a Je ne sais ce qu'a été cette nuit pour vous après « les sensations et les émotions de notre journée.

« Pour moi elle a été une nuit de réflexions les « plus graves; car c'était ma vie que j'allais décider, « c'était en même temps la vôtre.

« Dans des conditions pareilles» direz-vous encore» tf pourquoi n'avoir pas frappé à la porte de commu- « nication?

c Ma réponse sera franche.

«Parce j'aurais subi votre influence toute-puis- « santé, irrésistible, et, au lieu de voir par mes pro- Il près yeux, au lieu de sentir par mon propre cœur,, ce au lieu de raisonner avec ma propre raison, je me « serais laissé entraîner» j'aurais vu par vos yeux, a j'aurais sentipar votre cœur, je n'aurais pas raisonné.

tt J'ai voulu m'assurer cette liberté d'examen et do « décision.

a Yoilà comment je suis parti» sans vous parler do « ce départ, convaincu à l'avance que, si je vousdi* (C sais un seul mot, je ne partirais point.

(( Or il fallait, il fallait absolument que je partisse, « pour avoir toute ma liberté de conscience.

« En vous quittant, en vous serrant dans mes bras « une dernière fois, je ne m'imaginais guère que le a lendemain matin nous ne nous verrions plus ; mais, (( dans le calme et le silence de là nuit, la réflexion a « remplacé les emportements tumultueux de la jourii née, et, peu à peu, j'ai été amené à faire l'examen « de ma situation morale dans le présent aussi bien <( que dans le passé.

(( En commençantcette lettre, je vous ai promis une a entière franchise et une absolue sincérité; je dois donc, (( quant à cette position morale, entrer dans des détails « qui, jusqu'à un certain point, seront des aveux. .

«Je sens combien ces aveux sont délicats entre a nous, je sens combien ils sont difficiles; mais je <i m'imputerais à crime de ne pas les faire.

« En ces derniers temps j'ai éprouvé, chère Carme- « lita, une terrible douleur qui m'a laissé anéanti, et « j'ai cru que mon cœur était mort pour la tendresse, «si bien mort que personne ne le ressusciterait ja- « mais.

« Cet aveu vous fera comprendre comment, dans « celte vie d'intimité qui a été la nôtre, jamais un « mot de tendresse n'est sorti de mes lèvres; jamais « un regard passionné, jamais un geste n'est venu « troubler la confiance que vous aviez en moi.

«Vous aimai-je?

« Je ne me posais pas cette question, et l'idée que u je pouvais encore aimer ne se présentait même pas « à mon esprit.

IDA ET GARHELITA 149

c< La surprise qui nous a mis dans les bras l'un de « l'autre a été l'éclair qui a déchiré la nuit qui m'en- « yeloppait. »

Arrivé à ce passage de la lettre qu'il lisait, le prince s'arrêta un moment et haussa doucement les épaules ayec un sourire de pitié; mais il ne s'attarda pas dans des réflexions oiseuses, et bien vite il reprit sa leclure au point où il l'avait interrompue.

a Les éclairs, vous avez vu, dans cette journée d'ocf rage, les eftets qu'ils produisent; ils éblouissent, et, « lorsqu'ils s'éteignent, l'obscurité qu'ils ont pour « une seconde déchirée et illuminée reprend plus « sombre et plus noire.

« 11 en est dans les choses morales comme dans les « choses matérielles.

« L'éclair qui m'avait ébloui s'était éteint, je restai « aveuglé.

« Sans doute il m'était facile de faire jaillir de nou- « veau les lueurs qui avaient projeté leur lumière « dans mon âme. Pour cela, je n'avais qu'à venir c( près de vous : du choc de nos regards naîtraient de « nouveaux éclairs.

(c Mais l'efiet ne serait-il pas toujours le même, et « l'aveuglement ne succèderait-il pas encore à l'é- « blouissement?

« Ce n'était point ainsi que je devais tenter l'exa- « men que je voulais; ce n'était point près de vous, « sous votre influence, sous votre charme.

H C'était dans la solitude, dans le calme, seul en « face de moi-même, que je devais m'interrogerfran- « chôment, et franchement me répondre.

150 I^AUBBRGft DU MOHDE

« Toilà pourquoi je suis pailL

« Ge que je voulais savoir, ce n'était point si j'étais « capable d'être heureux près de vous.

(( Cela je le savais^ je le sentais, et m'éloignant le « matin de l'hôtel où vous dormiez, regardant les fe- « nôtres de votre chambre, pensant à notre journée <K de la veille, je retrouvais encore dans mes veines « des frissonnements de bonheur.

« Mais étais-je capable de vous rendre heureuse? « Pouvaîs-je vous aimer comme vous devez être aî- « mée? Cela, je ne le savais pas d'une manière cer- « taine et je voulais le chercher.

« Cet examen, je l'ai fait en toute franchise, en « toute conscience.

tt Depuis que je me suis éloigné du Glion , il ne « s'est point écoulé une heure, une minute, qui ne a vous ait été consacrée, et aujourd'hui je viens vous « dire que j'écris au prince, votre oncle, et à maie dame la comtesse, votre mère, pour leur demander « votre main.

« Voulez-vous de moi pour votre mari, chère Cai;- « melita?

« Vous prierez votre oncle de me faire connaître « votre réponse. »

Le prince s'arrêta de nouveau et, posant la lettre sur la table qui était devant lui, se renversant dans son fauteuil, il se mit à rire silencieusement.

Quelqu'un qui l'eût observé se fût assurément demandé s'il devenait fou : sans une parole, sans un éclat de voix, il riait toujours, la bouche largement

IDA ET CARHELITA 151

ouverte, la mâchoire inférieure tremblante, les yeux remplis de larmes.

Tout à coup il s'arrêta et haussant les épaules :

^ Le remords des honnêtes gens, dit-il à mi-voix.

Et il recommença à rire, mais tout haut cette fois, en prononçant des paroles saccadées et inintelligibles ; quelques mots seulement avaient un sens :

— - Huit jours... lutté... réparation obligée... enfin I

Puis, son accès de joie s'étant un peu calmé, il reprit et acheva sa lecture :

« Soyez assurée que vous trouverez en moi un <( mari qui vous aimera loyalement, et qui tiendra « fidèlement un engagement qu'il n'a voulu prendre <i qu'en connaissance de cause. »

Venaient ensuite quelques phrases de tendresse qui n'étaient que le développement de cette idée, mais le prince ne les lut que d'un œil distrait.

Que lui importait? Ce n'était pas d'épanchements de ce genre qu'il avait souci, ce n'était pas l'expression d'une tendresse plus ou moins vive qu'il cherchait, mais un fait positif.

Ce fait^ il l'a trouvé : la demande en mariage.

Enfin il s'était décidé.

Mais combien longue, combien difficile à prendre avait été cette décision !

Il n'était pas nécessaire d'être un profond psychologue pour comprendre comment les choses s'étaient passées, quelles avaient é'^é ses hésitations, et enfin comment s'était formée sa résolution.

Il y avait de la franchise dans cette lettre bizarre, mais il y avait aussi des réticences, des précautions

oratoires, des sous-entendus qui en disaient long à qui se donnait la peine de chercher et de lire entre les lignes.

Il ne disait pas tout, il s'en fallait de beaucoup, et ce qu'il cachait était bien significatif.

Ainsi il était bien probable que ce n'était pas seu* lement pour retrouver sa liberté morale qu'il était parti, de même que ce n'était pas seulement non plus pour faire librement son examen de conscience, comme il le disait.

Il était parti pour fuir Carmelita, pour échapper à un mariage qui l'effrayait.

Il avait obéi au mouvement instinclif de la peur, et il s'était sauvé.

Voilà pourquoi il avait caché son départ, pourquoi il n'avait pas frappé à la porte de communication^ pourquoi il n'avait pas écrit.

S'il avait voulu simplement faire son examen de conscience dans la solitude et à l'abri de l'influence de Carmelita, qui Tempêchait d'écrire un mol et de prétexter un voyage de quelques jours?

Mais, parti sans esprit de retour, pour fuir, pour se sauver, il ne pouvait pas écrire : de là son long^ilence, si mal expliqué.

Cependant, comme c'était un honnête homme que le colonel Chamberlain, il était revenu sur ce mouvement instinctif, il avait réfléchi, et le remords avait pesé sur sa conscience.

C'était alors sans doute que la maladie de Carmelita, annoncée par Horace, avait produit un effet décisif.

Car, persistant dans sa première idée, le prince croyait fermement qu'Horace avait tenu son mattre au courant de ce qui se passait au Glion, jour par joux.

Sachant Carmelita sérieusement malade, connaissant mieux que personne la cause de cette maladie, le colonel avait été entraîné, et la pitié avait achevé ce que la conscience avait commencé.

~ Décidément, avec les honnêtes gens, il fallait toujours tenir compte de la conscience et la prendre pour auxiliaire. Que serait-il arrivé si le colonel ne s'était point trouvé moralement engagé envers Carmelita, et par suite exposé aux reproches et aux suggestions de sa conscience ?

La réponse à cette question n'était pas douteuse.

Assurément il ne se serait jamais décidé à ce mariage.

Le plan qui consistait à obliger cette conscience à entrer en jeu était donc habile.

Et le succès venait de prouver combien cette combinaison, en apparence hasardée et dangereuse, était sûre pratiquement.

U ne faut pas désespérer de l'humanité, que diable 1 et c'est pour ne pas vouloir croire qu'il y a du bon en elle que tant de gens habiles d'ailleurs échouent dans leurs calculs.

Et, sur cette réflexion philosophique, le prince passa à la lettre qui lui était adressée : en gros, il savait ou tout au moinis il croyait savoir comment le colonel avait été amené à cette demande en mariage,

et pour le moment cela suffisait.

154 L^AUBEMB DU UOHDE

Maintenant il était curieux de ?oir comment sa lettre était rédigée.

Elle rétait de la façon la plus simple et en tenues

aussi brefs que possible.

< Mon cher princa,

« Je n'ai pu vivre dans l'intimité de votre charte mante nièce, sans me prendre pour elle d'un senfi- <( ment de tendresse qui peu à peu est devenu de Fa- « mour.

« rai rhonneur de vous demander sa main et je « vous prie d'être mon interprète auprès de madame <( la comtesse Belmonte, à laquelle d'ailleurs j'écris « directement, pour appuyer ma demande.

« Je ne veux aujourd'hui présenter que la question « de sentiment; quant à ce qui est affaire, nous nous a en occuperons, si vous le voulez bien, de vive voix, a lorsque nous aurons le plaisir d'être réunis.

« Croyez, mon cher prince, à mes meilleurs senti- <c ments.

« Edouard Chamberlain. »

Autant le prince avait été satisfait de la lettre écrite à Carmelita, autant il fût mécontent de celle-là.

Vraiment ce marchand de pétrole le prenait de haut et d'un ton bien dégagé avec le dernier repré^ sentant des Mazzazoli.

N'eût-il pas pu se mettre en peine d'une lettre plus respectueuse, et garder le sentiment de la distance qui sépare la naissance de la fortune.

Riches, ils Tavaient été, les Mazzazoli ainsi que les

IDA ET CARUELITA 155

Belmonte, et M. Chamberlain, fils d'un misérable ouvrier parisien, n'avait jamais été né.

Snfîn ce serait une nuance à bien établir lorsque le mariage serait conclu; pour le moment, il y avait mieux à faire qu*à se perdre dans les détails de ce genre.

Il prit la lettre adressée à la comtesse et l'ouvrit.

Elle était à peu près la répétition de celle qu'il venait de lire, avec plus de politesse seulement et moins de sans-gône.

Alors, réunissant ces trois lettres, il passa dans la chambre de Carmelita, où se trouvait la comtesse.

— Je viens de recevoir une lettre du colonel Chamberlain, dit-il.

-^ Ah I s'écria la comtesse.

Carmelita ne dit rien ; mais, se soulevant sur le fauteuil où elle était étendue, elle regarda son oncle fixement.

— Yoici deux lettres qui vous sont adressées, continua le prince.

Et il remit ces lettres. Tune à sa sœur, l'autre à sa nièce.

— Ne me faites pas mourir d'impatience, s'écria la comtesse, les mains tremblantes, parlez donc.

— Lisez, dit-il,

Carmelita n'arait point attendu ce conseil, prenant la lettre des mains de son oncle, elle en avait commencé vivement la lecture, sans faire d'observation à propos du cachet brisé.

Mais la comtesse tremblait tellement qu'elle ne

pouvait lire; alors, le prince, s*approchant d'elle, lui reprit la lettre et la lui lut à mi-voix.

— Ah ! le bon garçon, s'écria la comtesse. Ah 1 bon père Giorgio!

Et elle joignit les mains en marmottant quelques mots inintelligibles.

A qui s'adressait son remercîment ? Au colonel ou au père Giorgio?

Cependant Carmelita avait achevé la lecture de sa lettre, beaucoup plus longue que celle de sa mère.

Le prince, qui l'observait, n'avait pas vu son visage pâlir ou rougir.

Mais, lorsqu'elle fut arrivée à la dernière ligne, elle se leva vivement et lançant à son oncle un regard triomphant :

-^ Eh bieni dit-elle, suis-je une oie?

Le prince fléchit un genou devant elle, et lui prenant la main avec un geste d'humble adoration :

— Un ange 1 dit-il.

Et respectueusement il lui baisa la main.

A son tour la comtesse vint devant sa fille, et lui prenant la main, comme l'avait fait le prince, elle la baisa aussi avec une génuflexion.

Ainsi sa mère et son oncle se prosternaient devant elle.

L'élan de fierté qu'elle avait eu en lisant la lettre de son mari ne tint pas contre cette humilité; elle prit sa mère dans ses bras et l'embrassa tendrement, de même elle embrassa aussi son oncle.

Alors tous trois, en même temps, se mirent à rire silencieusement, irrésistiblement, comme le prince

avait ri en lisant la demande du colonel; puis, la joie les envahissant, ils laissèrent échapper des éclats de rire mêlés à des mots entrecoupés.

— Quand retournons-nous à Paris? demanda Carmelita, retrouvant la première sa raison.

— Rien ne presse; ne montrons pas une hâte ma* ladroite.

— Vous croyez-vous éternel? s'écria la comtesse. Sans répondre à sa sœur, le prince se tourna vers-

sa nièce, et avec des formes révérencieuses qu'il déployait pour la première fois, car habituellement il la traitait plus que durement :

— Je crois, dit-il en paraissant lui soumettre son idée, qu'il est bon que je réponde en quelques lignes au colonel que sa demande nous agrée, et que nous le prions de venir nous la répéter de vive voix. Il est bon qu'il revienne, humble et repentant, dans cet hôtel. Ce n'est pas seulement une satisfaction d'amour-propre; mais cela peut être utile à votre autorité future, ma chère nièce, et à votre puissance.

— Je m'en remets à vous, mon oncle.

— Pour aujourd'hui?

— Comnae pour toujours.

— Vous êtes un ange, ma nièce I

158 l'attbergb du vohbe

Si les lettres du colonel avaient amené un changement tout à fait caractéristique dans les rapports du prinoe et de Carmelita, elles en avaient produit un autre, non moins sensible et non moins curieux^ dans le langage de la comtesse Belmonte.

Jusqu'à ce moment, la comtesse avait eu une façon de s'exprimer particulière et bizarre.

Pour elle, tout était au passé, rien n'était au présent. Elle ne disait jamais : Je fais cela, mais toujours : J'ai fait. Aujourd'hui était supprimé, autrefois existait seul.

Mais ce qui rendait ce langage plus étrange encore, <;'est qu'elle ne parlait jamais d'elle qu'à la troisième personne : « Alors la comtesse Belmonte répondit; alors la comtesse Belmonte, qui était jeune, se mit à rire joyeusement. »

A l'entendre, sans la connaître, on pouvait croire qu'elle parlait d'une comtesse Belmonte, qui avait été

IDA ET CARVELTTA 159

son amie oa sa parente, laquelle comtesse Belmonte était morte depuis plusieurs années.

Cela était d'autant plus sensible que les histoires qu'elle racontait sur cette comtesse Belmonte étaient nombreuses, et qu'elle arait retenu, ayec une mémoire merveilleuse, les moindres faits qui se rattaehaient à la vie de cette fameuse comtesse, de môme que ses paroles les plus insignifiantes.

Yolontiers on lui eût demandé quand elle avait eu la douleur de perdre cette amie si chère et si intéressante.

Et de fait n'était-elle pas morte réellement le jour où, ruinée, elle avait disparu du monde, pour aller s'ensevelir elle-même dans son château délabré?

Dé la comtesse Belmonte, des princes Mazzazoli, il restait une ombre; mais la comtesse elle-même était bien morte. Voilà pourquoi elle ne pariait des beaux jours de sa vie qu'au passé.

Mais les lettres du colonel et le prochain mariage de sa fille la ressuscitèrent.

Sa période de sommeil hivernal, si l'on peut s'exprimer ainsi, était finie ; du passé, elle entrait brusquement dans l'avenir, et les deux se soudaient solidement en supprimant le présent.

Elle avait été.

Elle serait.

Dans sa vie, la période de misère était supprimée et n'avait jamais existé.

La comtesse Belmonte, qui avait eu des histoires si curieuses, redevenait la comtesse Belmonte et reprenait son rang âans le monde.

— La première chose à faire, dit-elle en interrompant les explications que le prince donnait à Carmelita, sera d'acheter le château de Montelupo.

Ils relevèrent la tête, tous deux interdits, car la comtesse parlait comme quelqu'un qui se réveille d'un lourd et long sommeil.

— Je dis, continua-t-elle, qu'il faudra tout d'abord acheter, coûte que coûte, le château de Montelupo; on pourrait nous l'enlever. J'ai rêvé que Girolamo délia Quercia voulait nous devancer. On rasera la tour qui domine Belmonte, et Belmonte dominera à son tour Montelupo. Cest la première chose à faire. Je pense, Carmelita, que tu auras cette fierté pour le berceau de ta famille?

— La première chose à faire, répliqua le prince en haussant les épaules, c'est le mariage.

— Il est fait-

— Pas encore, et, avant de savoir si l'on rasera la tour de Montelupo, il faut s'occuper de ce mariage et du régime qui sera adopté. J'exigerai le régime de la communauté, le seul qui soit juste et digne.

— C'est bien, répliqua la comtesse, parfaitement indifférente à cette question de régime ; j'achèterai Montelupo avec les revenus de ma pension. Je n'aurais pas cru que ma fille me refuserait la satisfaction d'un désir si légitime; mais, puisqu'elle se laisse guider par vous, rien ne doit m'étonner, je dois m'attendre à tout.

— Avant de disposer de votre pension, attendez que vous l'ayez.

— Prétendez-vous m'en refuser une 7

IDA ET CARUELITA 16i

— Je prétends tout d'abord faire face aux engagements que j'ai pris.

— Payer vos dettes alors.

— Ces dettes sont les vôtres.

— Pas les miennes.

— C'est en vue de ce mariage qu'elles ont été contractées, c'est ce mariage qui doit les payer.

Ace mot, la comtesâese tourna vers sa fille :

— Prends garde è toi ! s'écria-t-elle. .

— Mais, ma mère...

— Je dis que si tu as la faiblesse de te laisser conduire par ton oncle, tu seras perdue comme je l'ai étémoi-même.

—Ce que vous dites là est une monstruosité I s'écria le prince.

— Ce sera une vérité.

— Je me suis sacrifié pour préparer ce mariage; j'ai donné mon temps, ma peine.

— Au profit de qui ? Au vôtre. C'est pour vous que vous voulez marier Carmelita, ce n'est pas pour moi,. et la preuve, c'est que vous refusez d'acheter Montelupo. Pourquoi? Parce que Montelupo me plaît. Qu'importe de prendre une petite somme sur la fortune de cet Américain du diable pour satisfaire celte envie I

— Il importe au contraire de le ménager habilement pendant les premiers temps; plus tard, nous verrons.

— Plus tard! Je n'ai pas comme vous la folle prétention de vivre éternellement; ce que vous appelez plus tard d'ailleurs, je sais ce que c'est : le jour, n'est-ce

462 l'auberge du mohde

pas? où vous aurez satisfait tous vos caprices et vous vous serez refait une fortune avec celle de naon gen- 4lre. Mais je ne le souffrirai pas, sachez-le. Ce sera mon gendre à moi!

Cet entretien, qui avait commencé par des larmes de joie, se termina par des larmes de colère.

C'était pour elle que la comtesse Belmonte mariait sa fille.

C'était pour lui que le prince Mazzazoli mariait sa nièce.

Et partant de ce point de vue, chacun avait ses prétentions qu'il voulait faire triompher.

Au milieu de cette lutte, Carmelita restait impassible, regardant celui des deux interlocuteurs qui parlait et ne disant rien elle-même.

Enfin, profitant d'un moment où sa mère et son oncle étaient à bout de force, elle étendit la main d'un geste nonchalant, et d'une voix calme :

— Alors, dit-elle, le colonel et moi nous ne comptons pas?

— Suis-je ta mère? s'écria la comtesse.

— Suis-je ton oncle? s'écria le prince.

Sans leuf répondre, elle prit son chapeau et le posant sur sa tête :

— Puisque je suis guérie, dit-elle en bouclant une mèche de ses cheveux, je vais me promener dans la montagne.

— Mais...

— Au revoir I

Et, ne voulant rien entendre, elle se dirigea vers la porte.

OA BT CAUSUTA iflU

Mais, prête à sortir, elle se retourna, et les regardant l'un et l'autre, avec ce sourire moqueur et énigmatique qui donnait un caractère sfétrange à sa physionomie :

On m*a (tit qu*ii ne faut jamais Veodre la peav deFoan qa*o& ne l'ait rais par terre.

Et, ayant débité ces |deux yers avec une emphase comique, elle ferma lentement la porte.

Mademoiselle Belmonte, qu'on disait mourante, se promenant seule 1

ce fut une révolution dans l*hôteL

Ne s'était-elle pas échappée dans un accès de fièvre chaude?

11 y eut de bonnes ftmes qui eurent l'idée d'en prévenir la mère.

— Sans doute, elle ne savait pas que sa fille avait quitté la chambre ; peut-être la croyait-elle endormie. Quelle surprise en ne la trouvant plus daius son Ht!

Cependant, d'autres ftmes non moins bonnes, mais plus portées à l'observation, ayant remarqué que la malade marchait avec le plus grand calme, sans hésitation comme sans faiblesse, on se dit que c'était peut-être une promenade de convalescence qu'elle faisait.

Alors pourquoi sa mère et son oncle n'étaient-ils pas avec elle? Après une pareille maladie, il était imprudent de la laisser sortir seule.

— Avait-elle été vraiment malade?

164 l'aubebgë du monde

Ce cloute timidement émis souleva des protestations générales. *

— Malade? Elle avait été à la mort.

— Alors sa maladie, qui s'était déclarée si brusquement, s'était guérie non moins brusquement, et le second fait était encore plus surprenant que le premier.

Mais ce qui parut peut-être plus surprenant encore, ce fut le menu du dîner offert à une convalescente.

Depuis le départ du colonel, le prince Mazzazoli avait continué de prendre ses repas dans la salle corn* mune, mais sur une table particulière, tandis que la comtesse se faisait servir dans la chambre de sa fille.

Quand les hôtes du Rigi descendirent pour dîner, ils aperçurent la table du prince dressée avec un luxe qui n'était point ordinaire et qu'on n'avait môme jamais vu pendant le séjour du colonel : trois couverts étaient préparés sur la nappe.

Bientôt la comtesse Belmonte entra dans la salle, et derrière parut le prince, donnant le bras à Carmelita qui, pour une convalescente, avait une mine superbe, le teint animé, les lèvres roses, les yeux brillants.

Comme elle regardait la table avec tm certain étonnement :

— J'ai voulu fêter ta guérison, dit la comtesse en souriant, et je t'ai commandé un dîner qui sera de ton goût, je l'espère.

Et elle énuméra complaisamment le menu, qui, par sa composition, faisait honneur à ses connaissances gastronomiques.

— Pour moi, ditle prince, je ne me suis pas occupé du solide, mais j'ai commandé les vins.

Il n'était plus question aujourd'hui de ne dépenser que six sous pour un repas de trois personnes.

Et il n'était plus besoin de ménager les sept mille cinq cents francs si laborieusement amassés pour ce voyage en Suisse.

Encore quelques jours, et l'on tenait les millions du colonel Chamberlain.

— Je te recommande ce filet de chevreuil, dit la comtesse en servant sa fille.

— Goûte-moi ce Château-Margaux, dit le prince en emplissant le verre de sa nièce.

166 L'AUBfiRfrE IMJ MONDE

Bien que le prince Mazzazoli eût pleine confiance dans le colonel et le jugeât incapable de ne pas tenir un engagement pris, il eût désiré que le mariage do Carmelita ne se fit point à Paris.

Sans doute, au point où les choses étaient arrivées» il n'y avait guère à craindre que ce mariage manquât.

Cependant il était dans la nature du prince de craindre toujours et de rester quand môme sur sea gardes.

Dans les circonstances présentes, il lui semblait que, si un danger devait surgir, c'était du côté da Paris qu'il fallait l'attendre.

— Quel danger ?

C'était ce qu'il ne pouvait pas préciser.

II paraissait peu probable que le colonel retombât BOUS l'influence de madame de Lucillière, au moin» avant le mariage. Après, cela était possible, et la

UU ET CARMEUTA 167

prince, qui avait l'expérionce de la paâsion, admettait ce retour jusqu'à un certain point; mais ce qui am* Terait après le mariage, il n'ayait pas présentement à en prendre souci.

Le baron Lazarus ne Youdrait-il pas se venger de la duperie dont il ayait été victime ? Gela était à présumer. Mais que pouvait-il? Ni lui ni Ida n'étaient maintenant bien redoutables.

Enfin pouvait-on être pleinement rassuré du côté de cette jeune cousine du colonel, cette petite Thérèse Chamberlain, qu'il avait eu un moment l'intention de prendre pour femme ?

Quel que fût le plus ou moins de gravité de cef trois dangers, et à vrai dire le plus grand de tous pa» raissait bien peu sérieux, il y avait une chose certaine, qui était que le simple séjour à Paris du colonel et de Carmelita donnait tout de suite à ces craintes un caractère plus imminent.

Que le colonel ne rentrât pas en France et trèsprobablement aucun de ces dangers n'éclatait.

Au contraire, que le mariage se fit à Paris, précédé et accompagné de toute la publicité qui fatalement devait se manifester d'une façon bruyante, et aussitôt ils pouvaient devenir menaçants.

Qui pouvait savoir à l'avance les fantaisies qui passeraient par la tôte de la marquise de Lucillière, lorsqu'elle apprendrait que son ancien amant allait ae marier ? En voyant à qui avait profité la rupture» qu'en avait eu l'habileté d'amener entre elle et cet amant, ne devinerait-elle pas quel avait été l'auteur de cette rupture?

Que ne devait-on pas craindre d'un homme tel que le baron Lazarus, déçu dans ses espérances les plus chères, et de plus battu avec les armes mômes qu'il avait eu la simplicité de donner? •

Enfin qui pouvait prévoir ce que ferait cette Thérèse Chamberlain, alors surtout qu'on ne la connaissait pas, et qu'on ne savait rien de ce qui s'était passé entre elle et son cousin le colonel ? Ce que M. Le Méhauté, le juge d'instruction, avait raconté du frère de cette jeune ûlle, lors de la tentative d'assassinat commise sur le colonel, devait donner à réfléchir. Il était évident qu'on avait la main hardie, dans cette famille, et un Italien, si brave qu'il soit, compte toujours dans la vie avec les mains hardies qui savent manier un couteau ou un poignard. Or, si le récit du juge d'instruction était exact, on ne se faisait pas 'Scrupule, dans la famille Chamberlain, de mettre en mouvement les couteaux et les poignards : la poitrine du colonel était là pour le prouver.

Il valait donc mieux, à tous les points de vue et aussi au point de vue des intérêts personnels du prince, que le mariage ne se flt pas à Paris.

— Mais où le célébrer?

Ce fut alors que la comtesse Belmonte triompha.

— Ah I si on avait voulu la croire I si tout de suite on s'était hâté d'acheter Montelupo et de raser sa tôuri Si, en même temps, on avait commencé les réparations indispensables dans le chftteau de Belmonte ! Si on s'était occupé activement de meubler quelques pièces ! Si....

Le prince avait haussé les épaules.

IDA ET GARHELITA 169

Mais la comtesse avait continué :

— Le mariage se serait célébré à Belmonte, le P. Giorgio aurait officié dans la chapelle restaurée pour cette cérémonie. Quel triomphe I quel gloire I Mais, lorsqu'elle avait donné ce bon conseil, on l'avait sottement dédaigné.

De guerre lasse, le prince avait répliqué que ce n'était pas en quelques semaines ni même en quelques mois qu'on pouvait restaurer Belmonte.

— En tous cas, on pouvait commencer ; maintenant il était trop tard.

Hélas! oui, il était trop tard, et vraiment il était fâcheux que le mariage ne pût pas se célébrer au fond de l'Apennin, car on aurait eu la certitude absolue de n'y être pas dérangé.

Rien à craindre ni de la marquise de Lucillière, ni du baron Lazarus, ni de Thérèse Chamberlain, ni de celui-ci, ni de celui-là, ni de personne.

On emmenait le colonel directement du Glion à Belmonte; le mariage n'était même pas connu à Paris, où le colonel n'avait pas son domicile légal, et, lorsque plus tard on revenait en France, Carmelita était madame Chamberlain de par la loi et les liens indissolubles d'un bon mariage.

Malheureusement les choses ne pouvaient pas s'arranger ainsi; car, depuis leur départ de Belmonte, le dernier débris de toit qui les avait abrités s'était effondré.

Où recevoir le colonel ?

On peut être propriétaire d'une ruine» mais il n*est pas décent de l'habiter,

tu. A

Comment célébrer un mariage entre les quatre murailles croulantes d'un château chancelant^ sans un toit sur la tête des invités, sans vitres aux fenêtres, au milieu des oiseaux de nuit effrayés et des bêtes immondes gui cherchent leur abri dans les dé« combres ?

La vue seule de cette misère ne ferait-elle pas fuir te colonel, peu sensible sans doute à la poésie des ruines ?

U fallait donc renoncer à Belmonte, et le prince y renonça, mais non pourtant sans tenter d'écarter Paris.

U proposa Venise, Florence, Naples, trois villes charmantes pour une lune de mieL

Mais te colonel n'accueillit point cette proposition.

Le prince Mazzazoli avait-il une habitation h Venise ? En avait^il une à Florence ? une à Naples ? Non, n'est-ce pas? Alors pourquoi aller à Venise ou à Naples ? et pourquoi plutôt ne pas aller à Paris, où il possédait, lui, un hôtel prêt à le recevoir?

Paris était aussi une ville charmante pour une lune de mieL

Le prince résista, mais te colonel tint bon et de telle sorte que, finalement, le prince céda.

Quelles raisons valables lui opposer pour refuser Paris? Aucune en réalité; et un refus persistant pourrait le surprendre et l'inquiéter» peut-être même donner de mauvaises pensées.

Le temps n'était pas encore venu où l'on pourrait impunément ne pas le ménager.

Il fut donc convenu qu'on rentrerait à Paris, et que ce serait à Paris que se ferait le mariage.

IDA ET CABMEUTA 171

D'ailleurs, en veillant attentiyement, on pourrait écarter les dangers, s'ils se présentaient.

Et le colonel était dans des dispositions qui ne permettaient pas de croire que ces dangers, quels qulls fussent, pussent Ôtre bien redoutables.

On pourrait risquer des efforts pour empocher ce mariage, mais à coup sûr ils n'auraient aucun résultat.

Cependant, malgré cette confiance dans le succès, le prince aurait voulu tenir le mariage de sa nièce autant que possible caché, ayant pour cela de puissantes raisons qui lui étaient exclusivement personnelles.

Mais cela ne fut pas possible.

Le colonel se serait demandé ce que signifiait cet étrange mystère.

Et d'un autre côté lui-môme revenant à Paris, après une assez longue absence, était obligé de donner des explications à ses créanciers pour les faire patienter.

Quelle meilleure assurance pour eux d'être sûrement payés que l'annonce du prochain mariage de Carmelita avec le colonel Chamberlain?

Cette fois, il ne s'agissait plus d'un mariage plus ou moins probable ; c'était un mariage arrêté, décidé, et le plus étonnant, le plus merveilleux, le plus miraculeux, le plus étourdissant, le plus triomphant, le plus beau, le plus grand, le plus riche, le plus extraordinaire, le plus brillant, le plus éblouissant, le^ plus digne d'envie qu'on pût rôver. Le mari, on pouvait le nommer : c'était... pour tout dire d'un seul mot, c'était l'homme le plus riche, le plus en vue, le plus

à la mode de Paris, c'était le colonel Chamberlain.

Et le prince l'avait nommé tout bas, en cachette, avec prière de ne pas ébruiter cette nouvelle.

Non-seulement il Tavait nommé, mais avec quelques créanciers qui avaient payé cher le droit d'être incrédules, il avait fait plus : il avait montré la lettre écrite par le colonel pour lui demander la main de Carmelita.

C'était là une grande preuve d'estime, le témoignage de confiance le plus complet qu'il pût donner ; aussi espérait-il que par contre on lui garderait un secret absolu sur cette confidence. Pas un mot à personne.

Bien entendu, le secret avait été promis et juré; mais, cinq minutes après, dix personnes savaient que le colonel Chamberlain allait se marier, et qu'il épousait... qui?

— Je vous le donne en dix, je vous le donne en cent, je vous le donne en mille.

Les noms défilaient.

— Vous n'y êtes pas ; mais je ne veux pas vous faire languir, il épouse la belle Carmelita.

— La nièce du prince Mazzazoli?

— Elle-même, Carmelita Belmonte.

— Allons donc, c'est impossible I

— Impossible, invraisemblable, inimaginable, tout ce que vous voudrez, et cependant cela est.

— Je serai donc payé ?

— Nous serons tous payés.

— J'ai joliment bien fait de ne pas vendre ma créance ?

IDA ET CARHELITA 173

— Tiens I on vous a donc demandé à Tacheter ?

— Oui, à 75 0(0 de perte.

— Moi aussi, mais à 90.

— Il est probable que c'est le prince lui-même qui a ainsi fait racheter en sous main toutes ses créances, pour se les faire payer par le colonel Chamberlain lorsque le mariage sera conclu : ce sera la main droite qui versera à la main gauche.

— Ça n'est pas bête.

— Il aura là un joli bénéfice, car le plus grand nombre de ses créanciers ont vendu leurs créances, qu'ils considéraient comme perdues.

— Moi, je ne vends jamais, c*est un système.

— C'est le bon.

— A propos, ne dites rien de ce que je vous ai raconté; le prince m'a demandé le secret, et je le lui ai promis. Seulement, comme je connais votre discrétion, je n'ai pas hésité à vous faire part de cette bonne nouvelle.

— Soyez tranquille ; pas un mot, à personne, je vous le promets.

C'était à quatre heures de l'après-midi que le prince avait pour la première fois montré la lettre du colonel; à sept heures, trois ou quatre cents personnes connaissaient cette nouvelle, et dans la soirée, sur le boulevard, dans les réuniong particulières, dans les clubs et dans les cercles, dans les théâtres, on ne parlait que du mariage du colonel Chamberlain.

— Vous savez?

— Le colonel Chamberlain épouse mademoiselle Belmonte.

174 L^AUBERGE DU MOIYBE

— Juste.

En réalité, Paris n'est qu'une agglomération de petites villes, et les bavardages se développent dans chacune de ces petites villes avec la même ardeur que dans une bourgade de province.

Le premier créancier à qui le prince avait montré la lettre du colonel était son bijoutier, qu'il avait intérêt à ménager. Le bijoutier avait promis le secret; mais, en rentrant chez lui, il avait joyeusement annoncé à sa femme que la créance du prince Mazzazoli serait payée, attendu... que mademoiselle Belmonte épousait le colonel Chamberlain. A ce moment, était entrée ime des principales clientes de la maison, la charmante comtesse d'Ardisson, amie et rivale de la marquise de Lucillière.

Naturellement, on lui avait conté cette grande nouvelle, qui, en conséquence de ses relations avec madame de Lucillière, devait avoir un certain intérêt pour elle.

C^était un secret, un grand secret, que personne ne connaissait encore à Paris; car le prince et sa famille venant de Suisse avec le colonel Chamberlain, étaient arrivés le mafin même.

Une fois en possession de ce secret, la comtesse d*Ardisson n'avait eu qu'un désir, l'apprendre ellemême à madame de Lucillière, pour voir comment celle-ci recevrait cette nouvelle.

Précisément c'était jour d'Opéra de la marquise dé Lucillière, l'occasion était vraiment heureuse.

A huit heures, la comtesse d'Ardisson s'était installée dans sa loge, qui faisait vis-à-vis à celle de madame de Lucillière.

IDA ET CABMELÎTÂ 175

La marquise n'était point encore arrirée et sa loge était restée vide jusqu'à la fin du premier acte de Robert, qu'on donnait ce soir-là.

La toile était à peine tombée, que la comtesse d'Ardisson entrait dans la loge de madame de Lucillière pour lui faire une visite d'amitié.

La marquise était gaie, souriante, de belle humeur comme à l'ordinaire, et prenait plaisir pour le moment à plaisanter le prince Seratoff, qui Tavait accompagnée.

Elle accueillit la comtesse d'Ardisson avec des démonstrations de joie affectueuse, comme une amie dont on a été trop longtemps séparée.

Après quelques minutes, le prince Seratoff sortit de la loge, les laissant en tête-à-tôte.

— Vous savez la nouvelle? demanda aussitôt la comtesse.

— Quelle nouvelle ?

— La grande, Tîncroyabie, la merveilleuse nouvelle : le colonel Chamberlain, qui avait disparu si brusquement, il y a quelques mois, est retrouvé.

— Était-il donc perdu ? demanda la marquise de Lucillière en pâlissant légèrement.

— Je ne sais s'il Tétait pour vous, — la comtesse appuya sur ce mot, — mais il l'était pour le monde parisien; heureusement le voici revenu, et je crois que son retour va faire un joli tapage.

Elle attendit un moment pour que madame de Lucillière lui demandât h propos de quoi allait éclater ce tapage; mais celle-ci, tout d'abord surprise en entendant prononcer le nom du colonel, s'était bien vite

remise et maintenant elle se tenait sur ses gardes.

Évidemment ce n'était pas pour avoir le plaisir de lui faire une simple visite que sa chère amie, madame d'Ardisson, était venue dans sa loge.

Ce n'était pas sans intention qu'elle parlait du colonel.

Qiie voulait-elle ?

. Où allait-elle ?

Celait à voir, et madame de Lucillière avait trop l'habitude de ces sortes d'attaques pour se livrer maladroitement; il fallait attendre et laisser venir.

— Il y a longtemps que vous n'avez eu de nouvelles du prince Mazzazoli et de mademoiselle Belmonte ? demanda la comtesse d'Ardisson.

— Très-longtemps.

— Us étaient en Suisse ; ils sont revenus aussi.

— La comtesse est rétablie?

— Est-ce que vous croyez vraiment qu'elle a été malade ?

— Je crois toujours tout ce qu'on me dit, quand je n'ai pas de motifs pour me défier de ceux qui parlent.

— Et vous n'avez pas de motifs pour vous défier de la comtesse ou du prince?

— Pas le moindre. Ne sont-ils pas mes amis? Je ne me déOe jamais de mes amis.

— Eh bien ! dans cette circonstance, vous avez été dupe de votre confiance.

— Vraiment?

— Ce n'était pas pour cause de maladie que la comtesse allait en Suisse. En réalité, ce n'était pas elle qui faisait ce voyage ; c'était Garmelita. Devinez-vous?

IDA ET CARHEUTA 177

— Pas du tout; vous parlez, chère amie, comme le sphinx.

— Je voulais vous ménager cette nouvelle pour qu'elle ne vous... surprit pas trop brusquement. Carmelita allait en Suisse pour rejoindre le colonel Chamberlain, qui s'était retiré sur les bords du lac de Genève en quittant Paris ; ils ont passé tout le temps de cette absence ensemble, et de ce long téte-à-tôte, il est résulté ce qui fatalement devait se produire : le colonel Chamberlain épouse mademoiselle Carmelita Belmonte.

Bien que madame de Lucillière eût pu se préparer pendant les savantes lenteurs de cette attaque, elle tressaillit, et sa main, qui jouait nerveusement avec son éventail, se crispa.

Madame d'Ardisson, qui l'observait, remarqua très-bien l'effet qu'elle avait produit.

— Vous ne me croyez pas ? dit-elle.

— Pourquoi ne vous croirais-je pas ?

— Je n'en sais vraiment rien, car rien n'est plus explicable que ce mariage entre deux êtres qui semblent faits l'un pour l'autre : le colonel est un homme charmant, malgré l'excentricité de sa tenue, et Carmelita est la belle des belles. Ils devaient s*aimer, cela était écrit et cela s*est réalisé : il paraît qu'ils s'adorent. En tous cas, le certain est qu'ils s'épousent.

n iallait bien dire quelque chose.

— Et pour quand ce mariage ? demanda madame de Lucillière d'une voix qu'elle tâcha d'affermir. .

— Ah I cela, je n'en sais rien, car ce n'est ni le colonel ni le prince Mazzazoli qui m'ont donné cette

178 l'aubeboe du hoube

nourelÉ ; je !a tiens d'une personne tierce, en qui j'ai toute confiance, et qui a vu, de ses yeux vu, ce qui s'appelle yu, la lettre par laquelle le colonel Chamt)erlain demande au prince Mazzazoli la main de sa nièce, mademoiselle Gannelita Belmonte. Le mariage n'est donc pas douteux, seulement j'ignore la date; il est môme probable que cette date, vous la connaîtrez avant moi. Vous avez avec le colonel Chamberlain des relations beaucoup plus intimes que personne à Paris, et sa première visite sera assurément pour vous, sa première invitation. Mais, grâce à mon indiscrétion, vous ne serez pas surprise. Vous ne me remerciez pas ?

— Au contraire ; mais j'attendais que vous eussiez fini, afin de vous remercier une bonne fois pour toutes.

Puis, après quelques paroles insignifiantes, madame d'Ârdisson regagna vivement sa loge, et, se plaçant dans Tombre de manière à se cacher autant que possible, elle braqua sa lorgnette sur madame de Lucillière.

Que se passait-îi en elle ?

Elle s'était observée pendant cet entretien, dont toutes les paroles portaient ; maintenant, sans doute qu'elle se croyait libre, elle allait se livrer...

Et de fait, elle se tenait la tête appuyée sur sa main, immobile, le visage contracté, les sourcils rapprochés, les lèvres serrées, les narines dilatées.

^lle aimait donc toujours le colonel?

Et complaisamment, en souriant, madame d'Ardîsson prit plaisir à rappeler les coups qu'elle venait

UU ET CÀ&MBUXA i70

de porter : « Carmelita allait en Suisse pour rejoindre le colonel; ils s'adorent, ils se marient. » Et cette allusion aux relations intimes qui existaient entre le colonel et la marquise?... Vraiment tout cela avait été bien filé.

A ce moment, la porte de la loge de la marquise s'ouvrit de nouveau, et le prince Seratoff parut; mais la marquise ne le laissa pas s'asseoir.

Elle lui fit un signe, et il se pencha vers elle ; puis , après avoir dirigé ses regards vers les fauteuils d'orchestre du côté gauche, il sortit.

Abandonnant la loge de la marquise, madame d'Ardisson braqua sa lorgnette vers la porte de l'orchestre, où bientôt se montra le prince Seratoff.

Au quatrième fauteuil, était assis le baron Lazarus , qui venait d'arriver.

Le prince se dirigea vers lui, et après quelques paroles l'emmena avec lui.

Deux DQinutes après, ils entrèrent dans la loge de la marquise de Lucillière, et le prince en sortit aussntAi,^ laissant le baron seul avec la marquise.

Que sigiiifiait ce tète-à-tôte?

Ahl comme madame d'Ardiason eût voulu en* tendre ce qui allait se dire entre eux I

Madame de Lucillière ayait indiqué de la main au baron Lazarus un fauteuil dans le fond de la loge, et elle- môme, reculant autant que possible celui qu'elle occupait, ayait tourné le dos à la scène.

— Vous avez désiré me voir? demanda le baron, qui paraissait assez mal à l'aise.

— Oui, monsieur le baron, et j'ai cru remarquer que Yous n'accueilliez pas tràs-favorablement la demande de mon ambassadeur.

— Mais, madame...

— Oh I je comprends très-bien que vous ayez eu une certaine répugnance à revenir dans cette loge qui doit vous rappeler de mauvais souvenirs.

Le baron prit l'air d'un homme qui cherche vainement à comprendre ou à se rappeler ce dont on lui parle.

Bons ou mauvais, il était évident que les souvenir

IDA ET GARHEUTA i8i

auxquels on faisait allusion étaient sortis de sa mémoire.

— Cette loge ? dit-il enfin (car il ne pouvait pas rester bouche ouverte sans rien dire), cette loge?...

— N'est-ce pas dans cette loge, à cette place même, peut-être sur ce fauteuil, continua la marquise, que TOUS avez eu avec M. de Lucillière un entretien dont je faisais le sujet.

— Un entretien, avec M. le marquis, dont vous faisiez le sujet? Mon Dieul c'est possible, cependant je ne me rappelle pas du tout de quoi il était question.

— D'une certaine lettre anonyme.

— Une lettre anonyme ?

Et le baron Lazarus parut faire un appel désespéré à sa mémoire.

Mais ce fut en vain, il ne trouva rien à propos de cette lettre anonyme.

— Ne cherchez pas, dit madame de Lucillière avec dédfi^in; je vois que vous ne trouveriez pas; je vais vous aider. Cette lettre anonyme parlait d'une petite porte de la rue de Valois.

— Comment? vous savez...

— Le marquis m'a tout dit ; il est inutile de paraître ignorer ce que vous savez parfaitement. De mon côté, je trouve inutile de vous laisser croire plus longtemps que le prétexte mis en avant pour rompre nos relations était fondé ; la vraie raison de cette rupture était cette lettre anonyme. Cela ne doit pas vous surprendre, et je présume que vous le saviez déjà ; cependant j'ai tenu à vous le dire.

ISâ L^AUBEKGE DU MONDE

— Avez-vous pu supposer que je connaissais l'auteur de celte infamie?

— J'ai cru et je crois que l'auteur de celte infamie, comme vous dites, était vous.

— Madame!

— Oh I pas d'indignation, monsieur le baron ; vous devez sentit que je ne m'y laisserais pas prendre. Ménagez-vous, réservez vos forces, ne prodiguez pas votre éloquence en pure perte ; vous en aurez besoin bientôt, et vous trouverez à les employer plus utilement qu'aveb inoi.

Elle parlait avec une véhémence que le baron ne lui avait jamais vue, en contenant sa voix cependant de manière à n'être pas entendue distinctement par les personnes qui se trouvaient dans les loges voisines; mais la violence même qu'elle se faisait pour se contenir rendait son émotion plus évidente.

Aussi n'était-ce pas sans une certaine craintie que le baron l'écoutait, se demandant où elle voulait en venir, et n'augurant rien de bon d'un entretien commencé en pareils termes.

Mais que répondre?

Quelle contenance prendre?

Avec un hotnme, le baron, qui était brave, eût élevé la voix, et, coûte que coûte, il eût fermé la bouche qui Tinsultait.

Mais avec une femme que faire ?

Les moyens qu'on peut employer avec un homme ne sont pas de mise avec une femme.

Et, quand cette femme est une marquise de Lucillière, qui ne craint rien et qui est capable de toutes

IDA ET CÂRMELITA ISS

les extravagances, la situation est yéritablement difficile.

Décidément il avait eu tort de se fendre à Tinvitalion du prince Sèf atofif, et il autait été beaucoup plus sage à lui d'écouter son inspiration première, qui lui conseillait de restet* tranquillement dans son fauteuil. Gomment ti'avaiVil pas deviné, apfès la rupture qui avait eu lieu entre lui et madame de Lucillière, qu'une invitation de celle-ci ne pouvait être que dangereuse?

Maintenant qu'il avait commis lu sottise de se ren* dre à cette invitation et de venir dans cette loge, quand et ctînîment en sortir ?

Comme il iSe posait cette question, la porte de la loge s'ouvrit, et le duc de Mestosa s'avança vivement vers la. marquiscf, en homme heureux de voir la femme qu'il adore.

Cette Visite redoubla l'embarras du baron, car il connaissait madame de Lucillière et ses habitudes : c'était toujours publiquement qu'elle s'expliquait avec les geiis dont elle croyait avoir à se plaindre, et elle le faisait avec Un esprit diabolique, qui lançait les allusions et les mots acérés d'une façon cruelle. Qu'elle eût tort ou raison, elle arrivait toujours à mettre les rieurs de son côté, et Ton ne sortait de ses jolies griflFes roses que déchiré aux endroits les plus sensibles, avec des blessures ridicules. Que de fois n'avaiMl pas ri lui-même de ces pauvres victimes !

Maintenant c'était à son tour de recevoir ces blessures sans pouvoir les rendre.

Mieux valait se sauver lâchement.

Il se leva pour céder la place au duc.

Mais de la main elle le retint.

— J'ai à peine commencé la confidence que j'ai à vous faire, dit-elle.

Puis, s'adressant au duc de Mestosa, qui restait indécis :

— J'ai une affaire importante à traiter avec le baron, dit-elle; voulez-vous nous donner quelques minutes encore ?

Et le duc, ainsi congédié, n'eut qu'à quitter la loge. Au moins l'explication n'aurait pas de témoin. Ce fut ce que le baron se dit avec satisfaction.

— Sachant la vérité au sujet de cette lettre anonyme, continua madame de Lucillière, vous devez vous demander comment l'idée m'est venue d'avoir une entrevue avec vous? J'avoue qu'en arrivant ce soir à ropéra, je ne me doutais guère que je vous ferais appeler dans ma loge, et je croyais bien que toutes relations entre nous étaient rompues. A vrai dire et pour ne pas m'en cacher, je vous considérais comme mon ennemi, et pour vous je n'avais d'autres sentiments que ceux d'une ennemie. Vous voyez que je suis franche.

— Je vois que vous ressentez comme une sorte de joie à affirmer cette hostilité.

— Parfaitement observé; mais ce n'est pas seulement la joie qui me fait affirmer cette hostilité; j'obéis encore, en agissant ainsi, à d'autres considérations plus importantes. Je veux, en effet, que cette hostilité soit bien constatée, bien reconnuepar vous, afin que vous ne vous trompiez pas sur le traité d'alliance que je vais vous proposer.

IDA ET GABHELITA 185

Cette hostilité d'une part, et cette alliance d'une autre, paraissaient tellement contradictoires que le baron laissa paraître un mouvement de surprise.

— Quand je me serai expliquée, continua madame de Luçillière, votre étonnement cessera, et ce qui Yous parait obscur en ce moment s'éclaircira. Écoutez donc cette explication, qui vous intéresse plus que vous ne pouvez le supposer, et revenons à la lettre, à votre lettre anonyme. Vous devez penser qu'il ne m'a pas fallu de grands efforts d'esprit pour deviner le mobile qui vous a poussé à faire usage de cette lettre : vous avez voulu amener une rupture entre nous et le colonel Chamberlain.

— Laissez-moi vous dire, interrompit-il, que vous vous trompez étrangement.

— Je ne me trompe nullement. Vous désiriez cette ' rupture parce que, interprétant notre intimité selon vos craintes, vous vous figuriez que, cette intimité rompue, le colonel Chamberlain deviendrait un mari possible pour votre fille.

L'occasion était trop bonne pour que le baron né la mit pas à profit : on attaquait sa fiUe, il dédaignait de répondre et quittait la place. Il se leva pour sortir.

Mais la marquise semblait avoir prévu ce mouvement; car^ avant qu'il eût pu faire un pas en arrière, elle lui jeta vivement quelques mots qui Tarrélèrent.

— Ce mari impossible alors est possible aujourd'hui, si vous voulez écouter ce que j'ai à vous dire.

Le baron hésita un moment.

— Si injustes que soient vos accusations, dit-il enfiû, notre ancienne amitié me fait une loi de les*

i86 l*adbbr6ë du monde

écouter jusqu'au bout, pour m'en défendre et vous montrer combien elles sont fausses.

C'était là une étrange réponse, mais la marquise ne s'en préoccupa pas autrement. Ce qu'elle voulait, c'était que le baron demeurât, et il demeurait; le reste lui importait peu.

Elle continua :

— L'histoire, de cette lettre anonyme prouve que vous ête^ doué de qualités... est-ce bien qualités qu'il faut dire ? enfin peu importe. Voua ôtes dotnc doué de qualités, puisque qualités il y a, que je ne possède pas; de plus vous avez, dans le choix des moyens auxquels vous recourez^ une hardiesse d'esprit et une indépendance de... cœur qui, j'en conviens, peuvent rendre de très-utiles services. En un mot, vous êtes un homme pratique, et, voulant le succès, vous ne vous laissez point empêtrer dans toutes sortes de considérations sentimentales ou morales, qui sont un fardeau pour quiconque ne sait pas s'en débarrasser. Vous voyez que je vous rends justice.

Le baron fit la grimace.

— C'est cette... j'allais dire estime, poursuivit madame de Lucillière, c'est ce cas que je fais de vos qualités pratiques qui m'a donné l'idée de revenir sur notre rupture et de vous proposer une alliance dans un but commun, certaine à l'avance que personne n'était capable comme vous d'atteindre un résultat que je désire et que vous désirerez plus vivement que moi encore peut-être, quand vous le connaîtrez. Bien entendu, l'alliance dont je parle n'es* point une alliance cordiale ; c'est une alliance utile,

IDA ET GARMELITA 187

voilà tout. Vous pouvez me servir, je m'adres$e ^ vous; je puis vous aider, vous venez à moi. Les sea« timents n'ont rien à voir dans ce pacte, ils restent ce qu'ils sont.

— Mais je vous assure...

— Je vous en prie , ne revenons point sur cett^ question : nos sentiments personnels n'ont rien à voir ni à faire dans Tœuvre commune que je veux vous proposer, ou plutôt c'est parce qu'ils sont ce qu'ils sont que précisément je vous la propose.

— J'avoue encore une fois , madame, que je ne comprends rien à ces paroles; aussi, avant de savoir si je puis vous prêter mon concours, je vous prie de me dire ce que vous attendez de moi et quel but vous poursuivez.

— Le but, empâcher le colonel Chamberlain de devenir le mari de mademoiselle Balmonte; le concours, chercher les moyens, les trouver, de rompre ce mariage, qui est à la veille de se faire. Vous voyez que rien n'est plus simple.

-* Ce mariage est à la veille de se faire? s^écria le baron.

— A la veille est une façon de parler pour dire prochainement : l'époque ^ laquelle il doit avoir lieu, je ne la connais pas. Tout ce que je sais, c'est quie le prince Mazzazoli, accompagné de sa nièce, a été rer joindre le colonel en Suisse, où celui-ci s'était retiré en quittant Paris; que là Garmelita ou le prince, je ne sais lequel des deux, tous deux peut-être, ont trouvé moyen d'obtenir une promesse de mariage du colonel, et qu'ils sont revenus tous ensemble à Paris

pour y célébrer ce mariage. Existe-t-il des moyens pour rompre ce mariage, je n'en sais rien; mais, comme j'ai de bonnes raisons pour être convaincue que vous désirez cette rupture non moins vivement que moi, je^m'adresse à vous pour que vous les cherchiez de votre côté, tandis que je les chercherai du mien. Sans doute, j'aurais pu agir seule, mais je vous ai expliqué tout à l'heure que je vous reconnaissais des qualités que je n'ai pas, de sorte que je n'ai pas hésité à vous demander votre concours , en même temps que je vous proposais le mien. Il est certain que nous n'agirons pas de la même manière; voilà pourquoi, à deux, nous serons beaucoup plus forts. Acceptez-vous ?

Le baron hésita assez longtemps avant de répondre.

— Il est évident, dit-il enfin, qu'il serait tout à fait regrettable de voir un homme tel que le colonel épouser mademoiselle Belmonte.

— N'est-ce pas? J'étais sûre que ce serait là votre cri-

— J'ai pour ce cher colonel la plus vive amitié ; je l'aime comme un fils, et il me semble que c'est un devoir d'empêcher, si cela est possible, un mariage qui certainement le rendrait malheureux. Ce brave colonel vient de loin, de très-loin ; il ne connaît pas les dessous de la vie parisienne.

— Il faudrait les lui montrer.

— Tout en reconnaissant le mérite du colonel, on peut dire qu'il y a en lui une certaine naïveté qui l'expose à être dupe quelquefois de ceux qui l'entourent. J'ai été témoin de sa confiance et de sa foi.

IDA ET GARMELITA 489

Ce fut à la marquise de faire un mouvement qui prouva que le coup du baron avait porté.

— Il se laisse facilement tromper par son cœur : c'est une qualité sans doute, mais qui nous expose souvent, à de fâcheuses déceptions. Je crois donc que dans les circonstances qui nous occupent, il aura été victime de sa coniSance et de son cœur. Mademoiselle Belmonte n'est pas du tout la femme qui lui convient, lui si droit, si franc, si tendre, car il est très-tendre.

— Mille raisons rendent ce mariage impossible.

— Ce n'est pas avec des raisons qu'on ouvre les yeux d'un homme aveuglé par la passion, et sans doute le colonel aime passionnément la belle Carmelita. Savez- vous s'il l'aime passionnément?

Le baron posa cette question avec sa bonhomie ordinaire, en regardant la marquise.

— Je ne sais pas.

— Vous ne savez pas ? Moi non plus; mais je trouve cette passion probable. Carmelita est assez belle pour l'avoir inspirée; pour moi, je ne connais pas de femme plus belle, et vous?

— Peu importe.

— lime semble qu'il importe beaucoup; car c'est très-probablement cette beauté qui fait sa toute-puis-* sance. Sur cette beauté, nous ne pouvons rien, ni vous ni moi.

— Ce n'est pas avec sa beauté qu'une femme retient un homme.

— Je n'ai aucune expérience dans les choses de la passion, et je m'en remets pleinement à vous; je veux ^ire seulement qu'il est bien difficile de détruire l'in-

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fluence que Caroielita doit à sa beauté, surtout avec un homme tel que le colonel» qui est fidèle dans ses attachements. Croyez-vous qu'il soit fidèle ?

^ Je ne sais pas.

<— Moi, je crois, et il me semble qu'il n'y aurait qu'une arme qui pourrait agir efficacement sur lui.

— liaquelle?

— Celle qui sert toujours dans ces sortes de situations : si épris que soit un amant, il s'éloigne de celle qu'il aime lorsqu'on lui donne la preuve qu'il est trompé. Quelque chose vous fait-il supposer que le colonel serait homme à s'obstiner dans sa passion, malgré une preuve de ce genre?

Décidément le baron prenait sa revanche , et la marquise sentit que, par le fait seul de l'association qu'elle venait de lui proposer^ elle lui avait permis de redresser la tête : il était utile, il profitait de sa position.

— Avant de savoir si le colonel s'obstinerait ou ne s'obstinerait pas dans sa passion, dit-elle après un court moment de réflexion, il faudrait savoir si cette preuve dont vous parlez peut être fournie, et pour moi je l'ignore.

— Je l'ignore aussi.

— C'est donc ce qu'il faudrait chercher tout d'abord, il me semble.

— Et comment le découvrir? Une jeune ûUe qui aurait un amant ne conduirait pas ses amours comme certaines femmes qui se font un piédestal de leurs fautes. Car il y a de ces femmes, n'est-ce pas, dans le monde parisien, même dans le meilleur? .

IDA ET CARMBLITA 191

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