‹ L'auberge du mondeChapitre 6 sur 10 · I ' ' ' ■■ ' ' 1 1 ■ I II · texte numérisé non relu

I ' ' ' ■■ ' ' 1 1 ■ I II

-* Je n'ai jamais dit que mademoiselle Belmonte pouvait se trouver dans ce cas, bien au contraire

— Et moi non plus, je vous prie de le bien constater.

— J'ai dit qu'il pouvait exister certaines raisons de nature h rompre son mariage; j'ai dit qu'on pouvait, en cherchant habilement, trouver peut-être des moyens pour arriver à ce résultat, et c'est ce que je répète, sans vouloir entrer dans le détail de ces raisons ou de ces moyens. Si vous en trouvez qui vous conviennent, je crois que vous en userez, sans qu'il soit besoin de. nous entendre; si de mon côté j'en trouve qui ne soient pas en désaccord avec mes sentiments ou mes habitudes, j'en userai aussi. Cependant, puisque nous formons une association en vue de ce résultat, il peut être bon que nous nous concertions quelquefois; ma porte vous sera donc ouverte quand vous vous présenterez.

Elle se tut.

Le baron se leva :

— ^ J'aurai donc l'honneur de vous revoir, madame la marquise.

— Au revoir, monsieur le baron.

Il sortit de la loge.

Le duc de Mestosa attendait sans doute ce départ dans le corridor, car la porte n'était pas fermée qu'elle se rouvrit devant lui.

— Une nouvelle, dit-il en se penchant vers la marquise, que tout le monde répète.

Madame de Lucillière leva les yeux sur lui, il paraissait radieux.

— Et vous voulez la répéter aussi? dit-elle ; malheureusement pour vous, je la connais, votre nouvelle. Le colonel Chamberlain épouse Carmelita, 3i'est-ce pas? C'est cela que vous voulez m'apprendre?

— Il est vrai.

— Et c'est pour cela que vous paraissez si joyeux? Eh bienl mon cher, cette joie est une injure pour moi; cachez-la donc, je vous prie, et tâchez de prendre un air indifférent.

— Ce mariage vous peine donc bien vivement?

— Ce que vous dites-là est une nouvelle injure, et de plus c'est une niaiserie. Ce mariage ne me peine ni me réjouit. Ce qui me fâche, c'est de vous voir montrer une joie qui prouve que vous n'avez jamais ajouté foi à mes paroles, que vous avez toujours et malgré tout persisté dans vos soupçons ridicules ; si bien qu'aujourd'hui vous éclatez de satisfaction à l'annonce de ce mariage. Ce que je vous ai dit n'a servi à rien; il vous fallait une preuve, ce mariage vous la donne. Eh bien I mon cher, cela me blesse et me fâche. Faites-moi donc le plaisir d'aller porter ailleurs votre joie triomphante, ou plutôt cachez-la aux yeux des gens qui se moqueraient de vous.

— Mais...

— Je désire être seule. Cette nuit, vous réfléchirez, et demain matin sans doute vous aurez compris; s'il vous faut plusieurs jours, ne vous gênez pas, prenez-les.

Et le duc sortit la tête basse, beaucoup moins 6er qu'il n'était entré.

Mais madame de Lucillière ne resta pas seule, comme elle le désirait,

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Après le duc de Mestosa, ce fut le prince Seratoff qui vint lui faire visite ; puis, après le prince, ce fut lord Fergusson.

Tous entrèrent avec l'air triomphant qu'avait eu le duc de Mestosa.

Tous sortirent, la tête basse, comme le duc était sorti.

Car à tous elle fit la même réponse qu'au duc.

Seulement elle la ût plus âpre et plus mordante ; car la répétition de la même nouvelle, qu'on venait lui communiquer avec des attitudes de vainqueur, l'avait exaspérée.

Mais elle n'eut pas à subir ces seules visites : ce qui cependant, dans l'état nerveux où elle se trouvait, était bien suffisant. .

Dans Tentr'acte, sa loge ne désemplit pas : ce fut un défilé, une procession ; tout ce qu'elle avait d'amis et surtout d'amies dans la salle voulut se donner la joie de venir lui annoncer la grande nouvelle.

— Eh bienl le colonel Chamberlain se marie donc?

— Avec la belle Carmelital Qui s'en serait jamais douté?

— Savez-vous la date précise de ce fameuxmariage ? A ces visiteurs, elle ne pouvait pas répondre

comme elle l'avait fait avec le duc de Mestosa ou avec lord Fergusson.

Il fallait sourire, bavarder, parler pour ne rien dire.

De même, il fallait encore qu'elle gardât continuellement ce sourire et ne s'abandonnât pas aux sentiments qui la troublaient ; car, dans la salle, tous les yeux étaient dirigés sur elle.

Et, quand un nouvel arrivant apprenait la grande nouvelle du mariage du colonel Chamberlain, son premier mouvement était de chercher avec sa lor« guette la loge de madame de Lucillière*

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Si elle avait osé, elle aurait quitté TOpéra pour se soustraire à cette curiosité et à ces visites.

Mais il ne lui convenait pas de paraître fuir.

Elle resta jusqu'au quatrième acte, et ce fut alors seulement qu'elle se retira*

Dans Tescalier, elle rencontra Serkis-Pacha^ qui anrivait pour la voir.

— Eh quoi I dit-il en l'arrêtant, vous partez ?

— Je vais voir ma mère.

— Vous savez la grande nouvelle ?

— Le mariage du colonel Chamberlain, n'est-CQ pas?

— Avec la belle Carmeiita.

— - Je viens de l'annoncer au baron Lazarus.

— Ah 1 très-drôle; vous êtes un démon d'esprit, un ravissant démon.

Il voulut la retenir, mais elle le quitta.

— Je suis attendue chez ma mère.

Et descendant rapidement l'escalier, presqu'en courant, elle se sauva.

Mais elle ne se fit pas conduire chez sa mère, comme elle l'avait annoncé.

La voiture qui l'attendait était le coupé noir traîné par les chevaux et conduit par le cocher anglais que le colonel lui avait dofmés.

— A l'hôtel, dit-elle en baissant la glace pour parler à son cocher.

Et les chevaux, touchés légèrement avec le bout de la mèche du fouet, partirent de ce train rapide qui défiait les poursuites.

En quelques minutes, ils arrivèrent rue de Courcelles.

— Ne dételez pas, dit la marquise en descendant, je vais ressortir.

En effet, elle ne resta que fort peu de temps chez elle, et sa femme de chambre, après l'avoir aidée à remplacer sa toilette de théâtre par une toilette de ville, la vit chercher dans un meuble, où elle prit une petite clef qu'elle plaça dans sa poche.

Cela fait, elle remonta en voiture.

Sans rien dire, elle fit un simple signe à son cocher.

Mais celui-ci, bien qu'il la regardât avec attention, parut n'avoir pas compris ce signe.

Alors elle le répéta et le confirma d'un mouvement de tête.

Comme le concierge se tenait appuyé contre la grande porte ouverte, regardant ce dialogue muet avec une curiosité indiscrète, le cocher ne se permit

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pas de préciser sa question par une parole qui aurait été entendue; il toucha ses chevaux, qui partirent.

Mais, aussitôt qu'il eut fait quelques pas qui le mettaient hors la portée des regards du concierge, il se pencha vers la glace restée ouverte :

— Rue de Valois? demanda-t-il.

— Oui.

Il ne lui fallut que quelques secondes pour arriver devant la petite porte où si souvent il avait déposé et repris sa maîtresse.

La marquise, enveloppée dans un grand vêtement sombre et la tête couverte d'une épaisse voilette, descendit de voiture.

Mais, au lieu de renvoyer son cocher en lui indiquant comme à l'ordinaire Theure à laquelle il devait venir la reprendre, elle lui dit d'attendre.

Puis, traversant le trottoir, elle introduisit la clef dans la petite porte.

Mais, bien que la clef tournât librement dans la serrure en faisant jouer le pêne, la porte ne s'ouvrit point : elle était fermée à l'intérieur par un verrou.

Madame de Lucillière resta un njoment embarrassée devant cette porte qu'elle poussait et qui refusait de s'ouvrir.

Mais son hésitation ne fut pas longue; comme toujours et en toutes circonstances, elle prit vivement sa résolution.

— Rentrez, dit-elle au cocher.

Bien que cet ordre eût tout lieu de le surprendre, le cocher ne répliqua point; mettant aussitôt ses chevaux au pas, exactement comme si lui et eux eussent

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été des machines dont la marquise tenait dans s^ main le levier de marche, il prit le chemin de rf^ûtel de Lucillière.

Longeant le mur du jardin de la rue de Valois, la marquise, sans s'inquiéter de l'heure avancée et de la solitude de ce quartier désert, se dirigea vers l'entrée principale de Thôtel Chamberlain.

A son coup de marteau, la porte s'ouvrit et le concierge parut sur le seuil de sa porte«

— M. Horace Cooper, demanda la marquise d'une voix faible.

— Vous dites, madame? fit le concierge.

Gomme la marquise était enveloppée dans un

manteau et comme son visage était caché sous un voile épais, il était impossible de la reconnaître.

— Je demande à voir M. Horace Cooper, répéta la marquise, n'est-il pas ici?

Le concierge^ sans lui répondre, se retourna vers rintérieur de sa loge, et madame de Lucillière entendit des éclats de rire à demi étouffés.

— Une dame demande M. Horace, dit le concierge; est-il chez lui?

— Déjà I répliqua une voix.

— A l'hôtel! dit une autre ; c'est vraiment trop fort.

— Il est chez lui, dit une autre; il s'habille pour sortir.

— Si madame veut montera la chambpe de M. Horace, dit le concierge, elle le trouvera en train de s'habiller.

Madame de Lucillière, rassurée par son voile, ne se laissa pas déconcerter.

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— Faites prévenir M. Horace qu'une dame T^ttend au parloir, dit-elle.

Et, en femme qui sait où elle va, elle travai*0a la cour pour entrer à l'hôtel.

— Est-ce que celle-là est déjà venue? deinimdft nn^ voix.

— Je ne la reconnais pas, mais elle n'a pa^ perdu de temps pour venir : le nègre est arrivé ce matin, et déjà j'ai reçu trois billets pou? lui, l'un avec un bouquet. Si ça ne fait pas hausser les épaules?

— Mais qu'est-ce qu'il a donc pour lui, ce mori? caud? demanda une voix de femme.

— Je vous le demande, mademoiselle Isabelle; ça va recommencer comme avant son départ, et on va le revoir dormir tout debout.

Cependant madame de Lucillière avait monté le perron de l'hôtel, et la porte vitrée, tirée par un valet de pied en grande livrée, s'était ouverte devant elle.

Malgré Fheure avancée, l'hôtel était encore éclairé du haut en bas et les domestiques étaient h leur poste.

Cela inspira une certaine crainte à la marquise ; peut-ôtre le colonel était-il chez lui, alors il pouvait la rencontrer; de même quelques personnes de «on monde pouvaient, en traversant le vestibule, l'apercevoir et la reconnaître.

Par un mouvement de crainte instinctive, elle serra son manteau autour d'elle ; puis tout de suite, réfléchissant que c'était le meilleur moyen pour se faire reconnaître, elle le laissa retomber.

— M. le colonel n'est pas rentré, dit le domestique.

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— C'est à M. Horace que j'ai affaire, dit-elle, avec un accent anglais très-prononcé.

Il était plus important, en effet, de changer sa voix pour ce domestique, qui tant de fois l'avait introduite, que pour le concierge.

Puis, sans attendre de réponse, elle entra dans le parloir, rassurée jusqu'à un certain point par l'absence du colonel.

Elle attendit pendant près de dix minutes; puis

enfin la porte s'ouvrit devant Horace, qui venait de

s'habiller pour sortir, et portait sur sa personne, dans

ses vêtements comme dans son linge, tous les par-

^fums à la mode.

Il s'avançait vivement, les bras arrondis, le visage souriant, lorsque de la main elle lui fit signe de fermer soigneusement la porte par laquelle il venait d'entrer.

Il fit ce qu'elle lui demandait:

Mais, lorsqu'il se retourna pour revenir vers elle, il s'arrêta, stupéfait, interdit, les bras levés, la bouche ouverte.

Elle avait rejeté son voile en arrière.

Il fut un moment sans parler, tant sa surprise était violente.

Mais enfin la voix lui revint.

— Madame la marquise î s'écria-t-il.

— Moi-même, mon bon Horace.

Puis, comme il la regardait avec des yeux fixes :

— Je vous fais donc peur? dit-elle.

— La surprise, Tétonnement...

— Quand votre maître doit-il rentrer?

— D'un moment à l'autre, je pense; je l'attendais pour sortir. Il est chez...

Horace s'arrêta.

— Chez mademoiselle Belmonte, acheva la marquise.

— Madame la marquise sait?...

-^ Le mariage prochain du colonel avec mademoiselle Belmonte? Parfaitement, et voilà pourquoi il faut que je lui parle ce soir.

— Mais, madame la marquise. ..

— Mon bon Horace, il le faut et je compte sur vous.

Horace était resté, pour madame de Lucillière, dans ses sentiments d'admiration et d'adoration d'autrefois; pour lui, elle était toujours la plus séduisante de toutes les femmes, et, sans savoir au juste quelles causes avaient amené une rupture entre elle et son maître, il regrettait vivement cette rupture. Bien souvent il se disait que le colonel avait peutêtre été trop prompt à se fâcher ; quand on a le bonheur d'être aimé par une femme telle que madame de Lucillière, il ne faut pas .être trop rigoureux et l'on doit lui passer bien des choses. C'était d'ailleurs son propre système, faible avec les femmes en proportion de leur beauté ; tout est permis à une belle femme, rien ne l'est à une laide. Assurément Carmelita aussi était belle, très-belle: mais il préférait le genre de beauté de madame de Lucillière, qui, à ses yeux, était le charme en personne, la séduction, et puis Carmelita voulait se faire épouser, et il n'était pas pour le mariage, au moins à l'âge qu'avait pré-

sentementle colonel; plus tard il serait temps. Comment consentir à n'avoir qu'une femme, quand on pouvait les avoir toutes?

C'était non-seuletnent âii point de vue de son maître qu'il se plaçait pour condamner le mariage, mais encore au sien propre : une fbmmie dans la maison dérangerait toutes ses habitudes ôt toutes ses idées, éilô l^é gênerait aussi bien dantt les choses matérielles que dans ses sentiments. Il ne pourrait jamais obéir à une femme qui parlerait au nom d'un droit et en vertu du principe d'autorité. QU'tttie fetntae lui demandât n'importe quoi comme un service, il se jetterait à travers le feu ou l'eau pour te Mv^i mais qu'elle lui demandât la même chose sans (^u'il pût recevoir d'elle un remèrctment ou un sourire, il ne le ferait pas.

bans côs conditions, madame de Lucillière l'appelant : « Mon bon Horace^ » et lui disant: « Je compte âur vous, » devait produire sur lui une vive émotion.

Ce flit ce qui arriva.

— Que puis-je pour madame là marquise? dît-il en saluant.

— Une chose bien simple : me conduire dans l'appartement du colonel, où j'attendrai son retour.

Horace avait la certitude que son maître ne serait pas satisfait de trouver, en rentrant, madame de Lucillière installée dans son appartement et l'attendant.

Aussi cette demande lui causa-t-elle un véritable embaï'ras.

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D'un côté, il voulait être agréable à màdacne de Lucillière ;

De Tautre, il ne youlait pas mécontenter son maître.

Comment se tirer de là?

Avant qu'il eût trouvé un moyen et une réponse, la marquise continua :

— n est de te pWs haut« importance que je voie votre maître ce soir, et vous devez bien penser que, si Je suis venue ici à pareille heure, ce n'est point à la légère* Je dois vous avouer, — car je ne veux rien vous cacher et il ne me convient pas d'essayer de vous tromper, — je dois vous avouer que si j'avais prévenu Votre ttiaître de mon arrivée, il ne se serait très-probablement pas trouvé id ; de môme je vous avoue encore que si je demandais à le voir, il s'arrangerait pout ne pas me recevoir. Il s'est élevé etitte nous des difficultés fâteheuses qui ont amené une rupture; mais ces difficultés et cette rupture n'ont modifié en rien mes sentiments; j'ai toujours pour lui une Vive amitié, et, comme en ce moment, cette amitié peut lui rendre un service capital, duquel dépendent Son bonheur et sa vie, je veux lui faire une sorte de violence pour arriver auprès de lui. Il est probable que sur le premier moment il sera fâché; mais bientôt il reviendra sur oe premier mouvement, et vous saura gré du concours que vous m'aurez prêté.

Comme Horace demeuraîl hésitant, elle insista :

— Vous devez comprèiidre que; cette entrevue aurait lieu en tous les cas, alors môme que vous refu-

seriez ce que je vous demande; seulement il est préférable pour tous qu'elle soit secrète, et voilà pourquoi je m'adresse, je veux dire, pourquoi je me confie à vous.

Assurément on ne mettrait pas la marquise à la porte^ et puisqu'elle était entrée dans Thôtel, il importait peu en réalité que l'entretien qu'elle voulait, eût lieu dans ce parloir ou dans l'appartement du colonel.

* Et puis elle se confiait à lui, elle, la marquise de Lucillière.

— Si madame la marquise veut me suivre, dit-il en se dirigeant vers la porte.

Mais, avant de le suivre, madame de Lucillière ramena son voile sur son visage et arrangea les plis de son manteau.

Deux autres domestiques étaient venus rejoindre le valet de pied dans le vestibule; en voyant cette femme voilée, monter derrière Horace l'escalier d'honneur, au lieu de prendre l'escalier de service, ils se regardèrent tous les trois avec des mines étonnées.

L'un d'eux était le maître d'hôtel.

— Voilà qui explique la puissance de ce nègre, dit-il, il fait un joli métier.

— Elle a demandé M. Horace Cooper.

— Précisément, comme. le colonel va se marier, il veut sauvegarder les apparences; c'est pour cela qu'on demande M. Horace Cooper.

— Si cela n'était pas impossible, je jurerais que cette femme est la marquise de Lucillière, dit le valet de pied.

— Ne jurez pas, ce serait un faux serment.

— Je ne dis pas non, mais en tous cas c'est la taille et la démarche de la marquise.

~- C'est peut-être pour cette taille et cette démarche que le colonel Ta choisie.

— Pour retrouver la marquise?

— Juste.

Cependant madame de Lucillière, suivant Horace, était entrée dans la bibliothèque.

— J'attendrai ici, dit-elle.

Et elle s'assit sur un fauteuil, tandis qu'Horace arrangeait les lampes.

— H y a une question que je n'ai pas encore pu vous faire, dit-elle : comment se porte le colonel?

— Bien, madame la marquise ; je vous remercie.

— Il n'a pas été souffrant, à son arrivée en Suisse?

— Souffrant, non pas précisément, cependant il n'était pas à son aise ; sans qu'on vît en lui une maladie particulière, il est certain qu'il n'était pas dans son état ordinaire.

— Se plaignait-il?

— Oh ! jamais. On pourrait mettre mon colonel sur un gril, avec un bon feu sous lui, le tourner et le retourner comme on a fait pour saint Laurent, il ne se plaindrait pas* Du reste, madame la marquise l'a vu à Chalençon, elle Ta soigné, et elle sait mieux que personne si ce beau coup de couteau qui lui avait fendu la poitrine lui a jamais arraché une plainte.

— Alors à quoi avez- vous vu qu'il n'était pas dans son état ordinaire? Vous avez pu vous tromper.

— Me tromper, moi, quand il s'agit de mon colonel? Est-ce qu'une mère se trompe sur la santé de son enfant? Mieux que le médecin, elle voit s'il est malade ou s'il est bien portant. J'aime mon colonel comme s'il était mon enfant : je ne me suis pas trompé. Il ne mangeait pas, il ne dormait pas, et toujours il restait absorbé comme s'il suivait la même pensée; toujours, c'est-à-dire tant que je le voyais, car il passait ses journées entières à faire des courses dans les montagnes et souvent même il ne rentrait pas, couchant dans une grange ou un chalet.

— L'arrivée du prince Mazzazoli et de mademoiselle Belmonte a dû égayer cette sombre humeur?

— J'avoue que pour moi c'est avec plaisir que je les ai vus arriver ;'aussi j'ai tout fait pour les installer au Glion, ce qui n'a pas été facile.

— Comment ! pas facile? Dans un hôtel, il est toujours facile de se loger.

— Sans doute, quand il y a de la place.

— Et il n'y avait pas de place dans votre hôtel quand ils sont arrivés ?

— Non, pas une chambre.

— Le colonel ne leur avait pas retenu un appartement?

— Mais mon colonel ne savait pas qu'ils devaient venir en Suisse, et même, s'il l'avait su, il aurait quitté le Glion; c'est ce qu'il a voulu faire, quand il a appris leur arrivée.

— El c'est ce qu'il n'a pas fait ?

— Il s'est trouvé entraîné par politesse à restefc

— Je ne comprends pas bien.

— Il faut que vous sachiez que nous occupions trois chambres qui se tenaient : une pour mon colonel; une autre servait de salle à manger, car mon colonel n'avait pas voulu prendre ses repas dans la salle commune pour n'être pas dérangé par les importuns; la troisième enfin pour moi. Le prince et sa famille ne trouvant pas où se logery mon colonel a donné la salle à maiiger et ma chambre à madame la comtesse Belmonte et à mademoiselle Garmelita. Gela se passait le soir. Le lendemain matin mon colonel annonça au prince son intention de quitter le Glion; tandis que, de son côté, le prince annonçait à mon colonel la même intention. Naturellement il en résulta une lutte de politesse, et personne ne partit.

— Je comprends maintenant : ce fut pour ne pas renvoyer le prince que le colonel resta.

— Précisément : le prince avait posé la question de telle sorte qu'il n'y avait pas moyen pour mon colonel de s'en aller.

— Et peu à peu il s'habitua à la présence du prince et de Garmelita ?

-Gette présence lui fit du bien. Malgré lui il fut obligé de parler, de se distraire ; il mangea à la même table que le prince.

— Et que Garmelita?

— Sans doute, tous ensemble enfin ; et mademoiselle Belmonte l'accompagna souvent dans ses excursions. Elle marche très-bien, mademoiselle Belmonte, et les ascensions ne lui font pas peur; elle n'est pas comme son oncle, qui, j'en suis sûr, n'a pas fait cent mètres au delà du jardin de l'hôtel.

, — C'était en tête-à-tête que le colonel et Carmelita faisaient ces excursions; cela a duré longtemps, c'est-à-dire ce séjour s'est prolongé?

— Oui, assez longtemps. Mais tout à coup, sans que rien le fasse prévoir, mon colonel a quitté .le Glion.

— Et Carmelita ?

— Mademoiselle Belmonte, madame la comtesse, le prince, moi, nous sommes tous restés, ne sachant p"as ce que le colonel était devenu. La veille, par une journée d'orage terrible, le colonel et mademoiselle Carmelita avaient fait une longue course dans la montagne, et ils n'étaient rentrés à l'hôtel que le soir tard. Le lendemain matin, au petit jour, mon colonel partait, sans prévenir personne, sans même me laisser un mot. Nous voilà tous bien inquiets. Le prince voulait qu'on fît des recherches dans la montagne, craignant un accident; moi, j'en ai fait au chemin de fer, et j'ai appris que mon colonel était parti pour Genève. Les jours s'écoulèrent, il ne revint pas; il n'écrivait pas, ni au prince, ni à moi.

— Où était-il?

— J'ai su plus tard qu'il avait été en Italie, aux environs de Florence et de Rome; puis, de l'Italie, il était revenu à Paris. Ce fut de Paris qu'il m'écrivit et m'envoya trois lettres : une pour le prince, une pour madame la comtesse Belmonte, une pour mademoiselle Carmelita. Dans ses lettres, il parait qu'il demandait mademoiselle Carmelita en mariage. Est-ce assez bizarre? Tout à coup il part comme s'il se sauvait ; puis, au bout d'une dizaine de jours, il écrit

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pour demander en mariage celle d'auprès de qui il s'est sauvé.

Mais la marquise ne trouvait pas cette conduite bizarre; au contraire, elle s'expliquait très-clairement comme les choses s'étaient passées, . depuis l'arrivée de Carmelita au Glion jusqu'au départ du colonel, et son expérience féminine suppléait aux lacunes qui se trouvaient dans le récit d'Horace.

La chance lui avait été favorable en ne lui permettant pas d'entrer par la petite porte.

A ce moment, une voiture roula sur le sable de la cour et s'arrêta devant le perron.

— Mon colonel, dit Horace en voulant descendre. Mais la marquise le retint.

— Il est inutile d'aller au-devant de votre maître, cela vous évitera de lui annoncer mon arrivée. Laissons-le entrer dans son appartement, alors seulement vous nous quitterez. Il est entendu que je me charge de tout; je vous promets que vous ne serez pas grondéy vous serez plutôt remercié.

MO Vauberge du hondë

Le colonel pouvait en arrivant entrer directement dans sa chambre ou dans la bibliothèque, les deux pièces communiquant ensemble, mais ayant chacime une porte dans le vestibule,

Le bruit des pas étant étouffé par les tapis, ila n'entendirent rien.

Mais tout à coup une serrure grinça dans la chambre, le colonel était rentré.

Sans parler, madame de Lucillière fit un signe à Horace, et celui-ci sortit aussitôt, ouvrant et refermant la porte avec précaution.

Madame de Lucillière ramena son voile sur son visage et, s'étant envoloppée dans son manteau, elle attendit debout, les yeux fixés sur la porte de la chambre.

Mais les minutes s*écoulèrent> sans que le colonel parût et môme sans qu'on ent^udtt aucun bruit.

IDA ET CÀRMBLITA . ^11

Doucement et marchant sur la pointe des pieds, elle s'avança vers la porte de la chambre.

Un des battants était ouvert, mais une tapisserie fermait le passage et empêchait de voir ce qui se passait dans la chambre.

Du bout du doigt, madame de Lucillière entr'ouvrit cette tapisserie.

4ssis dans un fauteuil, le colonel se tenait la tête appuyée dans sa main gauche, comme un homme qui réfléchit.

Il resta longtemps ainsi, sans faire un mouvement, absorbé dans sa préoccupation, les yeux fixés sur une fleur du lapis.

S11 avait relevé la tête, il aurait pu apercevoir la marquise; mais il suivait sa méditation, insensible à tout ce qui Tentourait,

Évidemment cette méditation était douloureuse, et, dans le froncement de ses sourcils, on voyait clairement qu'il était arrêté par quelque difficulté ou par une pensée pénible.

Pas un mot qui sortît de ses lèvres, pas un mou* vemeht.

Ce qu'elle voyait, c'était l'effort d'une attention intellectuelle ; mais cette attention portait-elle sur le présent, sur l'avenir ou sur le passé, c'était ce qu'il était impossible de deviner.

Une seule chose certaine : un état moral douloureux.

Et cette constatation ne pouvait pas la faire renoncer à son projet ; bien au contraire, cela valait mieux que la joie triomphante d'un amant heureux.

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Le moment était donc bien choisi.

Elle écarta la portière et entra.

Le bruit de l'étoffe et le bruissement de la robe de la marquise frappèrent le colonel, qui releva lentement la tête et regarda machinalement du côté d'où venaient ces bruits.

A la vue de cette femme voilée qui s'avançait vers lui, il tressaillit.

— Qui est là? dit-il.

Elle ne répondit pas, mais d'un geste brusque elle releva son voile ; en même temps, elle jeta loin d'elle le manteau qui l'enveloppait.

Dans tous ses mouvements, il y avait quelque chose de théâtral, et son entrée ressemblait jusqu'à un certain point, à celle d'un premier rôle.

Mais c'est là un travers de bien des gens, même parmi les plus fins, de ne pouvoir se débarrasser des traditions dramatiques ; ils ont si souvent vu jouer la comédie, que dans les choses de la vie les plus sérieuses ils deviennent à leur insu des comédiens.

Le voile relevé d'une main, le manteau jeté d'une autre, avaient une couleur d'opéra-comique qui amusait la marquise.

— Henriette I s'écria-t-il en se levant de son fauteuil.

— Non, pas Henriette ! mais la marquise de Lucillière.

— Et que voulez-vous de moi, madame ? dit-il en se remettant.

— Vous parler.

— Je croyais qu'il ne devait plus y avoir rien de commun entre nous.

Elle n'avait pas fait un mouvement depuis qu'elle avait jeté son manteau; elle s'avança alors de quelques pas vers lui avec sa démarche ondoyante, la taille prise dans sa robe qui la modelait, la tête haute, les yeux brillants, telle enfin qu'il l'avait si souvent vue autrefois. Il détourna la tête.

Elle s'arrêta et attendit.

Bientôt il releva les yeux et pendant quelques secondes leurs regards se croisèrent.

Elle fit de nouveau deux pas en avant.

— Ah I Edouard I s'écria-t-elle d,'une voix tremblante.

Puis elle se tut et baissa les yeux.

Mais ce n'est pas seulement avec les yeux ou avec les lèvres qu'une femme sait s'exprimer; lorsqu'elle le veut, tout parle en elle : sa physionomie, qui traduit les émotions de son âme; ses mains, qui se joignent; ses épaules, qui s'avancent ; sa taille, qui s'incline ou se redresse.

— N'avez-vous pas reçu l'envoi que je vous ai fait avant mon départ ? dit-il.

— Je l'ai reçu.

— Et vous n'avez pas compris pourquoi je quittais Paris?

— Longtemps je suis restée sans comprendre, mais enfin ma raison a pu admettre la possibilité de l'erreur dont vous étiez victime.

— Une erreur!

Elle inclina la tête par un geste qui en disait plus

J)i4 l'auberge du monde

que toutes les paroles et qui signifiait clairemeiit que cette erreur était si grande qu'on ne pouvait trouver de mots pour la qualifier ?

— Votre buvard..,

— Oui, c'est ce buvard, mais Dpn mon buvard, comme vou^ dites, qui m'a fait comprendre comment vous aviez pu être trompé.

Il la regarda en face longuement, profondément; elle ne détourna pas les yeux.

Mais au contraire, s'avançapt encore et se penchant vers lui :

— Je pourrais, dit-elle, vous montrer, vous prouver combien grossière a été votre erreur ; mais ce n'est pas pour cela que je suis venue, et, comme mes moments sont comptés, je n'ai pas de temps à perdre dans une dépionstration maintenant superflue. C'est de vous que je veux vous entretenir, c'est pour vous qu^je suis ici, pour vous seul, non pour moi, pour votre bonheur, et aussi pour le bonheur des autres.

Disant cela, elle attira une chaire et s'assit en face de lui.

Puis elle attendit en l'examinant.

Il était dans un trouble extrême , oppressé, ne respirant plus : évidemment une lutte se livrait en lui, et il était facile de deviner ce qu'était cette lutte : l'écouterait-il ou ne Técouterait-il pas? Elle le connaissait trop bien pour ne pas suivre sur sa physionomie convulsée les sentiments divers par lesquels il passait : voulant et ne voulant plus, puis voulant encore.

il était certain qu'il valait mieux le laisser user son énergie dans ces mouvements contradictoires, que

IDA Et GARMELITA ffS

d'essayer de pousser son esprit dans la voie qu'elle désirait lui voir prendre, et c'était pour cela qu'elle attendait sans parler.

Quand elle jugea qu'il pouvait l'écouter sans i^évoite, elle reprit la parole.

-^ C'est ce soir, à l'Opéra, que j'ai appris votre re-» tour et votre mariage.

Elle pfonoûçace mot après avoir hésité un moment et d'une voix basse.

— Il est vrai, dît*il, je me marie.

Il redt^ssa la tôte et la regarda d'un air de défi.

— Aussitôt j'ai voulu vous voir et suis venue ici.

— Et pourquoi?

— Oh I ne pensez pas que je me permette de blâmer votre résolution; vous vous mariez, je trouve cela trèsjuste et très-légitime. Nous nous sommes aiméSj vous ne m'aimez plus, vous vous mariez : il n'y a là rien que de très-simple.

— Alors permettez-moi de vous dire que je ne comprends pas le but d'une visite qui doit vous être pénible et qui pour moi est horriblement douloureuse;

— Tout à l'heure vous saurez ce qui m'a inspiré cette démarche, qui ne peut pas être aussi cruelle pour vous qu'elle l'est pour moi ; car enfin je rentre dans une maison d'où j'ai été chassée et je parais devant un homme qui m'a infligé l'injure la plus atroce qui puisse atteindre une femme. Je ne me suis point cependant laissé arrêter par le souvenir de cette injure^ et je suis venue. Que vous vous mariiez, je vous le répète, c'est bien. Je ne serais pas sincère si je vous disais qu'en apprenant cette nouvelle de la bouche de

216 l'auberge du honde

gens qui me la jetaient pour m'en accabler, je n'ai pas souffert : ma surprise a été profonde, mon saisissement a été terrible. J-ai éprouvé un moment de défaillance, et je crois que j'ai perdu un peu la tête; mais cela est sans importance, il ne doit pas être question de moi, et, si je vous parle de ce saisissement et de ce trouble, c'est pour que vous voyiez comment j'ai été entraînée dans cette démarche. Si, après m'avôir appris votre mariage, on m'avait dit que vous preniez pour femme votre jeune cousine, j'aurais continué de penser qu'il n'y avait dans ce mariage rien que de naturel. En effet, cette jeune flUe est charmante, elle est douée de toutes les qualités qui peuvent rendre un homme tel que vous pleinement heureux, et de plus elle vous aime.

— Je vous prie de ne pas...

Mais madame de Lucillière ne se laissa pas interrompre.

— Je ne parle pas à la légère, et ce que je dis, je le sais. J'ai vu cette jeune fille, je l'ai entretenue, je l'ai fait parler, je l'ai observée près de vous, j'ai vu les regards qu'elle,'attachait sur vous, j'ai entendu sa voix lorsqu'elle vous parlait, j'ai fait exprès l'expérience de la jalousie que je pouvais lui inspirer, et je vous répète, je vous affirme qu'elle vous aime. Soyez certain que lorsqu'une femme aime un homme d'un amour tel que celui que j'ai éprouvé pour vous, elle ne se trompe pas sur la nature des sentiments des autres femmes qui aiment sincèrement cet homme ou qui veulent s'en faire aimer : on sent une rivale et l'on ne se trompe pas. Thérèse était ma rivale, elle vous

TDA ET CARMELITA 217

aimait, elle vous aime, el, telle que je la connais, elle vous aimera toujours. J'ai donc cru que vous Tépousiez et que vous réalisiez ainsi le vœu de votre père mourant. Mais je me trompais. Ce n'est point le jeune fille qui vous aime que vous prenez pour femme, m^ ce n'est point Thérèse Chamberlain, la douce, Thonnète, la pure, la charmante petite Thérèse, qui offrirait sa vie pour vous donner une journée de bonheur; c'est Carmelita, c'est la nièce du prince Mazzazoli. Ce nom, quand je l'ai appris, m'a dit ce que je devais faire.

— Je dois vous avertir que ce mariage est arrêté, et que rien, absolument rien, ne changera ma résolulion ; je ne suis jamais revenu sur ma parole donnée.

— Je n'ai jamais eu la prétention de changer votre résolution; je veux l'éclairer, voilà tout. Je veux accomplir ce que je crois un devoir, et je l'accomplirai.

Il se leva.

En même temps, elle se leva aussi et se plaga devant lui.

Puis, s'approchant au point qu'il sentit son souffle :

— Emploierez-vous la violence pour me forcer à quitter cette maison? Vous me connaissez, et vous savez si l'on peut me faire abandonner une résolution quand je l'ai arrêtée. Moi aussi; je veux ce que je veux; je veux vous parler, et je vous parlerai ici ou ailleurs, peu importe. Aussi ce mariage ne se fera-t-il pas avant que vous ayez entendu ce que j'ai à vous dire.

Durant quelques secondes, ils se regardèrent les yeux dans les yeux.

ni. 13

S18 L*AUDER6E DU KONDE

Puis il se rassit, ayant compris que, quoi qu'il voulût tenter, il n'échapperait pas à cet entretien; après tout, le mieux était de le subir et d'en finir.

Elle reprit :

— Vingt fois, cent fois, je vous ai dit que le prince Mazzazoli voulait vous faire épouser sa nièce et qu'il ne reculerait devant rien pour obtenir ce résultat. J'avoue cependant que je ne le croyais pas capable de recourir aux moyens qu'il a employés.

Le colonel ne broncha pas; il s'était appuyé la tête sur sa main, et il restait dans Taltitude d'un homme qui écoute par convenance ce qu'on lui dit, mais qui ne Tentend pas.

— J'aurais voulu, continua madame de Lucillière, ne pas revenir sur ces feuilles de buvard qui ont amené notre rupture, cependant je suis obligée de le faire.

— Je vous en prie...

— Soyez assuré que mon but n^est pas de me disculper. Au moment où ces feuilles de papier sont venues entre vos mains, j'aurais pu vouloir, si vous me les aviez communiquées, vous prouver que je n'avais pas écrit ces lettres, et cette preuve , je vous l'aurais donnée pour assurer notre amour ; mais, maintenant que cet amour est' mort, qu'importe que je fasse cette preuve? au moins qu'importe pour moi ? Ai-je cherché à la faire jusqu'à ce jour? Vous ai-je écrit en Suisse? Ai-je été vous trouver pour vous montrer que vous étiez victime d'une infâme machination? Non, n'est-ce pas? Vous avez pu me soupçonner, vous avez pu admettre que j'avais écrit ces lellres;

IDA ET CARMKLITA ^49

voua avez cru vos yeux, au lieu de croire voire cœur. Vous né m'aimiez plus; je n'avais qu'à m'enfermer dans le silence, ce que j'ai fait. Mais, à celte heure, il ne s'agit plus de moi, il s'agit de vous, et je» parle.

Le bras du colonel était appuyé sur une table portant une papeterie et un encrier.

Vivement la marquise prit une feuille de papier, et, ayant trempé la plume dans l'encrier, elle traça quelques lignes.

Puis elles les tendit au colonel.

— Lisez, dit-elle.

Il lut :

« Dites-vous bien que je vous aime.

« Henriette. »

« A vendredi, votre vendredi.

« Henriette. »

« Je ne veux pas croire que vous douterez un mo- « ment de la tendresse, faut-il dire de l'amour de « votre

« Henriette. »

— Vous rappelez-vous avoir déjà lu ces lignes? demanda madame de Lueillière. Oui, n'est-ce pas? et je comprends, hélas I que vous ne les ayez pas oubliées, ayant eu la faiblesse de croire qu'elles étaient de moi. Ces lignes étaient celles qui se lisaient sur le buvard que vous m'avez envoyé. Voulez-vous vous rappeler maintenant l'écriture de ces lignes imprimées sur ce buvard et les comparer à celles que je viens de tracer sur ce papier? Comparez, regardez.

Mais au lieu de regarder le papier qu'elle lui plaçait devant les yeux, il la regarda elle-même.

— Où je veux en arriver, n'est-ce pas, dit-elle, c'est là ce que vos yeux demandent? A ceci : nous avons été l'un et l'autre victimes de gens qui voulaient rompre notre liaison, et vous, vous avez été leur dupe. Comment avez-vous pu vous laisser tromper de cette façon grossière? Comment avez-vous pu croire vos j^eux au lieu de croire votre amour? C'est ce que je me demande, et la seule réponse, hélas! qui se présente, c'est que cet amour était bien peu puissant, puisqu'il n'a pas élevé la voix dans votre cœur pour crier : « Ces feuilles mentent. Non, Henriette, celle que j'aime, celle que je connais, celle qui m'a donné tant d. témoignages de sa passion; non, Henriette n'est pas capable d'avoir écrit ces lettres. » Élant à votre place et recevant moi-même ces lettres qu'on m'aurait dit écrites par vous, c'est assurément le cri qui me serait échappé; jamais je n'aurais admis que l'homme que j'aimais avait pu écrire ces lettres. Tout en moi aurait protesté contre ces accusations : mon amour, ma foi en lui, le souvenir de ses caresses. J'aurais cherché qui avait intérêt à lancer ces accusations, j'aurais voulu voir sur quoi elles s appuyaient. J'aurais examiné cette écriture, j'aurais interrogé la vraisemblance et les probabilités. Quelle idée vous faites-vous donc, je ne dis pas de moi, mais des femmes en général, pour admettre comme possible et comme vraisemblable une pareille accusation ? Mais on l'eût portée contre une inconnue, cette accusation monstrueuse, que vous auriez protesté, j'en suis certaine,

et, parce qu'elle s'adressait à moi, vous Tavez cruel Avais-je tort de dire tout à l'heure que cet amour était bien peu puissant. Ah I Edouard î

Et elle cacha son visage entre ses mains, étouffée par rémotion; mais entre ses doigts, qui n'étaient pas étroitement serrés les uns contre les autres, elle regarda d'un rapide coup d'œil le visage du colonel : il était bouleversé.

De môme qu'elle l'avait laissé tout d'abord à son irrésolution, elle le laissa maintenant à son trouble.

Puis, après un moment de silence assez long, elle reprit :

— Je vous demande pardon d'avoir cédé à cet entraînecoent; en venant ici, je ne voulais pas vous parler de moi, et je ne l'ai fait que pour appeler votre attention sur cette manœuvre et vous montrer d'où elle venait et où elle tendait. La passion, les souvenirs, la douleur, l'indignation, ont été plus forts que ma volonté; j'ai parlé de moi, de vous, de nous, de notre amour. Oubliez ce que j'ai dit, et revenons à Tauteur de cette accusation. Quel est-il? Le prince Mazzazoli.

Il leva vivement la main.

Mais plus vivement encore elle arrêta son interruption.

— Vous avez admis les accusations les plus infâmes contre moi, s'écria-t-elle; vous écouterez celles que je porte moi-même maintenant. Ce n'est pas à la lettre anonyme que j'ai recours, ce n'est pas à l'insinuation ; je viens à vous francheo^ent, à visage découvert, et je vous dis qui j'accuse. Si vous trouvez

des raisons valables pour repousser mon accusation, vous me les donnerez, et je les écoulerai. Que n'avezvous fait ainsi, lorsqu'il s'agissait de moi? que n'ôtesvous venu, ce buvard à la main? Je vous aurais répondu, vous m'auriez écoutée, et aujourd'hui... Mais ne cherchons pas à voir ce qui serait résulté de cette explication, puisque l'irréparable, hélas! est accom* pli. Je reviens encore à l'auteur de cette accusation et pour ne plus le quitter. Je vous affirme, je vous jure, vous entendez bien ? je vous jure que la main qui a écrit la lettre anonyme accompagnant les feuilles du buvard est la main du prince Mazzazoli. Vous n'avez pas plus cherché à savoir, n'est-ce pas, de qui était l'écriture de cette lettre, que vous n'avez cherché à savoir de qui était l'écriture qui avait laissé ses empreintes sur le buvard? Moi, j'ai fait cette recherche et j'ai trouvé la main du Mazzazoli. Gela, encore une fois, je vous le jure ! Regardez-moi et voyez si je vous trompe.

Elle était devant lui, le bras étendu ; il baissa les yeux. Elle reprit :

— Que vous n'ayez pas, au moment où vous receviez cette lettre, porté vos soupçons sur le prince, je le comprends jusqu'à un certaiin point; il y avait tant d'infamie dans cette lâche dénonciation, que votre cœur s'est refusé à croire qu'un homme que vous connaissiez et dont vous serriez la main pouvait en être coupable. Malgré les charges qui, dans votre esprit, devaient s'élever contre le prince, vous avez pu, je le reconnais, conserver quelques faibles doutes ; mais depuis, est-ce que ces doutes n'ont pas disparu sous la

clarté de l'évidence? Vous partez, vous vous cachez; personne ne sait où vous êtes. Le prince le découvre, lui. Il arrive au Glion^ il s'installe près de vous; il installe sa nièce dans la chambre voisine de la vôtre, porte à porte. Quand vous voulez partir, il s'arrange pour rendre votre départ impossible; il vous force à mangera la môme table que lui, près de Carmelita. Puis arrivent les promenades dans la montagne, les longs tête-à-tôte, les confidences, les épanchemenls de cette belle fille. Que s'est-il dit dans ces tête à-tôte, quelles leçons Carmelita vous a-t-elle répétées? bien entendu, je l'ignore et n'ai point la prétention de chercher à l'apprendre. Que m'importe? Il me suffit que vous vous rappeliez, vous, ce qui s'est dit alors pour que vous trouviez vous-naôme l'influence et les leçons du prince dans les paroles, comme dans les actions de son élève. Dans cette journée d'orage, que s'est-il passé encore? On ne me l'a pas dit, vous devez bien le penser; mais je le sais comme si j'en avais été témoin : Carmelita a eu peur, n'est-ce pas? et le lendemain vous êtes parti, ayant peur à votre tour. Puis, comme, vous êtes un honnête homme, vous êtes revenu et vous avez voulu prendre Carmelita pour votre femme. Maintenant pouvez-vous me dire que ce n'est pas le prince Mazzazoli qui est l'auteur de notre séparation , et ne voyez- vous pas, depuis ce jour jusqu'à ce moment, le rôle qu'il a joué? C'était ce rôle que je voulais vous faire toucher du doigt. Maintenant j'ai fini et je vous prie de me conduire à la petite porte par laquelle je sortais autrefois.

Elle s'était levée.

Il hésita un moment; puis, à son tour, il se leva, et, prenant une lampe, il la précéda dans le petit escalier qui descendait à la galerie aboutissant à la rue de Valois.

Ils marchèrent, sans échanger un seul mot.

Arrivé à la porte, le colonel tira le verrou et l'ouvrit.

— Où est Tom ? dit-il.

— Tom ne m'attend pas.

— Je vais vous conduire alors.

Pendant que ces quelques mots s'échangeaient, elle était sortie sur le trottoir.

— Non, dit-elle.

Et, poussant elle-même la porte, elle la lui ferma sur le nez.

Vivement il la rouvrit, mais déjà madame de Lucillière s'était éloignée en courant.

A son tour, il ferma la porte et de loin il suivit la marquise, qui, au lieu de se diriger vers son hôtel, descendit vers le faubourg Saint-Honoré.

Une voiture passa, la marquise l'arrêta et monta dedans. Le colonel, qui s'était approché, entendit qu'elle donnait au cocher l'adresse de la rue de Courcelles..

Eu quittant le colonel sur le seuil de la petite porte de la rue de Valois, madame de Lucillière était loin de se rendre compte de l'effet qu'elle avait produit en lui.

Comment avait-il pu écouter ses explications à propos du buvard, sans tomber à ses pieds, — où elle l'attendait ?

Comment avait-il pu la laisser partir, sans un mot, sans un geste pour la retenir ?

A chaque marche de l'escalier qu'elle descendait derrière lui, elle l'avait regardé pour voir s'il n'allait pas se retourner et la prendre dans ses bras.

Mais non, il avait suivi son chemin, portant gravement, bêtement, sa lampe.

Sur le seuil de la porte de la rue de Valois, il avait eu, il est vrai, un mouvement d'élan ; mais alors ij était trop tard. Ce n'était pas dans la rue, môme déserte, qu'elle pouvait continuer et achever ce long

entretien; aussi était-ce avec un geste d'exaspération qu'elle lui avait jeté la porte sur le nez.

Décidément il était aveuglé, annihilé par la passion : il aimait Carmelita. Rien à attendre de lui.

En raisonnant ainsi, elte était elle-même aveuglée par la passion qui lui avait fait faire fausse route.

L'immobilité et le silence du colonel, pendant ce long entretien, ne signifiaient point qu'il était insensible à la parole qu'il écoutait.

Bien au contraire.

C'était pour ne pas céder aux mouvements qui l'entraînaient, qu'il s'était à grand'peine enfermé dans ce silence et celte immobilité.

Un geste, un mot^ et il sentait qu'il se laissait emporter, sans savoir où et comment il pourrait s'arrêter.

Tout d'abord la brusque entrée de madame de Lucillière l'avait profondément troublé : il ne s'attendait pas à la voir; il ne s'attendait pas surtout à la retrouver dans cette chambre où elle était venue si souvent, où tant de paroles passionnées avaient été échangées entre eux, où chaque meuble, chaque chose gardait son souvenir, comme si elle y eût laissé une partie d'elle-même. Ce n'est pas telle qu'elle était en ce moment qu'il la voyait, nais telle qu'elle était autrefois, alors qu'elle se jetait dans ses bras.

Elle l'avait trompé, trahi, cela était vrai et il ne l'oubliait pas ; mais il était vrai aussi, et il ne l'oubliait pas non plus, qu'il l'avait aimée, passionnément aimée, et qu'elle-même l'avait aimé.

Que' de joies celte apparition évoquait 1

IDA ET CAUMEUTA 227

Ils n'étaient pas éteints en lui, les souvenirs de ces joies, et sous les cendres dont il les avait couverts, ils brûlaient encore ; avec son souffle, elle venait d'écarter ces cendres, etlesflarames avaient jailli, projetant une lumière qui rendait au passé tout son éclat.

Que de fois s'était-elle tenue ainsi devant lui, mais alors les bras ouverts, les yeux souriants, les lèvres provocantes I

C'était sur ce fauteuil qu'il venait s'asseoir alors que, devant la glace, se préparant à partir, ellearran geait ses cheveux épars sur ses épaules ; c'était là que levant les yeux vers elle, tremblant dos dernières vibrations de ses nerfs alanguis, il lui posait une question qui se répétait chaque jour, sans varier jamais :

— Quand nous reverrons-nous?

Si sa simple présence produisait ce trouble en lui, avant môme qu'elle eût ouvert la bouche, quel devait être l'effet de sa parole lorsqu'elle commencerait à parler?

Que voulait-elle ? i

Qu'allait-clle dire?

Prouver qu'elle ne l'avait pas trompé sans doute? Et cettp pensée lui avait rendu son énergie, effaçant toutes les joies du passé, pour ne conserver visible et sensible que l'atroce douleur qui l'avait accablé, lorsqu'il avait tenu entre ses mains ces feuilles du buvard et lorsque de ses yeux il avait lu, car enfin il les avait lues, bien lues, — ces lettres écrites par clic.

C'était alors qu'il avait relevé la têlo cl r«vait durement regardée ; ce n'était plus Henriette qu'il avaii

devant lui, c'était la maîtresse du duc de Mestosa, de lord Fergugson, du prince Seratoff.

Mais cette justification qu'il attendait, elle ne l'avait pas entreprise.

— Tout est fini entre nous, vous ne m'aimez plus, je ne vous aime plus, je trouve donc simple et naturel que vous vous mariiez et que vous épousiez Thérèse, qui vous aime.

Avait-elle parlé sincèrement? Était-il vrai qu'elle eût acquis la certitude que cet amour existât?

Cette dernière question, il se l'était plus d'une fois posée, et longuement il l'avait agitée en ses heures de tristesse et de solitude.

Mais il y a loin des hypothèses de l'esprit à une affirmation directe et précise telle que celle de la marquise :

— Thérèse vous aime, j'ai vu cet amour, j'ai surpris ses regards, j'ai entendu le timbre de sa voix émue lorsqu'elle vous parlait; j'ai excité sa jalousie exprès pour obtenir la confirmation de mes doutes, et je vous dis qu'elle vous aime.

Ce n'était pas la première fois qu'elle parlait de cet amour ; autrefois elle le faisait avec des allusions et des plaisanteries ; maintenant elle l'affirmait hautement.

Mais il n'avait pas pu arrêter longtemps sa pensée sur Thérèse ; il avait fallu suivre la parole de madame de Lucillière, qui enfin arrivait au buvard.

S'il était un sujet qui eût occupé son esprit et son cœur, c'était celui-là.

Pendant des journées et des nuits entières, sans

repos, saiis relâche, ces feuilles de buvard étaient restées devant ses yeux, sans qu'aucun moyen pût les écarter.

Tout ce que Timagination peut inventer, il l'avait examiné; toutes les explications plus ou moins raisonnables, toutes les excuser, il se les était données.

Mais, dans ces explications, il y en avait une cependant qui ne s'était jamais présentée à son idée : c'était cette négation :

— Je n'ai point écrit les lettres dont les empreintes ont été prises par ce buvard ; ce buvard n'était pas le mien, ces lettres n'ont point été écrites par moi.

Sans doute il ne suffit pas de nier pour prouver, car rien n'est plus facile que de dire : Je ne suis pas coupable.

Mais, d'un autre côté, l'accusation non plus ne porte pas. sa preuve avec elle ; il faut qu'elle aussi fasse celte preuve.

La preuve, c'était le buvard.

Mais si vraiment elle n'avait pas écrit les lettres dont ce buvard avait reçu les empreintes?

Si ces lettres étaient l'œuvre d'un faussaire ?

Il y avait l'écriture.

Mais si cette écriture avait été imitée, contrefaite?

Cette contrefaçon était-elle impossible ?

Était-elle improbable ?

Il était en face de deux affirmations contradicloires .

Celle du billet anonyme, disant : « La preuve des tromperies de la marquise de Lucillière est dans ces lettres. »

Celle de la marquise, disant : — «Ces lettres ne sont pas de ma main. »

Laquelle croire ?

En faveur de laquelle étaient les probabilités?

Contre laquelle se dressaient les impossibilités?

Était-il impossible que ce billet anonyme menlîl ?

L'était-il que ce fût la marquise ?

En somme, il fallait arriver à un choix : le billet anonyme s'appuyant sur la copie des lettres, ou bien la marquise s*appuyant sur sa simple dénégation.

Mais, en réalité, ce n'était pas sur une simple dénégation que la marquise s'appuyait ; c'était sur une accusation directe, sur une affirmation précise : «Je jure que l'auteur du billet anonyme est le prince Mazzazoli. »

Lorsqu'on examine une accusation, le premier point à rechercher est Tinlérêt que l'accusé avait à faire ce qu'on lui reproche.

Or, dans celte affaire, l'intérêt du prince Mazzazoli n'était que trop certain. Pour lui, il s'agissait d'amener une rupture entre la marquise et le colonel, afin de faire épouser sa nièce à ce dernier.

Si cet intérêt ne s'était pas montré au moment de l'envoi du billet anonyme et du buvard, maintenant il était évident.

Pour le voir, le colonel n'avait pas eu besoin que la marquise le lui fit toucher du doigt, et tout ce qu'elle lui avait dit, il y avait longtemps qu'il se Tétait dit luimême.

L'arrivée du prince au Glion, son installation dans l'hôtel, les promenades de Carmelila dans la mon-

tagne, la scène de Torage, avaient jeté dans son esprit des doutes qui lui avaient fait quitter la Suisse, le lendemain matin môme de cet orage.

Et s'il était revenu auprès do Garmelita, ce n'était pas parce que la réflexion avait dissipé ses soupçons, mais parce que la voix de l'honneur lui avait imposé ce devoir.

Maintenant, si Taccusalion de madame deLucillière était fondée, si le prince était l'auteur de ce billet anonyme, s'il avait luî-raôme écrit les lettres du buvard, quelle force accablante prenaient ces doutes!

C'était un enchaînement de faits qui démontraient qu'on s'était joué de lui, et que, pour arriver à ce mariage, on n'avait reculé devant aucun moyen,, même le plus honteux, môme le plus infâme.

Qui croire ?

Où était la vérité?

Jamais il n'avait éprouvé anxiété plus poignante.

Et il restait irrésolu, incertain, n'osant aller ni d'un côté ni de l'autre, en présence de ces trois questions:

Thérèse Taimait-clle ?

La marquise était-elle innocente ?

Carmelita avait-elle joué un rôle qui lui avait été imposé par son oncle?

Voilà pourquoi, au lieu de tomber aux pieds de madame de Luclllière, il s'était renfermé dans le silence et rimmobilitc; pourquoi il l'avait précédée dans l'escalier portant « gravement, bêtement, sa lampe ; » pourquoi enfin, après l'avoir vue rentrer à l'hôtel Luclllière, il était revenu chez 4ui, et, au lieu

de se coucher, il avait arpenté en long et en large son appartement pendant toute la nuit.

Où était la vérité ?

Et toujours, sans trêve, cette question revenait, plus exaspérante à mesure Qu'elle se réoétait.

IDA ET GARMELITA 233

Madame de Lucilliôre avait raisonné juste en pensant que le meilleur auxiliaire qu'elle . put trouver, pour empêcher ou tout au moins pour entraver le mariage du colonel et de Carmelita, était le baron Lazarus.

Dans la déception d'espérances longuement caressées, celui-ci devait puiser un désir de vengeance qui pouvait rendre d'utiles services.

Et c'était cette considération qui l'avait décidée à rechercher le concours du baron, faisant taire en elle le désir de vengeance qui l'animait contre celui-ci.

Le plus urgent était d'agir en ce moment contre le prince Mazzazoli, et pour cela^ elle recherchait l'ai» liance du baron Lazarus.

Plus tard, le prince repoussé et battu, elle se tournerait contre l'allié qui l'aurait aidée à remporter cette victoire.

El, après sa rivale italienne, viendrait le tour de sa rivale allemande.

Car son but n'était nullement d'empêcher le mariage de Carmelita pour favoriser ensuite celui d'Ida.

Ni l'une ni l'autre ne devait être la femme du colonel.

Contre toutes deux, elle avait les mêmes moUfs de haine.

Et toutes deux devaient payer la guerre qu'elles lui avaient faite : Tune par son oncle, l'autre par son père.

En empêchant ces mariages, madame de Lucillière n'avait pas la prétention de ramener le colonel à elle, pour reprendre leur liaison au point où elle avait été ' interrompue et la continuer.

Ce qui était fini était pour elle bien fini, sans retour possible.

Malgré les lettres écrites sous les yeux du prince Mazzazoli, elle avait éprouvé pour le colonel Chamberlain une véritable tendresse et réellement elle l'avait aimé, au moins comme elle savait, comme elle pouvait aimer.

Si difficile que la conciliation de ces lettres et de cet amour puisse être aux yeux de certaines personnes, il n'en est pas moins vrai qu'elle s'était faite pour madame de Lucillière, qui écrivait ces lettres sans aucun scrupule, et qui cependant aimait sincèrement « son Huron. »

Seulement elle nô l'aimait point exclusivement, encore moins l'aimait-elle fidèlement.

L'amour ainsi compris peut paraître bizarre, in-

IDA ET GARMELITA 235

vraisemblable, incompréhensible, monstrueux^ cepcndaiîl peut-être madame de Lucillière n*a-t-elle pas été la seule femme en ce monde qui n'ait pas rigoureusement pratiqué la doctrine de la fidélité,

En tous cas, elle était ainsi, et c'est un devoir pour, le roman de tout peindre, ce qui est particulier aussi bien que ce qui est général.

S'il n'y a eu qu'une marquise de Lucillière à Paris de 1867 à 1870, c'est la nôtre, et nous la montrons telle Qu'elle était.

Bien qu'elle eût aimé le colonel, bien qu'elle l'aimât encore, elle ne voulait point écarter Carraelita ou Ida pour prendre leur place.

Le lien qui les attachait l'un à l'autre était brisé et rien ne pourrait le rattacher : jamais sa fierté n'eût supporté les soupçons d'un amant qui pouvait à juste droit se montrer jaloux.

Elle voulait pouvoir porter la tête haute, et cela n'eût pas été possible devant des yeux qui auraient lu les empreintes du buvard.

Car elle ne se faisait aucune illusion sur les explications qu'elle avait données à propos de ce buvard ; ces explications pouvaient jeter un certain trouble dans l'esprit du colonel, l'incertitude et le doute, elles ne pouvaient pas lui apporter une certitude absolue.

Or elle ne pouvait être aimée que par un homme qui aurait en elle une foi entière, ou bien leur liaison devenait une vie de querelles et do luttes qui précisément lui faisaient horreur; mieux eût valu se retirer du monde qu'accepter cette vie, et se résigner à n'être jamais aimée.

23G l'auberge du monde

Ce n'était donc point pour elle qu'elle voulait arracher le colonel à Carraelita et à Ida.

C'était pour une autre.

Et cette autre, c'était Thérèse.

Pour bien des raisons, ce mariage lui plaisait.

D'abord il avait quelque chose d'extraordinaire, qui amusait son esprit... Une fille du faubourg Sainl- Antoine femme du riche colonel Chamberlain, cela était drôle, original et romanesque.

Et puis cette jeune fille ne serait pas, aux yeux du monde, une rivale comme Carmelita ou comme Ida. On ne dirait pas : « Le colonel Chamberlain a quitlé madame de Lucillière pour épouser la belle Carmelita; » on dirait : «Le colonel Chamberlain, quitté par madame de Lucillière, a épousé une petite cousine pauvre, que son père mourant lui avait demandé de prendre pour femme. »

Enfin à ces considérations s'en joignait une dernière, prise à une meilleure source : Thérèse lui avait plu, elle avait éprouvé pour cette petite fille ufie réelle sympathie, et elle voulait faire son bonheur. Évidemment cette petite aimait son cousin, et, toute question de fortune à part, elle devait rêver ce mariage, sans oser l'espérer.

Il est toujours agréable déjouer le rôle d'une bonne fée, et madame de Lucillière voulait se donner celle satisfaction-

D'un côté, elle ferait le bien ; de l'autre, elle ferait le mal. Pour elle, ce serait un bonheur complet, si elle réussissait.

Mais réussirait-elle?

Et le baron Lazarus remplirait-il bien dans celte pièce le rôle qu'elle lui avait confié?

La perspective de donner à sa fille le mari enlevé à Carmelita le pousserait-elle activement dans la mêlée?

Le dépit de voir ses espérances sur le point d'être déçues le déciderait-il à agir?

Elle le croyait, mais sans avoir une certitude à cet égard.

Si elle avait mieux connu le baron, et surtout si elle avait pu savoir quels étaient ses vrais sentiments envers le prince Mazzazoli, elle se fût rassurée sur le concours que son allié lui apporterait.

A côté du désir de voir le colonel Chamberlain devenir son gendre, et à côlé de la.colère qu'il ressentait en apprenant le mariage prochain de celui-ci avec Carmelita, le baron avait encore contre le prince Mazzazoli un terrible motif de ressentiment.

Ce motif avait pris naissance le jour où le baron avait été informé du départ du prince et de Carmelila, et où il avait vu que ce départ coïncidait avec celui du colonel.

Ces deux départs, à un court intervalle l'un de Tautre, n'étaient assurément pas l'effet du simple hasard : le prince, avec Carmelita, allait rejoindre le colonel, tandis que lui, baron Lazarus, restait à Paris, dupé.

Or il y avait une chose que le barpn ne pouvait pas accepter et qui le poussait jusqu'à l'exaspération ;c'était de reconnaître qu'on l'avait pris pour dupe.

Et c'était précisément ce qu'avait fait le prince, qui

238 L^AUBERGE DO MONDfi

l'avait trompé, indignement trompé, et qui, de plus, s'était moqué de lui.

N'était-ce pas une raillerie en effet que ce mot dit par le prince : « Quand on veut amener une rupture entre un amant et une maîtresse qui est mariée, ce n'est pas prouver au mari qu'on le trompe, qu'il faut; c'est le prouver à l'amant. »

Et c'était ainsi qu'avait agi le prince.

Comment, par quel moyen? Le baron no le savait pas; mais il n'en était pas moins convaincu que c'était le prince qui avait amené une rupture entre la marquise et le colonel, et qui, sachant à l'avance le jour où éclaterait cette rupture, avait fait suivre le colonel, avait connu ainsi l'endroit où il se relirait, et l'avait été rejoindre.

De là ce mariage.

Mais il n'était pas encore fait, et le prince avait été vraiment bien imprudent de revenir si vile à Paris.

Les moyens qu'il employerait pour rompre ce mariage qu'on lui annonçait comme arrêté, le baron Lazarus ne les voyait pas en sortant de la loge de madame de Lucillière.

Mais il ne s'en inquiéta pas autrement, espérant bien trouver quelque chose avec la réflexion.

En effet, il n'était pas l'homme de l'improvisation, et il ne se lançait jamais dans une affaire avant d'en avoir examiné le fort et le faible.

Il redescendit donc à sa place, et ceux qui le virent, assis dans son fauteuil, écouter la musique de Robert, ne se doutèrent pas des idées qui roulaient dans

sa tôte.

IDA BT CARMËLITA 239

Un mélomane ravi dans une douce béatitude, rien de plus.

— Voyez donc le baron Lazarus I...

— Je croyais qu'il espérait faire épouser îa blonde Ida par le colonel Chamberkin ?

— S'il en était ainsi, il faut convenir que ce projet ne lui était pas bien cher, car il paraît tout à fait indifférent à l'annonce du mariage du colonel et do la belle Carmelita.

— Évidemment il ne pense qu'à la musique,

A ce moment, le baron, comme s'il eût voulu confirmer ces paroles, se pencha vers son voisin. Robert éperdu, venait de lancer son cri désespéré :

Si je pouvais prier I

— Tief eingrei fende musikf dit le baron.

— Profonde en effet, répliqua le voisin, admirable. Et le baron sortit l'un des derniers, souriant à tous

et donnant de cordiales poignées de main à ses amis.

— J'aurais cru que le mariage du colonel Chamberlain affecterait davantage le baron, disaient ceux-ci.

Jamais homme n'avait paru moins affligé que ce bon baron.

Il s'en alla à pied, le long des boulevards, les mains derrière le dos, donnant un coup de tête affectueux à ceux qui le saluaient.

Arrivé à la rue Scribe, il quitta le boulevard, et, tournant à droite, il entra dans une boutique qui, bien que fermée par des volets, était pleine de monde ;

240 l'aube nGE du monde

celte boutique était un café américain, un bar, autrement dit The Cosmopolitan.

Devant un grand comptoir en acajou et en marbre des gentlemen à la mine sérieuse étaient assis sur do hauts tabourets et buvaient gravement des boissons étrangères avec des herbes, des fruits et de la glace; on demandait du sherry cciktail^ du gin coktail, du Champagne coktaiL

D'autres, debout devant un gros fromage de Chester, piquaient dans la masse, de la pointe de leur couteau, et détachaient des petits morceaux qu'ils mangeaient avec des albert et des biscuits.

Il y avait là une société fort mêlée, des membres du Jockey en toilette de soirée, habit noir et cravate blanche ; des bookmakers qui engageaient des paris devant le portrait de Stockwell, le célèbre étalon anglais ; des Anglais, des Américains, surtout des Américains.

Le baron jeta un coup d'œil circulaire dans la salle, comme s'il cherchait quelqu'un, et devant le comptoir il aperçut Gaston de Pompéran.

Leurs regards se croisèrent.

— Vous ici, mon cher baron? dit Gaston. Que diable vous amène en cette taverne?

— Je venais voir si je ne trouverais pas notre ami le colonel ; j'ai appris son mariage tout à l'heure à ropora, et je voulais être un des premiers à le féliciter.

— Vraiment?

— Cela vous surprend que j'aie choisi un pareil lieu; mais je sais que quelquefois le colonel passait

par ici le soir, avant de rentrer chez lui, et je me disais que je le trouverais peut-être aujourd'hui. Vous ne l'avez pas vu ?

— Pas encore, mais je le verrai demain.

— Moi aussi assurément; mais, si vous le voyez avant moi, dites-lui bien que vous m'avez rencontré ici, où je ne venais que pour lui, et, en attendant que je puisse le complimenter moi-môme, félicitez-le en mon nom. Il a fait un excellent choix ; par sa beauté, mademoiselle Carmelita était la femme que la Providence lui destinait, positivement.

Et, tout en se faisant servir quelques douzaines d'huîtres anglaises, qu'il avala rapidement, il continua ses compliments.

— Positivement il était enchanté.

Puis il s'en alla, comme il était venu, les mains derrière le dos, souriant de son bon sourire.

— Est-ce que vraiment ce vieux loup-cervier est enchanté? demanda quelqu'un à Gaston.

— Dame! il le dit, et pourquoi le dirait-il, si cela n'était pas réellement? Je ne vois pas quel intérêt il aurait à cela.

— Je ne le vois pas non plus; seulement je l'ai rencontré plusieurs fois dans les affaires, et, toutes les fois qu'il montrait ce sourire bienveillant, il nous en a coûté cher.

Ce désir exprimé par le baron de féliciter le colonel, à l'occasion de son mariage, n'était pas une simple phrase de politesse, dite pour être répétée.

Le lendemain en effet de bonne heure le baron se présenta à l'hôtel Chamberlain, et, comme on ne voulu. 14

lait pas le recevoir, il força la porte pour arriver jusqu'à son ami, son cher ami, le colonel Chamberlain, qu'il tenait à fcliciler, à l'occasion de son prochain mariage avec la belle Carmelita.

— Enchanté, positivement enchanté. Vous êtes, vous et elle, chacun de votre côté, deux puissances, deux forces de la nature : vous par la fortune, elle par la beauté. Vous deviez donc vous allier un jour, c'était écrit, et laissez-moi vous dire, cher àmi, que vous accomplissez un devoir social.

Puis il développa longuement ce compliment philosophique avec des considérations un peu obscures peut-être, mais en tout cas très-profondes.

— Quelle femme était plus digne de la fortune que Carmelita? Il n'en voyait pas. On pouvait dire qu'elle était née pour les diamants et les pierreries, et c'était un bonheur, un vrai bonheur, une harmonie de la nature, que son mariage les lui donnât. Car, dans un autre mariage, cette loi d'harmonie eût été violée : il se fût trouvé des contre-sens entre la femme et la position. C'était pour briller, pour éblouir, que la Providence l'avait créée, et, si elle n'avait point été sur un piédestal, elle eût été déclassée. De là une vie malheureuse pour elle aussi bien que pour son mari, car elle n'eût pas pu donner à celui-ci les joies de la famille, du ménage, du pot-au-feu.

Le colonel écoutait ces félicitations avec ennui; car, après la nuit qu'il venait de passer, il n'était pas disposé à la patience. Mais le baron était un homme qui ne se laissait pas démonter, quand il avait en* fourché un dada.

IDA ET GARHELITÂ 243

Il tenait à prouver que Carmelila n'était qu'une belle statue, bonne à parer de bijoux et de pierreries, qui donnerait à son mari toutes les satisfoctions de la vanité mondaine, sans rien autre chose, et il poursuivait sa démonstration assez habilement, sans rien dire de blessant, au moins d'une façon directe.

Mais il n'était pas venu seulement pour féliciter le colonel à propos de son mariage, il voulait encore le prier à dîner pour le lundi suivant : il s'agissait de fêter son propre anniversaire, et la jfête ne serait pas réussie, si le colonel, si ce brave colonel, si ce cher ami, ne l'honorait pas de sa présence. Il était venu pour la fille, ne viendrait-il pas pour le père? El puis, au moment de ce mariage, il fallait resserrer leurs relations, afin qu'elles se continuassent après d'une façon suivie et intime ; il ne serait pas mauvais pour Carmelita de voir souvent Ida, qui serait quelquefois de bon conseil et qui en tout cas, par sa simplicité, serait de bon exemple.

' Si le baron était un homme qu'il fallait écouter quand même, c'était aussi un homme qu'on ne pouvait pas refuser.

Le colonel dut, de guerre lasse, accepter cette invitation à dîner.

Et le baron s'en alla, satisfait, continuer ses félicitations auprès du prince Mazzazoli,

En agissant ainsi, il n'avait pas de but déterminé et ne savait pas trop ce qu'il cherchait; mais il cherchait, ce qui était quelque chose.

Il chassait, il quêtait.

Ce n'était pas en restant tranquillement chez lu qu'il trouverait une bonne piste.

Tandis qu'en vivant dans l'intimité du colonel et du prince il pouvait espérer une bonne chance. Bien entendu, il ne voyait pas laquelle; mais enfin il en espérait une quelconque. Le mariage ne devait pas se faire avant trois semaines, et en trois semaines il peut arriver bien des choses.

En regardant, en écoutant, en apostant des gens habiles dans l'art de regarder et d'écouter, il devait bien, pendant ces trois semaines, découvrir un indice sur lequel il pourrait bâiir son plan d'attaque. Si le prince possédait une grande finesse, Carmelita était assez naïve, la comtesse n'était pas très- forte, et le colonel était assez ouvert pour ne rien cacher.

La première chose à faire, c'était d'être près d'eux, prêt à profiter des occasions qui se présenteraient ou qu'on provoquerait, si elles tardaient trop à naître spontanément.

Bientôt le baron arriva aux Champs-Elysées ; mais, avant de monter à l'appartement du prince, il voulut demander quelques renseignements au concierge : on apprend beaucoup en causant avec les uns et les autres, les petits aussi bien que les grands.

Malheureusement le concierge n'était pas disposé à la conversation : c'était un personnage digne, qui ne se familiarisait pas avec le premier venu. Le baron n'en put rien tirer, si ce n'est que le prince était sorti avec la comtesse, que la vieille Marietta était dehors, et que mademoiselle Belmonte était seule.

Cela n'était pas pour contrarier le baron; Carmelita

IDA ET CABHELITA 245

seule, il la ferait plus facilement parler et peut-être pourrait-il lirer quelque chose de sa naïveté.

En arrivant à la porte de l'appartement, le baron la trouva entre-bâillée.

Surpris, il s'arrêta un moment, se demandant ce que cela signiûait.

Comme il se posait cette question, il entendit un bruit de voix dans l'intérieur de Tappartement, arrivant jusqu'au palier par les portes restées ouvertes.

Une de ces voix élait celle de Carmelita, qu'il reconnut facilement; l'autre était une voix d'homme qu'il ne se souvenait pas d'avoir entendue.

On parlait sur le ton de la colère et de la dispute.

— Je vous dis que j'empêcherai bien ce mariage, criait la voix d'homme avec fureur.

— Vous ne ferez pas cela, répliquait Carmelita avec moins d'emporlement.

. — Je le ferai si vous ne le faites pas vous-même, je vous en donne ma parole; réfléchissez à ce que je vous dis, vous êtes prévenue. Adieu.

Et le baron entendit un bruit de pas se dirigeant vers la porte.

Pour ne pas être surpris devant cette porte, écoutant, le baron monta rapidement quelques marches de l'escalier, comme s'il se rendait à un étage supérieur.

Presque aussitôt un homme tira la porte de l'appartement du prince et la referma derrière lui avec fracas.

Le baron s'était à demi retourné- Mais il n^ connaissait pas celui qui venait de tirer

246 l'âuberge du hondb

celte porte : c'était un homme de quarante-cinq ans environ, à barbe noire très-épaisse lui couvrant le visage, ne laissant voir qu'un nez proéminent et deux yeux ardents; il était vêtu simplement, mais convenablement.

Vivement il descendit l'escalier.

Le baron le descendit derrière lui, pour demander au concierge quel était cet homme.

Mais en chemin la réflexion lui vint que le concierge ne connaissait peut-être pas cet homme, ou que le connaissant il ne voudrait peut-être pas plus parler maintenant qu'il ne l'avait voulu quelques instants auparavant.

Il renonça donc à l'interroger et se mit à suivre cet inconnu.

Marchant derrière lui, il Tétudiait et il était à peu près certain de ne pas le perdre dans la foule : il avait vu sa tête ; il le voyait de dos ; il notait sa démarche, il le reconnaîtrait sans confusion possible.

Marchant tout d'abord avec cette rapidité fiévreuse qui résulte de la colère, il avait peu à peu ralenti le pas, et, par les Champs-Elysées, il se dirigeait vers l'intérieur de Paris, sans se retourner et «ans se douter assurément qu'il était suivi.

Il prit la rue Royale, le boulevard de la Madeleine, la rue Neuve-Saint-Augustin , sans que le baron le perdît de vue.

Arrivé devant une maison de cette rue, dont la porte et l'entrée étaient couvertes d'écussons et d'enseignes de commerçants, il entra dans cette maison.

Le baron arriva une minute après lui, et, ayant re-

IDA ET CARMELITA 2i7

gardé les écussons, se dirigea vers la loge du concierge.

— Est-ce que ce n*est pas M. Durand que je viens de voir rentrer ? dit-il poliment en ôtanl son chapeau.

Il venait de prendre ce nom de Durand sur un écusson.

— Non , monsieur, répondit le concierge ; c*ost

M. Lorenzo Beio.

— Ah ! pardon, jô me suis trompé.

Et, sans en attendre davantage, sans demander si M. Durand était ou n'était pas chez lui, le baron se relira.

. Il en savait assez.

Ainsi rhomme qui pouvait empêcher le mariage du colonel était Lorenzo Beio, le maître de chant de Carmelita, dont il avait souvent entendu parler.

Cela suffisait pour ce jour-là.

Plus tard, on verrait comment tirer parti de ce renseignement.

Et aussi comment utiliser ce nouvel allié.

248 l'aubcrgg: du monde

En revenant à Paris, le colonel s'était dit que la première visite qu'il ferait, serait pour son oncle et sa petite cousine.

Il y avait si longtemps qu'il ne les avait vus !

Et, précisément par cela même que son mariage le plaçait vis-à-vis de Thérèse dans une situation fausse, il voulait être le premier à leur annoncer cette nouvelle.

C'était un devoir qu'il accomplissait envers eux, affirmant bien ainsi que les liens de parenté qui les unissaient n'étaient pas relâchés pour lui.

Us étaient sa famille, toute sa famille; il leur annonçait son mariage et les invitait à y assister.

Mais les paroles de madame de Lucillière modifièrent ce projet.

S'il était vrai que Thérèse l'aimât, est-ce que ce ne serait pas cruauté d'aller annoncer à cette pauvre petite un mariage qui la désolerait?

IDA ET CARMIÎLITA 249

Sans doute elle connaUrait ce mariage, car il était impossible de le lui cacher; mais ce n'est pas du tout la même chose d'apprendre une pareille nouvelle par hasard, ou directement de la bouche môme de celui qui se marie.

Quelle contenance prendrait-elle devant lui? seraitelle maîtresse de se contenir?

Lui-même, quelle altitude garderait-il vis-à-vis d'elle?

Décidément il valait mieux ne pas aller les voir.

Il écrirait à son oncle.

Et, le coup porté par une lettre, — s'il était vrai que son mariage dût porter un coup à Thérèse, — il irait faire sa visite.

Dans les dispositions où il se trouvait, il était mal préparé pour compatir au chagrin des autres.

S'il avait pu, il aurait plutôt demandé aux autres do compatir au sien.

Mais il n'avait personne à qui s'adresser,.

Car à personne il ne pouvait confesser la vérité.

Comment dire la raison vraie qui l'obligeait à prendre Carmelita pour femme ?

D'un autre côté, comment avouer la situation dans laquelle il se trouvait à l'égard de Thérèse ?

Comment avouer celle dans laquelle il était à l'égard do madame de Lucillière ?

Tout cela était ridicule, au moins quant à lui.

Était-il rien de plus misérable que son incertitude cl que son irrésolution?

Et lui qui s'était cru un homme do volonté et d'action! Quelle leçon 1 quelUe honte !

Comme on est faible, une fois qu'on se sent engagé dans une situation fausse !

Il n'alla donc point rue de Charonne, El il n'écrivit point non plus à son oncle.

Elle était difficile à faire cette lettre, que Thérèse lirait; en tous cas, elle était délicate.

Il réfléchirait à la lorme qu'il lui donnerait, il pèserait ses termes.

Après tout il n'y avait pas urgence à écrire un jour plutôt qu'un autre.

Demain, après-demain, plus tard.

Un matin, qu'il réfléchissait à cette lettre, — car il ne l'oubliait pas, et comme toute» les lettres retardées qu'on doit écrire et qu'on n'écrit pas, celle-là s'imposait souvent à son esprit pour le relancer et le tourmenter, — un domestique vint lui annoncer que M. Antoine Chamberlain demandait à le voir.

Son oncle !

Décidément il avait trop longtemps réfléchi.

Il descendit vivement au premier étage et courut à son oncle, les mains tendues.

— • Heureux de vous voir, mon cher Edouard, dit Antoine.

— Et moi, mon cher oncle, malgré tout le plaisir que j'ai à vous serrer la main, je suis fâché que vous m'ayez fait votre visite avant de recevoir la mienne ; je voulais vous aller voir.

— Je m'en doutais.

-•Ah!

— Et c'est pour cela que je me suis justement dé-

IDA ET CARMELITÂ 251

poché de venir vous demander à déjeuner, si je ne vous dérange pas.

— Jamais, vous le savez bien.

— Vous n'avez pas à sortir?

— Tantôt, oui; pour le moment, non. Nous déjeunons donc ensemble.

— En tête-à-tète, n'est-ce pas? comme la dernière fois.

— Vous avez à me parler?

— Oui, et vous, de votre côté, n'avez-vous rien à me dire ?

Ces paroles d'Antoine causèrent une vive surprise au colonel. Pourquoi son onCi'3 se doutait-il qu'il voulait l'aller voir? et pourquoi aussi avait-il tenu à prévenir cette visite ?

Antoine le regardait en souriant avec une figure joyeuse.

— Vous paraissez heureux, mon oncle?

— Oui, très-heureux, et j'ai plus d'un sujet de contentement. Nous allons causer de cela en déjeunant : vous savez comme la table me délie la langue.

Le colonel sonna pour donner des ordres ; puis, revenant à son oncle :

— Ma petite cousine va bien, j'espère?

— Pas trop, mais ce ne sera rien : un peu de fièvre. Thérèse avait la fièvre, et son père, qui l'aimait si

tendrement, disait qu'il était très-heureux. Comment expliquer cela?

H y avait une autre question que le colonel avait sur les lèvres et qu'il retenait, ne sachant trop comment la poser ; cependant il se risqua, sachant combien vi-

âSâ l'auberge du monde

vement le sujet auquel elle se rapportait préoccupait son oncle.

— Avez-vous eu des nouvelles deTaffairede... mon cousin? dit-il enfin, se servant du mot « mon cousin » pour atténuer ce qu'il pouvait y avoir de pénible pour son oncle dans cette interrogation.

— Oui, et de bonnes; au moins sont-elles bonnes pour mon égoïsme de père. On renonce à poursuivre l'affaire ; les présomptions du juge d'instruction ne reposent sur rien de précis.

— Je vous l'avais bien dit.

— On ne trouve pas de preuves, votre assassin a emporté le nom de ses complices dans sa tombe, et, comme la police n'a pu mettre la main sur le Founner, décidément introuvable, il n'y a pas de charges contre celui que vous appelez votre cousin ; il peut rentrer en France.

— Et doit-il y rentrer? '

— Je vous le demande.

— Je n'en sais rien. Mon gérant m'a écrit qu'il avait reçu sa visite, que dans cette visite Anatole avait touché la somme mise par moi à sa disposition pour s'installer en Amérique, puis qu'il avait disparu et qu'on ne savait pas ce qu'il était devenu.

— Vous voyez ?

— Je vois que la situation que je lui offrais là-bas ne lui a pas convenu, voilà tout. Je le regrette ; mais, à vrai dire, je n'en suis pas très-surpris : il fallait travailler, et cette perspective l'a effrayé. Je crois que ce qu'il y a de mieux, c'est de le mettre en position de vivre de ses rentes.

— Parlez-vous sérieusement?

— Sans doute. Il y a des gens ainsi bâtis, qu'on peut craindre beaucoup d'eux quand ils n'ont rien, et qui deviennent oarfaite ment inoflfensifs d u j our où ils ont quelque chose. Il faut voir si Anatole rentre dans cette catégorie. Je me ferais un scrupule de vous offrir quoi que ce soit, parce que vous ne voulez rien devoir qu'à vous seul et parce que vous tenez à honneur de travailler. Mais Anatole n'est pas dans ces idées, et il ne sera pas du tout humilié par mes propositions... si elles lui paraissent suffisantes.

A ce moment, on vint prévenir le colonel que le déjeuner était prêt, et, avant qu'Antoine eût pu répondre, ils passèrent dans la salle à manger, où le couvert était mis comme le jour où il avait été question entre eux du mariage de Thérèse avec Michel, c'està-dire que la table était servie de telle sorte qu'ils n'auraient pas besoin de domestiques autour d'eux, et qu'ils pourraient causer librement, en tête-à-tête, comme l'avait demandé Antoine.

Celui-ci s'assit à sa place et, ayant déplié sa serviette, il commença par se verser un plein verre de vin ; puis, emplissant aussi le verre de son neveu, il regarda un moment le colonel en souriant :

— Avant tout, dit-il, en levant son verre, je veux boire à votre mariage, mon cher Edouard.

— Comment! vous savez?...

— Eh oui I je sais. A votre santé, mon neveu, et à la sanlé de ma nièce, que je ne connais pas, mais qui, j'en suis certain, doit être digne de vous, et qui vous donnera le bonheur que vous méritn?.

â5l L^AUBERGE DtJ MONDE

Et Antoine vida son verre, tandis que le colonel le regardait stupéfait.

— Et qui vous a appris ce mariage? dit-il.

— Est-ce qu'il n'est pas vrai? vous paraissez étonné.

— Étonné que vous le sachiez, car il est vrai.

— A la bonne heure, car avec votre air stupéfait vous m'aviez fait peur; je pensais que j'avais peutêtre commis quelque sottise. Vous savez, les journaux soiit si trompeurs.

— Alors c'est par les journaux que vous avez appris mon mariage?

— C'est-à-dire que ce n'est pas moi qui l'ai appris, c'est Thérèse.

— Ah I c'est Thérèse?... Et qu'a-t-elle dit en lisant cette nouvelle, un peu bien surprenante, n'est-ce pas?

— Elle n'a rien dit, et il est probable que nous ne la connaîtrions pas encore, si elle avait été seule à l'apprendre. Au reste, il vaut mieux que je vous raconte comment la chose s'est passée : ce sera encore le plus court de procéder avec ordre.

Le colonel avant tout aurait voulu savoir quel effet l'annonce de son mariage avait produit sur Thérèse.^ car ce que son oncle lui avait dit jusqu'à ce moment l'avait jeté dans l'incertitude. D'une part, Antoine paraissait beaucoup plus joyeux que de coutume, comme s'il lui était arrivé un grand bonheur personnel, et, d'autre part, il annonçait que Thérèse était assez mal portante. Comment concilier cela? Était-ce Tannonce de son mariage qui causait cette joie chez

tDA Et CARMKUTÀ ^58

Antoine? était-ce celle annonce qui avait donné la fièvre à Thérèse? Il était impossible de poser des questions directes à ce sujet, et en réalité le plus* court, comme l'avait dit Antoine, était de procéder avec ordre, surtout avec patience.

— Hier 6oir> commença Antoine, avant le souper, Michel était sorti ; en rentrant, il rapporta un journal, et, couitne le souper n'était pas tout à fait prêt, en attendant il se mit à lire le journal. Tout à coup il pousse une exclamation qui nous fait lever la tête à tous : Thérèse» Denizot, Sorieul et moi. Tous les quatre, nous le regardons, et Sorieul demande ce qu'il y a de Si extraordinaire dans le journal, a Rien, répond Mi^ chel. — ' Allons donc, dit Denizot, on ne pousse pas un pareil cri pour rien ; il y a quelque chose que tu veux nous cacher. Si l'empereur est mort, ne mets pas tes gants pour nous en feire part; plus vite que ça, mon petit Michel, heini » Thérèse et moi, nous ne demandions rien: Thérèse, vous saurez pourquoi tout à l'heure j moi, parce que chaque fois que je lis les joumauX) j'ai peur d'y trouver le nom de quelqu'un que vous connaissez. Combien de fois, en commençant un article ainsi conçu : « Un crime affreux vient d'être commis », me suis-je arrêté, sans oser aller plus loin ? Etifln, Thérèse et moi, nous ne disions rien ; mais Sorieul et Denizot pressaient Michel, qui nous regardait d'un air qui me donnait froid. Sorieul voulut même prendre le journal, mais Michel ne le laissa pas faire. « C'est une nouvelle qui concerne votre neveu Edouard) » me dit-il. Vous pensez si cela me rassura« Encore un assassinat sans doute? ce fut la ques-

lion que Sorieul posa tout haut et que moi je n'avais pas osé me poser tout bas.

— Mon bon oncle.

— Il ne s'agit pas d'une mauvaise nouvelle, dit Michel, au moins pour le colonel. « Pourquoi ne ditesvous pas tout de suite que mon cousin Edouard se marie?») interrompitThérèse.Vouspensezsi à ce mot il y eut des exclamations; on voulut voir le journal, moi avant les autres. C'était vrai : je vis que vous épousiez mademoiselle Oarmelita Belmonte, nièce du prince Mazzazoli. Là-dessus Sorieul nous dit que les princes Mazzazoli avaient joué un rôle dans l'histoire des républiques d'Italie, et il en eut pour un moment à nous citer les livres qui parlaient des ancêtres de votre future. Pendant qu'il faisait son récit, une réflexion me traversait l'esprit : comment Thérèse avaitelle appris votre mariage avant tout le monde?

— Il est de fait que cela est assez étrange.

— Je lui posai ma question, et elle me répondit qu'elle avait lu le matin même cette nouvelle dans le Sport, « Tu l'as lue ce matin, et tu ne nous l'as pas communiquée? s'écria Sorieul ; voilà qui est un peu fort. » Et il se fâcha contre elle. Moi, je ne me fâchai point, mais je lui demandai pourquoi felle nous avait tu cette nouvelle, qui pour nous tous était cependant intéressante.

— Et que répondit-elle? ^

— C'est que je ne sais trop comment vous répéter sa réponse.

— Telle qu'elle l'a faite, mon oncle, sincèrement, sans y rien changer, je vous priOé

— Au fait, VOUS savez bien que Thérèse a pour vous la plus grande amitié et qu'il n'est jamais entré dans son esprit la pensée de vous blâmer en quoi que ce soit.

— J'en suis certain, mon oncle ; ne craignez donc pas de me blesser ou de me peiner en me répétant cette réponse.

— Elle nous dit : « Si je ne vous ai pas parlé du mariage de mon cousin Edouard, c'est que j'ai pensé que mon cousin viendrait nous l'annoncer lui-même et qu'il serait fâché de voir qu'il avait été prévenu. — Oh! c'est une raison, » répondit Sorieul.Pour moi,je ne sais pas si cette raison est bien bonne'; mais enfin elle Ta été pour Thérèse ; vous savez qu'elle a le caractère quelquefois bizarre et qu'elle se fait des affaires des choses les plus simples.

Le colonel ne répliqua rien, car il se demandait si cette raison était vraiment celle qui avait empêché Thérèse de parler. A la rigueur, cela était possible ; mais cependant cela paraissait peu probable.

Antoine continuant son récit, ne lui laissa pas le loisir d'éclaircir ce doute.

— Bien entendu, pendant le souper, il ne fut question que de votre mariage ; chacun dit son mot, excepté Thérèse, qui ne dit rien du tout. Mais Sorieul ne la laissa pas tranquille ; il se mit à la gronder, parce qu'elle lisait le Sport^ disant qu'une fille dans sa position ne devait pas s'intéresser aux courses de chevaux, et là-dessus il prétendit que c'était vous qui l'aviez corrompue en la conduisant aux courses du bois de Boulogne.

— Vous ne croyez pas cela; je l'espère, mon

oncle î

— Assurément non, c'est une idée comme il en pousse dans la tête de Sorieul, qui s'amuse à chercher la raison des choses et qui la trouve plus ou moins bien. Enfin Thérèse ne répondit rien, et la discussion finit. Après le souper, chacun sortit et je restai seul avec Thérèse; j'avais un travail pressé à écrire et^je voulus m'y mettre, tandis que Thérèse s'installait comme à Tordinaire auprès de ma table, avec sa cou* ture. Mais je n'étais pas en train, les idées ne me ve» naient pas, et je ne pouvais même pas trouver mes mots. Quand je levais les yeux dessus mon papier, je voyais que Thérèse n'était guère en train elle-même, et qu'elle regardait plus souvent devant elle que sur

sa couture.

— Était-elle déjà souffrante?

— C'est probable, seulement elle n'en avait rien dit et elle m'avait paru dans son état ordinaire pendant la journée. Pour moi, si je ne pouvais pas travailler, ce n'était pas parce que j'étais malade, mais parce qu'une idée me bouillonnait dans la tête et m^empôehait de penser à ce que je devais faire. Je ne suis pas habitué à me laisser distraire, et habituellement mon esprit obéit à ma volonté. C'est que l'idée qui me tourmentait élait plus puissante. Je sentis qu'il était inutile de vouloir m'obstiner dans mon travail, et, serrant mes papiers, je me tournai vers Thérèse. Vous devez bien vous douter quelle était cette idée : c'était le mariage de Thérèse. Depuis que vous aviez bien voulu venir avec nous au Moulin flottant pour entrete-

IDA BT CARHBIITA 359

— 1 --- - "1 II] -r -i ■ ■*

nir Thérèse de mon projet, il avait été question entre elle et moi trois ou quatre fois de ce projet, et sa réponse avait été la même : « Plus tard, d

— C'est celle môme qu'elle m'a faite.

— C'est celle qu'elle me faisait toujours, et de si mauvaise grâce, avec un air si malheureux, si résigné en même temps, que depuis longtemps j'avais renoncé à lui adresser de nouveau ma demande. Bien certainement j'avais toujours ce mariage à cœur, et je le désirais aussi vivement, plus vivement même que le' jour où je vous avais demandé votre concours auprès de Thérèse pour la décider. Mais enfin je ne voulais pas lui faire violence, et il me semblait que si elle avait osé, elle ne m'aurait pas répondu : « Plus tard, » mais que franchement elle m'aurait dit : a Non. » Dans ces conditions, je ne voulais pas insister davantage, car, tout en souhaitant ce mariage, il ne ma convenait pas de violenter le consentement de ma fille, et c'était le violenter que de lui arracher un oui qu'elle ne voulait pas donner librement. J'avais donc renoncé à la tourmenter, attendant que son « plus tard » fût arrivé ; et cependant il faut vous dire que jamais les raisons qui me faisaient désirer ce mariage n'avaient eu autant de force. Savez- vous que, depuis que nous ne nous sommes vus, j'ai été condamné à un mois de prison?

— En prison I vous, mon oncle ?

— Ah I cette prison-là, ça n'est pas déshonorant ; seulement c'est gênant. J'ai été condamné pour politique. Le gouvernement, après avoir provoqué lo mouvement ouvrier dans l'espérance de le diriger et

de s'en servir pour faire peur à la bourgeoisie, a été pris de peur lui-même quand il a vu qu'il n'y aurait jamais rien de commun entre nous et lui. Vous me direz qu'il a été bien longtemps à faire cette découverte : cela est vrai, mais enfin il Ta faite, et, du jour où il a été éclairé à ce sujet, il a commencé à nous poursuivre. Bien entendu, j'ai été un des premiers pris : on m'a em'oyé en police correctionnelle, et j'en ai eu pour un mois. Ce que le gouvernement favorisait la veille était devenu, du jour au lendemain, coupable. Il y a comme cela des coups de lumière qui éblouissent subitement tout le monde : le chef de l'État, les ministres, les juges. Par une chance remarquable, le jour môme où je sortais de prison, Sorieul y entrait à son tour, s'étant fait condamner à trois mois.

— Sorieul I

— Pas pour la même chose. Vous devez vous rappeler que Sorieul disait toujours qu'il écrirait les grandes idées qu'il roulait dans sa tête quand le moment serait venu. Il s'est enfin décidé, il a écrit une brochure portant pour titre : Les Césars par un César. C'était une critique de la Vie de César, par Napoléon III, et si vive, si pleine d'allusions, que Sorieul a attrapé trois mois de prison. Un peu plus, Thérèse restait seule à la maison : ce que j'avais toujours redouté, vous devez vous en souvenir. Voilà pourquoi je dis que ça été une chance que Sorieul entrât en prison, le jour même où j'en sortais. Mais ce qui avait failli arriver pouvait se réaliser une autre fois; car la prison, j'entends la prison politique, n'a jamais guéri personne. Ce n'était pas parce que les tribunaux

IDA ET CARHELITA 261

m'avaient condamné qu'ils m'avaient fait renoncer à la lutte : j'ai continué ma tâche^ nous avons continué notre organisation en l'étendant, et en ce moment je suis sous le coup de nouvelles poursuites. Il est donc probable que prochainement je vais de nouveau quitter la maison pour entrer en prison, et ce sera ainsi jusqu'à la fin de l'Empire ou jusqu'à ma fin : au plus vivant des deux. Vous me direz qu'il est bien malade, je l'espère; mais il n'est pas mort, et il peut durer encore s'il ne lui arrive pas un accident. J'étais donc exposé à voir se réaliser mes craintes : Thérèse seule, car Sorieul est exaspéré et lui aussi ne tardera pas à se faire condamner de nouveau. La nouvelle de votre mariage m'avait inspiré l'idée de faire une nouvelle tentative auprès de Thérèse : cela me donnait une ouverture. Je lui expliquai notre situation et mes craintes, en la priant, en la suppliant de se décider enfin à me réassurer sur son avenir. Pendant longtemps elle refusa, et je dois même dire qu'elle le fit avec une violence que je ue lui avais jamais vue ; mais je ne me décourageai pas, j'insistai, et toute la soirée se passa dans cette lutte. Enfin elle céda.

— \h I elle a consenti 1

— Elle a consenti, seulement elle veut attendre encore ; mais enfin elle a fixé une date : le 31 décembre 1870. Voilà pourquoi vous m'avez vu arriver la figure joyeuse. On peut m'envoyer en prison; j'espère bien que Thérèse ne m'y laissera pas entrer sans prendre Michel pour mari, et qu'alors elle ne s'en tiendra pas à sa date. J'ai bu à votre mariage; ne boirez-vous pas à celui de ma fille, mon neveu ?

363 l'audkrge du monde

Et Antoine tendit son verre au colonel pour que celui-ci le remplit.

^ Vous me disiez qu'elle avait la fièvre? ^Qfpanda le colonel, sans remarquer le iqouyepient de soii oncle. ' >

— Elle a mal dormi ; mais, après notre discussion, il n'est pas étonnant qu'elle se ^qjt couchée agjtée. Me refusez- vousun verre de vin?

Décidément raadarae de Lucillière ne s'était pas trompée en affirmant que Thérèse aimait son cousin.

Ce refus, persistant chez elle, d'accepter Michel pour mari, qui cédait le jour même où elle apprenait que son cousin se mariait;

Sa lutte obstinée contre la volonté de son père, que d'ordinaire elle respectait religieusement;

Ce silence sur l'annonce de ce mariage qu'elle avait lue dans le Sport;

Celte nrianie de lire un journal si peu fait pour sa condition ;

Enfin cette nuit agitée et cette fièvre succédant au consentement que de guerre lasse elle avait fini par se laisser arracher :

Tout cela était significatif.

Et il aurait fallu fermer obstinément les yeux à la lumière pour ne pas voir qu'il y avait dans tout cela

de quoi appuyer singulièrement Taffirmation de la marquise.

Mais cet amour qu'elle avait affirmé était-il ce qu'elle avait dit?

Sur ce point, le doute semblait permis; car, si cet amour n'était pas un simple caprice, il ne devait pas se résigner si facilement à mourir.

Si Thérèse aimait vraiment son cousin, elle ne pouvait pas accepter sans résistance le mari qu'on lui imposait.

Antoine, il est vrai, avait dit que la lutte avait été longue et vive pour arracher cette acceptation; mais qu'est-ce en réalité qu'une lutte qui dure quelques heures et qui, après une velléité de résistance, ne persiste pas?

Ce qui contribuait beaucoup à fortifier les doutes du colonel sur l'amour de Thérèse, c'était la secrète satisfaction qu'il éprouvait à se dire qu'il n'était pas la cause d'un chagrin bien grand et bien profond chez sa petite cousine.

On croit volontiers ce qu'on désire, et ce qu'il désirait, sans se l'avouer franchement, c'était de n'avoir rien à se reprocher en cette affaire.

Et précisément parce qu'il ne se sentait pas la conscience très-nette, il était ingénieux à trouver des raisons qui le justifiassent.

Thérèse malheureuse, il eût été malheureux luimôme;

Tandis qu'en se disant qu'elle avait accepté sans trop souffrir le mari que son père souhaitait, il avait le cœur plus léger.

Pourquoi l'aurait-elle aimé après tout?

Il avait eu, il est vrai, des conversations avec elle, qu'on h*a pas ordinairement avec une cousine qui ne doit être pour vous, dans le présent comme dans l'avenir, rien qu'une cousine ; mais enfin ces conversations n'avaient pas'été de nature à provoquer l'amour dans cette âme de jeune fille.

Il avait pris, il est vrai, plaisir à l'étudier et à plonger ses yeux dans ces beaux yeux naïfs, il avait pris plaisir aussi à tenir dans ses mains ces beaux cheveux si fins et si soyeux, il avait serré son bras contre lui plus tendrement peut-être qu'on ne serre le bras d'une petite cousine.

Mais tout cela n'était pas un engagement.

Et strictement il pouvait se dire qu'il n'avait rien fait pour qu'elle l'aimât.

Qu'elle eût deviné qu'à un certain moment, il était attiré près d'elle par un sentiment plus que tendre, cela n'était guère probable.

Et, si elle avait deviné ce sentiment, elle n'y avait pas répondu par un engagement bien sérieux.

Peut-être avait-elle alors fait des rêves et des projets de petite fille romanesque, cela était possible; mais en tous cas ces rêves n'avaient pas tenu contre la réalité de la vie, et l'amour affirmé par madame do Lucillière n'avait jamais existé que dans l'imaginalion de celle-ci.

Et vraiment il était heureux qu'il en fût ainsi.

Car enfin, qu'eût-il fait, qu'eût-il pu faire, s'il s'était trouvé en présence d'une vraie passion chez Thérèse?

S66 l'aubergb du monde

Engagé coiDDQe il Tétait avec Carmelita, il n'eût pu que regarder souffrir cette chère petite, pour laquelle }\ ressentait une si vive tendresse.

Oui, assurément, cette tendresse fût facilement devenue de l'amour, peut-être môme ce sentiment avait-il existé dans son cœur à un certain moment ; mais maintenant le mieux était de ne pas s'en souvenir.

Il devait épouser Carmelita.

Thérèse consentait à devenir la femme de Michel.

Les chose» ainsi arrangées étaient pour le mieux, — puisqu'il n'y avait pas moyen qu'elles fussent autrement.

C'était rapidement, instantanément pour ainsi dire, que ces réflexions s'étaient faites en lui.

Arrivé à cette conclusion, il éprouva un grand soulagement, et ce fut presque joyeusement qu'il remplit le verre de son oncle et le sien.

— Au mariage de Thérèse, dit-il, à son bonheur et au vôtre, mon oncle I

Le déjeuner s'acheva plus joyeusement qu'il n'avait commencé, au moins pour le colonel, tranquillisé dans sa conscience.

— Voulez-vous annoncer ma visite à ma petite cousine pour tantôt, dit le colonel à son oncle lorsque celui-ci se leva pour se retirer; je tiens à lui prouver qu'elle avait deviné juste en pensant que je voulais moi-même vous faire part de mon mariage.

— Et qu'appelez- vous tantôt?

— Mais quatre ou cinq heures.

AntDine parut contrarié.

IDA BT OAIttftllTA 967

— Cette heure ne vous va pas?

— Je ne dois rentrer que pojur souper et j'aurais voulu être à la maison quand vous viendrez.

— Et moi aussi, je veux que vous soyez chez vous ; car j'ai une demande à vous adresser, qui confirmera le sentimeiit de ma pousine.

— ijije dem«m4e, h moi?

— ^t qui dpif être faite chez vous. Cependant, puisque nous en p^rlon^, je veux bien vous dire tout de suite quell^i ellp est; cela ne m'empêchera pas de vous 1^ répéter, mais ofOciellement : je veux vous prier d'être un de mes témoins pour mon mariage.

— Moil mon cher É^QUard, y pensez*vous?

— Assurément, j'y pepse : n'êtes-vous pas mon

oncle, mon plus proche pareut?

— Vous épousez une princesse.

-r- Mademoiselle Belmonte Ti'est pas tout à fait une princesse; mais, quand elle serait une reine, cela erapêcherait-il que vous fussiez le frère de mon père et qu'-en cette qualité votre place fût près de moi ? Ne me demeiiderez-vous pas d'être le témoin de ma cousine?

— Certes oui.

— Eh bien ! alors vous serez le mieu ; mais nous discuterons cette question tantôt ou plutôt vous m'y répondrez. Seulement, poiprpe je veux vous trouver chez vous, j'irai à l'heure de votre souper, et si vous le voulez bieu, je vous demanderai de partager ce souper avec vous.

Maintenant que Thérèse se mariait, le colonel n'avait plus la même gêne à aller rue de Charonne;; et

268 l'aubebgb du monde

puis elle connaissait son mariage, il n'aurait donc pas à le lui annoncer*

Il arriva un peu avant l'heure du souper et ce ne fut pas sans une certaine émotion qu'il monta Tescalier • de son oncle.

Chose bizarre, sa conscience qu'il avait calmée à l'aide de raisonnements plus ou moins subtils, se révoltait pour protester d'une façon pour ainsi dire matérielle; son sang battait lourdement dans ses veines, il était oppressé et ne se sentait pas à son aise.

Du palier, il n'entendit aucun bruit dans l'atelier, il poussa la porte et entra.

L'atelier était désert et sombre.

Alors il se dirigea vers la cuisine.

Mais dans l'obscurité, il accrocha un morceau de bois qui tomba et fit du bruit.

— Qui est là? demanda une voix, celle de Thérèse. Il allait répondre quand la porte s'ouvrit et Thérèse parut tenant une lampe à la main.

— Ah 1 mon cousin, c'est vousl dit- elle.

C'était là le mot dont elle le saluait autrefois, mais il lui sembla qu'elle ne le jetait pas avec le môme éclat joyeux.

Ils restèrent durant quelques secondes en face l'un de l'autre sans se parler.

lilnfin il s'avança et lui tendit la main; elle lui donna la sienne.

— Mon oncle m'avait annoncé que vous étiez souffrante, dit-il; comment êtes-vous présentement?

— Ah! très-bien, je vous remercie. Ce n'était rien, un peu de fièvre ; j'avais eu froid et chaud sans doute,

IDA ET GABMELTTA 2G9

et cela me donne toujours un accès de fièvre, mais

qui ne dure pas.

Cependant son aspect donnait un démenti à ses paroles : elle ne paraissait pas être très-bien, comme elle le disait, tout au contraire ; très-pâle, avec les yeux ardents.

Le colonel crut remarquer qu'elle tremblait; mais, comme elle avait posé sur la table la lampe, dont Tabat-jour était posé très-bas, il la voyait mal et seulement dans Tombre.

— Mon père n'est pas encore rentré, dit-elle ; mais il m'a envoyé un mot pour m'avertir que vous veniez souper avec nous, ce qui est bien aimable à vous.

— Ah ! ma cousine !

— Alors, apprenant cela, Denizot a voulu vous servir un souper digne de vous, a-t-il dit, et il est sorti pour cela. Mon oncle Sorieul n'est pas non plus rentré, de sorte que je suis seule.

Le colonel remarqua qu'elle avait évité de nommer Michel; cependant, en regardant sur la table qui était mise, il vit six couverts, ce qui indiquait que Michel devait souper avec eux.

Il se fit un silence entre eux, comme s'ils ne savaient, ni l'un ni l'autre, de quoi parler, ou s'ils n'osaient.

Comme ce silence devenait de plus en plus gênant, à mesure qu'il se prolongeait, le colonel aborda de suite le sujet de sa visite :

— Mon oncle m'a dit que vous attendiez ma visite ; je vous remercie de n'avoir pas douté de moi.

— Comment aurais-je douté de vous, mon cousin?

TOUS nous avez toujours témoigné une grande amitié.

— Si je ne suis pas venu plus tôt, c'est que je ne suis à Paris que depuis deux jours, et je ne sais comment cette indiscrétion à propos de... (il entassait les mots avant que d'arriver à celui qui était décisif), à propos de ce mariage, a pu être commise.

Elle ne répondit pas, et, comme il la regardait, elle leva la tête vers le plafond, de sorte qu'il ne put pas voir l'effet que ce mot avait produit sur elle.

Alors il reprit, décidé à en finir tout de suite :

— En même temps, mon oncle m'a communiqué une nouvelle qui le rend bien heureux, celle de votre mariage.

— Il est vrai, dit-elle d'une voix presque ferme, je me marie, je me suis rendue aux désirs de mon père. Vous a-t-il dit quelles étaient ses craintes et dans quelle position il se trouvait?

— Il me Ta dit.

— J'ai voulu qu'il n'eût pas au moins d'inquiétude ^ mon égard, et, puisque mon mariage doit Ip rassurer, je me marie.

— Vous êtes un brave cœur, ma chère cousine, une bonne et tendre fille.

— Je ne suis pas la fille que vous croyez ; car si je rétaiSj je n'aurais pas attendu jusqu'à ce jour pour contenter mon père, qui souhaitait si ardemment de me voir mariée.

. De nouveau il s'établit un silence, et il l'entendait respirer difficilement; il eût voulu parler et il ne savait que dire, il n'osait môme pas la regarder.

IDA ET CARHELITA f71

Oe fut elle, cette fois, qui reprit la parole la première.

— Vous souvenez-vous, dit-elle, du rôve que vous m'avez fait vous raconter, quand vous m'avez demandé de vous expliquer quel mari je prendrais : je voulais qu'il m'aimât comme je voulais l'aimer, et je disais, n'est-ce pas, que je ne me marierais jamais, si je ne sentais pas en moi ce grand amour. Comme on fait des projets quand on est petite fille! comme on bâtit des châteaux qui sont peu solides I

— Oui, je me souviens, dit-il.

— Mais ce grand amour, c'est le rêve, n'est-ce pas, c'est la poésie, ce n'est pas la réalité. Dans la vie, on se marie parce qu'on doit se marier, et l'on peut être une bonnête femme, je pense, une bonne mère, sans ees sentiments extraordinaires. Le pensez-vous aussi ?

Sans répondre directement, il fit un signe afflrmatif, car la gêne qu'il éprouvait déjà en montant l'escalier lui devenait plus pénible, etsa conscience était moins ferme.

-^ Je vous ai dit, reprit-elle, toute l'amitié que j'éprouvais pour... Michel; il a toujours été pour moi un camarade, un ami, un frère, et il sera désormais un mari. Je ne pouvais pas en espérer un plus honnête, un plus digne, et je crois comme mon père que notre vie sera heureuse. Je voulais des ailes à Texistence que je rêvais; mais c'est peut-être sur la terre, terre à terre, qu'est le bonheur possible en ce monde. Il croit que je pourrai le rendre heureux, je m'y appliquerai de tout mon cœur.

Bile parlait doucement, simplement, cowme si elle

â72 l'auberge du monde

parlait pour elle seule, pour se rassurer, pour se persuader, pour s'expliquer à elle-même ce qu'il pouvait se trouver de bon dans ce mariage et le justifier.

Ces paroles, et surtout le ton sur lequel elles étaient dites, avaient profondément touché le colonel et l'avaient attendri.

Que dire? .

Il ne trouvait pas un mot.

Heureusement la porte en s'ouvrant le tira de Tangoisse qui le serrait à la gorge et Tétouffait.

C'était Denizot qui rentrait^ chargé d'un immense panier.

— Ah 1 colonel, dit-il en posant son panier, ça ne se fait pas, ces choses-là; les grands cuisiniers veulent être prévenus au moins vingt-quatre heures à l'avance, vous n'allez pas trouver un souper digne de vous.

— Qu'importe, mon bon Denizot?

— Comment, qu'importe I et ma gloire?

Puis, donnant une poignée de main au colonel :

— Comme homme, je suis joliment content de vous voir; mais comme cuisinier, vous savez, je suis vexé. Avez-vousfaim?

— Pas trop.

— Comme homme, j'en suis fâché; mais, comme cuisinier, j'en suis bien aise.

Et clopin-clopant, il s'occupa de tirer toutes les victuailles qui étaient entassées dans son panier. Pendant ce temps, Antoine rentra, puis Michel. Contrairement à ce qu'il était d'ordinaire, le jeune

IDA ET CABMELITA 273

ouvrier, montra une physionomie ouverte et souriante; ses yeux semblaient moins enfoncés et moins sombres.

Il vint au colonel et s'informa poliment, presque affectueusement, de sa santé.

Chose bizarre, ce fut celui-ci qui eut l'attitude roide et contrainte que Michel avait autrefois avec lui.

Il dut se faire violence pour répondre convenablement* quelques mots aux questions qui lui étaient adressées.

Puis il se tut, observant les regards que Michel jetait sur Thérèse.

Itlvidemment la joie débordait en lui; il était plus léger, plus jeune; ses yeux lançaient des flammes.

Quant à Thérèse, elle paraissait réellement souffrante de corps et d'esprit.

Sur son visage contracté, dans les coins de sa bouche tirée en bas, dans son regard fixe, dans toute la physionomie aussi bien que dans l'attitude de son corps, on lisait l'abattement et la tristesse.

En la regardant ainsi, le colonel constata que depuis qu'il l'avait vue, elle avait embelli; elle n'était plus la petite fille qu'il avait trouvée, en arrivant à Paris, avec une tête trop grosse et des bras trop maigres. Ces bras avaient pris de la chair, le corsage aussi s'était formé, et maintenant tout était en harmonie.

Le souper était servi sur la table.

Antoine invita son neveu à s'asseoir.

— Prenez la place de votre père, mon neveu.

A ce moment, Sorieul fit son entrée.

274 L^UBERGE btJ kONbË

Sorti depuis le matin, il ignorait que le colonel dût souper avec eux; en Tapercevant, il poussa des exclamations joyeuses.

Et après avoir déposé don chapeau sur le pupitre d^Antoine et vidé les pochés de son habit pleines de livres, de papiers, de journaux, de brochures, il accapara la conversation.

— Il y avait vraiment des coïncidences dans la vie ; ainsi, sans se douter le moins du monde qu'il verrait le colonel le soir môme, il 6'était occupé de lui pendant toute la journée.

— De moi?

— De vous incidemment, c'est-à-dire de votre nouvelle famille, de celle dans laquelle vous allez entrer, des princes Mazzazoli et du rôle qu'ils ont joué dans rhistoire. Je me rappelais très-bien avoir vu leur nom dans Sismondi, mais je ne me rappelais pas au juste quel avait été leur rôle.

Alors il se mit à parler de l'héritage de la comtesse Mathilde, de la guerre du sacerdoce et de l'empire, des Guelfes, des Gibelins, de la maison d'Esté et de celle des Médicis^ en citant Sismondi, Guicciardini^ Pignotti, Quinet.

Il était ferré et prêt à coller le contradicteur qui aurait voulu l'arrêter*

Mais il n'en trouva point, et on le laissa faire libre^ ment son cours d'histoire sur les Mazzasioli.

Sans ce nom qui le gênait chaque fois qu'il ï^v?eôait, le colonel eût été très-satisfait de cette dissertation, qui le dispensait de parler lui-même et lui permettait d'observer Thérèse sans être dérangé*

IDA ET CARMELItA 273

Elle élailà table ce qu'elle s'était montrée quelques instants auparavant : assurément elle s'imposait, à force de volonté, une attitude et une contenance; mais, malgré elle, son trouble intérieur se manifestait au dehors de mille manières : ainsi elle ne pouvait avaler les petits morceaux de pain qu'elle mettait dans sa bouche qu'en les mouillant avec de l'eau rougie; on voyait ses dents se serrer, comme si elle éprouvait du dégoût pour ce qu'elle mangeait.

Mais, à l'exception du colonel, qui la regardait de temps en temps à la dérobée, personne ne s'apercevait de cette gêne.

Michel était tout à son contentement.

Sorieul parlait, et, quand il s'écoutait, le plancher eût pu s'effondrer : il eût assurément continué Soù discours en dégringolant.

Antoine et Denizot suivaient attentivement ce récit pour eux plein d'intérêt : ces villes libres tombant sous le despotisme de quelques familles princières cela touchait Antoine.

— Partout et toujours la môme chose, disait-il.

— Pour lors, interrompit Denizot à un certain mo* ment, si j'ai bien compris ce que nous raconte Sorieul, il y aurait eu pas mal de canailles dans l'illustre maison des Mazzazoli : cet Innocenzio Mazzazoli qui assassine pour de l'argent, ce n'est qu'un fameux gredin, vous savez, et cet autre Ridolfo, qui trahit les Français qui le payaient, il ne vaut pas cher.

— Eh bien! Denizot, interrompit sévèrement Antoine.

— Quoi donc? ce n'est pas faire injure au colonel

que de dire que dans les ancêtres de sa future femme, il y en avait qui étaient des chenepans; si les Denizot avait des ancêtres historiques, on en trouverait sans doute qui ne vaudraient pas cher non plus ; ce que je voulais marquer, c'est que tant de gens qui sont fiers de leur antique race feraient mieux de n'en pas parler, voilà tout. Moi, j'aime mieux descendre d'un brigand inconnu que d'un brigand illustre ; au moins ça ne me gêne pas, puisque je n'en sais rien.

La soirée ne se prolongea pas très-avant, et, quand le colonel se retira, Michel voulut l'accompagner pour réclairer.

Mais, arrivé au bas de l'escalier, il posa sa petite lampe sur une marche; puis, tendant la main au colonel :

— Monsieur Edouard, dit-il, voulez-vous me permettre de vous demander votre amitié? Vous ne m'avez peut-être pas trouvé toujours très-poli avec vous, et j'ai à me reprocher d'avoir mal accueilli vos bons procédés; je vous en fais mes excuses. J'avais alors du chagrin, et puis je ne vous connaissais pas. Aujourd'hui je vais devenir votre parent, puisque je serai le mari d'une femme à qui vous avez témoigné toujours une grande amitié. Je vous jure que je la rendrai heureuse.

Ce discours, heureusement un peu long, permit au colonel de se remettre.

Il donna sa main à Michel; mais bien qu'il eût Fintention de serrer celle du jeune sculpteur, il ne la serra pas.

Us se séparèrent. i

IDA ET GARMELITA * 277

Et il s'en revint à pied, le long des boulevards, réfléchissant.

— La pauvre petite! Elle n'aimait pas le raari qu'elle acceptait, et cependant elle Tépousait. Quelle vie aurait-elle ?

Puis, abandonnant Thérèse, il fit un retour sur luimême.

— Aimait-il Carmelita? cependant il l'épousait. Quelle vie serait la sienne?

278 ' l'auberg& du monde

Le baron Lazarus n'était pas homme à employer à l'étourdie l'arme que le hasard avait mise entre ses mains.

Avant de se servir de Lorenzo Beio et de le lancer à travers le mariage de Carmelita, il était sage de voir dans quelle mesure on pouvait user de son concours.

C'était là une grave affaire, qui demandait conseil et réflexion.

Fallait-il avertir la marquise de Lucillière de cette découverte?

Au contraire, fallait-il la garder pour soi et l'utiliser seul?

Déjà le baron avait fait Texpérience des alliances en s'ouvrant dans une certaine mesure au prince Mazzazoli, et cette confidence lui avait coûté cher.

Le prince avait tiré parti, pour son propre profit, de ce qu'il apprenait, et il avait joué son allié.

IDA ET GABUELTTA 279

Le môme résultat pouvait se reproduire encore, et la marquise pouvait très-bien, elle aussi, duper sou allié ; elle était assez fine et assez habile pour inspirer une crainte salutaire.

Avant de lui faire la moindre confidence, il fallait donc examiner quel intérêt elle pouvait avoir à amener la rupture du mariage du colonel avec Carmelita,

Voulait-elle seulement se venger de celle qui lui avait enlevé son amant?

Ou bien, cette vengeance satisfaite, voulait-elle encore reprendre cet amant?

Pour la vengeance, le baron voulait bien Taider.

Mais pour la suite, c'était une tout autre affaire.

Là était donc le point difficile et délicat à examiner.

Cet examen, il le fit long et scrupuleux, pesant tout, scrutant tout.

Et la conclusion à laquelle il s'arrêta fut qu'il fallait, coûte que coûte, se concerter avec la marquise.

L'alliance avec ce Lorenzo Beio était chose trop sérieuse pour se faire sans s'être préalablement entouré de toutes les précautions.

Et puis il ne voyait pas comment la conclure, cette alliance.

Enfin il lui semblait que les chances que la marquise pouvait avoir de ramener à elle son ancien amant étaient trop faibles pour s'en effrayer, attendu que si le prince Mazzazoli avait pu amener entre eux une rupture, il avait dû employer des armes qui avaient tué madame de Lucillière, de telle sorte qu'une résurrection n'était pas à craindre : morte elle était pour le

colonel, et bien morte ; elle-même Tavail prouyé en n'agissant pas seule. Est-ce que si elle avait cru à son ancienne puissance, elle aurait cherché un allié? Est-ce qu'elle aurait pris surtout un homme de qui elle avait autant à o^e plaindre? Ce choix seul indiquait qu'elle n'avait aucune foi en elle, et qu'elle se sentait ellemôme bien perdue pour jamais.

Il l'alla donc trouver.

Lorsqu'on annonça à madame de Lucillière que M. le baron Lazarus demandait à la voir, le marquis était avec elle.

— Vous recevez cet homme? dit-il.

— J'ai besoin de lui.

— - Ah I c'est une raison.

— Vous avez pu constater quelles heureuses dispositions il a pour les recherches policières ; je désire remployer conformément à son talent. .

— Dès là que vous avez besoin de lui, c'est une raison suffisante ; pour moi, qui n'ai rien à démêler avec lui. Dieu merci! je me prive volontiers de sa visite. Au revoir.

Et le marquis sortit par une porte, tandis que le baron entrait par une autre.

— Vous n'avez pas perdu de temps, dit madame de Lucillière en indiquant un siège au baron à une assez grande distance de celui qu'elle occupait.

— En avons-nous beaucoup devant nous?

— Beaucoup, non ; cependant nous en avons assez pour ne rien risquer dans trop de hâte.

— Je n'ai rien risqué et c'est pour avoir votre avis avant de rien entreprendre, que je viens vous soumet-

tre quelques petits renseignements que j'ai eu la bonne fortune d'obtenir.

Alors il raconta simplement, modestement, comme il convient à un homme qui a le sentiment de sa valeur, la conversation qu'il avait eu la chance de surprendre entre Carmelita et un inconnu.

— Mais c'est le nom de cet inconnu qu'il nous faut, sans quoi cette conversation ne peut pas nous être

d'une grande utilité.

— Précisément j'ai eu la bonne chance de l'obtenir.

— Ah! vraiment?

— Mon Dieu, oui, de la façon la plus simple. En le voyant sortir de l'appartement de mademoiselle Belmonte, je me suis dis que les paroles que je venais d'entendre, par le plus grand des hasards, ne nous serviraient pas beaucoup, si nous ne connaissions pas le nom de celui qui les avait prononcées. Il descendait l'escalier, et tmit naturellement je l'ai descendu derrière lui. Alors, réfléchissant au moyen d'appren>dre ce nom, je me suis mis à marcher derrière lui, oh! machinalement, sans attention, vous savez, quand une idée vous préoccupe... Nous sommes ainsi arrivés rue Neuve-Saint-Augustin...

— Toujours sans intention de votre part ?

— Ah! assurément, je le suivais sans trop me rendre compte de ce que je faisais, et comme si tout à coup, pour m'être agréable, il allait se retourner et crier son nom.

— Il s'est retourné?

— Non, il est entré dans une maison sans parler au

282 l'acbbrge du moude

concierge, avec une simple inclinaison de tôte, comiQe un homme qui va chez lui. Vous savez, les concierges parisiens aiment à parler.

— Quand on les interroge.

— Bien entendu ; alors ce concierge de la rue Saint-Augustin m'a dit que cet inconnu était M. Lorenzo Beio.

— Le maître de chant de Carmelita?

— Lui-môme. •

— Mais alors?...

— Alors vous devinez quelles raisons il peut avoir pour empêcher ce mariage? Ce sont ces raisons que je viens justement vous demander.

Gela fut dit avec un air d'innocence et d'ignorance qui eût fait l'admiration d'un comédien.

— Car enfin, continua le baron, ma découverte n'a d'importance que si ces raisons sont bonnes : souvent on fait des menaces qui ne s'appuient sur rien de solide et qui ne sont que des forfanteries ; avez-vous remarqué que les Italiens sont souvent fanfarons? Vous dites donc que ces raisons vous paraissent évidentes?

— Je n'ai nullement dit cela; seulement il me semble que si ce Lorenzo Beio s'est exprimé dans les termes que vous rapportez...

— Ce sont ses paroles mômes, sans j changer un seul mot.

— Il me semble que cela indique qu'il est maître d'un secret qui peut perdre Carmelita dans Tesprit du colonel.

— C'est aussi ce que je pense.

IDA BT OABKEUTA 383

— Mais quel est ce secret, c'est ce que je ne sais pas.

— Ab I vraiment, dit le baron d'un air désappointé; j'avais compté sur vous pour m'éclairer. Il me semblait, qu'en votre qualité de femme et de Parisienne, vous deviez avoir une sorte d'intuition en ces matières, que moi> gros lourdaud d'Allemand, je n'ai pas.

— Il me parait inutile de nous livrer à des coi\jectnres qui ne reposeraient sur aucun fait précis.

•— Et qui pourraient nous égarer.

— Ce qu'il faut maintenant, c'est découvrir ce se** oret,

— Gela me parait très-bten combiné; mais com* m^nt comprjdnez-YOus que nous arrivions à cette découverte? Je ne vois pas le moyen à employer.

— Ni moi non plus.

— Alors ce secret, que j'étais assez fier d'avoir trouvé, ne nous servira de rien, si nous ne le complér tons pas par une seconde découverte, plus difficile que la première.

— Il est probable, en effet, qu'il sera assez difficile de faire dire à Loren^o Beio quel moyen il compte employer pour empêcher ce mariage.

— Peut-être l'emploiera-t-il tout seul.

— Peut*être, mais il n'est jamais prudent de compter sur ce qui se fait tout seul. Lorenzo Beio ne veut pas que Carmelita épouse le colonel Chamberlain ; Qous, de notre côté, nous ne voulons pas que le colonel Chamberlain épouse Carmelita. Il est possible que Lorenzo Beio, agissant seul, empêche ce mariage; il

est possible aussi que nous, sans son secours, nous Tempêchions par un moyen différent du sien. Mais il est bien certain que si, au lieu d'agir séparément, nous agissions collectivement, nous aurions beaucoup plus de chances de réussir.

— D'abord, opérant avec le moyen du maître de chant, nous n'aurions pas à en chercher un autre, et ce serait un grand point d'obtenu, car enfin ce moyen, nous pouvons le trouver, mais nous pouvons aussi ne pas le trouver. Les moyens 3Ûrs pour rompre les mariages ne doivent pas, il me semble, se rencontrer à chaque pas.

— Il faut donc avant tout chercher comment on peut obtenir ce secret de Lorenzo Beio.

— On pourrait peut-être le lui acheter.

— La négociation serait aventureuse, tous les gens ne sont pas à vendre, et. en tout cas, elle serait pour celui qui s'en chargerait bien compromettante, surtout s'il y était répondu par un refus.

— En parlant ainsi, je pensais que ce Beio pouvait avoir aux mains quelque lettre significative qui, mise sous les yeux du colonel, pourrait l'éclairer.

— Décidément vous êtes pour les lettres, monsieur le baron ; sans doute, c'est une arme, mais elle n'est pas toujours sûre, vous devez en savoir quelque chose. Dans le cas présent, une lettre mise sous les yeux du colonel, ne produirait peut-être pas la clarté sur laquelle vous comptez; j'ai des raisons pour croire que le colonel se tient en garde contre les lettres. Qu'on lui en apporte une qui compromette gravement Carmelita, il répondra, de bonne foi. qu'elle est l'œu-

IDA ET GARMKLITA 285

yre d'un faussaire. Il faudrait prouver qu'elle a été écrite par Carmelita môme, et. comment faire cette preuve? Pour moi, je ne le vois pas.

— Si à l'avance vous refusez de vous servir des armes que peut avoir ce Beio, vous rendrez notre tâche bien difficile.

— Je ne refuse pas> je vous préviens seulement de ne pas trop vous fier à des moyens dont l'efficacité serait incertaine. Beio voudrait-il vendre ces lettres, si, comme vous le supposez, il en a de compromettantes entre les mains? D'autre part, le colonel voudrait-il se décider à une rupture, sur le simple vu de ces lettres? Voilà deux questions qui, pour moi, sont douteuses et qui doivent nous avertir que tout ne serait pas fini par l'acquisition do ces lettres. Maintenant, bien entendu, je ne vous empêche pas de tenter cette acquisition, si toutefois elle est possible, ce qui ne me paraît pas démontré : d'abord parce que, comme je vous le disais, Beio n'est peut-ôtre pas à vendre, ensuite parce qu'il n'a peut-ôtre aucune lettre en sa possession.

— En tout cas, il a un moyen pour empêcher ce mariage.

— Cela est probable, puisqu'il le dit; mais ce moyen ne doit pas résulter d'une lettre. Pour que cette lettre eût quelque influence, il faudrait, n'est-ce pas, qu'elle fut de Carmelita, et Carmelita, si je ne me trompe pas, n'a jamais dû écrire.

— Ah ! vraiment ?

— La lemme qui écrit des lettres dans le genre de celle qui nous serait ulile, se reconnaît facilement :

286 L* AUBERGE DU HGfNDE

OU c'est une étourdie, ou c'est une femme qui se met au-dessus de certains préjugés. Carmelita n'est pas une étourdie, au contraire, c'est une recueillie; elle peut se laisser entraîner, mais de sang- froid elle pèse ce qu'elle fait. Quant à se mettre au-dessus des préjugés, cela n'est ni de son âge ni de sa position ; soyez sûr que, si Beio a un moyen pour empêcher le mariage de son élève, ce moyen ne résulte pas d'une lettre.

— Je vous admire.

— Vous êtes bien bon, en vérité.

— Mais en même temps vous m'effrayez, car vos raisonnements, qui doivent être justes, détruisent toutes les espérances que j'avais pu fonder sur cette conversation entendue par hasard et sur la découverte de ce Beio.

— Et pourquoi?

— Si nous ne nous servons pas de lui.

— Ai-je dit cela?

" — Cependant...

— Il faut nous servir de lui, au contraire ; seulement, avant tout, il faut savoir h quoi il est bon,

— Et comment cela?

— C'est là que la difficulté de notre tâche commence. Sans doute^ il y a un moyen commode de la simplifier : c'est d^aller à Beio franchement et de lui dire : tt Vous voulez empêcher le mariage de mademoiselle Belmonte avec le cqlonel Chamberlain; moi, je veux aussi empêcher ce mariage. Vous avez un moyen pour cela, je le sais ; unissons-nous, aidez-moi, je vous aiderai. » Comment accueilleroit-il cette ouverture?

Nous ne pouvODS pas à l'avance le prévoir. Un refus est possible, une acceptation Test aussi. S'il accepte, c'est bien, tout est fini; vous n'avez qu*à marcher d'accord. Mais, s'il refuse, car enfin il peut avoir des raisons pour refuser, supposons que ce soit la vengeance qui le pousse à rompre ce mariage, — souvent la vengeance est jalouse, elle veut agir seule, sans secours étranger ; elle veut faire le mal, mais elle veut être seule à le faire ; si elle voit celui qu'elle poursuit entouré . de plusieurs ennemis, elle lui vient souvent en aide contre ces amemis, pour ne se retourner contre celui qu'elle a secouru que lorsqu'elle peut TaUaquer seule. Tel peut être le cas de Beio : il n'est pas impossible qu'il tienne à vider sa querelle avec Carmelita en tôte-à-tôte. '^

'— Peut-^tre aime-t-il surtout le tête-à-tête, dit le baron en riant d'un gros rire.

Mais la marquise ne partagea pas cette hilaritéi elle continua :

— Si Beio vous repousse, vous ne pourrez pas revenir à la charge près de lui, et nous aurons le désagrément de voir un moyen qui pouvait nous être utile nous échapper. Ce n'est pas ainsi que nous devons procéder.

— Je vois, comme vous, ce que nous ne devons pas faire; mais ce que nous devons faire, je ne le vois pas.

— Je vous disais tout à l'heure que je ne voyais pas quel moyen employer pour arriver à savoir quelle était l'arme dont cet homme comptait se servir pour exécuter ses menaces. Mais tout à l'heure votre nou-

yelle me surprenait, et je n'avais pas réfléchi à ces moyens. En causant, en cherchant, il m'est venu une idée qui, je crois, peut être praticabliB, si vous le voulez bien.

— N'ai-je pas promis de vous aider? Je suis à votre disposition.

— Vous intéressez-vous toujours à la petite Flavie, du théâtre des Bouffés?

— Je ne vois pas en quoi cette question touche notre affaire.

— Vous allez le voir, si vous voulez bien me répondre; soyez certain que je ne vous adresse pas cette demande pour savoir vos secrets, ni ceux de mademoiselle Flavie.

— Il n'y a pas de secrets entre la petite Flavie et moi. Cette enfant était la fille de mon caissier, elle restait orpheline sans fortune et sans métier ; on disait qu'elle était jolie. Je me suis occupé d'elle pour ne pas la laisser exposée aux tentations de la misère.

— Et, pour cela, vous l'avez fait débuter aux Bouffes?

— C'est bien naturel.

— Oh! assurément, rien n'est plus naturel, cela se voit tous les jours, et je savais ce que vous venez de me raconter; seulement ce que je ne sais pas et ce que je vous demande, c'est si vous avez continué à vous occuper de cette jeune fille depuis, qu'ayant uq métier, elle n'est plus, comme vous dites, exposée aux tentations de la misère. Car elle n'y est' f«lus exposée, n'est-ce pas? Je l'ai vue hier au Bois dans un petit coupé, qui ne sent pas du tout la misère.

IDA ET CARMELÏTA 289

— Je la vois quelquefois.

— Et vous pouvez lui demander ce que vous désirez?

— J'espère qu'elle a pour moi des sentiments de reconnaissance.

— Il faut l'espérer ou bien alors ce serait à prendre en mépris l'humanité. Donc vous pouvez faire appel à ces sentiments de reconnaissance et vous serez écouté?

— Je le pense.

— Eh bien! ce que vous aurez à lui demander devra accroître encore cette reconnaissance déjà si grande.

— J'avoue que je ne comprends pas du tout où vous voulez arriver.

— Cela ne vous blesse pas, n'est-ce pas? que je dise que cette petite Flavie n'a aucun talent; je J'ai vue deux ou trois fois, et c'est ce que ces messieurs appellent une petite grue. Elle chante comme M. Jourdain faisait de la prose, sans s'en douter; elle chante avec ses yeux qui minaudent, son nez qui se retrousse^ sa poitrine qu'elle montre tant qu'elle peut, sa taille qui se tortille, enfin elle chante avec tout ce que la nature lui a donné, — une seule chose exceptée, la voix ; — il est vrai que de ce côté la nature lui a été assez avare. Eh bien I il faut que vous lui donniez ce qui lui manque.

— La voix? moi I

— Pas la voix, mais le talent. Pas vous, car, malgré tous vos mérites, vous n'avezpeut-êlre pas ceux d'un maître de chant; mais Lorenzo Beio, qui les possède, lui, ces mérites.

Le baron joignit les mains dans un mouvement d'admiration, car bien qu'il professât le plus profond mépris pour madame de Luciilière, il ne pouvait pas ne pas admirer une combinaison si bien trouvée, alors surtout que cette combinaison devait lui profiler.

— Je comprends, s'écria-t-il, je comprends.

— Vous comprenez, n'est-ce pas, que vous donnez Lorenzo Beio pour professeur à Flavie ? Sans doute vous pourriQz tout aussi bien le donner à Ida?

— Oh I ma fille !

— Justement, je sens ce cri d'un père qui ne veut pas mêler une fille comme mademoiselle Ida...

— Ste ist eine engeL

— /a, ta, c'est un ange, et puis ce serait s'engager bien à fond que d'intervenir d'une façon si directe et si personnelle ; tandis que, par l'entremise de Flavie, les choses se font sans que vous y mettiez la main. C'est Flavie qui demande des leçons à Beio, et rien n'est plus naturel. Beio a chanté sur les grands théâtres du monde, et c'est quand sa voix a été perdue qu'il s'est fait professeur; les leçons qu'il donne ont pour but de former des chanteurs et des chanteuses de théâtre. Flavie qui est une chanteuse de théâtre, — au moins elle peut le croire, — ne veut pas rester aux Bouffes, elle veut passer à i'Opéra-Comique ou à l'Opéra, — on a vu des exemples de cette ambi* tion chez de simples grues ; — elle s'adresse à Beio pour lui demander d^s leçons. Vous allez la voir quelquefois chez elle, n'est-ce pas?

— Quelquefois.

— Plusieurs fois par semaine?

IDA ET GARMEUTA 201

— Oui, souvent.

— Tous les jours?

— Je la vois souvent, mais pas régulièrement.

— Je comprends cela; enfin vous la verrez plus souvent, tous les jours. Oh 1 bien entendu, devant Beio. Vous assisterez aux leçons. Rien n'est plus légitime. Vous vous intéressez à cette petite fille de votre caissier, vous désirez qu'elle cultive son talent pour n'être pas exposée aux tentations de la misère, et vous surveillez vous-même ses leçons pour constater ses progrès. C'est d'un père , cette conduite ; elle vous fera honneur.

— 11 est certain qu'il n'y aura rien à dire.

— En assistant aux leçons, vous parlerez de temps en temps du colonel Chamberlain et de son prochain mariage. Cela encore est tout naturel puisque vous êtes l'ami du marié et de la mariée. Je crois que tout d'abord il sera bon que vous no manifestiez pas votre sentiment sur ce mariage, afin de ne pas éveiller les soupçons de cet Italien. Ce sera peu à peu que vous les manifesterez, ces sentiments, en insistant principaiement sur la certitude où vous êtes que rien ne peut l'empêcher. Sans doute, tout mariage qui n'es* pas conclu peut se rompre ; mais, pour que cette rup ture s'accomplisse, il ne faut pas qu'il soit ardemment désiré des deux côtés, et c'est précisément ce qui se rencontre dans celui-là : par intérêt, mademoiselle Bolraonte le veut; par amour, le colonel le désire non moins vivement.

— Parfaitement.

— Vous voyez le thème, je n'ai donc pas besoin d'in-

292 l'aubkrge du monde

sister. Il arrive un moment, — ah ! nous n'avons pas besoin de nous presser; la veille il sera temps encore; — il arrive un moment où Beio doute de refficacilo du moyen dont il dispose ; il a peur, il croit que ce mariage se fera quand même. Il a compris que vous désiriez qu'il ne se fasse pas et que vous pouvez l'empêcher; il pense qu'en réunissant vos deux actions, la vôtre et la sienne, vous serez plus puissants : il vous livre son moyen. Naturellement vous ne livrez pas le vôtre, « qui ne vaut pas le sien » ; on agit, et la rupture est accomplie, sans que nulle part votre main soit visible : ce que vous devez désirer... en vue de l'avenir.

Le baron se retira en pensant que la marquise n'était vraiment pas sotte.

Mais quelle femme corrompue, bon Dieu!

11 n'y avait qu'une Française au monde capable d'inventer une pareille combinaison, et encore sans paraître y toucher.

Quelle Babylone que ce Paris I

Mademoiselle Flavie Schwerdtmann, connue au théâtre sous le nom de Flavie Engel, plus facile à prononcer pour une bouche française, ou plus simplement sous celui de Flavie tout court, beaucoup plus facile encore, était ce qu'on appelait alors dans un certain monde une jeune grue, et elle n'était que cela.

Dix-neuf ans, une beauté assez pâle, pas le moindre talent, et cependant elle avait une certaine réputation.

Elle la devait, cette réputation, à l'étrangeté et à la bizarrerie qui se montraient en elle.

C'était une Allemande de la Poméranie, née d'un père et d'une mère qui l'un et l'autre étaient deux types de pure race; cette pureté de race, ils l'avaient transmise à leur fille, et celle-ci, au milieu de comédiennes françaises, frappait le spectateur le moins attentif par ses yeux bleus, ses cheveux d'un blond

pâle, et tous les caractères constitutifs de la a Germaine.» C'est déjà une raison de succès de ne pas ressembler aux autres. A Berlin ou à Stellin, on ne l'eût pas regardée ; à Paris, on la remarquait.

Mais à cette attraction, en réalité assez légère, elle en joignait une autre, plus puissante : Allemande de naissance, elle avait cessé de l'être par son éducation. De là en elle un curieux mélange de qualités et de défauts disparates, jurant de se trouver ensemble, et qui, précisément par cela seul, la rendaient séduisante pour certains esprits blasés, amoureux de ce qui sort du naturel.

Elle était enfant à son arrivée à Paris et orpheline de mère; son père, qui était un excellent employé, comme le sont souvent les Allemands, laborieux, exact, zélé, Tavait livrée aux soins d'une domestique par malheur richement douée de tous les vices ; de sorte que l'éducation que la petite Flavie avait reçue était celle de la rue, et même, pour tout dire, celle du ruisseau.

Dans son roman des Liaisons dangereuses^ Laclos a peint une jeune fille sage et innocente, que son amant prend plaisir à corrompre en apprenant à son écolière naïve une espèce de « catéchisme de débauche. » Sans savoir ce qu'elle dit, cette petite répète les mons- Iruosités les plus étonnantes, et, dans la lettre où il raconte cette histoire, cet homme, qui ne se plaît plus qu'aux choses bizarres, dit que rien n'est plus drôle que l'ingénuité avec laquelle sa maîtresse se sert de la langue qu'il vient de lui apprendre, n'imaginant pas qu'on puisse parler autrement : le coa-

trasto de la candeur naïve qui est en elle avec son langage plein d'effronterie est tout à fait séduisant.

C'était une éducation de ce genre que Flavie s'était donnée, mais bien entendu en sachant très -bien « qu'on pouvait parler autrement, » et, comme avec cela elle était restée enfant pour le visage, gardant des yeux innocenls, un sourire naïf, une bouche mignonne et chaste , elle produisait justement un effet de séduction provoquante, qui résultait du contraste do son apparence naïve avec son langage plein d'effronterie.

Pour certaines gens, elle était irrésistible par la façon candide dont elle récitait « son catéchisme de débauche. »

Tous ceux qui la connaissaient disaient d'elle :

— Est-elle drôle, cette Flavie 1

Et ce mot était généralement accepté.

Les jeunes beaux des avant-scènes et de l'orchestre étaient assez indifférents pour elle ; mais, parmi les hommes qui avaient passé la soixantaine, elle avait de zélés partisans. Il est vrai qu'ils ne la défendaient pas ouvertement quand on l'attaquait, mais, à ces attaques, ils répondaient par des haussements d'épaules ou des sourires discrets qui en disaient long pour qui savait comprendre.

Le baron Lazarus était un de ces fidèles, et de tous, celui quilui témoignait publiquement le plus d'intérêt.

— Elle était la fille de son caissier, cet intérêt n'élait-il pas tout naturel?

Si cette explication était accueillie par des sourires, il ne se fâchait pas et riait lui-même.

— Je voudrais bien, disait-il.

En sortant de chez madame de Lucillière, il se ren* dit directement chez Flavie, et, avec de longues circonlocutions, il lui expliqua ce qu'il désirait, c'est-àdire qu'elle prît des leçons de Lorenzo Beio.

A ce mot, Flavie se jeta à la renverse sur un canapé en riant aux éclats.

— Des leçons, dit-elle ; moi, à mon âge, ah ! zut !

— Mais, ma chère petite...

Et le baron se mit à développer tous les avantages qu'il y avait pour elle à prendre des leçons de Beio. Cette idée lui était venue la veille en Tentendanl chanter. Évidemment, si elle voulait, elle pouvait devenir une grande artiste ; elle avait tout ce qu'il fallait pour cela. Est-ce que madame Ugalde, madame Cabel, madame Sass, n'avaient pas débuté dans des cafés-concerts ?

Et comme Flavie continuait à rire en secouant la tête :

— C'est au nom de ton père que je te parle, dit-il. Elle se leva vivement, et, se campant devant le baron, les bras croisés :

— Vous savez, dit-elle, ce n'est pas à moi qu'il faut la faire, celle-là ; bonne pour la galerie, la balançoire de la paternité. Et puis là, franchement, est-ce que si mon pauvre bonhomme de père était encore de ce monde, il ne vous casserait pas les reins, ô! monsieur le baron? J'ose espérer que oui; car enfin qu'avez- vous fait de la fille de mon père? Soyez franc pendant cinq minutes, si vous pouvez.

— Je veux en faire une grande artiste.

— Il fallait commencer par là, c'était peut-être possible ; maintenant il est trop tard ; et à qui la faute ?

— 11 n'est jamais trop tard.

— Ne faites donc pas le naïf avec moi, vous savez que je ne m'y laisse plus prendre. Pourquoi avezvous eu l'idée de me faire donner des leçons par Beio? Dites-moi la raison vraie.

— Pour que tu me donnes les nobles jouissances de rart.

Elle se jeta de nouveau sur son caniapé en riant de plus belle.

— Non, non I criait- elle ; impayable I Le baron vint s'asseoir près d'elle :

— Tu sais bien que je t'adore, dit-il, et je n'ai qu'un désir, qui est de t'ai mer plus encore, si cela est possible. Une seule chose peut faire ce miracle : le talent.

— Ah ça I je n'ai donc pas de talent ?

— Si, si, tu en as beaucoup, et c'est justement pour que tu en aies davantage. Cela te sera facile avec Beio ; tu iras à l'Opéra-Comique, à l'Opéra. Vois-tu l'affiche : Débuts de mademoiselle Flavie EngeL Cela ne te dit rien ?

— Après tout, pourquoi pas?

— Un peu de travail, et tu arrives ; Beio est un excellent professeur, qui a fait des prodiges en ce genre. Jusqu'à présent tu as eu les succès d'une petite fille, mais tu vas devenir une femme ; avec Tàge, il te faut d'autres succès, plus grands, plus beaux, et, si tu le veux, tu les auras,

Elle parut réfléchir iin moment ; puis, s'appuyant sur son coude et regardant le baron dans les yeux :

— Vous y tenez donc bien à ces leçons ?

— Beaucoup, je t'assure.

— Alors, qu'est-ce que vous me les payez Theure?

— Comment ! ce que je te les paye ?

— Oui.

— A toi?

— A qui voulez-vous les payer? au grand Turc?

— Je les paye à Beio; il me semble que c'est lui qui les donne.

— Et qu'est-ce qui les prend?

— Te moques-tu de moiî

— Qu'est-ce qui aura à s'ennuyer, à travailler, à s'exterminer ?

— Mais il me semble...

— Pour qui aurai-je tout ce mal ?

— Pour toi.

— Pour vous donner les nobles jouissances de l'art, comme vous dites.

— Sans doute, mais...

— Combien estimez-vous que ça vaut, ce genre de jouissance? Cher, n'est-ce pas? Alors, payez.

— Quand tu me les donneras, ces jouissances, je ne dis pas que je ne t'en récompenserai pas.

— Est-ce que vous vous figurez que c'est avec moi comme chez MM. les saltimbanques, et qu'on ne paye qu'en sortant, encore si on est content ; quand vous allez au théâtre, vous prenez votre place à l'avance, n'est-ce pas? Alors je vous répète ma question : Qu'est-ce que vous me payez l'heure?

Il fallut que le baron cédât ; raais il se consola des exigence? de Flavie en se disant que Beiô ne serait probablement pas long à parler, et que par oonsé-* quent il n'y aurait pas trop de leçons à payer.

Ils tombèrent d'accord à cent francs.

Seulement, comme le baron n'aimait pas à jeter son argent par les fenêtres, il voulut rattraper quelque chose sur ces cent francs.

— Il est bien entendu, dit-il, que tu payeras Beio. Mais, si le baron savait compter, Flavie, de son

côté, avait le sens du calcul très-développé, et un crâniologiste eût remarqué chez elle une forte saillie à l'angle externe de l'orbite, autrement dit l'organe des nombres.

Une nouvelle discussion s'engagea.

— Tu comprends, dit le baron en tâchant de la prendre par la persuasion, que si je demande moimême à Beio de te donner des leçons, il me les fera payer très-cher, sous le prétexte que je suis un financier ; tandis que toi, tu es une artiste, il te fera un prix de faveur.

— Eh bien I je traiterai moi-môme avec Beio , comme si je payais de mon propre argent ; mais vous me rembourserez ce que j'aurai avancé.

Cette combinaison, permettant au baron de ne pas trop s'avancer vis-à-vis de Beio, le décida à accéder à la demande de Flavie.

— Je fais tout ce que tu veux, dit-il.

— Ainsi vous payerez Bclo ?

— Je le payerai.

— Tous les jours ?

300 l'aubehge du monde

— Tous les jours; seulement, comme tu es une espiègle capable de me compter des leçons que tu ne prendrais pas, j'assisterai à ces leçons, et je jugerai par moi-même de tes progrès.

Les choses étant ainsi convenues entre le baron et Flavie, celle-ci traita elle-même avec Lorenzo Beio ; mais, au premier mot, le maître de chant l'arrêta.

Son temps était pris.

En réalité, l'idée de donner des leçons à mademoiselle Engel, du théâtre des BouEfes, n'avait rien d'attrayant pour lui. Que ferait-il d'une pareille élève ? Il choisissait ses leçons et n'acceptait pas toutes celles qu'on lui demandait, et puis, d'un autre côté, s'il n'était pas en disposition de s'occuper de ses élèves anciens, ce n'était pas pour en prendre une nouvelle.

Mais, quand Flavie voulait une chose, elle la voulait bien, et les cent francs-promis par le baron lui avaient inspiré une ferme volonté : elle fit si bien qu'elle parvint à décider Beio.

Bien entendu, le baron se trouva chez Flavie lorsque Beio y arriva pour donner sa leçon.

Flavie avait été prévenue, et elle savait ce qu'elle avait à faire.

Le baron était installé sur un canapé, dans le salon.

Elle alla à lui.

— A mon grand regret, dit-elle, il faut que je vous fausse compagnie.

— El pourquoi donc, petite fille?

Petite fille était un mot paternel dont il se servait en public.

IDA ET CARMELÏTA 301

— Parce que je vais prendre une leçon avec monsieur.

Alors, continuant son rôle, elle avait fait la présentation de Beio au baron, du baron à Beio.

— Comment ! s'écria le baron, vous êtes monsieur Lorenzo Beio ? Mais j'ai Thonneur de vous connaître ; j'entends souvent parler de vous parla meilleure amie de ma fille, mademoiselle Carmelita Belmonte, dont vous êtes le professeur.

'Beio, sans répondre, s'inclina.

— Mes compliments, cher monsieur, continua le baron ; vous avez dans Carmelita une élève qui vous fait le plus grand honneur. Quel malheur, n'est-ce pas, qu'une organisation . si splendide soit perdue poiïr l'art 1 Combien de fois, en la faisant travailler, avez-vous dû vous dire que sa place était sur la scène ? Elle y eût été admirable, j'en suis certain : avec sa beauté, avec son talent, elle aurait obtenu des succès prodigieux. C'est, il me semble, un vif chagrin pour un professeur de se dire qu'un pareil talent est ignoré ; car qu'est-ce que la gloire des salons I Et puis, quand elle sera mariée, chantera- t-elle ? Le monde, la fomille, lui en laisseront-ils la possibilité?

Lorenzo Beio se tourna vers Flavie et lui demanda si elle n'était pas prête à commencer.

— Commencez, dit le baron ; ne vous troublez pas pour moi. J'ai bien souvent assisté aux leçons de cette petite fille ; elle est habituée à moi.

On commença.

Mais, dans un moment de repos, le baron revint au sujet qui le préoccupait.

302 l'aubebge du monde

— Connaissez-vous le colonel Chamberlain, qui épouse mademoiselle Belmonte? C'est aussi un de mes bons amis, charmant garçon.

Beio répondit qu'il ne connaissait pas le colonel.

— Fâcheux, très-fàcheux. Je suis sûr que quand vous aurez fait sa connaissance , vous regretterez moins de perdre votre élève. Il semble que ce soit rhomme destiné par la Providence à devenir le mari de Carmelita , comme s'ils étaient faits l'un pour l'autre.

L'Italien écoutait ces paroles avec une figure sombre^ en lançant de temps en temps des regards furieux au baron, que celui-ci paraissait ne pas voir, mais qu'il remarquait très-bien.

— Cependant seront-ils heureux? continua le^ baron, ne craignant pas de mettre une certaine incohérence dans son discours; c'est ce que je me demande. L'apparence est pour le bonheur. Mais, en regardant au fond des choses, on aperçoit des causeji de trouble.

Comoie Beio, à ce mot, avait fait un mouvement, le baron insista.

— Parfaitement, des causes de trouble, on peut même dire de division. Cela est sensible pour qui connaît la vie. Aussi ce mariage m'inquiète-t-il jusqu'à un certain point. J'aurais su qu'il devait se faire, que j'aurais assurément présenté mes doutes et mes observations, avant qu'il fiil décidé, au prince Mazzazoli aussi bien qu'au colonel. Mais à quoi bon des observations qui ne doivent servir à rien? Ce mariage est arrêté ; ce ne sont pas des observations qui main-

tenant pourront Tempêcher, d'iulant mieux qu'il est vivement désiré des deux côtés.

Beio s'était rapproché du baron, montrant pour la première fois qu'il s'intéressait à ce qu'il entendait; mais ces derniers mots le firent se retourner vers Fiavie, qui, elle, écoutait allenlivement le baron, se demandant ce que signifiaient ces paroles et à quel but elles tendaient, car ce n'était assurément pas un simple bavardage.

— Je dis que ce mariage est vivement désiré des deux côtés, poursuivit le baron, et c'est là ce qui me ferme la bouche. Le colonel aime passionnément Carmelita, et cette passion s'explique : Carmelita est si belle 1 D'autre part, le prince Mazzazoli est ébloui par la fortune du colonel, et cet éblouissement se comprend, le colonel est si riche ! Le prince voulait un roi pour sa nièce : il a trouvé mieux, car le royaume du colonel Chamberlain n'a rien à craindre des révolutions.

Le baron s'arrêta, et s'adressant à Flavie :

— Excusez-moi, chère petite fille ; je vous fais perdre votre temps, je bavarde, et j'oublie que ce temps est précieux. Travaillez, mon enfant, je vous prie; si je vous interromps encore, meltez-moi à la porte.

Et le baron n'interrompit plus, en effet, que par quelques paroles qui se rapportaient à la leçon môme.

— Très-bien, cela ira, n'est-ce pas votre avis, monsieur Beio ? Je n'en dirais pas autant pour une Française; mais cette petite fille est Allemande, et, grâce à Dion, les Allemands sont autrement organisés pour la musique que les Français.

UU4 l'audi£rge du monde

Cette observation arriva à propos pour rendre un peu d'espérance au professeur, qui se disait déjà qu'il n'avait rien à faire avec une pareille élève. Le baron avait peut-être raison, c'était une Allemande, et, comme il partageait pleinement l'avis du baron sur le sentiment musical des Français, il se raccrocha à cette branche : il fallait voir, et ne pas renoncer dès la première leçon.

Quand Beio se disposa à partir, le baron se leva en

même temps queluietl'accompagnajusquedansla rue. Précisément sa voiture était à la porte, l'attendant.

— De quel côté allait M. Beio ?

Justement le baron avait besoin dans ce même quartier, et il força le professeur à prendre place dans sa voiture.

En chemin, il ne parla que musique, et il en parla bien, en homme qui sait «t qui sent.

Ce fut seulement quelques instants avant d'arriver, qu'il glissa quelques mots personnels dans cet entretien.

— Si vous voyez le prince Mazzazoli, dit-il, je vous demande de ne pas lui dire que j'assiste aux leçons de"Flavie; le monde est si méchant et si facile à tout mal interpréter! Le prince ferait des plaisanteries sur mon assiduité, il pourrait en parler devant ma fille, et je ne veux pas qu'un soupçon, si léger qu'il soi:, puisse effleurer l'esprit de ma fille, une ange, monsieur, une ange.

Beio répondit qu'il n'avait pas l'habitude de parler de ses leçons au prince Mazzazoli.

— Oh ! j'en suis certain ; seulement, les conditions

IDA ET CAUMELITÂ 305

dans lesquelles nous nous rencontrons sont telles que, pour cette fois, vous auriez pu faire une exception à votre règle ordinaire de conduite. Et cependant quoi de plus naturel, de plus légitime, que rintérôt que je porte à cette petite Flavie? Elle est la fille de mon caissier, son père est mort à mon service ; j'ai des devoirs à remplir envers elle. Mais à Paris on ne croit pas aux devoirs, et Ton cherche à tout de honteuses raisons. Quelle ville 1 Bien charmante, cela est vrai ; mais quelle corruption !

Les. leçons se continuèrent, et chaque fois le baron Lazarus y assista, trouvant toujours moyen de parler de son cher ami le prince Mazzazoli et de son autre ami, non moins cher, non moins excellent, le colonel Chamberlain.

Ses discours n'étaient guère que des répétitions de celui qu'il avait tenu au maître de chant, la première fois qu'il l'avait rencontré ; seulement il mettait un peu plus de précision dans ses paroles, surtout en ce qui touchait la rupture de ce mariage.

— Ah! si on. pouvait l'empêcher. Bien certainement ce serait pour le bonheur de l'un comme de l'autre. Mais comment?

Et alors, se conformant aux instructions de madame de Luciilière, il insistait sur les impossibilités qu'il y avait à cette rupture : l'intérêt du prince, l'amour du colonel.

Personne ne les connaissait mieux que lui, ces impossibilités, voyant chaque jour, comme il le voyait, l'empressement que de part et d'autre on mettait à accomplir ce mariage.

Et, en parlant ainsi, il n'avait pas besoin de se livrer à de grands efforts d'imagination ; il lui suffisait de rapporter ce qu'il remarquait et chez le prince et chez le colonel.

Car jamais il n'avait été plus assidu dans Tune et dans l'autre maison.

Ida voyait Càrmelita tous les jours, souvent même plusieurs fois par jour.

Et le baron voyait lui-môme le colonel tout aussi souvent.

C'était ainsi qu'il savait par le détail les cadeaux que le colonel préparait pour sa fiancée, avec une générosité qui rappelait la prodigalité orientale.

C'était ainsi qu'il savait aussi que la date primitivement fixée pour le mariage serait forcément retardée pour l'accomplissement de certaines formalités. Le père de Càrmelita, le comte Belmonte, était mort en Syrie, où il avait eu l'idée d'aller chercher fortune, et où il n'avait trouvé que le choléra ; son acte de décès n'était pas régulier, et il fallait le faire régulariser, ce qui, à cause de la distance, demandait des délais^ et, d'un autre côté, par suite du bon ordre qui règne dans les pays administrés par les Turcs, présentait des difficultés.

En môme temps qu'il fréquentait le prince et le colonel, le baron, ne s'en tenant pas au seulLorenzo Beio, poursuivait, auprès des uns et des autres, les recherches qui pouvaient lui fournir des armes nouvelles.

11 n'avait plus qu'un seul sujet de conversation : le mariage de mademoiselle Belmonte et du colonel Chamberlain.

IDA ET CARHELITÀ 307

Par malheur pour lui, il ne trouvait rien.

Tous les créanciers du prince, et ils étaient nombreux, étaient remplis de joie par ce mariage, et, bien entendu, ils n'auraient rien fait, rien dit pour Tempôcher.

Quant aux quelques amis que le colonel avait en France, ils bUlmaient bien ce mariage, ils en riaient bien, mais c'était tout.

Encore, tous ne lui étaient pas hostiles, et plusieurs trouvaient que Carmelita était assez belle pour qu'on lit la folie de Tépouser.

Parmi ceux qui raisonnaient ainsi se trouvait Gaston de Pompéran.

Comme le baron s'étonnait un jour de le voir appuyer ce mariage ;

— C'est que j'aime mieux Carmelita que Thérèse, répondit Gaston ; au moins Carmelita est du monde. Je vous avoue que j'ai eu une belle peur quand le colonel a rompu avec la marquise ; j'ai cru qu'il allait retourner à sa petite cousine, ce qui était indiqué, et la prendre pour femme. C'est un miracle qu'il ne Tait {)as fait, et je suis reconnaissant à Carmelita de l'avoir empêché. Voyez- vous le colonel Chamberlain marié à une ouvrière du faubourg Saint- Antoine !

Non, vraiment; non. le baron Lazarus ne voyait pas cela.

308 l*aubergë du monûe

Cependant ces paroles de Gaston de Pompéran lui donnèrent à réfléchir.

Si le colonel Chamberlain avait dû, au dire de son ami, revenir à sa petite cousine après sa rupture avec madame de Lucillière, n'y reviendrait-il pas après sa rupture avec Carmelita?

Ce n'était pas, certes, pour ce résultat qu'il travaillait, le baron!

Le baron était trop au courant de ce qui touchait le colonel pour ne pas connaître cette Thérèse, que Gaston venait de lui représenter comme dangereuse; mais le mariage de Carmelita la lui avait fait négliger, il n'avait pas même pensé à elle.

Puisque le colonel épousait Carmelita , c'était la meilleure preuve qu'il n'aimait pas cette petite faubourienne, comme on l'avait dit à un certain moment, ou que, s'il l'avait aimée, il avait maintenant rompu avec elle.

IDA kIT CARMELITA 309

Mais les paroles de Gaston lui firent envisager la question à un point de vue moins vague.

Pour que Gaston eût ressenti « une belle peur », à la pensée que le colonel, se séparant de madame de Lueillière, allait retourner vers sa cousine, il fallait que le sentiment qu'il éprouvait pour cette petite fille existât toujours et fût sérieux.

11 est vrai que ce retour n'avait point eu lieu, comme Gaston le craignait, et comme cela était indiqué.

Qui avait empêché ce retour?

L'habileté du prince Mazzazoli, qui avait su contrarier et finalement paralyser les dispositions naturelles du colonel.

Livré à lui-môme, le colonel serait donc retourné à Ba cousine.

Cela était grave.

Encore si le baron avait pu savoir quels avaient été les moyens employés par le prince Mazzazoli.

Mais, SUT ce point comme sur bien d'autres, il était obligé de s'en tenir à des conjectures plus ou moins fondées.

Le seul fait certain était sa solitude en Suisse avec Carmelita, et, partant de ce fait, il était facile d'imaginer comment le colonel s'était laissé prendre aux séductions du tête-à-lête : ne voyant que Carmelita, vivant près d'elle du matin au soir, se promenant avec elle, il avait dû tout naturellement. s'abandonner à un sentiment qui, n'existant pas à son départ de Paris, î^vail peu à peu si bien grandi, qu'il l'avait amené à un mariage.

Cet isolement était sans doute un coup de maître.

Mais il s'était produit dans des conditions particulières, qu'il n'était pas facile de renouveler à volonté et au moment propice. *

En rompant avec Carmelita, le colonel se sauvcrait-il de Paris pour s'aller cacher en Suisse ou ailleurs ?

Celte fuite, aux yeux du baron, n'était guère probable; car pour lui, ce que le colonel éprouverait en décidant cette rupture, ne ressemblerait en rien à ce qu'il avait ressenti lorsqu'il s'était éloigné de madame de Lucillière.

Les circonstances n'étaient pas du tout les mômes, surtout les sentiments du colonel.

Lorsque le colonel avait quitté Paris, c'était sous le coup d'une profonde douleur, peut-être par crainte de faiblesse et de lâcheté de cœur, car il adorait la marquise, et cette séparation devait le désespérer.

Adorait-il Carmelita?

Le baron en doutait, et, bien qu'il répétât partout : « Voyez donc comme le colonel Chamberlain aime mademoiselle Belmonte; c'est un mariage d'amour;» il n'était nullement convaincu de l'existence de cet amour, bien au contraire.

Sans doute, le colonel prenait Carmelita pour sa femme, il n'y avait pas à le nier; mais la raison déterminante de ce mariage, le baron ne la trouvait pas dans une grande passion ressentie par le colonel. La passion éclate aux yeux de tous, même des moins clairvoyants; elle éblouit ceux qui s'en approchent. Ces éblouissements, le baron n'en avait jamais été

IBA ET CABMELITA 311

frappé, et cette raison déterminante, il était encore à la trouver.

Mais ce dont il était certain, ce qu'il affirmait, c'était que le sentiment que le colonel éprouvait pour Carmélite ne ressemblait en rien à celui qui Tavait fait si longtemps Tesclaye de la marquise de Lucillière.

Les choses étant ainsi, — et il croyait bien ne pas se tromper, — le résultat de cette seconde rupture devait être autre que celui de la première.

Son mariage manqué, le colonel ne quitterait pas Paris.

Et, ne quittant pas Paris, il était possible, il était à craindre qu'il se rapprochât de sa petite cousine.

£n même temps qu'on provoquait la rupture de ce mariage, il fallait donc s'arranger pour que le colonel n'eût pas l'idée d'aller chercher des consolations, s'il en avait besoin, auprès de Thérèse.

Déjà le baron avait travaillé utilement dans ce sens.

Le jour où le colonel n'irait plus chez le prince Mazzazoli, il devait avoir l'idée de venir dans une maison où l'on prenait à cœur de lui plaire de toutes les manières, et cette maison était l'hôtel de la rue du Colisée.

Telle était la raison qui avait inspiré les cajoleries, les flatteries, les instances, les invitations dont le baron et Ida avaient accablé le colonel depuis son retour de Suisse.

Lorsque tout à coup des habitudes prises viennent à se briser, on éprouve des moments de désœuvro-

ment et de vague inquiétude; quelque chose vous naanque, qu'on ne sait par quoi remplacer.

Le baron comptait que dans ces moments le colonel penserait à la maison où, en ces derniers temps, il avait ^té si bien accueilli, et que, s'il ne venait pas tout de suite demander des consolations à Ida, il viendrait au moins chercher près d'elle des distractions.

Mais ces distractions, il pouvait aussi bien avoir l*idée d'aller les chercher auprès de Thérèse Cham* berlain, et il ne fallait pas que cela fût.

Séparé de Carmelila, il ne devait trouver près de lui que la seule Ida.

C'était répéter à son profit la tactique du prince Mazzazoli et s'approprier un moyen qui, ayant réussi une première fois, devait réussir encore une seconde.

Seulement les difficultés étaient grandes, car il se présentait tout d'abord une question pour laquelle l'exemple du prince Mazzazoli n'offrait pas de solution.

— Comment se débarrasser de Thérèse, et qu'en faire?

Le prince n'avait pas eu à lutter contre un danger de ce genre, puisqu'alors le colonel était en Suisse, loin de Thérèse.

Mais le baron n'était pas homme à se décourager devant une difficulté, si sérieuse qu'elle pût être; jamais il n'abandonnait une partie commencée, et il allait jusqu'au bout, dût-il être battu.

Il se mit donc à étudier cette question et à chercher un moyen de la résoudre, qui, tout en étant sûr,

IDA ET CAUMELITA 313

De le compromît pas; car il ne fallait pas s'avancera l'étourdie en celle affaire, ni s'exposer à blesser Je colonel en agissant d'une façon brutale et surtout directe contre un membre de sa famille.

Le premier point à obtenir, c'était de savoir ce qu'était cette petite Thérèse, et de réunir sur elle autant de renseignements qu'il était possible, afin de chercher dans ces renseignements un moyen d'action.

Mais c'était là une tâche peu commode, au moins pour le baron, qui ne pouvait pas aller entreprendre une enquête de ce genre en plein faubourg Saint- Antoine, dans la maison d'un ouvrier, comme il avait pu en entreprendre une aux Champs-Éljsées, dans la maison du prince Mazzazoli.

Heureusement cette enquête pouvait être faite par des tiers, et le baron n'avait pas besoin de la poursuivre lui-même ; restant soigneusement dans la coulisse, sans même laisser voir son ombre, il devait se contenter de faire jouer cette pièce par des marionnettes qu'il ferait agir et dont il tiendrait les fils dans sa main; il n'avait qu'à reprendre et à répéter la tactique qui lui avait si bien réussi, lorsqu'il avait voulu savoir comment la marquise de Luciilière s'introduisait la nuit chez le colonel.

Seulement cette fois ce n'était pas d'une balayeuse qu'il devait se servir.

Ce n'était pas ce que Thérèse faisait dans la rue qui l'inquiétait, c'était ce qui se passait chez elle.

C'était donc quelqu'un qui pénétrât journellement dans l'intérieur d'Antoine Chamberlain, et qui fût

en relations suivies avec celui-ci, qu'il devait employer.

Pour tout autre que le baron, un agent réunissant ces conditions, et de plus étant assez intelligent pour s'acquitter de sa mission, assez fin pour tout voir, assez discret pour ne rien dire, eût été difficile à trouver, les financiers, en effet, n'entretenant pas ordinairement des rapports intimes avec les menuisiers ou les ébénistes.

Mais ce qui eût été à peu près impraticable pour un financier français, anglais ou russe, ne l'était pas pour un financier allemand, ayant, comme le baron Lazarus, des relations avec la colonie allemande établie à Paris, dans celle qui habite les hôtels de la Chaussée - d'Antin , aussi bien que dans celle qui grouille dans les bouges de « la colline », ce quartier central des balayeurs Hessois, ou dans ceux du quartier Saint-Marcel.

Ce n'était pas seulement sur les riches étrangers que Paris, à cette époque, exerçait une toute-puissante attraction ; de tous les coins du monde, l'ancien comme le nouveau, on accourait à Paris. Mais ce n'était pas uniquement pour y mener la vie de plaisir; on y venait encore pour mener la dure vie du travail, pour s'enrichir ou pour gagner le morceau de pain qu'on ne trouvait pas dans son pays, trop pauvre. A tous, riches ou misérables, Paris ouvrait ses portes.

— Soyez les bienvenus, amusez-vous, travaillez; vous êtes chez vous, nous n'avons de défiance ou de jalousie contre personne. C'est à l'entrée de Paris que devrait être accrochée cette enseigne, qu'on ne

trouve plus que dans les villages perdus : Au Soleil d'or y il luit pour tout le monde; cela vaudra bien le Fluctuât nec mergitur.

De tous les élrangers, ceux qui avaient le plus largement profité de ceKe hospitalité étaient les Allemands. Combien y avait-il d'Allemands à Paris? On ne le savait pas. Les uns disaient quarante mille; les autres, plus de deux cent mille. Et ce qui rendait la statistique à peu près impossible, c'était que les Allemands, contrairement à ce qui se produit généralement, cachaient souvent leur nationalité. A ce moment, ils n'étaient pas encore fiers de la grande patrie allemande, et bien souvent, quand on demandait quel était leur pays à des gens qui prononçaient d'une étrange façon les /?, les b et les v, ils vous faisaient des histoires invraisemblables. Si l'on avait inscrit au compte de l'Alsace tous ceux qui se disaient Alsaciens, on aurait trouvé qu'il y avait plus d'Alsaciens à Paris que dans le Haut-Rhin et dans le Bas- Rhin.

Quoi qu'il en fût du chiffre exact, il y avait un fait certain, qui était que ce chiffre était considérable : partout des Allemands. Dans la finance, des Allemands; dans le commerce d'exportation et de commission, des Allemands ; chez les tailleurs, des Allemands; chez les bottiers, des Allemands; dans les hôtels, comme kellner et comme oberkellnery des Allemands; pour balayer nos rues, des Allemands; dans le charronnage, la carrosserie, l'ébénislerie, des Allemands. Il y avait dans Paris des quartiers exclusivement occupés par des Allemands : « la colline » à la

Villelte ; d'autres sans nom particulier, à BatignoUes, à la barrière de Fontainebleau, au boulevard Richard- Lenoir, et dans ces quartiers de grandes cours allemandes {deutsche hoefé).

Nulle part, si ce n'est dans les villes du nord des États-Unis on n'aurait trouvé une pareille agglomération d'Allemands.

Le baron Lazarus, bien qu'il n'occupât à Paris aucune position officielle et qu'il ne fût ni consul ni chargé d'affaires d'aucun petit prince allemand, était en relations avec le plus grand nombre de ses compatriotes : avec les uns, ceux qui formaient la tête de la colonie allemande, par les affaires; avec les autres, ceux qui se trouvaient au bas de l'échelle, par des œuvres de bienfaisance ou de propagande religieuse; les financiers de la Chaussée-d'Antin lui serraient la main ; les carriers de la barrière de Fontainebleau, les balayeurs de la Villette, les ouvriers du quartier Saint-Antoine, le connaissaient.

Plusieurs de ces derniers venaient même quelquefois rue du Colisée, et lorsqu'ils étaient enfermés dans son cabinet, où il les recevait seuls, son secrétaire veillait sur sa porte pour la défendre. Lorsqu'ils parlaient de lui, ils le faisaient d'une façon mystérieuse, et lorsqu'on les interrogeait sur leurs relations assez étranges avec un homme occupant une haute position sociale comme le baron, ils répondaient contradictoirement. Pour les uns, le baron était simplementun banquier qui voulait bien faire passer, généreusement et sans frais, à leur famille, l'argent qu'ils lui remettaient; pour les autres, un peu plus francs, c'é-

tait le correspondant d'associations établies dans Ip mère-patrie.

Avec ces relations parmi les ouvriers parisiens, le baron pouvait organiser les recherches qu'il désirait, car plusieurs de ces ouvriers étaient les camarades et les amis d*Anloine.

Il n'eut qu'un mot à dire pour qu'on lui indiquât à qui il devait s'adresser :

— Hermann est l'ami d'Antoine Chamberlain, il le connaît bien; ils se voient tous les jours.

Hermann était précisément un de ces ouvriers que le baron recevait mystérieusement ou tout au moins avec lesquels il s'enfermait.

Mandé par un mot pressant, il arriva le soir même rue du Colisée.

Et, en moins d'une heure, le baron connut Antoine Chamberlain, comme s'il avait été on relations avec lui depuis plusieurs années; il comprit quel était le rôle qu'il avait joué, et il sentit quelle était son influence.

Mais Thérèse ?

Les réponses d'Hermann ne pouvaient être que plus vagues sur cette petite fille, qu'il avait bien souvent vue, mais sans jamais la regarder, et qui pour lui était sans importance. Tout ce qu'il savait, c'est qu'il était question d'un mariage entre cette jeune fille et l'associé d'Antoine, un jeune sculpteur sur bois, nommé Michel, un brave garçon aussi, et qui, comme homme, valait Antoine.

Le baron respira : si Thérèse épousait ce jeune sculpteur, cet associé de son père, elle n'était pas à

318 l'auceuge du monde

craindre, et Ton pouvait ne pas s'occuper d'elle davantage.

Mais il n'avait pas pour habitude dans les affaires sérieuses de se contenter d'un on-dit ou d'un à-peuprès.

On parlait de ce niariage, mais sur quoi reposait-il? Était-il certain? quand devait-il se faire? pourquoi n'était- il pas encore fait? C'était ce qu'il fallait savoir d'une façon précise, en s'en informant d'une manière adroite.

Et comme il ne convenait pas au baron de se livrer, même à ceux dont il se croyait sûr, il voulut expliquer l'intérêt qu'il portait au mariage de cette petite fille.

— Ce que vous me rapportez d'Antoine Chamberlain, dit-il, confirme pleinement ce que j'en savais déjà. C'est bien certainement un homme qui peut rendre les plus grands services à la cause à laquelle j'ai voué ma vie, et pour laquelle j'ai combattu un des derniers, avec Mierolawski, à Leutershaufen et à Waghausel; mais sa fille le gène, il faut qu'il s'en débarrasse.

— Il ne peut pourtant pas la tuer/ d'autant mieux que c'est vraiment une jolie fille.

— Assurément non, car nous no sommes plus au temps malheureusement où Brutus faisait tuer ses deux fils pour assurer la liberté. Je comprends trèsbien qu'Antoine Chamberlain ne tue pas sa fille, mais qu'il la marie.

— Il doit la marier.

^ Mais quand doit se faire ce mariage? Il faut

savoir cela, mon brave Heruiann, et discrètement. Et le brave Hermann, qui, lui aussi, avait reçu du ciel d'heureuses dispositions pour faire dçs recherches et des enquêtes, s'occupa d'apprendre quand Thérèse devait épouser Michel.

Au reste, cela ne lui donna pas beaucoup de peine, et après avoir interrogé adroitement Antoine, qui se livra peu, Michel, qui Se livra moins encore, et enfin Denizot, qui parla tant qu'on voulut l'écouter et emplir son verre, il apprit qUe la date de ce mariage était fixée à la fin de Tannée 1870.

— Et pourquoi cette date éloignée ? demanda le baron lorsqu'Hermann, tout fier de sa découverte, lui reporta celte nouvelle.

— Une idée de la jeune fille; son père voudrait avancer le mariage.

— C'est un brave homme.

— 11 est exposé à être renvoyé un de ces jours en prison, et il voudrait marier sa fille avant; mais la petite ne veut pas.

— Pourquoi ne veut-elle pas?

— On ne sait pas : idée de jeune fille, sans doute^ elle ne donne pas ses raisons.

Cela n'était pas pour rassurer le baron ; avant la fin de 1870, il pouvait se passer tant de choses I En tout cas, ce qui se passerait certainement ce serait la rupture du mariage du colonel et de Carmelita. Or, à ce moment, Thérèse n'étant pas la femme de Touvricr Michel, le colonel pouvait Ircs-bicn revenir à elle et répouser lui-même.

C'était cela précisément qu'il fallait empêcher, n'importe à quel prix.

Et deux seuls moyens se présentaient :

Il fallait que Thérèse fût la femme de Michel quand le colonel romprait avec Carmelita.

Ou bien il fallait qu'à ce moment elle ne fût pas à Paris.

Évidemment ni l'un ni l'autre de ces moyens n'était d'une réalisation facile.

Mais où irait-on, si Ton s'arrêtait découragé devant ce qui est difficile ?

Le baron ne s'arrêta pas.

Et bravement il résolut de poursuivre avec activité l'exécution du moyen qui, au premier abord, pouvait sembler presque impossible, et qui, en réalité, était le plus sûr et le seul praticable, — c'est-à-dire le départ de Thérèse.

Car de compter que le mariage de Thérèse serait avancé, il ne fallait pas l'espérer : combien de négociations pour arriver à cela, combien de délais ! Jamais ce mariage ne pourrait se faire avant la rupture du colonel et de Carmelita, et alors" il serait trop tard.

11 valait donc mieux que Thérèse quittât Paris et c'était à ce départ qu'il devait employer les ressources de son esprit, son énergie, ses relations.

D'un côté, hâter ce départ;

De l'autre, relarder autant que possible la déclaralion de guerre de Beio.

Et le succès était possible.

Sans perdre de temps il appela Hermann à son aide.

— Ce que vous m'avez dit d'Antoine Chamberlain est malheureusement vrai, j'ai appris conPidenliellement qu'il allait être arrêté sous l'inculpation de société secrète. Prévenez-le qu'il ne se laisse pas prendre, mais ne lui dites pas de qui vous tenez ce renseignement.

— Antoine ne voudra pas se sauver.

— Il aura tort, et je ne saurais trop vous engager à user de tous les moyens pour l'y décider. Si votre association est d'avis qu'Antoine Chamberlain peut vous mieux servir en restant libre qu'en se laissant mettre en prison, il me semble qu'il n'aura qu'à obéir. Et cela est facile à démontrer, c'est votre affaire, mon brave Hermann. Antoine a de mauvais antécédents judiciaires; la justice le condamnera sévèrement, il aura au moins trois ans de prison et peut-être plus. Croyez-vous qu'il ne vous manquera pas pendant ces trois ans? Assez d'autres seront pris, qui affirmeront hautement vos droits. Antoine a trop fie valeur pour être rëduil à ce rôle de martyr.

— Il ne voudra jamais partir.

— Il le voudra, s'il ne peut pas refuser et surtout s'il voit qu'il peut être utile. C'est précisément ce qui aura lieu. Vous rappelez-vous ce qui s'est passé en 1867, au moment où l'on a pu craindre une guerre entre la Prusse et la France ?

— Les ouvriers ont écrit et signé des adresses fralernelles qui se sont échangées entre Allemands et Français.

322 l'auberge du monbh

— Eh bien, nous sommes peut-être à la veille d'événements plus menaçants qu'en 1^67 ; la guerre est dans l'air, tout le monde la sent. C'est le moment plus que jamais de revenir à ces adresses fraternelles. Aqtoine Chamberlain est connu des chefs de votre association en Allemagne; il pourra exercer une utile influence et entraîner une vigoureuse pression sur l'opinion publique, et, quoi qu'on dise, on compte toujours avec l'opinion publique. Je vous marque cela en deux mots, et laisse votre intelligence tirer les conséquences de cette indication. Antoine Chamberlain n'a aucun rôle utile à remplir à Paris, il en a un d'une importance capitale à prendre en Allemagne. Il me semble que vous devez le décider à partir. Commencez par mettre vos archives en sûreté, et vous-mêmes, mettez-vous-y aussi; au moins ceux qui le peuvent et qui le doivent.

IDA BT GÂRMBLITA 3â3

2rx

C'était un système dont le baron s'était toujours bien trouvé de donner, dans des circonstances graves, ses instructions d'une façon assez vague.

Il s'en rapportait à l'intelligence de ceux qu'il employait.

Si l'affaire réussissait, il en avait tout le mérite, puisqu'il l'avait inspirée ;

Si elle échouait, son agent avait toute la responsabilité de cet échec : c'était sa faute, il avait mal com pris ce qui lui avait été expliqué. On ne lui avait pas noté le détail.

Mais qu'importe le détail pour qui est intelligent?

En tous cas le baron trouvait à ce système l'avantage de ne s'engager qu'autant qu'il lui convenait.

Avec Herraann, qu'il avait plus d'une fois employé, il était pleinement tranquille, et il savait que les quelques indications qu'il n'avait pas voulu préciser seraient intelligemment développées : si Antoine Cham*

324 l'aubisuge du monde

berlain pouvait être poussé à quitter Paris et la France, il le serait sûrement par Hermann, qui s'emploierait avec zèle et dévouement à cette tâche.

Depuis longtemps le baron savait par expérience que ce sont les gens de bonne foi, qui peuvent rendre les plus grands services.

Hermann avait la foi, il était de plus attaché à Antoine; il agirait sans qu'il fût besoin de le relancer.

Il n'y avait donc qu'à attendre avec patience de ce côté.

Et du côté de Beio, iJ n'y avait aussi qu'à le faire attendre, ce qui d'ailleurs était assez facile, puisque la date du mariage de Carmelita se trouvait retardée par l'accomplissement des formalités légales.

Retardé, le mariage n'était pas fait, et Beio pouvait espérer qu'il ne se ferait pas ; avec quelques mots vagues, prononcés comme par hasard, le baron s'appliqua à faire naître cette idée dans l'esprit du maître de chant de Flavie.

— Je n'aime pas les mariages qui traînent.

— Si la comtesse Belmonte ne pouvait pas se procurer les actes de décès de son mari, voilà qui serait bizarre ; un avocat me disait tantôt que cela pourrait indéfiniment retarder le mariage de Carmelita.

Beio ne répondait rien, mais il écoutait avec une curiosité qui en disait long.

— Il y a longtemps que vous n'avez vu mademoiselle Belmonte?

— Elle n'a plus le temps de travailler.

— Est-ce bien le temps qu'il faut dire? N'est-ce pas plutôt le goût. Enfin elle accepte très-bien ces retards.

IDA ET CAKMëLITA 32S

L'œil sombre de Beio s'éclairait.

— Beaucoup mieux que le colonel, qui paraît légèrement exaspéré. Mais il a beau faire, il a beau dire; il est bien obligé de reconnaître que dans une affaire de ce genre l'argent "^st impuissant. Je ne crois pas que le mariage se fasse de sitôt...

— Travaillons, je vous prie, disait Beio à son élève.

— Peut-être pas avant plusieurs mois.

Pendant qu'il manœuvrait ainsi, Hermànn ne perdait pas de temps, et de son côté il agissait aussi.

Plusieurs fois le baron l'avait fait venir rue du Colisée tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, mais en réalité pour savoir exactement et jour par jour où en étaient les choses.

Tout d'abord Antoine avait absolument refusé de quitter Paris.

— On devait l'arrêter? eh bieni on l'arrêterait ; il ne lui convenait pas de fuir comme un coupable.

Mais on lui avait démontré qu'il ne s'agissait pas en cette question de ce qui lui convenait ou ne lui convenait pas; il fallait avoir souci de ce qui pouvait être utile à la cause et à l'association, rien de plus.

L'avis unanime avait été qu'il ne devait pas se laisser arrêter.

Antoine avait cédé, mais sur un point il avait été inébranlable : il attendrait qu'on eût lancé contre lui un ordre d'arrestation.

— Et si on l'arrête? s'écria le baron, indigné de cette obstination qui dérangeait tout son plan ; car, si Antoine se laissait mettre en prison. Thérèse ne quit-

lit 10

terait point Paris et le colonel aurait mille raisons pour la voir souvent.

— Antoine ne se laissera pas prendre,

— La police est adroite.

— Antoine n'est pas un sot, il^era bonne garde et Ton veillera sur lui.

Le baron eût voulu qu'Antoine fût moins imprudent, et que puisqu'il consentait à sortir de France, il partît tout de suite.

Mais Hermann lui représenta que cela serait impossible à obtenir : Antoine s'était prononcé nettement sur ce point, et, lorsqu'il s'était arrêté à un parti, il n'y avait pas à tenter de l'en faire revenir.

Les poursuites commencées, il partirait, puisqu'on croyait utile qu'il partît, mais non avant, car ce serait pour ainsi dire les provoquer ; qui pouvait savoir si le gouvernement oserait les commencer, ces poursuites?

Il fallut que, bon gré, mal gré, le baron s'en tînt à ce point et qu'il attendît.

Il est vrai que cette attente ne fut pas bien longue.

Huit jours après que le baron Lazarus avait annoncé à Hermann qu'Antoine Chamberlain devait être prochainemeiit arrêté, un commissaire de police, accompagné de trois agents en petite tenue et de six agents en bourgeois, la canne à la main, se présenta rue de Charonne à cinq heures du matin : la grande porte était fermée.

Elle ne s'ouvrit pas aussitôt que la sonnette eût été tirée, et cependant le concierge s'était réveillé : un agents qui avait collé son oreille contre la porte, en-

tendit nn bruit qui ressemblait à des pas légers courant sur le pavé de la cour.

On sonna de nouveau et plus fort, on frappa à coups de canne.

Enfin le concierge, sans ouvrir la porte, demanda qui était là.

On lui répondit par les mots sacramentels :

— Au nom de la loi, ouvrez I

— C'est bon, dit-il sans s'émouvoir, on va vous ouvrir.

Et, san^ se presser^ il rentra dans sa loge pour tirer le cordon,

Instantanément cinq agents se jetèrent dans la cour; mais elle était sombre et de plus encombrée, comme à l'ordinaire, de ferraille et de pièces de bois.

Ils pe purent pas aller plus loin, il y ^ut une chute et des jurons.

Un agent avajt une lanterne sourde, il en ouvrit les volets et la lumière se fit.

Sans rien demander au concierge, cet agent, suivi du commissaire de police, se dirigea vers l'escalier gui conduisait au logement d'Antoine.

Un agent intima au concierge l'ordre de rentrer dans ça loge et se plaça devant la porte; d'autres agents suivirent leur chef, marchaAt en évitant autant que possible du faire du bruit.

Ils arrivèrent au quatrième étage, devant une porte sur laquelle se lisait, gravé dans le bois, Chamberlain.

Le commissaire frappa, on ne répondit pas; il frappa de nouveau plus fort, un agent frappa à son tour ayec sa canne «

328 L*AUBERGB DU MONDE

EnGn, au bout de plusieurs minutes, on entendit ua bruit de pas à l'intérieur.

*- Qui est là? demanda une voix d'homme.

— Au nom de la loi, ouvrez 1

— Qui me dit que vous n'êtes pas des voleurs? répondit une voix goguenarde, ça s'est vu.

Les agents se regardèrent, et l'un d'eux haussa les épaules en homme qui se dit qu'il n'y a rien à faire.

Il fallut parlementer.

Gravement le commissaire déclara qu'il avait un mandat de justice à faire exécuter, ce qui de nouveau provoqua un signe de doute chez les agents.

— La justice, on ne lui demande rien, répondit la môme voix goguenarde.

— C'est elle qui va te demander quelque chose, mauvais gredin, dit un agent.

— Des sottises! c'est la police, dit la voix, et presque aussitôt la porte s'ouvrit, tirée par Denizot, qui montra son visage narquois.

Derrière lui, se tenait Sorieul, calme et digne.

— De quel droit troublez-vous notre repos? demanda Sorieul.

— J'ai un mandat d'amener contre Antoine Chamberlain, dit le commissaire, ouvrant son paletot et montrant son écharpe.

— Faites voir, je vous prie, dit Sorieul.

Pendant ces quelques paroles qui s'étaient échangées assez rapidement I les agents avaient envahi l'atelier et la cuisine.

— Antoine Chamberlain n'est pas ici, dit Sorieul.

IDA ET CARHELITA 320

— Allons donc ! on a établi une surveillance ; depuis trois jours, il n'est pas sorti.

— Dites qu'il n'est pas rentré.

— C'est bien, nous allons voir.

— Faut-il donner du feu à ces messieurs? démanda Denizot, ils auront besoin de voir clair.

Comme un agent voulait ouvrir la porte de la chambre de Thérèse, Sorieul se plaça devant lui.

— C'est la chambre de ma nièce, dit-;l, et vous n'entrez pas dans la chambre d'une jeune fille, sans doute?

— En v'ià des manières I dit l'agent, et il écarta Sorieul.

Maïs, comme il mettait la main sur la clef, la porte s'ouvrit, tirée du dedans, et Thérèse parut, vêtue d'une robe, passée à la hâte.

A ce moment, un agent, qui avait disparu, revint et s'adressant au commissaire de police :

— L'oiseau a déniché, dit-il ; je viens de tâter son lit, il est chaud encore.

— Que personne ne bouge, dit le commissaire, et qu'on fouille toutes les armoires.

. Puis, après avoir placé deux agents en faction devant la porte, il commença ses recherches.

Mais elles n'aboutirent à aucun résultat ; on regarda sous les lits, on déplaça les panneaux de bois qui étaient entassés dans l'atelier, on fouilla les commodes et les armoires en jetant les habits au milieu de la chambre ; on ne trouva pas celui qu'on venait arrêter..

— Vous n'y voyez peut-être pas assez clair, disait

330 i'auberge du monde

Benizot; si ces messieurs veulent une autre lampe?

Les agents le regardaient de travers, mais il gardait sa figure narquoise et il tournait autour d'eux en clopinant.

Dans sa chambre, caché derrière son lit, se trouvait un grand placard posé contre la muraille, la clef n'était pas sur la porte.

— La clef? dit un agent en tirant le lit.

Denizot ^rit une figure navrée et leva son bras au ciel avec un geste désolé, en homo^e désespéré qu'on eût découvert cette cachette.

— La clef..., balbutia-t-il, la clef; je l'ai perdue... je ne sais pas où elle est... mais il n'y a rien, je vous assure, ma parole !

— Voyons, la clef, répéta l'agent, et plus vite que ça.

Denizot se fouilla, chercha dans une poche, dans une autre.

— Enfoncez la porte, dit un agent.

En voyant qu'on allait enfoncer cette porte, Denizot se décida à prendre la clef à un c]ou où elle était accrochée, mais il parut n'avoir pas la force d'ouvrir la porte lui-même.

Il tendit la clef à l'agent.

La porte fut vivement ouverte, et Denizot partit d'un formidable éclat de rire.

Ce placard, qui était collé contre la muraille, n'avait pas dix centimètres de profondeur I il ne renfermait que de vieux habits accrochés à des clous.

C'était une nouvelle farce que Denizot s'était amusé à jouer aux agents.

— Antoine n'est pas bien gros, dit-il, mais, c'est égal, il aurait été aplati. Pourquoi n'avez-vous pas voula me croire ? Je vous avais donné ma parole qu'il n'y avait rien là-dedans.

Ces plaisanteries n'étaient pas très-spirituelles; mais, telles qu'elles étaient, elleô exaspéraient les

agents.

Il était évident que, si ce boiteux plaisantait si tranquillement, cela tenait à ce qu'il savait celui qu'on recherchait en sûreté.

Cette jeune fille aussi était trop calme pour craindre quelque chose.

Ou la surveillance organisée dans la rUe avait été

en défaut.

Ou Antoine Chamberlain était caché ailleurs; Mais il était inutile de le chercher chez lui où il

n'était pas.

L'arrestation avait été mal combinée; pendant tout le temps qu'on avait perdu à se faire ouvrir les portes, celle de la rue comme celle du logement de l'ouvrier, celui-ci avait très-bien pu se sauver.

On ouvrit les fenêtres, on regarda dans le chéneau, on chercha sur le toit. On ne le trouva pas, mais un agent remarqua qu'il avait pu par ce toit gagner facilement la maison voisine.

Était-il dans cette maison, était-il au contraire dans un logement de la sienne, réfugié chez un camarade? C'était ce qu'on ne pouvait savoir, mais en tous cas il n'était pas chez lui.

Ne pouvant saisir l'homme lui-même, on n'eut pas la consolation de saisir ses papiers; son pupitre était

vide et ne contenait que du papier blanc; pas 1^ moindre registre, pas la moindre lettre.

Pendant qu'on procédait aux dernières recherches, Denizot avait été se placer à la porte et là il attendait au port d'armes, fredonnant entre ses dents une chanson dont les paroles arrivaient aux oreilles des agents :

Zut au préfet, Mes respects aux mouchards; Oui, voilà, oui, voilà Balochard.

Et, quand un agent passait devant lui pour sortir, il le saluait avec la démonstration de la joie la plus respectueuse.

— Au revoir, disait-il, au plaisir de vous revoir; Tescalier est mauvais, faites attention à la soixantetreizième marche.

Enfin, le dernier agent sorti, Denizot put refermer la porte, et alors il se mit à danser dans Tatelier.

■— Enfoncée la police I

Et les copeaux, mêlés à la sciure de bois, soulevés par ses pieds, voltigeaient autour de lui.

Mais Sorieul l'arrêta, déclarant cette joie intempestive.

— Attends qu'Antoine soit sorti de France; s'ils n'ont pas pu le prendre ici, ils vont le chercher ailleurs. Tu n'aurais pas dû les exaspérer par tes plaisanteries.

— Je les attendrirai par mes larmes quand ils viendront vous arrêter, répondit Denizot; car on arrêtera tout le monde bientôt.

— Quand aurons-nous des nouvelles de père? demanda Thérèse.

— Il faut attendre, répondit Sorieul; le colonel trouvera moyen de nous faire savoir indirectement ce qui se sera passé.

— Pourvu que mon cousin soit chez luil

Une heure environ après que les gens de police eurent quitté la rue dé Charonne, un commissionnaire sonna à la porte de l'hôtel Chamberlain. Malgré l'heure matinale le concierge voulut bien ouvrir. Mais, quand il apprit qu'il s'agissait de porter une lettre à M. Horace et qu'on attendait la réponse, il poussa les hauts cris.

— Ce n'est plus seulement le soir, c'est encore le matin maintenant ; rentré à minuit, on le relance dès le petit jour, on le tuera.

Cependant il consentit à faire remettre la lettre, et dix minutes après Horace descendit pour dire au commissionnaire qu'il allait porter lui-même la réponse demandée.

En effet, il se dirigea vers un petit café de la rue du Faubourg- Sain t-Honoré; là il trouva Antoine Chamberlain attablé dans un coin et tournant le dos à la lumière.

Comme il allait pousser une exclamation, Antoine mit un doigt sur ses lèvres.

Alors Horace s'avança discrètement et s'assit en face d'Antoine.

— Le colonel est- il chez lui? demanda celui-ci.

— Oui.

— Eh bien! je vous prie de l'éveiller et de lui dire

334 x'auberge du mondb

dé venir me trouver ici. On a voulu m'arrôter pour aflfaires politiques, et j'ai besoin de le voir. Ne l'accompagnez pas, donnez-lui le numéro de ce café, et qu'il i\e vienne qu'après avoir lait un détour, de peur

d'être suivi.

Une demi-heure après, le colonel entra à Son tour dans le café et vint s'asseoir à là table de son oncle.

Ils se serrèrent la main affectueusement; puis, s'accoudant l'un et Tautre sur la table qui les séparait, ils se mirent à parler à voix basse, de telle sorte que le garçon qui allait çà et là, tournant autour dé ces deux consommateurs mystérieux, ne pouvait paâ entendre ce qu'ils disaient.

— Eh bien 1 mon oncle?

.- Eh bienl ce que je vous avais annoncé S'est réalisé, on est venu ce matiû pour m'arrêter. Mais j'attendais cette descente de police et j'avàlsf pris mes précautions en conséquence, décidé à ne pas me laisser arrêter. On faisait bonne garde autour de moi, le concierge et des amis. Quand la police a frappé à la porte de la cour, on a attendu avant d'ouvrir et pendant ce temps on est venu me prévenir; je ne me suis pas amusé à faire ma barbe. Ce n était pas la première fois que les agents venaient dans l'atelier des Chamberlain, et je n'étais pas le premier de la famille qu'on tentait d'arrêter. Nous avons une route par le toit qui, pour ainsi dire, nous appartient : notre père l'a suivie, votre père Ta prise en 1831 ; moi, je l'ai employée plusieurs fois. Je suis sorti par la fenêtre.

— A votre âge, mon oncle?

IDA ET cahmelita 338

— A mon âge, j'ai le pied sûr encore, surtout quand je sais que les agents montent Pescalier. Et puis Michel avait voulu m'accompagner; il m'a tendu la main, et le voyage, qui n'est pas long d'ailleurs, s'est heureusement accompli. Pendant qu'on m'attendait rue de Charonne, je suis tranquillement sorti par la rue de la Roquette ; j'ai dit adieu à Michel, et me voilà.

— Pourquoi n'êtes-vous pas venu directement chez moi?

— Par prudence; d'ailleurs ce n'est pas l'hospitalité que je veux vous demander, c'est plus que cela; mon intention n'est pas de rester à Paris où je n'aurais rien à faire présentement; je veux quitter la France et passer en Allemagne, où j'ai besoin, et je viens vous demander de m'aider à franchir la frontière.

— Je suis à votre disposition, mon oncle.

— J'étais sûr de votre réponse, mon neveu, et voilà pourquoi je suis venu à vous. A Paris, je ne suis pas trop maladroit pour manœuvrer; mais, au delà des fortifications, je suis certain que je me ferais prendre tout de suite. Le gendarme me rend timide et bête.

— Et où voulez- vous aller?

— En Allemagne, où Thérèse me rejoindra, mais ia route m'est indiflférente, je prendrai celle que vous me conseillerez.

Le colonel réfléchit un moment.

— Ici, dit-il, nous sommes mal pour combiner notre plan, nous n'avons pas d'indicateur; nous dllons

sortir. Moi, je vais rentrer à Thôtel par la grande porte; vous, vous allez prendre la rue de Valois, à cette heure déserte. En longeant le mur de mon jardin, vous apercevrez une petite porte : elle sera ouverte. Vous la pousserez, et vous serez chez moi, où nous pourrons délibérer en paix.

Les choses s'accomplirent ainsi, et le résultat de cette délibération, tenue tranquillement dans l'appartement du colonel, fut qu'Antoine partirait le soir pour Bâle; seulement, au lieu de prendre le train à Paris, où une surveillance pouvait être organisée, il le prQjDdrait à Nogent. Le colonel l'accompagnerait jusqu'à Bâle.

Laissant son oncle dans son appartement, où Horace seul le servit, le colonel, pour écarter tous les soupçons, sortit comme il en avait l'habitude.

A onze heures du soir, ils montèrent ensemble en voiture, rue de Valois, et se firent conduire à l'entrée de Nogent, où ils renvoyèrent leur voiture. Ils traversèrent à pied le village et arrivèrent à la gare en temps pour prendre le train d'une heure. Mais le colonel ne demanda pas des billets directs pour Mulhouse ou pour Bâle ; il les prit pour Longueville ; à Longueville, il en prit d'autres pour Troyes ; à Troyes, d'autres pour Vesoul; à Vesoul, d'autres pour Mulhouse; à Mulhouse enfin, d'autres pour Bâle.

Si on les suivait, il serait bien difficile de se reconnaître dans cette confusion.

Mais on ne les suivait point.

Us passèrent la frontière sans difficulté. A Saint- Louis, Antoine crut, il est vrai, qu'on l'examinait avec

IDA ET GARMELITA 337

une attention gênante, mais ce fut une fausse alerte.

A Bâle, le colonel embrassa son oncle et le quitta, ayant hâte de revenir à Paris pour rassurer Thérèse,

Il eût voulu faire pour elle ce qu'il avait fait pour Antoine, et l'accompagner jusqu'à Bâle pour la remettre aux mains de son père qui l'attendait ; mais il n'osa pas se proposer pour ce voyage, par respect pour Michel, et ce fut Sorieul qui dut la conduire.

Il se trouva seulement à la gare de TEst, pour lui faire ses adieux avant qu'elle montât eu wagon.

Michel était là aussi.

Ces adieux furent tristes : elle partait pour Texil. Quand se rêver raient-ils? quelle existence allait-elle mener?

Antoine, il est vrai, lui avait dit et répété qu'il ne resterait pas longtemps en Allemagne, et qu'il rentrerait quand l'Empire serait renversé, ce qui devait arriver prochainement. Mais c'étaient là les paroles d'un fanatique qui croyait naïvement ce qu'il espérait.

Comme il témoignait ses craintes à Sorieul, tandis que Michel entretenait Thérèse :

— Soyez sûr que l'Empire n'en a pas pour longtemps, dit Sorieul; avec ma brochure je lui ai porté un coup dont il ne se relèvera pas.

Exactement et régulièrement renseigné, le baron Lazarus fut informé jour par jour de ce qui se passait chez Antoine Chamberlain.

Par Hermann, il apprit la descente de police rue de Charonne, la fuite d'Antoine par les toits, le séjour chez le colonel, la conduite faite par celui-ci à son oncle jusqu'à Bâle, eûfin le départ prochain de Thérèse pour aller rejoindre son père.

Il voulut même assister à ce départ, pour voir comment le colonel se séparait de sa petite cousine, et il se rendit à la gare de l'Est.

Trois quarts d'heure avant le départ du train, il vit arriver le colonel, qui se promena fiévreusement en long et en large dans la salle des pas-perdus, insensible à ce qui l'entourait, n'ayant d'attention que pour les voitures qui apportaient des voyageurs.

Il était visible que ce départ le troublait profondément; il marchait vite, il s'arrêtait tout à coup, et

Ida et CAtiMELîTA 396

seâ lèvtôs s'agitâieùt comme si elles prononçaient tout bas des paroles qui de temps en temps étaient accompagnées d'un geste énergique de la main.

Âs^s sur un banc, dans l'ombre, et de plus cachant ëon yisage derrière un numéro de VAllgetneine Zeitung^ qu*il ùe pouvait pas lire, le baron ne perdit pas le colonel de vue, sans que celui-ci eût l'idée de i*egarder ce lecteur dont leâ yeux le suivaient.

Une voiture s'arrêta devant le perron et il en descendit dëùs bôintties, un Vieux et un jeune, puis une jeune flllô.

Le colonel se dirigea vers eut et tendit tout d'abord k maiii ft la jetitie fille.

Cf était elle.

Le baron l'étudia attentivement : elle lui parut Jôliô àveé 4^ëlque chose d'attrayant, de charmant dans toute sa personne qui la rendait véritablement dangereuse.

li était heureux qu'elle quittât Paris; car, à la regardef , dû comprenait très-bien que le colonel éprouvât pour elle de tendres sentiments.

Pour le moment, il lui parlait avec un embarras qui se trahissait manifestement, et elle-môme, en lui répondant, paraissait assez contrainte.

Chez tous deuxj il y avait assurément de l'émotion.

Il y en avait aussi, et une très-vive, chez le jeune homme qui l'accompagnait.

Le baron eût voulu entendre ce qu'ils disaient, mais il n'osa les appfocher.

De même, il n'osa pas non plus les suivre dans le vestibule de la salle d'attente, lorsqu'ils eurent pris

leurs billets : il y avait trop à craindre que le colonel le reconnût.

Après tout, il en avait vu assez.

Elle partait, c'était l'essentiel. Elle ne serait pas à Paris quand la rupture avec Garmelita éclaterait, et il faudrait être bien maladroit pour laisser le colonel la rejoindre.

Ida ne commettrait pas cette sottise ; à son tour, elle saurait agir sans doute.

Il attendit qu'on fermât les portes, et, quand le colonel revint avec Michel dans la salle des pas-perdus, il l'aperçut par bavard.

— Vous ici, colonel? quelle heureuse rencontre! J'étais venu accompagner un ami qui repart pour l'Allemagne.

Le colonel ne paraissait pas disposé aux longues conversations, mais il fallut, bon gré, mal gré, qu'il acceptât la compagnie du baron.

Mais en chemin le baron n'en put rien tirer : c'était à peine si le colonel répondait par un oui ou par un non aux questions qui lui étaient posées.

Il ne dit pas un mot des personnes qu'il venait de quitter, et le baron ne laissa pas comprendre qu'il connaissait ces personnes.

Le but qu'il s'était proposé en venant à la gare était atteint : il avait vu partir cette petite cousine qu'il redoutait tant, et l'effet produit par ce départ sur le colonel lut avait montré le bien fondé de ses craintes.

Maintenant il pouvait agir plus librement, et tourner toutes ses forces du côté de Beio.

Il était inutile de laisser les choses traîner en Ion-

IDA ET CAKHELITA 341

gueur, mieux valait frapper le coup aussitôt que possible.

A cela il y avait plusieurs avantages, et un entre autres, qui, bien que peu important dans une pareille affaire, touchait le baron au cœur.

C'était de ne pas payer plus longtemps les leçons que Beio donnait à Flavie et surtout celles que Flavie recevait de Beio.

Le baron était d'avis qu'il n'y a pas de petites économies en ce monde, et les cent francs donnés à Flavie lui paraissaient de l'argent gaspillé en pure perte. Sans doute, ces centfrancs dépensés avec persévérance pouvaient lui procurer « les nobles jouissances de Fart, » suivant son expression; mais ces jouissances valaient-elles les cent francs multipliés par cette persévérance ? C'était une question que le baron ne prit môme pas la peine d'examiner. D'un côté, des jouissances plus ou moins problématiques; de l'autre, une économie certaine et de réalisation immédiate ; il n'y avait pas à balancer.

A vrai dire, il n'avait que trop tardé, et, en additionnant ces cent francs donnés pour chaque leçon, il trouva qu'ils formaient une somme qu'on pouvait justement regretter.

Cependant cette somme n'était pas tout à fait perdue, sinon pour Flavie, — il ne s'occupait pas présentement de la « petite fille, » — au moins pour lui.

En effet, elle lui avait permis d'établir avec le professeur de chant des relations chaque jour plus intimes, et par là son rôle devenait un peu plus facile à remplir.

342 L* AUBERGE DU MOUDE

Dans cette fréquentation, les contersations sur Carmelita avaient continué, et peu à peu le baron avait accentué le mécontentement que lui causait ce mariage.

— Il avait la plus grande amitié pour le colonel Chamberlain; il avait la plus vive tendresse pour Carmelita, qu'il chérissait comme si elle était sa fille; mais c'était justement cette amitié et cette tendresse qui lui faisaient regretter ce mariage. Ite étaient doués l'un et l'autre de qualités tout à fait remarquables, seulement ces qualités ne s'accordaient pas; au contraire, elles s'excluaient, si bien qu'ils ne pouvaient ôtre tous deux que très-malheureux, s'ils se mariaient. Avec un autre mari, Carmelita serait heureuse; avec une autre femme, le colonel serait assurément heureux; mariés ensemble, ce serait la guerre et la désolation. Quel chagrin de voir ainsi des gens qu'on aime courir à leur perte sans pouvoir les arrêter! Ah I certes, s'il apercevait un moyen d'empêcher ce double suicide, il n'hésiterait pas à l'employer, coûte que coûte. Mais quel moyen? C'était ce qu'il ne voyait pas.

Chaque jour, il était revenu sur ce thème et l'avait développé habilement.

Une fois môme il était arrivé à la leçon avec un retard assez long, et, pendant que Flavie travaillait, il avait donné des marques de préoccupation assez fortes pour que Beio dût les remarquer.

Comme à l'ordinaire, la leçon finie, ils sortirent ensemble.

Le baron paraissait si mal à l'aise, que Beio s'informa poliment de sa santé.

— Ce n'est pas la santé qui va mal, c'est l'esprit. Je suis sous l'impression* d'une grave contrariété et je crains bien d'avoir fait une double sottise.

Le maître de chant n'était pas questionneur, mais le baron n'avait pas besoin d'être interrogé pour parler.

— J'ai risqué un grand coup aujourd'hui ; je me suis franchement expliqué avec le prince Mazzazoli d'une part, et d'autre part, avec le colonel Chamberlain, à propos de ce mariage qui me tourmente de plus en plus. En face, je leur ai dit ce que j'en pensais, tout ce que j'en pensais, c'est-à-dire tout ce que je vous ai souvent raconté.

— Et le prince s'est fâché? demanda Beio, qui arrivait toujours à lâcher une question quand le baron avait fouetté sa* curiosité.

— Fâché, n'est pas le mot, mais if est vivement contrarié, et il m'a donné à comprendre que je me mêlais de ce qui ne me regardait pas. Nous avons échangé quelques paroles malsonnantes. Avec le colonel, la scène a été moins vive, mais elle n'a pas produit un meilleur résultat. D'un côté comme de l'autre, il y a parti pris, et ce mariage se fera. Pour moi, je ne m'en mêlerai plus. C*est leur affaire après tout, ce n'est pas la mienne. Je ne vais pas, par simple bonté d'âme, me jeter ainsi entre eux. Qu'ils s'arrangent! S'ils sont malheureux et ils le seront^ ils ne diront pas qu'ils n'ont pas été prévenus. D'ailleurs il n'y a plus rien à faire. Il paraît que les formalités sont accomplies, et l'on va pouvoir fixer la date précise du mariage. J'avais toujours espéré qu'au der-

344 l'aubebge du monde

nier moment, le bienheureux hasard me fournirait un empêchement, et je vous donne ma parole que je ne l'aurais pas laissé passer sans m'en servir; mais je vois qu'il faut renoncer à cette espérance et j'y renonce.

Beio hésita un moment, le baron crut qu'il allait enfin parler; bien certainement un combat se livrait en lui. Mais, après quelques secondes, le maître de chant salua le baron et s'éloigna.

— Quel imbécile I se dit le baron; il est capable de me traîner ainsi et de me faire dépenser mon argent. J'en ai assez de ses leçons I

Deux jours après, il revint à la charge, mais cette fois en employant une autre tactique.

— Puisque les allusions et les insinuations ne réussissent pas, se dit-il, essayons d'un moyen plus direct.

Et il mit ce moyen en œuvre en sortant de chez Flavie.

Au lieu de monter en voiture, il prit le professeur par le bras, comme il aurait fait avec un intime.

— Vous voyez en moi, dit-il de sa voix la plus insinuante, un homme qui a pris une grande résolution : c'est celle de vous faire violence.

Et, comme Beio le regardait avec surprise, le baron se mit à rire d'un air bon enfant, plein de franche cordialité.

— Rassurez -vous, n'ayez aucune peur; je ne veux pas vous faire de mal, au contraire.

Et de nouveau le baron se mit à rire.

— Quels sentiments croyez -vous que je ressens

IDA ET GABMELITA 345

pour VOUS, monsieur Beio? demanda-t'il en regardant le maître de chant en face.

— Mais, monsieur le baron, je ne sais en vérité que vous répondre.

— Comment, vous ne savez pas que j'éprouve pour vous une vive, une très- vive sympathie ? Je suis donc bien dissimulé, ou bien vous, vous êtes donc aveugle? Il faut que je vous dise en plein visage que j'ai pour vous, non-seulement pour votre talent^ que j'admire, mais encore pour votre personne, une grande estime? Eh bien I je vous le dis, puisque vous n'avez pas voulu le voir.

Beio, interloqué, répondit par quelques paroles de politesse.

— Si je m'exprime ainsi, continua le baron, au risque de blesser votre modestie, ce n'est pas, soyezen persuadé, pour vous faire de vains compliments. Certes vous méritez tous ceux qu'on pourrait vous adresser; mais je ne suis pas complimenteur, et ma bouche ne connaît pas la flatterie. Avez-vous jamais remarqué que je flattais les gens ? dites, l'avez-vous remarqué?

Beio dut répondre qu'il n'avait pas fait cette remarque.

— Soyez certain que je ne commencerais pas à remplir co rôle méprisable avec vous, poursuivit le baron. En vous disant ce que je pense de vous, j'avais un but, qui était de vous faire comprendre une idée qui m'a germé dans Tesprit en pensant à ce maudit mariage. Savez-vous ce que je me suis dit souvent en vous regardant pendant que vous faisiez travailler

â46 L^AUBERGE DU MONDE

Flavie? Je vais vous le répéter, parce que j'ai pour habitude de ne rien cacher; tout ce qui me passe par l'esprit, tout ce que je pense des gens, je le dis. Voilà comme je suis fait. Est-ce bien, est-ce mal? ce n'est pas la question. Je suis ainsi. Eh bieni ce que je me suis dit souvent, c'est que le mari qui convenait à Carmelita, c'était...

Le baron fit une pause assez longue, en s'arrêtant et en forçant Beio à s'arrêter aussi et à le regarder en face.

— Je me suis dit que c'était. .. vous.

— Moi?

— Oui, vous, vous-même,, et je vais vous expliquer comment cette idée m'est venue et sur quoi elle repose. Cela ne vous ennuie point, n'est-ce pas?

Les yeux, les lèvres, les mains tremblantes de Beio, son attitude, toute sa personne, répondirent pour lui.

— Qu'est-ce en réalité que Carmelita? continua le baron. Une créature placée par la Providence dans une classe à part et au-dessus des autres ; en un mot et pour tout dire, une artiste, créée, née artiste. Qu'êtes-vous vous-même ? Aussi un artiste, et des plus remarquables; mais bien différent de Carmelila, qui a reçu tous les dons dont elle est si riche, de la nature, tandis que vous devez beaucoup au travail et à l'art. Mais cela importe peu, et le point de départ est l'essentiel. Ce point vous est donc commun et vous rapproche l'un de l'autre, sympathiqueinent il vous unit. Vous me direz que d'un autre côté bien des choses vous séparent. C'est juste et je n'en disconviens

IDA Eî CARMELITA 34?

pas. Cependant il ne fauf pas s*exagcrer lei.r iajportance; au contraire, il faut reconnaître ce qu'elles ont de factice. Ainsi né pensez pas que pour moi j'aie été dupe deb raisons mises ostensiblement en avant par le prince pour expliquer le travail de Carmelita ; j'ai vu clair sous ces raisons. Le prince, désespérant de réaliser le beau mariage qu'il poursuivait depuis longtemps pour sa nièce, pensait à la faire débuter au théâtre. Est-ce vrai ?

Beio ne répondit rien à cette interrogation directe.

— Vous ne voulez pas livrer un secret qui vous a été confié, j'approuve cette discrétion ; mais, que vous confirmiez ou né confirmiez pas ce que je vous dis là, il n'en est pas moins certain que c'est la vérité. Alors rien d'étonnant à penser, n'est-ce pas? que Carmelita, entrant au théâtre, vous prenait pour guide et pour soutien. Toutes les raisons de famille et de noblesse, écartées de fait pour le théâtre, l'étaient naturellement pour le mariage. Mon idée n'était donc pas folle, tant s'en faut ; de plus, elle reposait sur d'autres bases encore. Vous avez vu, vous voyez en ce moment que mon besoin de tout dire m'entraîne parfois à d'étranges confidences. Cette idée de mariage entre vous et Carmelita ayant poussé dans ma lût(î, je n'ai pas pu m'empêcher d'en parler à Carmelita en cherchant à découvrir son sentiment à ce sujet.

^— Cit.**

— Vous connaissez Carmelita mieux que moi, vous savez comme elle est réservée, même mystérieuse : c'est un sphinx. Elle ne m'a pas répondu franche-

ment que j'avais raison, et je dois môme, pour êlre sincère, vous avouer qu'elle n'est nullement désespérée de ce beau mariage.

— Elle aime la fortune.

— Sans doute. Cependant, après avoir reconnu le mauvais, je dois constater aussi le bon : c'est que ce n'est pas seulement la fortune qu'elle aime ; elle n'est pas uniquement une femme d'argent. Il y a en elle d'autres sentiments, plus nobles, plus désintéressés. Sans doute cette immense fortune du colonel Chamberlain l'éblouit, et, placée dans le milieu où elle est, avec son entourage, son oncle, sa mère, le monde qui, tous, s'occupent à faire miroiter cette fortune, il n'est pas étonnant qu'elle subisse cette influence. Mais il n'en est pas moins vrai qu'au fond, malgré cet éblouissement qui la trouble, elle jette des regards en arrière. Me croyez-vous sincère?

Assurément Beio ainsi interrogé, croyait le baron Lazarus sincère.

— Eh bien, je suis convaincu que si on avait fait une tentative sérieuse, ce mariage aurait été rompu, et il l'aurait été par Carmelita. Quand je dis « on » vous comprenez de qui je parle ; c'est de vous, monsieur Beio. Moi, je l'ai faite, cette tentative, mais d'une façon indirecte, indécise, qui ne pouvait aboutir, piiisquo je parlais en l'air sans pouvoir donner une conclusion à mes paroles; et cependant Te iïet que j'ai produit a été si grand que j'ai eu la conviction que le succès était encore possible. Et voilà pourquoi j'ai eu avec vous cet entrelien, qui tout d'abord a dû vous surprendre, mais dont vous voyez maintenant le J3ut.

J'aime le colonel Chamberlain , j'aime tendrement Carmelita ; je crois qu'ils seront malheureux s'ils se marient. D'un autre côté, j'ai pour vous une haute estime, une vive sympathie ; je crois que vous êtes le mari qui peut donner le bonheur à Carmelita. Je me mets à votre disposition pour rompre le premier mariage et conclure le second.

Arrivé à cette conclusion, le baron s'arrêta de nouveau, et abandonnant le bras du chanteur, il lui tendit la main.

Beio mit sa main dans celle du baron ; mais à ce long discours, qui avait touché tant de points, il ne répondit que par quelques mots de remerciments.

— Il était très-touché, très-ému.

Et ce fut tout.

Sansdoute il allait se remettre de cette émotion. Mais tout à coup, tendant à son tour la main au baron:

— Monsieur le baron, dit-il, j'aurai l'honneur de vous revoir.

Et il s'éloigna rapidement, comme s'il se sauvait.

— Est-ce qu'il est fou? se demanda le baron.

Mais non, il n'était pas fou ; troublé, bouleversé,

affolé par ce qu'il venait d'entendre.

Décidément le baron avait bien fait de risquer cette tentative hardie, et qui pouvait môme paraître au premier abord désespérée.

11 ne s'était point troupe dans ses observations.

Beio aimait Carmelita et il avait entretenu Tespérance de Tobteur pour femme.

Jusqu'où avait été cet amour?

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