‹ L'auberge du numéro trois [microforme]Chapitre 8 sur 15 · SCENE VIT · texte numérisé non relu

SCENE VIT

JEAN et THIBAUT, puis CHARLoT.

THiBAUT (porteur d'un plateau et de deux verres pleins). J'viens d’apercevoir not’ Charlot,d’vant la maison ; dans la minute vous pourrez manger. Mais, à c’t’heure buvez-

moé ça! C’est un p'tit coup d'appétit qui vous f'ra pas d'mal !

JEAN (buvant).

A vot santé !.

THIBAUT (de même).

Marci ! a la vote itou !

20) — CHARLOT (un panier sous le bras).

Tnez, père : j'en ai de c'qui s'appelle du manger... un tourquiere... encore toute chaude! (i/ la met sur / che), du fromage... (même jeu), un’ boulette de beurre. (méme jen), un bon p'tit morceau d'lard... du lait’. de. galettes... et des tartes... aux raisins...

JEAN (se mettant à table),

Enfin ! j'vas don’ prendre un’ bouchée en mangeant

TuHiBAUT. be b

Aimeriez-vous à entendre chanter not’ garçon, m'sieu. pendant que vous prenez vot’ repas? Ca vous fra pt'être plaisir !

JEAN (/« bouche pleine).

Ah! ben, oui! J'aimerais ben ca |

THiBAUT.

C'est qu'i chante ben, vous savez !. Allons, Charlot.

mon garçon !… fais-toé pas prier !..

CHARLOT (à Jean).

Dites don, m'sieu ! s'que vous aimeriez à entendre chanter : Le s'rin d'ma sœur ?

JEAN (la bouche pleine).

Oui! oui! le s’rèn de ma sœur !

CHARLOT

Ah! mais! c’est ben l'diable! à est mort son srin et pis i chante p’us !

JEAN et THIBAUT Oct).

un Ah! ah! ah!

£ JEAN

Ah: l'farceur FHIBAUT.

Chante la chanson d'Yaubarge.

CnarLor (chante),

L'aubarg du linéro Trois ! (À chaque couplet. T'hibaut et Jeun applaudissent. Jeun dit: C'est bon! bravo | at ril la bouche pleine.)

Sur le chemin du Pacitique

Prés de Saint-Félix de Valois,

Quelle est cette maison manitique ?

C'est l'aubarg' du Himéro Trois ! (B7<)

El y à pour qu'tous aient leurs aises, Des lits d'fer et des lits en bois :

Et de tout’ les sort’ de punaises,

A Fauburg du liméro Trois ! (Bis)

Les draps sont grands comm des serviettes, Ï n’y a qu'un model je crois ;

Et c’est l'chien qui lave les assiettes,

A l'aubarg’ du liméro Trois ! (B?s)

Notre potag' roul dans ses vagues Tant de cheveux que chaque mois,

Les clients s'en font fair” des bagues, A l’aubarg’ du liméro Trois ! (Bis)

On y soign’ parfait’ment vot’ chambre, On la balaie mêm’ quelquefois ;

Et ça n’sent ni la ros’ ni l’ambre,

A l’aubarg’ du liméro Trois ! (Bis)

Une douc’ fraternité règne ; Les voisins y sont très courtois ;

Et nous avons tons le mêm’ peigne À l’aubarg’ du liméro Trois ! ( Bis)

La maison s'rait des plus tranquilles Si l’on n’jouait pas du hautbois,

Du cor et d’un tas d’ustensiles

À l'aubarg’ du liméro Trois ! (Bis)

La bonn’ n'est pas un’ très bell’ fille, Mais nous n’tenons pas au minois :

On lui fait la cour en famille A l’aubarg’ du liméro Trois ! (Bis)

JEAN (se levant de table). A c’t’heure, père Thibaut, dites moé, comment est-ce que j'vous doé, et je m’sauve parce que les chars doivent partir bétôt !

THIBAUT

C’est-i trop d’trente sous ?

JEAN (paya::t Thibaut).

Non, c'est ben raisonnable! Je r’viendrai encore, mais avant d'partir, j’paie les ciganes !... Avez-vous des bonnes ciganes, icitte ?

ne “THIBAUT.

On quiens c’qui à d’mieux :

SCÉNE VIIL

Les mêmes, MORICAUD.

Moricaup (un fanal à la main).

Good evening, all ! Bonne soir, toute lé monde : THisauT et CHARLO.

Bonsoir, m'sieu Moricaud :

JEAN

Bonsoir, Noiraud ! MoricauD (vivement à Jean). Comment c'est vous

dire !

JEAN

J'dis : Bonsoir, m'sieu Bouricot :.… Dites don ! Etesvous t'y v’nu m'charcher avant qu'le train parte } MoRICAUD.

No : c'est le traine pas partir cé soir !

JEAN

Non. Comment ca don 1...

MoRICAUD.

Lé engine, c’est pas marcher ! Lé conductor ee anne télégraphe à Quouibec pour autre engine ! C’est pas partir avant d'mair matin, à quatre ou cinq

heures !

co

JEAN (fäché).

Ecoutez don’! Ca va pas m'arranger, moé!.. M: vieille qui va m'attendre au dipot à Nt-Gabriel! non: «

d'un non! Si c’est pas sacrant !... A m MoricAUD.

r C'est elle voir vous demain. t : : F à C JEAN (de même).

V4 Oui! mais vous y pensez pas, faire attendre ma vieille toute la nuit’! Ni ça a du bon sens! Vot’ condueteur y est pas galant, faire attendre un’ criature au dipot. toute la nuit’!., J’ai ben envie d'aller l’voir et d'y conter ça !

MoricAUb. $ C'est moë ben d'la peine ! mais c’est pas moyen faire

inieux !

JEAN

Ah! tord-nom! si j'avais su ça, j's'rais parti en salèche, pus tôt! J'su’ ben certain qu'a Gritte (Marguerite) va être en fifre de pas m'voir arriver à soir !... Elle doit avoir les enfants avecelle !.. Ces pauv’ p'tits que j'les ai pas vus d’puis un mois, père Thibaut !.. On l'sait qu'i doivent s’ennuyer d’moé, eh ?.. T’nez! y a Ti-Pitre, l’plus vieux, qui à eu quinze ans l’mois dernier, ça c'est smart, mes amis ! y à de l'instruction ben plusse qu’son pére... et ça sait compter !.….

THiBAur.

C'est beau d’être ben éduqué !

JEAN

Un jour, la maitresse d'école d'mande à mon boy: & Pitre ! supposors que j'prète cinq piastres à ton pere : Au bout’ d’un semaine, i me remet trois plastres, con ment que ca fait qui m'doé encore ?-- Cinq piastres : répond mon gars = Comment ea ! demande a mai tresse, tu t'trompes ! — On! qu'non! dit Pitre, vous connaissez pas poupa : Ni vous 1 prètez cinq piastres,

vous les r'verrez jamais d'vot’ vie !

Tous (rrant). Ah! ah! ah!

JEAN

C’est pas bête, eh !.. Tous mes enfants sont comme ça. La ptite Pauline, qui à eu treize ans à la Saint- Michel, elle a fait’ sa premiere comurion ét'été ! A sait son catéchisse.. manifique ! mais all à ben rase de pas comnr'ier ct'année par rapport à la maîtresse qui faisait l'eat'chisse. La p'tite sœur d'la maîtresse savait pas Si leçon, et elle pouvait pas passer, et pis... pour ça, elle voulait embêter not Pauline, en y posant des quessions difficiles !,

CHARLOT

Ca, j'le cré, moé ! Notre instituteur v faisait pareil. JEAN.

A y d'mande : “ Pauline fais don l’signe d'la croix !— Pauline comprenait pas ben, ben !un’chance qu'Ia mere s’adonnait à entrer dans l'moment, et elle à crié à sa fille : ‘ Pauline ! fais : nom du Père !” et Pauline à eompris tout d'suite !.. Tous mes aut enfants sont de même ! J’m’en ennuie, itou, et j'ai ben hâte d’les revoir :

MoricAUb.

Ben, c’est pas vous voir avant demain, toujours ! JEAN.

Comme ça y va m'falloir coucher icitte !

MoricAUD.

Icitte où dans le char !

JEAN

J'aime mieux icitte. Père Thibaut! pouvez vous m'loger c’te nuit’ ?

THIBAUT

Mais, certainement...

CHARLOT

Père! 1 faut y faire signer m’sieu ?

THIBAUT

Ah!oui! (4 Jean.) Quand j'ai t'été à Québec, il y a deux ans, j'ai vu que dans les hôtels y avait un livre ousque les gens signaïent leu noms! Et d’puis, on fait pareil. Voulez-vous signer ?

JEAN

J'suis ben prêt à signer !

(Pendant qu'il signe, C'harlot regarde par-dessus son épaule et épelle le nom de Johnny Spool.)

Moricaubp.

Comment, c’est vous appelle Johnny Spool ? C’est pas vous canayenne ?

THiBAUT.

Mais vous êt?s Canayen !

JEAN

Un Canayen J'Saint-Gabriel, comme je vous l'ai déjà appris! Mais vous n'savez pas qu'aux Etats-Unis, ousqu'il y a tant d' Américains et d’Anglais qui s’parlent, il faut parler comme eux aut. Mon nom est Rouleau,

Jean Rouleau, mais à Lynn, on m'appelle tous Johnny Spool.

THIBAUT

Ah ! ben, j aimerais pas Ça, moé, c’te façon-là! Vive le Canada, ousqu'on peut garder le nom d’ses père et mère !

Moricaup.

Mais c'est pas toute les Canayens s'appeler en anglais ! Moé, cré pas ça !

JEAN

Ÿ en a ben ! On l’a plus d’chance avec les Américains quand on change son nom !

MoRICAU D.

Moë cré pas ça !

JEAN

Ferme don ta parlette, toé, grand mal-blanchi! (Regardant le livre.) Eh! mais, dites donc ! les insectes sont ben apprivoisés dans vot’ maison !

THiBaur.

Comment ca !

JEAN

C’est à peine si j'viens d’signer que j'voé trois punaises qui rôdent autour de mon nom et du numéro d'ma chambre! Y charchent une victime ben sûr! A propos ! j'pourrais t’y y aller dans ma chambre ?

THiBAUT.

Oui. Charlot, tu vas conduire m'sieu dans la chambre linéro trois !

Mais y à pas moyen, père; y manque trois vitres au Ya} yen, ; ÿ châssis, et m'sieu gélerait comme un glaçon ! THIBAUT.

C'est vrai: j'oubliais. Alors, j’s’rai obligé d’vous offrir de partager le lit de m'sieu Moricaud ! (Z! indique le lat)

JEAN

Moë ! coucher avec un nègre! Jamais !!.. Y pourrait

s'déteindre et m'salir ! É

MoRICAUD.

Dis don, Canayenne des Etâts! C’est toé t’arrèter, ou ben moé te faire arrêter !

JEAN

J’te crains pas pantoute. Mais, conçoit-on ça ! nroffrir à coucher avec un nègre, moé qui n'es mis candidat à Lynn pour échevin et qu'a fait un spitche au Town Hall su les inlections !

iles

THIBAUT

Comment vous avez couru pour échevin aux Etats ! Et vous avez pale en publie? J'aurais aimé à vous entendre,

JEAN

Si c'est n'inqu ça, j'peux ben vous faire plaisir. J'me

rappelle encore de mon spitche!.. Prenez des chaises ; vous s'rez les inlecteurs: j'vas vous adresser la parole. (1! prend des poses comiques, tousse et parle.) C'était le

soir des inlections au Town Hall. J'étais battu. Messieurs les inlecteurs,

J'vous remercie Z'indignement de m'avoir sout'nu dans cette petite omption pour contecarrer la municipalité t'et dans mon soulèvement contre les instruments macoliques t'emplovés par mes successeurs. J'étais tout glorieux t’et content de m'avoir vu z'amener t'en avant pour la complexionu du conseil de la ville, t'et pour n'abroger de prendre part avec componction à la dissertation du revenu d'ia Corporation. Mais je soupire t'et je suis inortifié d'avoir z'été débouté par mes collègues: Je puis vous acertenir que j'aurais tonné encore contre la tasque et contre toutes hémiorations qu'on tâtera pas en vain d’emmancher dans la ville. Vous êtes dans l'ignorance que j'ai toujours t'été contre les écoles mistes, car c'est contraire aux lois t’et reglements de l'influence pour l'indignité de la prinçauté de l'Eglise, not sainte mére le pape ! Mais comment voulez-vous qu'avec la petite z'indication qu'on m'a déroutée malgré que j'aie la langue pas mal inspirée, que j'aie pu t'enfler lPurbanité de ma suflisance, avec omption pour m’autoriser d’vos droits ? |

Vous connaissez l’p’tit Batisse Gagnon, qui parle si ben su’ l’estime, qu'a vous fait cajoler l’'cœur dans l’ventre, et comme z'a z'osé dire à Narcisse Pâquette, qu'il avait tort d’courir après deux lièvres : qu’il pourrait ben les attraper ou les échapper tous les deux. Et Narcisse qui avait la mine piteuse et sans omption, y a répond que lui qui courait après rinqu’un, y pourrait ben l’échapper t'aussi. Il est vrai qu’il à t’eu raison, mais j'ai su par des personnes condamnables que Narcisse qui dépose tous les fonds d'la ville avait fait graisser manicieusement la tieue de c’pauvre lièvre à Batisse, et c’est pourquoi c’'pauvre p'tit Batisse a perdu son inlection.

Eh ben! pour me récumer, j'peux vous acertenir que J'aurais fait comme Gagnon ; que j'aurais ouaté cont’la tasque avec omption!.… Eh! ben, les amis, que pensezvous d’ça ?

THIBAUT

C’est magifique !

MoricAUp.

That’s splendid !

CHARLOT

Vous parlez aussi ben qu’un livre imprimé !

JEAN

Alors ! vous comprenez... que... pourquoi... j'objecte à coucher avec un nègre !...

Moricaun.

Dis donc, Canayenne, moé aussi nette que toé ! Fais attention comment c’est toé parlé !

CHARLOT

Père ! y aurait pt'étr> moyen d'arranger les choses ? THIBAUT.

Comment ?

CHARLOT

Ben, oui ! si on faisait un lit à m'sieu su’ la table !

JEAN

C'est ça, mon garçon ! Ton idée est bonne ! ça m va!

THIBAUT

Alors, Charlot, vite ! arrangeons un lit pour msieu Rouleau !

(Ils sortent chercher un drap, oreiller et couverture de lit, et desservent la table en même temps. Ceci doit se faire vivement. Charlot chantonne : À l'aubarg du numéro Trois !)

Moricaup (qui pendant ce jeu s'est couché dans le lit à gauche).

Eh ! Père Thibaut ! c'est vous réveiller moé demain matin à trois heures !

THiBAUT.

Oui, m'sieu Moricaud !

JEAN (se couchant).

Et moé itou !

THiBAUT.

Oui! oui!

MokiICAUD (appelant).

Charlotte !

(Charlot s'approche, Moricaud lui parle bas. Charlot sit et fait signe que oui.)

JEAN (appelant).

Charlot !

(Méime jeu.) T'HIBAUT.

Bon! à présent, j'vous souhaite un’ bonn’ nuit’! Charlot, allons s'eoucher !

(LS sortent, et emportent les lumières. Nuit.)

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