‹ L'auberge, et autres contesChapitre 5 sur 63 · INTRODUCTION XI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XI

faire des lacs de sang, des plaines de chair pilée, mêlée à la terre boueuse et rougie, des monceaux de cadavres, avoir les bras ou les jambes emportés, la cervelle écrabouillée sans profit pour personne, tandis que vos vieux parents, votre femme et vos enfants meurent de faim; voilà ce qu'on appelle ne pas tomber dans le plus hideux matérialisme. ' '

La nouvelle Deux Amis est un exemple poignant de ces scènes de brutalité inouïe et bête que la guerre entraîne fatalement à sa suite. Dans l'Aventure de Walter Schnaffs Maupassant a découvert aussi le côté ridicule de la guerre. Combien de soldats possèdent à un degré extrêmement limité les vertus mâles et guerrières dont ils sont censés être les représentants par excellence! L'ironie de ce récit, de la première à la dernière ligne, dévoilant si cruellement les mobiles secrets des actions des hommes, n'est pas rare chez Maupassant ; il la maniait avec autant de maîtrise que l'observation plus exclusivement objective de Deux Amis par exemple.

Enfin l'Auberge et surtout la Main illustrent chez Maupassant ces préoccupations d'événements d'un caractère mystérieux et surnaturel, dont nous avons parlé. Notre auteur en avait été frappé surtout dans la seconde partie de sa courte carrière littéraire. Toutefois, dans sa

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pensée, est-ce réellement du surnaturel ou est-ce simplement illusion ou hallucination de la part de l'homme? Est-ce de l'inexplicable ou seulement de l'inexpliqué? — Jamais il ne s'est clairement prononcé; jamais il n'a voulu introduire dans ses récits des données suffisantes pour nous laisser même entrevoir le fond de sa pensée.

Où est le secret de la puissance des histoires de Maupassant?

Il se déclare lui-même un écrivain réaliste et son but, nous dit-il encore, est d'arriver à produire chez le lecteur "l'émotion de la simple réalité. ' '

Pour remplir ce but il récuse la théorie de l'école naturaliste de son temps: "Rien que la vérité, et toute la vérité."

"Rien que la vérité?" — Non, car à la considérer telle qu'elle nous apparaît, la vie est capricieuse ; on ne saisit pas, à première vue, les relations intimes et logiques des divers événements. Il y à cependant un certain ordre derrière la réalité ; il faut le découvrir et le montrer; telle est précisément la tâche de l'écrivain. Celui-ci prendra ces événements de la vie réelle qui sont là devant nous, mais en désordre, et il y mettra de l'ordre. Il doit modifier leur disposition en

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sorte que le sens, caché à l 'observateur ordinaire, apparaisse et s'impose à l'intelligence.

De là aussi la fausseté de la seconde partie de la formule réaliste ordinaire: " Toute la vérité." — D'abord il est impossible de tout dire; il y a de plus des éléments superflus dans la réalité qui détournent notre attention des éléments essentiels, — il faut les écarter ; il y a même des éléments positivement en contradiction avec le développement logique, sensé de la vie; tels la grande quantité d'accidents qui peuvent jouer un rôle fort important dans les romans d'imagination mais qui doivent être, au contraire, soigneusement écartés du roman ou de la nouvelle réalistes. "Un exemple entre mille, écrit Maupassant; le nombre des gens qui meurent chaque jour par accident est considérable sur la terre. Mais pouvons-nous faire tomber une tuile sur la tête d'un personnage principal, ou le jeter sous les roues d'une voiture, au milieu du récit, sous prétexte qu'il faut faire la part de l'accident?"

Pour opérer cette combinaison exacte des éléments d'un récit — écarter d'abord ceux qui sont superflus, établir ensuite une juste proportion entre ceux qui restent, c.-à-d. mettre en évidence ceux qui sont vraiment essentiels et réduire à leur vraie valeur ceux qui sont secondaires, enfin

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