‹ L'audace; romanChapitre 3 sur 6 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

'ccoudée à la rampe de l'escalier, la belle forme sombre dominait la foule ; Anne de Joyelle s'était travestie en menin de Henri III. Corselet aigu, hanches renflées, la jambe amincie par la gaine de soie, elle semblait une longue flamme noire. La blancheur de la fraise, d'où jaillissait le col pur, éclairait un admirable visage, tourné à demi vers le groupe des adorateurs

étages sur les marches. Pour cette fête, la jeune fille avait choisi son costume avec le génie des vraies coquettes : quel autre eût mieux convenu à sa grâce élancée et noble, faite pour les modes des Valois? Ses cheveux se crespeiaient naturellement sous le béret à aigrette ; ses traits d'héroïne et l'ovale étroit de sa figure, sa taille haute et la souplesse de ses membres l'apparentaient aux nymphes de Germain Pilon.

On ne voyait qu'elle dans la cohue et dans la bigarrure de cette soirée. Parmi le tapage des couleurs, elle faisait une tache blanche et noire qui éteignait tout. La somptuosité violente de l'entourage et du décor paraissait uniquement servir au triomphe de sa sculpturale simplicité.

Le palace énorme était dans le style viennois qui s'imposa, par la folie de nos modes, au Paris de Mansart et de Gabriel. Parmi la baroque architecture, cette apparition de la Renaissance française, ce svelte corps de princesse et de page, saisissait impérieusement le regard. Au-dessus du carnaval qui remplissait le hall et les couloirs, du fracas des rouges, des jaunes et des violets intenses qui se heurtaient dans le va-et-vient de l'entr'acte, la statue endeuillée de velours et de taffetas noir, penchée au balustre, semblait

la reine d'un peuple de fous défilant à ses pieds.

Tout Paris s'était déguisé ce soir pour assister à la fête de charité du Fairy-Palace, patronnée par une altesse, la duchesse de Parthenay. La princesse, en effet, joint à une âme mondaine un cœur d'apôtre, et nulle n'excelle à ce point dans la bienfaisance amusante. Elle conduit les cotillons sur la route du paradis.

Une fois de plus, le ciel avait béni son initiative, car on s'écrasait. Les gens du monde et les autres étaient accourus. Cette Persane, toute frêle et drapée de couleurs vives, c'était la muse du faubourg, grande dame et poétesse : elle portait sur un col mince, « fait pour la guillotine », une petite tête ardente avec de beaux yeux plaintifs, accablée de cheveux lourds ; on pensait, devant elle, aux marquises de quatre-vingt-treize, qui passèrent si élégamment du bal à l'échafaud. Après elle, énorme, blafard, avec une tignasse au cirage, une espèce de colosse, informe dans sa défroque de mamamouchi, venait poussant devant soi, à travers la foule, un ventre d'eunuque. C'était le Levantin Staphylidès, depuis longtemps acclimaté, un des requins de la Bourse, financier atout faire, commanditaire de théâtres et lanceur de journaux.

Il remorquait dans son sillage un petit bout de femme, drôlement jolie, avec des prunelles célestes et une bouche canaille, Manette, maigre « cri-cri » de Montmartre, épave des « beuglants » et des bars, devenue princesse d'opérette, puis, par une aventure de conte de fées, comme on en voit parfois sur le boulevard, épouse légitime du Staphylidès. Leurs cynismes s'étaient appariés.

Manette, en Théodora, était parée comme une châsse : les pendeloques barbares et la couronne d'escarboucles allaient bien à son type de petite idole vicieuse, pareille à ces figures byzantines, hiératiques et névrosées, qui font cortège à la femme de Justinien dans les mosaïques de Ravenne.

A quelques pas, suivaient un personnage dans le costume de Faust après la métamorphose, et sa compagne, une rousse magnifique, en dogaresse, avec le como ducal où flottait un voile blanc. Ce seigneur était depuis peu l'un des rois de Paris, nonobstant l'humilité de ses débuts : d'un bar aux Champs-Elysées, où il servait comme groom, il s'était élancé un jour à la conquête de l'or et des grandeurs qu'il procure. Son intelligence s'était aussitôt adaptée aux divers procédés connus pour s'enrichir. Aujourd'hui, il avait la main dans

toutes les affaires importantes : il réglait le marché des cuivres, alimentait de capitaux trois entreprises de transports électriques, une usine d'aéroplanes et une maison d'édition musicale. Tout le monde, artistes, boursiers, industriels, pouvait avoir besoin d'Armand Greyval. Flatté, redouté, il était de plus considéré : la fortune ne lui avait pas même coûté l'honneur. Il avait, comme on dit, la manière. Il aurait fait figure parmi ces traitants du xvine siècle qui, manieurs d'argent, surent être hommes de cour. Bref, un Alcibiade de la finance. Les femmes l'eussent accepté pour luimême ; la belle personne qui avait divorcé à cause de lui et pour laquelle il faisait mille folies ne le trompait point, malgré ses générosités. Le gros Staphylidès disait d'elle :

« Ma parole, elle l'aime. On croirait que c'est elle qui paie. »

On se montrait aussi un grand jeune homme pâle, dont on chuchotait le nom. Costumé en général delà première République, avec le tricorne à cocarde et les cheveux longs en « oreilles de chien », il avait l'air d'un portrait de Marceau. C'était le lieutenant Verdet, l'aviateur militaire. Même en ce moment, où il était redescendu de ses nuages familiers, on l'imaginait soulevé de

terre par des ailes de légende et prêt à reprendre son vol. Il causait avec une blonde au profil passionné, mangé de fièvre ; elle fixait sur lui, en parlant, des yeux qui brûlaient dans l'ombre d'un grand chapeau de Frondeuse.

Un homme politique qui, même déguisé, posait devant l'histoire, s'était accoutré en échevin de Rembrandt : flanqué d'une sociétaire de la Comédie-Française, Célimène à l'ancienneté, il promenait avec orgueil ce demi-siècle encore fringant dans des atours de Précieuse, On les remarquait beaucoup moins qu'un tout jeune homme, vêtu en Romain de la décadence, Fred Alex, champion du monde de la boxe ; son costume antique trahissait sa musculature aux regards ardents de quatre ou cinq grandes filles, qui l'escortaient, en Merveilleuses. Celles-là n'avaient eu que faire de se travestir, car cette année on portait, même à la ville, les modes du Directoire, robes fendues, corsages réduits, cothurnes découverts, que les élégantes remplaçaient le soir par des sandales, exhibant la nudité fardée de leurs orteils, chargés de chaînettes et de bagues.

Parmi ces belles personnes, Fred Alex rayonnait dans toute sa gloire. Il sortait à peine d'un match où il avait démoli fort proprement Sam Lewis, le

champion écossais, devant un public à cinq louis. Il portait son triomphe en bon garçon, avec le sourire et des yeux clairs d'enfant heureux, car il n'était encore qu'un éphèbe. Dommage qu'il eût les joues ossifiées par l'effet des innombrables horions encaissés, des joues immobiles où les muscles zygomatiques ne pouvaient plus bouger quand il riait.

Autant Fred Alex était simple et jovial, autant le comédien Luc Bernier se gonflait de majesté et de suffisance. La tête renversée et le jabot proéminent, il arpentait une avant-scène imaginaire, parlant du nez et affectant l'air désagréable, parce qu'on représente ainsi les grands seigneurs au théâtre. Il paraissait à la fois bouffi et pincé, dans un habit marron à la 1830, un Rubempré un peu blet et que son foie eût incommodé.

Sa femme méritait plus d'attention. Avant d'épouser son acteur et de le suivre sur les planches, Séphora aurait pu passer pour une jeune fille du monde. Elle était d'une famille israélite assez cossue et quelque peu frottée d'art. Intelligente, volontaire, amoureuse de ce que le jargon du jour appelle la vie intense, elle avait rêvé mieux que l'avenir où . destinaient ses origines ; elle avait donc décida d'aborder le théâtre sous les auspices

de Luc Bernier, ami de la maison. Humblement tenace et sans jamais broncher sous ses rebuffades, elle avait fini par s'imposer à lui, et elle avait touché le prix de tant de mortifications ravalées : l'élève de Bernier était à présent sa femme et sa rivale. Déjà l'on parlait de ses succès plus qu'il n'aurait convenu à son seigneur et maître, qui ne connaissait de jalousie que celle de l'artiste éclipsé. En effet, Séphora était en train de devenir le « singe à la mode », comme Mme de Metternich sous le second Empire. Elle avait une « nature » et un « physique » ; sa laideur tourmentée, pleine de feu, rappelait, disait-on, celles de Rachel et de Desclée. Bien des gens auraient voulu y mordre. Mais elle se réservait, ayant plus d'ambition que de tempérament.

Cependant, les vraies mondaines, femmes ou jeunes filles, évoluaient avec aisance dans cette société pittoresque où l'académicien coudoyait le professeur de tango, naguère valet de chambre.

Il y a des immunités spéciales pour les œuvres de bienfaisance, et l'on pouvait se galvauder un peu dans celle-ci puisqu'en fin de compte elle profiterait aux malheureux pêcheurs bretons, affamés par la disparition de? sardines. D'aillé rs, le nom delà duchesse de Parthenay couvrait jut. Enfin,

les deux mondes ne frayaient-ils pas ensemble depuis le commencement delà saison, dans les établissements où se déchaînaient les danses argentines ? Ils avaient pris de l'indulgence l'un pour l'autre, à voisiner aussi assidûment, et ils s'acceptaient. Pour les duchesses, les demoiselles n'étaient plus scandaleuses ; les duchesses avaient cessé d'être des chipies pour ces demoiselles. Le tango niveleur réconciliait les castes en les supprimant.

Puis, tous et toutes, ici, portaient un même signe, malgré tant de disparates : celui de leur temps. Ah ! comme ils en étaient, de cette époque audacieuse et débridée ! Ces gens-là. quels qu'ils fussent, regardaient la vie avec le même furieux appétit, et leur désir happait toute jouissance à leur portée. Mais ce n'étaient point des affadis, comme les voluptueux des âges de décadence : on lessentait faits pour l'action comme pour le plaisir. Cette foule du xxe siècle, sous sa livrée de folie, représentait un troupeau d'instincts fébriles ou brutaux, lâché en pleine civilisation, et non plus le pâle défilé des anciennes névroses, comme au déclin du siècle précédent. Obscure, excessive, désordonnée, on voyait fermenter, là dedans, une force.

L'entr'acte venait de finir ; la plupart des spec-

tateurs regagnaient leurs fauteuils ou leurs loges pour la dernière partie du concert, que devait suivre le bal. Quelques groupes, seulement, s'attardaient au foyer ou bien dans la galerie-promenoir du premier étage, où l'on avait disposé de petites tables.

Des gens indécis s'interrogeaient :

— Vous reprenez votre place ?

— Oui... c'est-à-dire, non... après le premier numéro. Vous comprenez : ça va être la toujours belle Mme Jermyn dans ses danses grecques... Et dame !...

— Oui, ce n'est pas bien intéressant de voir sauter en maillot cette mère de famille. Ma foi, je fais comme vous : j'abandonne.

Anne de Joyelle entraînait sa mère vers le foyer. Celle-ci était une demi-vieille encore charmante : son déshabillé Louis XVI, couleur feuille-morte, et ses cheveux poudrés délicatement seyaient à la grâce de son doux visage fatigué, estompé par la /cinquantaine. Elle était de celles que la vie émousse au lieu de les tremper et de les durcir. Elle s'effaçait d'une façon touchante dans l'éclat de sa fille, elle subissait visiblement l'autorité de cette magnifique créature et paraissait encore ébiouie de l'avoir mise au monde.

Les deux femmes s'assirent dans une encoignure, sur un divan circulaire : de là, elles suivaient commodément les allées et venues des transfuges du spectacle, qui avaient préféré le flirt ou la médisance aux séductions d'un programme encombré par des talents d'amateurs. A peine s'étaient-elles installées qu'un couple vint à elles : une bergère Watteau et un houzard de Berchiny. C'était le ménage de Liseail.

— Bonsoir, Marie.

— Bonsoir, Gérard.

Tandis que la bergère, affectueusement attirée par Mrae de Joyelle, s'asseyait près de celle-ci, en étalant sa jupe à pretintailles, le houzard, adroitement, passait du côté de la jeune fille et s'emparait de la place libre. Très vite, ils échangèrent un regard ; cet éclair de mutuelle sympathie, entre deux battements de paupières, aurait fait dire à n'importe qui : « Ils ont un secret. »

Mme de Joyelle et la jeune femme s'étaient mises à parler aussitôt avec l'animation soudaine qui atteste, chez les personnes polies, le plaisir qu'elles ont de se rencontrer. A la faveur de cet innocent jabotage, Gérard de Liseuil avait saisi la main d'Anne.

— Comment se fait-il que je ne vous voie plus ?

La phrase était banale, le ton pressant et grondeur.

— Vous ne me voyez plus ?... Mais il y a tout juste cinq jours, mon ami... Rappelez donc vos souvenirs.

Elle le regardait en souriant. Ce garçon blond, presque trop joli, était à son avantage quand il avait l'air en colère.

— Enfin, quand vous reverrai-je ?

— Mais c'est bien simple : mardi, c'est-à-dire «après -demain.

— Mardi, le jour de votre mère et le vôtre ! devant la moitié de Paris, n'est-ce pas ? Vous êtes trop bonne.

Anne se mit à rire.

— Voyons, mon cher, prenez garde. Vous me faites une scène. On pourrait croire que vous en avez le droit.

Il haussa les épaules.

— Ah ! comme on se tromperait !

— De l'humeur ? Vous êtes un mauvais flirt.

— Je ne suis pas un flirt.

— Qu'est-ce que vous êtes, alors ?

— Rien.

— Comme le Tiers-État . Et vous voudriez être. . .

— Tout.

Il avait jeté le monosyllabe avec brusquerie. Elle fit un mouvement, surprise de ce ton.

Etait-elle choquée ? N'aimait-elle pas, plutôt, cet accent de volonté? Par tactique féminine, elle plaisanta.

— Allons, je vous^fpardonne parce que vous êtes en hussard. Seulement, quand vous aurez remis votre veston, il ne faudrait pas continuer, mon ami.

Tl ne témoigna ni soumission ni repentir.

— Anne, écoutez ! N'êtes-vous pas tout pour moi ?

Elle se taisait. Il éleva la voix, sans s'en apercevoir.

— Et vous ? Dites donc que vous ne m'aimez pas !

Il perdait toute prudence. Elle s'effraya.

— Taisez-vous ! Mme de Liseuil nous regarde.

— Mais non ! Et puis après ?

La jeune femme ne devait s'être aperçue de rien. Elle continuait de causer avec Mme de Joyelle. Elle disait de petites choses, d'une voix douce.

— Je viens de voir notre gentille amie Lucienne, elle est tout à fait délicieuse... elle s'est arrangé une coiffure à la Charlotte Corday... Elle se promenait avec son père en Girondin...

— Et Jacques d'Esteuques ?

— Il se promenait aussi, mais pas avec elle. Quand je l'ai aperçu, lui, son habit bleu et sa canne d'Incroyable, il était entrain de tourniquer autour des jupes de cette Séphora Bernier. Singulier goût, n'est-ce pas ?

— Comment? lui qui est fiancé à Lucienne'ou à peu près ! Et quand elle est là, encore ! Mais il est fou.

Cependant, d'autres spectateurs, qui avaient lâché pied successivement devant l'ennui, envahissaient le foyer. Avec des exclamations joyeuses, un flot d'amis se porta vers le banc solitaire où Gérard et les trois femmes figuraient des naufragés sur un récif. Ils furent entourés, submergés.

Il n'y avait plus aucune chance de reprendre l'entretien. Anne et Gérard se séparèrent.

— Je compte sur vous pour mardi,, lui dit-elle aussi simplement qu'à un indifférent quelconque.

Il s'inclina, très correct, et lui baisa la main, tandis qu'elle ajoutait, vite:

— Venez vers deux heures. Vous me trouverez seule.

Le bal allait commencer : on entendait les premières mesures d'un air qui donnait le cauchemar à Paris depuis six mois. Aussitôt les couples s'appa-

rièrent et se mirent à osciller. Glissements, frottements, dérobades, ce fut quelque chose d'obscène comme la danse du ventre et de compliqué comme une partie d'échecs. Toute la salle, agitée d'un immense roulis monotone, sembla le pont d'un transatlantique dans une passe difficile. C'était le tango.

Dehors, les chauffeurs d'automobiles restaient à se morfondre auprès de leurs voitures parquées dans une rue latérale par le service d'ordre. L'un d'eux, un gars farouche et râblé, qui se tenait à l'écart des camarades et ne parlait à aucun, leva vers les fenêtres éclairées une face ardente de convoitise et de haine, celle du mauvais pauvre qui regarde, à travers la vitre du restaurant, les riches en train de souper. Il murmura quelque chose, injures ou menaces, qui se perdit dans l'immense douceur étoiiée.

Quelque anarchiste, sans doute, qui protestait à sa manière contre l'éternelle inégalité, en attendant la clientèle. Qui donc eût pris garde à ce hère ? Les heureux ne s'émeuvent pas pour un gueux qui gronde.

ié l'audace

nne de Joyelle habitait avec sa mère une grande maison de la rue de Médicis, legs d'un oncle généreux. En son vivant, Louis-Adhémar de Joyelle, qui ne s'était point marié et même s'était toujours refusé une maîtresse, par amour de'1'indépendance, avait passé pour un fou, du genre philosophe. Comme il était le plus riche de la famille, chacun déférait à sa manie, sans éviter pour cela les coups de boutoir dont il n'était guère ménager. A l'égard de son frère et de sa belle-sœur, il entretenait une de ces haines parfaites de parent contre parents, et il ne les fréquentait guère que pour les molester. Mais il choyait Anne avec complaisance. La petite

ressemblait singulièrement à un ancêtre maternel dont il était lui-même la copie, et, de plus, ce bourru retrouvait chez cette fillette impétueuse — quoique avec meilleure grâce — certaines saillies de son caractère. Il n'y était pour rien, mais cela le flattait, et il en savait gré à sa nièce.

Il le lui témoigna en lui laissant sa maison par testament. Il eut soin toutefois de mêler quelque venin à sa générosité posthume : la clause évinçait dédaigneusement les parents de la jeune fille et passait par-dessus leur tête. Deux ans après, le père d'Anne mourait, de sorte que, désormais seule avec une mère toute recroquevillée d'humilité, elle se trouva, dans cet hôtel qui lui appartenait en propre, maîtresse de sa fortune autant que de sa personne. Dès l'âge légal, on l'avait émancipée.

Née dans une époque de civilisation excessive, elle possédait cependant, avec l'allure guerrière de sa race, le charme à demi sauvage des êtres qui ont grandi en liberté. Physiquement, deux mots pourraient la dépeindre : c'était une nymphe de l'école de Fontainebleau, mais brune comme la nuit. Elle eût posé au besoin pour cette autre Anne qui fut duchesse d'Étampes et la mie'de François Ier; peutêtre, dans une existence antérieure, avait-elle été Anne de Pisseleu.

On l'imaginait en manteau de velours, descendant le perron d'un château sur les bords de la Loire ; elle reproduisait cette chose magnifique : la beauté française touchée d'un rayon d'Italie. Comme les dames de la Renaissance, elle était amazone et muse. Elle dressait ses chevaux elle-même et elle conduisait sa torpédo ; après quoi, elle jetait sur son corps de jeune dieu la blouse du modeleur, et elle s'enfermait dans son atelier. De ses longs doigts blancs que François Clouet aurait peints avec dévotion, elle pétrissait des figurines qui répétaient sa propre élégance et qui avaient comme elle des contours sinueux et précis. Ou bien, elle rêvait sur un livre de verset les rythmes éveillaient au fond de son âme des résonances que le poète n'aurait pas prévues. Écrivait-elle, c'était le même art ferme et raffiné que dans sa sculpture : elle domptait l'idée et charmait les mots. Elle ne se mêlait de rien qu'elle n'y réussît. Il y a des natures rares qui ont ce privilège de se réaliser toujours pleinement, et qui rangent même la destinée à leur volonté.

Cette belle fille cavalière vivait aussi librement qu'une jeune femme. Le jour de sa mère, qui était beaucoup plutôt le sien, elle recevai amis et tenait cour plénière. 11 eût été curieux de

comparer les deux salons : en passant de l'un à l'autre, on changeait d'époque.

Vers celui de Mrae de Joyelle pèlerinaient les anciennes amitiés. Les hommes avaient l'air désabusé et las ; leur amertume ne venait point seulement d'avoir vieilli ; les femmes, parvenues à la maturité apaisante, gardaient quelque chose d'inquiet et de crispé dans leur visage de sphinx, dont on ne cherchait plus l'énigme. C'était une génération mélancolique et atrophiée : celle de 1893. La tyrannie des sciences positives avait paralysé sa pensée, captive dans des formules, et rendu son cœur impuissant. Elle avait sucé le lait aigre du roman psychologique et du théâtre rosse. Elle avait douté de la vie, de la France vaincue, mais surtout d'elle-même.

Dans le salon d'Anne, au contraire, grâce à cette génération de 19 13 qui s'y épanouissait, c'était le triomphe fougueux, presque insolent, d'une âme nouvelle qui ne doutait pas de la vie, celle-là, et qui n'examinait guère si elle vaut, comme on dit, la peine d'être vécue, mais voulait vivre, avant tout, éperdument vivre. Elle-même, avec sa grâce robuste et désinvolte, son corps de chasseresse ou de guerrière, son regard vif comme un défi, Anne représentait cette âme avide de

toutes les expériences et de toutes les conquêtes. Rien que d'apparaître, elle imposait une certitude : après la dolente fin de siècle, un âge de force se levait maintenant sur la France.

Anne de Joyelle, à vingt ans, considérait l'existence et le monde ainsi que deux proies désirables et qui lui étaient dues. Depuis quelque temps, elle avait tourné ses visées vers un objet particulier : la mise en servage de Gérard de Liseuil, mondain viveur et frivole, qu'il lui plaisait de rendre un peu fou.

Ils se connaissaient depuis un an peut-être. Un jour, elle avait rencontré le ménage de Liseuil dans le salon d'une amie. Assez vite, les deux femmes s'étaient liées : de tennis en goûters et de conférences en essayages, elles en étaient venues à se donner mutuellement leurs petits noms. Pour plus de simplicité, Anne et Gérard faisaient de même entre eux, et la familiarité charmante avait préparé l'amour.

Où en étaient-ils aujourd'hui ? Il la désirait très vivement, et il souffrait, plus qu'il n'aurait cru, de sa réserve. Elle l'aimait à sa manière, qui n'était point celle de l'abnégation et du sacrifice, mais plutôt d'un égoïsme voluptueux. Elle demeurait à rêver de lui et à se répéter : « Comme

il me plaît ! » Elle prononçait les mots à haute voix, pour être plus sûre de cette délectation et la mieuK sentir.

Donc, c'était mardi, l'heure convenue entre eux approchait, et elle l'attendait dans son salon, une grande pièce nue au goût du jour, avec de vieilles boiseries et quelques portraits d'un bon style, parmi lesquels celui de l'ancêtre auquel Anne ressemblait. Le peintre l'avait traité en pastel ; le héros, page de Charles X, cheveux bouclés, le poing à i'épëe, regardait d'un air à la fois câlin et hardi. La grande fille brune assise sous le cadre, une revue à la main, paraissait, malgré l'anachronisme de sa robe fendue, la sœur de ce martial adolescent.

La porte s'ouvrit et Gérard entra.

Ce n'est plus qu'au théâtre qu'on voit les jeunes premiers pénétrer dans un salon avec leurs accessoires, canne et chapeau. Les mains libres, il avança d'une souple allure, un peu féline, jusqu'au fauteuil d'Anne de Joyelle et lui baisa les doigts.

— Eh bien, dit-elle en souriant, vous le voyez, je vous ai tenu parole. Je suis seule.

— Merci.

Il resta un moment sans parler. Non qu'il hésitât sur ce qu'il avait à dire : depuis des jours et

des jours, il avait souhaité cette entrevue et il s'était juré qu'elle aboutirait à une explication décisive. La timidité ni l'irrésolution n'étaient dans son caractère. Mais, en ce moment, Anne lui paraissait si calme, si parfaitement maîtresse de soi, qu'il la sentit, tout à coup, très loin de lui.

Il était comme un acteur chaleureux en face d'une actrice qui « joue froid » ; en entrant en scène, le malheureux se dit que toutes ses répliques vont tomber dans le vide. Il se trouvait brusquement désemparé, un peu ridicule : comme un instrument accordé trop haut, il se sentait hors du ton. Il préféra se taire et laisser Anne bavarder gaiement sur des riens.

Un abord hostile l'aurait moins gêné que cette amabilité souriante. Anne, pour le déconcerter, s'était avisée du moyen le plus efficace ; il était venu lui faire une scène de passion et de reproches ; elle le recevait en camarade. Il enrageait, elle s'en rendait compte, et elle jouissait du succès de sa taquinerie.

Elle l'accentua. Elle s'informa avec minutie de la santé deMme de Liseuil, de ses projets pour l'été. Irait-elle à la Baule ? Se rendrait-elle plutôt chez sa cousine du Quercy. qui l'avait invitée? Il répon-

dait machinalement, l'esprit ailleurs. Puis, tout à coup :

— Anne, s'écria-t-il, vous vous moquez de moi ! Elle éclata de rire.

— Vous croyez? Eh bien oui, un peu. C'est votre faute aussi : pourquoi me faites-vous cette mine ? Allons, ne vous fâchez pas. Je vous demande pardon, s'il le faut : êtes-vous content ? Et puisque vous êtes venu pour causer, causons.

Déjà, il s'était ressaisi et il avait repris conscience de ses avantages. Anne pouvait faire, tant qu'elle voulait, la frivole et la taquine, mais enfin elle l'aimait; il en avait mille indices qui lui composaient une certitude.

— Anne, dit-il avec fermeté, il faut que nous nous expliquions. Quelque chose de très doux, de très fort, quelque chose d'irrésistible, nous pousse l'un vers l'autre. Il est désormais inutile de ruser, d'essayer des défenses puériles, et de jouer, vous l'ironie ou la coquetterie, moi les airs blasés et la distraction, comme font ceux qui veulent se donner le change à eux-mêmes. Y a-t-il rien de plus absurde que ceci : deux êtres qui déjà s'appartiennent par le désir et qui feignent de se refuser? Peut-être la femme supporte-t-elle mieux l'ambiguïté de cette situation, mais l'homme ne résiste

pas au supplice de la restriction et du mensonge perpétuels. Je ne puis le subir plus longtemps.

Elle ne répondait pas encore.

Il continua en baissant sa voix, qui se faisait plus ardente :

— Anne, il y a entre nous mieux que des promesses. Il y a des baisers, incomplets, iurtifs, mais d'une douceur terrible... Rappelez-vous ! Et ces pressions de mains, où les âmes se touchent et se mêlent vraiment, comme les deux paumes fondues l'une dans l'autre! Anne, ma bien-aimée... rappelez-vous !

Il s'était rapproché d'elle, et, entraîné par ses propres paroles, refaisant d'instinct le geste dont l'évocation les troublait tous deux, il lui avait saisi la main, qu'il sentit frémir. Mais presque aussitôt elle se dégagea, se recula un peu, et il entendit de nouveau son rire qui lui blessait le cœur.

— Brei, vous pensez qu'il est temps pour moi de devenir votre maîtresse, afin de régulariser notre situation?

D'un regard, il lui reprocha cette cruauté peur leur amour. Elle n'y fit pas attention et elle continua.

— Car, au fond, mon cher Gérard, il n'y a pas autre chose dans votre petit plaidoyer. Je vous

comprends, quoi que vous disiez, et, bien que je ne sois qu'une femme, je me rends compte de l'épreuve à laquelle je vous soumets. Je vous fais trop attendre votre triomphe, et vous êtes vexé.

— Je souffre, cria-t-il sourdement.

— Vous souffrez, soit. Maintenant, je vous demanderai de taire pour moi ce que je viens de faire pour vous : mettez-vous un instant à ma place. Quoique vous me paraissiez l'oublier un peu, je suis tout de même une jeune fille... Oh ! je ne vous oppose point les résistances de ma pudeur: je pense très librement sur beaucoup de choses. Je ne fais pas de calculs non plus : je ne me demande pas si je dois vous sacrifier ma situation mondaine, mon avenir. Mais, à défaut de calculs et de scrupules, je suis capable d'orgueil, mon ami. A tort ou à raison, j'estime très haut le don de ma personne. Pour que j'y consente, il faudra d'abord que vous le méritiez ; ensuite, que je sois sûre de vous aimer assez pour vous faire sans arrière-pensée ni regret ce cadeau de moimême. Un caprice ? j'y suis prête. Mais je veux n'avoir qu'un beau caprice.

En parlant, elle s'était levée, elle se tenait devant lui toute droite, resplendissante de fierté. Elle s'était transfigurée. L'Anne de Joyelle du

xxe siècle devenait en ce moment toutes ses aïeules à la fois, toutes les Annes qui, dans des âges de chevalerie, s'étaient offertes, comme une récompense du courage et de la force triomphante, à ceux qu'elles poussaient aux combaîs pour l'amour d'elles. Jamais elle ne lui avait paru si désirable qu'en se rendant ainsi presque inaccessible. Il allait lui jurer qu'il voulait la mériter par tous les sacrifices. Mais elle ne lui en laissa pas le temps.

— Gérard, écoutez-moi bien. Jamais, entendezvous? jamais, même pour vous qui me plaisez, je ne serai la jeune fille du monde qui a une intrigue médiocre avec un homme marié, et qui va le retrouver, de temps à autre, dans un entresol, tout en demeurant la meilleure amie de sa femme.

— Anne, que pouvez-vous dire?

— Je vous défie bien d'expliquer autrement ce que vous me demandez, mon ami. Je vous réponds que je vaux mieux que cela, et que je refuse, dussé-je souffrir la première de mon refus. J'accepterais peut-être une belle aventure, où il y aurait de l'audace, des risques et même du scandale. Cela m'amuserait. Mais la petite combinaison bourgeoise, la petite chose régulière, tranquille et malpropre, je n'en veux pas. Entendez-vous ? je n'en

veux pas. Ce qui pourrait me tenter, ce serait une folie, un rêve...

Sur ces derniers mots, l'expression de son visage avait changé. Sa voix, son regard s'imprégnèrent tout à coup d'un charme.

— Tenez, je me rappelle justement une espèce de rêve qui ne s'est pas achevé. C'était dans les premiers temps que nous nous connaissions. Vous vous souvenez de notre promenade, la nuit, en automobile? J'avais soupe rue Royale avec Marie et vous. Nous sommes partis du restaurant vers deux heures. Nous n'avons pas pu prendre d'abord notre vitesse, à cause des voitures : tout Paris était dehors, après la journée lourde. Puis nous avons traversé en éclair des faubourgs, un pays louche. J'étais à côté de vous, et vous me disiez, pour voir si j'aurais peur : « On assassine quelquefois par ici : j'aime autant n'avoir pas de panne en ce moment. » L'idée du danger possible m'était délicieuse ; je me serrais instinctivement contre vous, oubliant que Marie, derrière nous, pouvait nous voir, et je m'exaltais en silence. Nous avons dépassé Rueil ; nous roulions dans une campagne sinistre. Puis nous sommes entrés dans la forêt de Saint-Germain. Nous passions en flèche entre les taillis fantômes: nos phares épouvan-

taient les biches et les lièvres. Je voyais des formes brunes bondir dans la nappe de lumière. En ce moment, c'était moi qui conduisais ; vous m'aviez cédé le volant. Mon ami, j'étais ivre ! Je m'élançais dans l'aventure avec vous pour compagnon. Au petit jour, j'ai eu tout à coup très froid, malgré mon manteau ; vous vous êtes inquiété. Nous sommes descendus, à la sortie de la forêt, devant une maison de garde et j'ai bu une tasse de café noir. Pendant ce temps-là, le soleil se levait. .. Ah ! la radieuse matinée!... Les bords de l'Oise dans ce bain d'or rose !... Vous vous rappelez ?

— Oui. Et tout ce Beauvaisis bleu et vert !

— A Beauvais, Marie n'a pas voulu quitter i'hôtel, parce qu'elle se sentait fatiguée , l'auto ne lui réussit guère. Moi, je vous ai prié de me conduire à la cathédrale, pour voir le chœur. Quelle merveille! Les colonnes qui montaient en s'écartant, comme pour contenir le ciel, m'enlevaienc avec elles, dans leur élan : jamais je n'avais rien senti de comparable à cette espèce d'assomption dans la splendeur. La clarté du plein jour taisait vivre et frémir les verrières. Et vous étiez près de moi, comme le chevalier de mon rêve.

— Anne, vous m'aimiez dans ce moment-là ?

— Oui, je vous aimais. J'aurais voulu arrêter le

temps à cette minute. Mais il a fallu partir, rentrer à l'hôtel. Marie était de mauvaise humeur, elle se plaignait de migraine : au fond, elle nous gardait rancune de l'avoir laissée seule. C'a été le désenchantement. Vous savez ce qui arrive au théâtre, quand on a éteint la projection, quand le décor, après avoir été un buisson ardent de flammes, un ruissellement de nacre ou d'op«le, redevient un simple cartonnage bien triste, bien pauvre et bien lourd ? C'est ce qui m'est arrivé. La bouderie de notre chère petite Marion, si douce d'habitude, a éteint l'apothéose et m'a remise à ma place, en remettant les choses au point. Je me suis sentie ce que j'étais : une intruse dans votre gentil ménage. Or, il ne me convient pas de jouer ce rôle. Voilà ce qu'il faut que vous sachiez, mon ami. Vous me plaisez, je vous le répète, mais, s'il ne vous faut qu'une personne de bonne volonté pour remplir les intermèdes de votre vie conjugale, ne comptez pas sur moi.

Son dédain, sa révolte, l'embellissaient encore; ses narines vibraient, ses yeux flambaient, sa bouche, en parlant, se plissait de mépris pour les mesquineries et les compromissions qu'elle évoquait. Dressée de toute sa taille, elle semblait fouler aux pieds ces choses indignes d'elle. Gérard,

en la regardant, sentait à la lois l'enthousiasme l'affoler, et le désir.

Tout, oui, tout ce qu'elle exigerait de lui, son divorce, le bouleversement de son existence entière, le don absolu de soi et de son avenir, il jetterait tout cela devant elle, comme un avare ses trésors, dans une folie d'amour. Ne venait-elle pas de lui dire qu'elle pouvait l'aimer, qu'elle l'aimait ? Ils s'en iraient ensemble, au bout du monde, hors de la vie.

Mais on entendit le timbre de l'entrée, et, peu après, la porte du salon s'ouvrit devant une visiteuse : c'était Lucienne de Giverny.

Gérard lui lança un regard furieux : elle arrêtait par sa venue la réponse enflammée qu'il avait déjà aux lèvres ; elle interrompait la scène qui allait peut-être aboutir à sa victoire. Il lui semblait qu'un moment unique lui échappait. Si la nouvelle arrivante avait tourné alors les yeux vers lui, elle n'aurait pas manqué de surprendre au moins une partie de la vérité et de s'apercevoir qu'elle était tombée au milieu d'une scène passionnée : le visage de Gérard, contracté de dépit, était encore ardent de désir.

Mais Lucienne s'avançait vers son amie et ne vit d'abord qu'elle. Les traits d'Anne, aussitôt re-

placés dans le calme par la force de la volonté et la maîtrise habituelle de soi, étaient souriants.

Anne et Lucienne, compagnes d'enfance, se tutoyaient.

— Ah! te voilà, dit Mlle de Joyelle, après avoir embrassé longuement son amie. Tu sais, je t'ai à peine aperçue, au Fairy. J'ai eu juste le temps de voir que tu étais délicieuse... Car elle était délicieuse, n'est-ce pas, Gérard?

Gérard, interpellé, confirma la chose avec quelque froideur et se renferma dans son mutisme.

De taille moyenne, MUe de Giverny semblait petite à côté de son amie, dont l'éclatant voisinage l'effaçait un peu. Mais, si on la considérait à part, on reconnaissait aussitôt qu'elle était le charme même. Un charme loya! et pur, honnête infiniment ; pudique certes, et même avec le je ne sais quoi de gracieusement farouche qui montre que cette pudeur serait prompte à la révolte et à la défensive. Mais aucune espèce de timidité. Les yeux n'étaient ni étonnés ni ingénus; ils ne se baissaient pas, ils ne se dérobaient pas, et leur franchise limpide avouait ce qu'ils savaient de la vie Le visage fin, mais précis, respirait à la fois la délicatesse et l'énergie ; on devinait dans la

vierge mondaine une vierge forte et armée. Les jeunes filles d'aujourd'hui, quand ce sont de vraies jeunes filles, sont ainsi.

Gérard n'était point d'humeur à faire ces réflexions; dès qu'il le put, il se leva et prit cong'?, de façon glaciale. D'ailleurs, depuis l'entrée de Lucienne, Anne ne s'était plus occupée de lui.

Restées seules, les deux amies continuèrent à parler de la soirée du Fairy-Palace.

— As-tu vu Jacques en Incroyable ? demanda Lucienne à Mlle de Joyelle.

Celle-ci éluda la question.

— Oh ! moi, je suis restée presque tout le temps de l'entr'acte, et même pendant le spectacle, à causer avec une bande d'amis. Je n'ai guère vu les autres.

Au vrai, elle avait remarqué, comme Marie de Liseuil, le manège de M. d'Esteuques autour de Séphora Bernier, et elle craignait que la jeune fille ne voulût avoir son impression là-dessus. Elle l'eût difficilement celée à la perspicacité de Lucienne.

Mais celle-ci, comme toujours, alla droit au but.

— C'est qu'il ne se cachait guère. Il rôdait partout à la poursuite de Mme Bernier. Oui, la femme

de Bernier, du Vaudeville. Il a manœuvré toute la soirée pour l'aborder, mais il n'y a jamais eu moyen.

— La Bernier, cette grue !

L'étonnement d'Anne n'était pas entièrement

feint, car elle ne pouvait pas encore comprendre qu'un homme de goût délaissât son amie, cet exquis bouquet de jeunesse, pour une cabotine déjà fripée par le métier et desséchée par l'intrigue.

— Elle a beaucoup de talent, répondit Lucienne avec douceur ; j'aime à la voir jouer. C'est une audacieuse et une volontaire. Et puis elle est à la mode que veux-tu ! Mon cher fiancé a toujours été un peu snob.

— 11 est idiot.

— Je t'assure que cette petite comédie m'a beaucoup amusée. C'est papa qui faisait une tête, par exemple 1 J'ai été obligée de le raisonner. « Mon Dieu, père, lui ai-je dit, vous comprenez que M. d'Esteuques aura toute la vie pour me regarder, si nous nous marions ; en attendant il peut bien regarder un peu les curiosités du jour. — Oui, mais pas de si près, » m'a-t-il répondu.

— Il avait raison. Tu es extraordinaire avec ta philosophie, ton calme... On dirait de l'indifférence. Écoute donc, Lucienne...

— Quoi?

— Tu ne l'aimes pas, Jacques ?

— Non, répliqua Lucienne simplement.

— Mais tu le prends quand même ?

Elle fit un geste vague.

• — Oui, reprit Anne. J'ai compris. Lui ou un autre ! C'est singulier.

Elle répéta :

— C'est singulier. Je croyais bien tout connaître de toi, et voici quelque chose qui me confond. Tu te maries sans amour, sans attrait, sans goût... comme cela... pour te marier. Toi, toi, Lucienne, si sensible, si fine!... Non, ce n'est pas de toi cette chose-là.

Elle la regarda fixement.

— Ou alors c'est que lu renonces, tu te résignes. Dis-moi, Lucienne, pukqu il faut t'arracher tes secrets maintenant : tu n'as jamais aimé personne ?

A son tour Lucienne la regarda franchement.

— Non, dit-elle encore.

Anne n'insista pas. La conversation reprit sur le mariage de Mlle de Giverny : la jeune fille ellemême semblait presque s'en désintéresser; M. de Giverny, par contre, y tenait passionnément. Veuf, seul à préparer l'avenue de sa fille, il ne le

concevait que dans la richesse. La fortune familiale lui paraissait insuffisante, et il s'ingéniait à l'augmenter en faisant des affaires. Les millions de M. d'Esteuques l'avaient sidéré.

— Si ce mariage n'aboutissait pas, disait Lucienne, il en ferait une maladie. J'aurais tort de m'y refuser, puisque Jacques, en somme, ne me déplaît pas. Il ne m'est qu'indifférent, et je l'aimerai peut-être. Est-ce qu'on sait?

En parlant ainsi, son visage n'exprimait ni mélancolie ni amertume, rien qu'une décision ferme et raisonnable. Elle ajouta :

— Et puis, au moins, père cessera peut-être de se tourmenter avec les affaires que M. Greyval lui propose. Il ne vit plus, il ne pense qu'à cela.

Mais une nouvelle visiteuse s'encadrait dans la porte : Mme Yradier, la blonde tragique qui avait causé si ardemment avec le lieutenant Verdet, l'aviateur militaire, à la soirée du Fairy -Palace. Elle était de quatre ou cinq ans l'aînée de Mlle de Joyelle ; la vie avait singulièrement accentué cette différence, en marquant d'une fatigue précoce ses traits douloureux et fiers. Dans le masque presque transparent, aux arêtes sèches, les yeux glauques étincelaient. Cependant, leur flamme se voiiait souvent d'une espèce de buée, qui trahissait un

vice secret : Mme Yradier s'était donnée au poison à la mode, à la cocaïne, ni plus ni moins que les petites femmes de Montmartre qui, pour avoir de la « coco », vont porter au marchand de drogues le salaire de leurs nuits.

Certaines choses l'excusaient : elle avait commencé la vie par une catastrophe. Son mari, qu'elle aimait follement, un jeune Espagnol, beau comme le Cid, était mort pendant le voyage de noces au pays natal, d'une fièvre maligne. Dans la ville même où il était décédé se trouvait un couvent du temps de Philippe II ; elle y avait enfermé son deuil farouchement, elle avait failli même y prendre le voile. Puis elle en était sortie, mais cette longue macération dans les baumes du mysticisme n'avait pu sans doute éteindre ni ses regrets ni ses ardeurs, car on la vit promener à travers le monde une morne beauté désolée et inassouvie. Elle connut alors une ou deux aventures indignes d'elle, où la détresse de sa solitude l'avait jetée ; elle commença de s'empoisonner pour les oublier et parce qu'elle s'ennuyait. Enfin, dans une ville de Suisse où elle villégiaturait et où l'avaient amené les hasards de l'aviation, Verdet venait de la rencontrer et elle s'était éprise de lui. Un an plus tôt, c'eût été le salut pour elle, mais

eilc ne pouvait plus être sauvée, et le poison la disputait victorieusement à l'amour. Il s'était installé en elle ; ce qu'on voyait briller au fond de ses yeux lumineux et fixes, c'était lui, le démon de la cocaïne, mille fois plus subtil, plus puissant et plus formidable que les esprits de l'éther et de l'alcool. Dommage ! car c'était un magnifique instrument de passion qui se détraquait ainsi.

Sa liaison avec l'aviateur était officielle : Anne lui demanda tout naturellement des nouvelles de Verdet.

— Il va bien. Il est fait, sans doute, pour vivre dangereusement. Il a l'intention de quitter l'armée pour se consacrer tout à fait à son vrai métier... Bien entendu, en cas de guerre, il reprendrait son poste... Vous savez, il m'a promis de m'emmener dans son prochain voyage, s'il me juge assez aguerrie. Oh ! j'ai déjà reçu le baptême de l'air, j'ai fait quelques petits vols d'essai... Mais ce n'est pas ça... Ce dont je rêve maintenant, c'est la grande traversée...

Ses yeux étranges, envahis par le poison, se dilatèrent dans une hallucination soudaine. Elle se sentait emportée avec le pilote par le souffle de l'aventure, ballottée au roulis aérien de l'espace, aspirée par l'infini. Bien d'autres avant elle avaient

écouté l'appel des gouffres célestes ^plusieurs aviatrices étaient déjà retombées de leur rêve sur le sol, oiseaux blessés à mort. Pour les femmes aussi, cette époque était celle de la grande audace.

Après avoir quitté Anne, Gérard s'était jeté dans son auto. Il était de la plus exécrable humeur.

Tout à l'heure, aveuglé par l'enthousiasme, il se précipitait, tête baissée, dans la voie héroïque de la passion. Un hasard absurde avait alors coupé son élan tout net, et voici que la force acquise le rejetait en arrière : ainsi la boule, lancée par un joueur de bowling, revient vers lui après avoir heurté le mur au bout de l'allée.

Il était en train de refaire rapidement, en sens inverse; le chemin qu'il avait parcouru avec tant de fougue sous l'excitation de la parole impérieuse.

Il accusait Anne maintenant de chimère et d'orgueil romanesque. Pourquoi s'ingéniait-elle à le tourmenter par des raffinements d'amour-propre et des exigences sentimentales qui gâtaient à plaisir un bonheur envoyé du ciel? Tous les jours, des femmes, parmi les plus fières, les plus belles et les mieux titrées, s'accommodaient de ce qu'elle repoussait si dédaigneusement. En satisfaisant ce

que leurs aïeules appelaient, avec tant de bonne grâce et de simplicité, leur « goût » pour quelqu'un, elles ne se croyaient nullement obligées à démolir le foyer de leur ami, pas plus qu'elles ne songeaient à lui sacrifier l'époux qu'elles avaient ou qu'elles se réservaient d'avoir.

Comme on se déjuge rien qu'en changeant d'humeur ! Il n'y a qu'un instant il savait gré à Mlle de Joyelle de ce qu'elle exigeait de lui ; il y voyait la preuve d'une hauteur d'âme qu'il admirait et d'un amour dont la tyrannie lui était chère. Maintenant, parce qu'il venait d'être vexé, ses idées avaient pris un tour vulgaire et il rabaissait cette superbe amoureuse au rang des femmes insupportables qui ne songent qu'à vous compliquer la vie. Ou bien il l'accusait de jouer avec lui le vilain jeu des coquettes qui spéculent sur la docilité et sur l'aveuglement d'un homme pour le Jeter dans les pires folies. Et, comme toujours quand on est en colère, sa pensée se formulait en termes bas : « Elle veut me foire marcher, se disait-il : c'est du chantage sentimental. »

Ces réflexions maussades l'accompagnèrent jusqu'à son hôtel de l'avenue du Bois, l'un des derniers à droite, avant la grille du parc. Quand la voiture stoppa, il sentit ses mauvaises dispositions

s'exaspérer. Certes, la façade du logis était avenante, et sa blancheur riait agréablement derrière les verdures ; mais rentrer dans ce home invitant et familier, c'était se remettre sous le joug de mille contraintes dont la pensée lui était en ce moment insupportable. Il allait falloir donner des ordres à son secrétaire, répondre au téléphone, car sûrement un de ses amis, ne sachant que faire, éprouverait le besoin de 1' « interviewer », ou bien une de ses amies le relancerait pour quelque commission chez un marchand de bibelots. Surtout, il faudrait voir Marie et lui parler ; elle était certainement là, à traîner encore en kimono et à errer de chambre en chambre : bien que née dans la plaine Monceau, n'était-elle pas paresseuse comme une créole ? Son bavardage menu, intarissable, lui serait odieux maintenant.

Il fut sur le point de dire au chauffeur : « Continuez ! faites le tour du lac. »

Il réfléchit que cette promenade romantique, dans l'humeur où il était, serait sans agrément, et i! sauta à bas de l'auto.

Presque en courant, il passa sous la voûte, devant la loge du portier ahuri. Il grimpa l'escalier de même.

Sur le premier palier, il s'arrêta tout à coup.

Une harmonie très claire et très frêle sortait du salon de musique, un air de gavotte joué sur l'épinette. Ce fut comme si une ondée rafraîchissante lui était tombée sur l'âme. Sous cette aspersion, sa mauvaise humeur fondit aussitôt.

Au lieu de se diriger vers son cabinet, il alla au salon de musique et en ouvrit la porte. La jolie pièce fleurait un rococo exquis. Des visages de jadis, maintenant appâlis, s'évaporaient dans les cadres ovales ; une senteur fine, qu'on prenait pour leur âme, restait accrochée aux tentures. Un clavecin, une harpe à tête de muse, des violes, des guitares, un luth de Bergame, semblaient former un conciliabule d'instruments où, majestueux, un violoncelle gros comme une armoire se donnait de l'importance. La chambre avait l'air d'attendre ces messieurs de la musique du roi, ou bien l'orchestre de la Comédie Italienne. Et, devant l'épinette rose, Marie, dans un décolleté à la Fragonard, jouait du bout des doigts, précieusement, la musiquette surannée, falote, adorable.

En voyant entrer Gérard, elle s'arrêta.

— Je vous en prie, continuez.

Elle obéit. Ses doigts recommencèrent leurs coquetteries avec le clavier mignon et, de nouveau, tintèrent comme des perles rondes grêlant sur du

cristal les notes du vieil air : les phrases menues, avec des grâces de cérémonie, semblaient faire la révérence. Charmé, Gérard écoutait.

— De qui est-ce?

— De Couperin.

Couperin, le doux musicien de la Régence qui sut allier, dans son art, avec une si charmante bonhomie, le sacré et le profane, et passa sans sourciller de l'orgue de Saint-Gervr.is aux ballets de la cour ; Couperin, le digne homme qui eut deux filles religieuses et fit de la troisième la claveciniste du roi Bien-Aimé.

— Il me semble que vous n'avez jamais si délicatement joué, dit Gérard.

Et d'un long baiser sur le cou — le baiser Louis XV — il remercia l'exécutante. Il la sentit doucement frémir. Marie n'était peut-être pas une créature passionnée, mais friande, et d'une jolie sensualité, en amour comme dans tout le reste. Était-ce l'effet de la musique de Couperin ? Il sembla à Gérard qu'il embrassait tout le xvme siècle.

— J'ai une idée, dit-il. Dînons au Bois.

La pelouse du Pré-Cateian est toute ba:gnée de lune, lac de clarté entre les masses noires de feuillages. Les lumières du restaurant fourmillent

comme un semis d'étoiles : une ardente vie nocturne, quia son centre ici, tapage etflamboie. Vers le lieu de fête, qui semble le cœur étincelant du Bois, elle afflue et se précipite par mille artères ; sans cesse de nouvelles lumières sillonnent l'ombre au loin, accourent, filent entre les arbres, ainsi que des bolides dans un ciel d'août. Autour du chalet où l'on dîne, les moteurs ronflent, les chasseurs hurlent dans des porte-voix. L'oreille attrape, par intervalles, des lambeaux de musique tzigane : la plainte aiguë, spasmodique, des violons, le grondement du cymbalum qui s'élève et s'abaisse comme un flot.

Pour éviter la cohue, tout en recueillant la lumière et le bruit de la joie, Gérard et Marie ont choisi une petite table à l'écart.

Il la regarde ; elle est délicieusement habillée de gazes mauves et roses : des chiffons d'aurore. Elle est jolie, elle est douce et elle se prête avec grâce au charme de l'heure, au renouveau du caprice dont il s'est avisé ce soir. Elle est un gentil instrument d'amour, muet quand il la délaisse, prêt à chanter dès que ses doigts l'effleurent. Et il lui en a voulu d'être ainsi réservée, passive et consentante ! Quelle sottise! il lui rend justice maintenant.

En voilà une qui ne le poussera pas aux folles

enchères de la passion et du sacrifice ! Au lieu d'exaltations stériles, elle lui offre à tout moment, s'il daigne les désirer, les fines et savoureuses jouissances d'un amour délicieusement réel. Comme il l'a méconnue ! Il s'en rend compte : il l'aime avec le sentiment le plus sûr et le plus sincère de l'homme : l'égoïsme.

Elle le regarde aussi, et ses yeux très doux, un peu à fleur de tête, comme ceux des anciens pastels, ne disent pas ce qu'elle pense.

Quoi qu'il en ait pu croire parfois, elle sait ou devine bien des choses, et d'abord celle-ci : qu'une femme n'est pas toujours aimée pour elle-même, mais par comparaison, et, pour ainsi dire, contre une autre femme. Elle n'est pas sotte au point d'ignorer sa rivale. Mais quoi ! c'est une philosophe sans le savoir que cette petite Marie de Liseuil, et elle ne chicane p^int la destinée sur les plaisirs que celle-ci lui apporte. Elle les goûte, simplement.

Et tous deux, par chance, ils sont en train de s'aimer comme la nature veut qu'on s'aime, c'està-dire sans sublime. Ils songent au retour dans l'auto capitonnée où ils seront blottis l'un contre l'autre, à la rentrée, à la chambre qui, ce soir, va redevenir conjugale.

['est un vrai domaine de féerie, enchâssé dans la plus belle campagne de l'Ile-de- France. Deux rivières paresseuses, enjambées de fines passerelles, y traînent des eaux d'argent que les reflets des peupliers verdissent. Quand on a traversé la futaie bleuâtre où se termine le parc, on a la surprise d'un lac d'opéra, avec une île enchantée qui porte comme une couronne un lanterneau à colonnettes. Tout le paysage est élégant, machiné avec grâce, parsemé de claires fabriques : on en rêve un pareil après avoir lu Aline, reine de Golconde, ou tel conte de Voltaire.

Ce n'est point une princesse ni une fée qui ha-

bite cette retraite merveilleuse ; c'est M. Armand Greyval, aujourd'hui nabab et mécène, jadis groom dans un bar du rond-point Marigny. Jusqu'à l'horizon, les prairies, les moissons, les boqueteaux de hêtres qui moutonnent entre les toits rouges des fermes, les vignobles accrochés aux pentes des collines, toute la nature est la tributaire du financier. Parmi les paysans, ses hommes liges, il est installé au centre du pays, sur lequel il rayonne, comme un marquis de Carabas.

Mieux encore, il rappelle un personnage plus historique, un roi de l'or comme lui, le surintendant Fouquet dans son château de Vaux. A son exemple, il donne volontiers chez lui la comédie aux dames ; il leur offre des ballets et des divertissements, pour lesquels il n'hésite point à faire venir de Paris des sujets de l'Opéra ou les élèves d'une Anglaise, maîtresse de danse, qui fait fureur. Au grand ébahissement des villageois, ces jeunes personnes débarquent en auto, émerveillées delà campagne. La tête se donne généralement en plein air, sur une grande pelouse favorable à la chorégraphie, et c'est, en vérité, un aimable spectacle que celui de ces jolies filles, en robe de lune ou de soleil, tout enguirlandées de roses, qui s'avancent, les pieds nus, sur le velours des gazons,

en agitant leurs écharpes, aux rythmes solennels et galants de Gluck ou de Rameau.

Le financier magnifique offre aujourd'hui ce régal à ses hôtes. Au bas du perron s'étale un tapage de toilettes claires, un papiliotement de couleurs sous la lumière frisante. A la vérité, les dames qualifiées pour représenter ce qu'on nomme le vrai monde se sont abstenues; car on peut bien danser le tango avec des apaches en habit dans un lieu public, mais il ne serait point tolérable qu'une femme dûment mariée bût le thé d'une autre qui ne l'est guère. Or Greyval vit avec sa maîtresse. Il n'y a donc ici que des personnes libres, qui peuvent en prendre à leur aise avec l'opinion. Est-ce à cause de cela que l'assistance est si parfaitement élégante ? A peine si deux ou trois robes, d'un goût plus munichois que parisien, font, tache. Cependant, les modes, cette année, ne se privent point d'être extravagantes, mais il n'y a là que des femmes qui peuvent les porter, des corps harmonieux et hardis, pour lesquels on les inventa.

La maîtresse de céans, une rousse qu'aurait signée Véronèse, resplendit parmi ses invitées comme Diane au milieu de ses nymphes. Elle est grande, souple, ondoyante, le buste épanoui, le coi puissant, des mains de reine, dont elle connaît

trop la beauté pour leur infliger la barbarie des bagues. Berthe et Armand Greyval font un couple magnifique ; elle est mieux que son amie, sa compagne ou sa maîtresse, mieux que son épouse : elle est la vraie femelle de ce mâle superbe, elle appartient à la même espèce, elle a comme lui un air d'audace et de séduction. Ils se sont choisis dès qu'ils se sont rencontrés. C'était, il y a cinq ans, à une exposition quelconque. Elle avait un mari dolent et millionnaire, qu'elle supportait mal ; Armand commençait à peine d'être connu et n'e'tait qu'aux débuts de sa fortune. N'importe ! elle s'est crânement jetée dans l'aventure et elle a divorcé. Ils ne se sont point mariés, pour ne pas embourgeoiser leur belle fantaisie. Berthe s'associe au travail et aux ambitions de son ami avec toute l'intelligence d'une femme passionnée. Souvent ils collaborent dans son cabinet d'affaires, près de la Bourse. Ici, dans cette retraite, ces grands aventureux ne veulent plus être que sentimentaux, et dès qu'ils y sont seuls ils s'adonnent à des plaisirs d'écoliers ou d'amants puérils. Ils décrochent la norvégienne amarrée au bord du lac et ils font le tour de l'île enchantée, ou bien ils suivent le fil des rivières voilées de peupliers et de saules.

Aujourd'hui, leur éden ne leur appartient pas,

occupé par une invasion joyeuse. Berthe, avec son sourire de patricienne, tait les honneurs et distribue à la ronde les grâces de son accueil fleuri. Avec quelle séduction !

Non seulement son charme agit sur tous les hommes, ce qui ne serait pas extraordinaire, mais aussi sur les femmes, ces rivales toujours aux aguets, et qui toutes font métier ou gloire de plaire. C'est ainsi: de temps en temps, ces dames, soit pour prouver qu'elles savent distinguer le vrai mérite, soit qu'elles veuillent faire pièce à quelque autre, élisent l'une d'entre elles et proclament sa suprématie. Par leur consentement unanime, Berthe est devenue l'une des dix ou douze dont elles disent volontiers : « C'est la plus jolie femme de Paris, » ou bien c< la plus charmante ».

Armand Greyval, lui aussi, sait universellement plaire ; cela est obligatoire à qui veut réussir dans sa profession. Qui dit manieur d'argent dit manieur d'hommes et de femmes : pour l'attirer à soi, ne faut-il pas d'abord gagner ceux et celles qui le détiennent ? Armand Greyval a reçu du ciel un grand pouvoir de séduction et la psychologie utile pour s'en servir. Il a le geste magnétique, un heureux son de voix, et, ce qui est plus mériioire,

des manières parfaites, qu'il sut acquérir avec une rapidité prodigieuse, s'étant formé tout de suite à la grande école parisienne. Il porte sans fatuité ces avantages, mais il en sait le prix. On a dit de lui avec méchanceté : « C'est Turcaret qui se déguise en Don Juan. »

A présent, il pourrait se passer de plaire : il s'impose ; il tient Paris, dont il manœuvre en maître tous les ressorts. Parmi les hôtes qui sont ici, il n'en est pas un qui ne lui paie un tribut d'admiration et de toi, pas un qui n'ait à lui demander quelque chose : Gibert, l'ingénieur, un poste dans son usine; le banquier Mosès, son appui pour une affaire ; le musicien Clermont, le lancement de ses romances sans paroles ; la petite Miquette, sa recommandation près d'un directeur capricieux, mais famélique ; le marquis de Hurepoix, quelque argent. Car, si les femmes sont absentes de la réunion, leurs maris ou leurs frères, que rien n'oblige à pareil rigorisme, sont venus en nombre, et la plupart ont bon appétit.

Les danses viennent de finir , les ballerines acclamées, rappelées, se retirent sous une pluie de ro^.js lancées par des fillettes en amours. On annonce maintenant un petit intermède littéraire:

c'est l'artiste à la mode, Séphora Bernier, qui en fait les frais.

Toute de blanc vêtue, elle se dresse près d'une colonne enguirlandée de lierre : elle ne ressemble pas mal ainsi aux vignettes de 1825 qui représentent les muses de l'histoire et de l'élégie méditant sur les ruines ou les tombeaux. Elle a pris l'expression des immortelles au repos. En réalité, elle songe : « Quelle chance que Bernier ait matinée aujourd'hui ! » Ce n'est point qu'il soit gênant comme mari, mais il l'est singulièrement comme cabot ; depuis que Séphora s'est avisée d'avoir trop de succès, il s'applique à « marcher sur ses effets » chaque fois qu'il en a l'occasion. Il ne cherche qu'à éteindre l'étoile qu'il alluma.

Elle promène sur la houle fleurie des chapeaux et des toilettes ce regard, à la lois victorieux et caressant, des artistes fêtées qui semble dire : « Je sais que vous allez m'applaudir, car vous ne pouvez faire autrement ; je vous en remercie tous et chacun de vous en particulier. » Puis elle commence. Ce sont des vers, ou presque, car l'auteur, un rimeur à la mode, a tâché qu'on eût l'illusion d'une jolie prose à paillettes, sachant bien que le public ne supporte qu'une certaine dose de poésie. Le talent de l'interprète est^artificiel, comme celui

du poète : à force d'art et d'emprunts faits adroitement aux meilleurs modèles, Séphora est parvenue à tirer un parti surprenant d'une nature qui n'est guère, en soi, que sécheresse et nervosité. Son heureuse laideur relève tout cela d'un piment d'originalité. On l'acclame, elle salue et de nouveau se recueille.

En cabotine avisée, elle ménage à son public une surprise. Après les vers anodins de tout à l'heure, la voici maintenant qui lance en pleine figure à l'auditoire éberlué le terrible poème de Baudelaire : Une Martyre. Et allez donc !

Une secousse brusque fait tressauter tous les chapeaux fleuris. Cette chambre de mort, cette femme assassinée, cette tête coupée, on ne s'attendait pas à cela.

La tête avec l'amas de sa crinière sombre

Et de ses bijoux précieux, Sur la table de nuit, comme une renoncule,

Repose, et, vide de pensers, Un regard vague et clair comme le crépuscule

S'échappe des yeux révulsés.

Est-ce une remontée soudaine de la cruauté orientale, de l'hérédité enfouie tout au fond d'elle-

même ? Séphora vient d'avoir un éclair d'exaltation et de sincérité. Ses yeux ont flamboyé comme ceux de Judith brandissant la tête d'Holopherne. On frissonne un peu et l'on applaudit très fort.

Tout près, un grand jeune homme couve l'actrice du regard. Jacques d'Esteuques assiste, hébété, au triomphe de son idole. Certes, ce garçon large d'épaules, le visage rasé et l'allure « sportive », a passé l'âge où les collégiens déifient dans leurs rêves la première comédienne venue. Avec ses millions et 1 habitude qu'il doit posséder de la vie parisienne, il n'estpas sans avoir fait un certain nombre d'expériences et de comparaisons, qui pourraient lui permettre de juger avec sang-froid des mérites de Mme Séphora Bernier. Mais Lucienne le disait : il est snob, elle est à la mode. Une suggestion toute-puissante la lui désigne comme celle qu'il faut aimer et qu'il est désirable de conquérir; il l'aime donc et il la veut. Bien des passions masculines dont on s'étonne n'ont pas eu d'autres causes.

Séphora a fini de triompher. On se lève pour le goûter, servi sous le couvert des arbres. Jacques se précipite : il a la chance d'être à temps pour saisir le bras de l'actrice et la conduire vers le buffet champêtre. Elle a pris l'air brisé qui sied

aux tragédiennes, après les émotions de leur art.

— Quelle artiste vous êtes, chère amie ! murmnre-t-il.

Elle soupire languissamment :

— je crois que ça a porté !

Il réplique parce mot qui, de lui, n'est pas sans saveur :

— Et vous aviez un public de snobs !... Mais vous étiez si émouvante, si belle !,.. Vous les avez forcés à comprendre.

Elle se tourne vers lui, câlinement.

— Et vous, mon ami, vous êtes content de moi ?

— Vous m'avez donné une émotion, une joie... Éperdu, le pauvre garçon balbutie. Elle daigne

donc le mettre à part de tous ïes admirateurs! Elle est soucieuse de lui plaire, à lui d'abord, Jacques d'Esteuques! Tout à l'heure, malgré son plaisir d'être près d'elle, le souvenir du Fairy- Palace, où il l'avait poursuivie inutilement toute la soirée, l'intimidait encore. Cette fois-là, on eût dit qu'elle avait juré de se rendre inaccessible : dès qu'il trn ait une pointe dans sa direction, elle trouvait moyen de se faire accoster par un tas d'im ortuns, à qui elle affectait de parler avec animation en riant aux éclats.

Aujourd'hui, elle semble en humeur d'oublier l'univers "pour lui tout seul. Il accueille ce revirement miraculeux sans en approfondir la cause. Rien de plus simple pourtant que le double jeu de Séphora ; c'est celui de toutes les coquettes : agiter un homme avant de s'en servir. Jacques, en effet, doit servir à ses secrets desseins.

Le voici, maintenant, qui part de la circonstance, de cette fête galante et champêtre aux grâces d'ancien régime, pour un couplet sur les délices de la vie rustique. Elle leur oppose les labeurs et les mécomptes de la vie de théâtre. Celle-ci garde néanmoins ses préférences.

— Si vous saviez ce qu'il faut travailler, lutter, souffrir, avant de décrocher un bon rôle! Moi, j'avais la foi, l'enthousiasme, et peut-être un peu, aussi, le don ; on l'a dit, du moins. J'avais l'appui de Bernier... à ce moment-là... Car aujourd'hui il prétend que je n'ai plus besoin de lui, que mon avenir dépend de moi seule.

Elle hésite comme si elle avait peur d'en trop dire. Jacques entend ces derniers mots avec délices. C'est donc vrai, ce qu'on raconte, qu'elle et Bernier ne s'aiment plus guère?

Elle reprend :

— Malgré tout cela, ce qu'il m'en a coûté, des

efforts, des déceptions ! des humiliations souvent!

Ses traits irréguliers, que la volonté et l'intelligence illuminent, se crispent à ce souvenir : sa physionomie se tend, comme si elle avait à renouveler quelque miracle d'énergie.

— Et pourtant, conclut-elle, je n'aurais pas voulu vivre autrement. Je ne conçois pas la vie sans le travail, l'ambition même... Oui, pourquoi pas? L'ambition, c'est la résolution de faire mieux toujours et d'atteindre plus haut. En somme, c'est un idéal.

Jacques baisse la tête. Chaque mot de cette profession de foi contient un reproche pour lui qui n'a jamais travaillé, qui a peur de toute autre fatigue que celle du sport, et qui, sans encombrer sa vie de vaines ambitions, borne son idéal à celui qu'on réalise sans peine avec l'aide d'un bon tailleur et d'un bon bottier: faire figure de gentleman. L'envie lui prend tout à coup de devenir un personnage héroïque, ou du moins remarquable en quelque façon : que pourrait-il entreprendre pour mériter Séphora ?

Les voici devant le buffet : il ne saurait que lui offrir des sandwiches au foie gras et des spooms : du moins, à l'air dont il les lui présente, elle verra qu'il y joint le don de tout son être. Elle le re-

garde : un poème de triomphe moqueur scintille dans son clignement d'yeux.

Dès le premier soir qu'il est venu, à l'occasion d'un rôle, la féliciter dans sa loge, elle en a été sûre : elle fera de lui sa chose. Était-il assez drôle, ce grand dégingandé au chic anglais, avec sa mine confite ! Elle se souvient qu'emportée par sa gaminerie naturelle elle a failli lui rire au nez. Par bonheur, elle s'est rappelé que, quand un jeune homme aussi millionnaire que ce seigneur d'Esteuques se laisse émouvoir par une Séphora, il y a pour celle-ci mieux à faire que de rire. La chance venait de lui découvrir un filon magnifique : c'était à elle de le suivre. Elle l'a suivi. Et comment ! pour parler le langage dont elle daigne user quand elle n'est plus en fonction de muse.

Ainsi, tout en dégustant sous les feuillages le vin de Chio aromatisé dans les fins gobelets, Jacques et Séphora font ce même rêve, de se conquérir.

Mais qu'est-ce donc qui arrive, du fond de l'imprévu ? Qu'est-ce que cette pétarade de coups de revolver qui éclate par-dessus le bruit des conversations et des rires et qui fait faire brusquement silence à tous ?

On a tiré tout près d'ici, sur la grand'route probablement.

Les petites cuillers, chargées de café glacé, qui se portaient vers les jolies bouches gourmandes, s'arrêtent en chemin; des mains, tout à coup tremblantes, laissent couler des coupes un flot de Champagne blond sur les corsages, et d'autres reposent si brusquement les frêles tasses de chine sur la table qu'elles se brisent.

On tire encore ! Puis, ce sont des cris, la course en tonnerre d'une auto qui s'emballe. Et encore des coups de revolver, encore des cris.

Les femmes s'affolent, courent çà et là, s'enfuient au hasard, s'empêtrent dans leurs robes ; il y en a qui tombent. Une se trouve mr.l ; une autre se met à glapir : personne n'y fait attention. Jacques a saisi le bras de Séphora et le presse pour lui donner confiance.

Mais elle n'est nullement effrayée : curieuse seulement. Le revolver au milieu de cette assemblée dans un parc à la Watteau, le goûter champêtre interrompu par le meurtre ou l'assassinat — qui sait ? — cela lui paraît « très théâtre » et elle attend la fin de la péripétie.

Armand Greyval, que son état de financier a

blasé sur toutes les surprises et tous les drames, demeure l'homme de sang-froid toujours égal aux circonstances. Il va s'informer en hâte, mais le visage impassible.

Il ne revient qu'au bout de cinq éternelles minutes.

D'un seul cri, toutes les femmes l'interrogent : « Eh bien ? »

Il fait un geste de la main, pour apaiser ce tumulte.

— Mesdames, rassurez-vous : le danger est passé. Ce sont des voleurs qui ont tiré en s'enfuyant.

— Ah ! mon Dieu !

Elles s'étaient attendues à une bande d'assassins, et au mot de « voleurs» elles sont épouvantées. C'est donc vrai, on voie, on cambriole dans une campagne si paisible et si charmante ?

Elles croyaient bien que cela n'arrivait qu'à l'ancien Ambigu et dans les journaux quand la politique chôme.

Greyval ajoute, en se tournant vers le marquis de Hurepoix :

— Malheureusement, mon cher ami, ils ont pris, pour se sauver, votre automobile, et ils ont blessé votre chauffeur.

6o l'audace

Le marquis est atterré ! Une quarante-chevaux toute neuve, avec une carrosserie idéale ! Dans sa situation un peu gênée, cet achat représentait une espèce de folie. Et ce sont desapaches qui en profitent 1... Le chauffeur !... oui, évidemment.

Greyval le tire à part.

— Vous savez, je n'ai pas voulu le dire : le pauvre garçon est tué !

Le surlendemain, quand Mlle Léonette (une des Merveilleuses qui formaient à la soirée du Fairy- Palace un si gracieux escadron volant autour du boxeur Fred Alex) déplia son journal au lit, vers dix heures du matin, ses beaux yeux, encore vagues de sommeil, papillotèrent à la lecture d'un article.

L'affaire des voleurs d'auto y était relatée de point en point, dans ce style propre aux faits divers qui parle avec tant de force aux âmes simples. Au texte était joint le portrait du héros principal.

L'ayant considéré, Mlle Léonette pensa s'évanouir.

Elle venait de reconnaître le chauffeur de taxi qu'elle avait pris à la sortie du Fairy-Palace et dont la figure brutale s'était gravée dans son

l'audace 6i

souvenir, à l'instant qu'il l'injuriait pou* la modicité de son pourboire.

Cet anarchiste trop militant, déjà connu de la police, était le même qui, dans la nuit d'étoiles, avait levé son poing vers les fenêtres du Palice, illuminées pour le plaisir des riches.

Sans la salle à manger, d'une élégance : nette et vernissée, où l'Anglais le plus exigeant ne trouverait pas à redire, le couple Bernier déjeune très sobrement : des œufs au miroir, une côtelette et des fruits. Aujourd'hui, le maître, c'est-à-dire Luc, a encore matinée, et la chère trop abondante risquerait de l'alourdir. Pour la même raison, il ne verse dans son verre que la dernière eau minérale inventée pour gens du monde, ce qui se boit de plus nouveau. Séphora, qui ne joue pas, subit ce régime avec la noble indifférence que la plupart des femmes témoignent pour les choses de la table. Ce matin, d'ailleurs, elle est, comme on dit, sur

ses nerfs. Elle considère son assiette avec hostilité ; il semble qu'au lieu de la côtelette innocente on lui ait servi là, devant elle, toute l'amertume de la vie.

Et voici qui ajoute encore à sa mauvaise humeur. Comme il est midi, un coucou, rapporté par le maître d'une tournée en Allemagne, se réveille : l'oiseau sort de sa cachette, bat des ailes et, par douze appels musicaux, chante l'heure. Séphora n'a jamais pu supporter ce coucou.

L'agacement qu'elle en éprouve la tire de son silence boudeur. Elle repousse son assiette et, de l'index, écrase avec rage sur la table une miette de pain.

— Alors, s'écrie-t-elle, c'est encore cette foisci comme les autres ! On a distribué les rôles au Vaudeville et je n'ai toujours rien ! C'est parce que je suis ta femme que tu me sacrifies ?

Luc ne répond pas : il la considère du même air las qu'il prend sur la scène pour accueillir les déclarations de la jeune première. Ah ! cette expression du monsieur excédé par les femmes, comme il la « tient » !

Mais Séphora est blasée dès longtemps sur ces façons.

— Laisse donc tes grands airs. Tu devrais savoir

que ça ne me fait rien. Et tâche d'être franc, si tu peux. Oui ou non, as-tu l'intention de me tenir sous l'éteignoir ?

La lèvre rase de Luc Bernier se plisse de dédain pour la vulgarité de l'apostrophe. Il y oppose l'impertinence polie du grand seigneur : sa voix se lait seulement un peu plus nasale, comme toujours quand il s'agit d'affirmer son éducation d'homme du monde. Il répond, en détachant chaque syllabe avec cette diction martelée qui est un des caractères de son talent :

— En vérité, je ne vous comprends pas, ma chère.

« Ma chère » est d'une insolence admirable, digne du grand répertoire, où le marquis, quand il querelle la marquise, lui dit: « Ma chère», comme un bourgeois dirait : « Pécore », à sa bourgeoise. « Ma chère » exprime une familiarité méprisante, sans sortir du ton de la bonne compagnie. Et comme c'est jeté du bout des lèvres, avec un petit pincement de narines dégoûté !

Luc prend un temps et continue :

— Vous vous imaginez sans doute que le directeur du Vaudeville ne se conduit que par mes conseils. Vous vous trompez grandement : il ne fait que ce qu'il veut, tout en me témoignant, je

l'avoue, certains égards. Maintenant, je vous dirai que, dans la nouvelle pièce, il n'y a qu'un seul rôle de femme important et qu'il n'est pas de votre emploi. Non, je ne vous y vois pas du tout. Une sentimentale, une résignée, une tendre... enfin, ce que nous appelons au théâtre un veau.

— Un veau ! C'est donc pour cela qu'il ira si bien à votre protégée Camille ?

Il lève dédaigneusement ses épaules, un peu étriquées malgré de savants rembourrages, car le grand jeune premier manque de carrure, ce qui le désole.

— Vous vous trompez encore, ma chère, si vous croyez m'atteindre personnellement en insultant cette pauvre fille. Verlys est une bonne camarade et une artiste consciencieuse. Dites-en ce qui vous plaira : vous ne ferez de tort qu'à vous-même.

Séphora avance son visage vers lui, provocante :

— Oh ! je dirai simplement que tu la chauffes parce qu'elle a un ami riche. Vous comptez bien tous les deux monter un théâtre aux frais du gogo. Toi le directeur, elle l'étoile ! quel rêve ! Il y a longtemps que je t'ai deviné, mon bonhomme !

Elle a dit vrai : Bernier verdit de rage et aussi de peur. Il la sait parfaitement capable de le dénoncer au protecteur de Camille.

Puis il se raisonne. Cette espèce des entreteneurs d'actrices, il la connaît bien : c'est de toutes la plus maniable et la plus crédule. Pauvres gens, dressés à respecter le mystère des éternelles répétitions, où leur petite amie se fait tripoter par les camarades et brutaliser galamment par les directeurs ! Le plus plat fantoche de coulisses la tutoie devant eux et la chiffonne, pour bien établir ses droits d' « artiste » sur une artiste. Ils ont appris de la sorte à faire abdication de toute jalousie, de toute méfiance, voire du sens commun. Si l'amant de cette bonne Camille interroge, de hasard, l'illustre Bernier sur les relations qu'il entretient avec sa maîtresse, celui-ci n'aura qu'à jurer de leur innocence : on le croira.

N'importe ! Il ne saurait tolérer de Séphora son élève, sa création, sa chose, de Séphora qui lui doit tout, un pareil langage. L'appeler bonhomme, lui, Bernier, qui déjeune avec les grands-ducs ! Outré, il jette sa serviette sur la table et se lève.

— Vous vous oubliez, Séphora ! Je vous laisse la place. J'achèverai mon repas au restaurant.

— C'est ça ; bonsoir !

Restée seule, Séphora se sent soulagée. Et comme le domestique, qui a certainement entendu

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ses éclats de voix tout à l'heure, fait sa rentrée, montrant, comme il sied, un vidage hermétique et imperméable, elle lui dit tranquillement :

— Monsieur a été obligé de sortir. Dites qu'on fasse le café à la turque pour moi.

Pendant qu'on lui prépare ce breuvage de délices, elle songe :

« Je ne suis tout de même pas fâchée de lui avoir parlé comme ça... Quand je pense à tout ce que j'ai enduré de lui depuis que je le connais !.. M'a-t-il assez mortifiée, lorsque j'étais son élève !... Ce que j'ai pleuré pendant les leçons ! J'entends encore sa voix qui grinçait : « Vous dites faux. Vos gestes sont gauches. Vous marchez mal ! » Et quand je lui ai joué le grand jeu — il fallait bien — quand j'ai fait la petite écolière amoureuse du maître, a-t-il été mufle I « Comme vous avez les mains rouges ! il faudra que je vous envoie à mon parfumeur : il vous donnera une pâte pour blanchir ça... » Ou bien encore : « Ma chère amie, vous ne savez décidément pas vous coiffer. D'habitude, on n'a pas besoin de recommander la coquetterie aux jeunes filles ; avec vous, il paraît que c'est nécessaire. Et vous voulez faire du théâtre ! » Oh ! je l'aurais giflé ! Mais je ravalais mes larmes ; j'avais besoin

de lui : j'acceptais tout. Et maintenant que je suis arrivée — malgré lui plutôt qu'à cause de lui — il voudrait me supprimer! Il faut que je rentre dans le rang, que je disparaisse! Non, monsieur Bernier, je ne me laisse pas faire. Nous verrons qui de nous deux aura la vedette et la galette. Occupez-vous de votre côté. Moi, je crois bien que ;'ai trouvé ce qu'il me faut. »

L'image de Jacques d'Esteuques se dessine devant elle. Comme il est naïf ! Comme il « marche » à souhait ! Tout à fait l'idéal du bon jeune homme pour actrices désireuses de se lancer. En voilà un qu'elle mènera jusqu'où elle voudra ! Il n'y a plus qu'un point à décider.

Jusqu'où voudra-t-elie ?

Tout en dégustant l'épais breuvage à petites gorgées gourmandes , Séphora fait un beau rêve.

Du marc de café qui repose au fond de sa tasse, un avenir souriant se dégage. Elle s'est débarrassée de Bernier : mieux, elle s'en est vengée. Tandis que l'époux morose, laissé-pour-compte de sa vie sentimentale, commence à vieillir, car il a bien dix-huit ans de plus qu'elle, et se dessèche dans le marasme du cabot qui survit à ses triomphes, elle, au contraire, épanouie par les félicités, s'élève

dans une ascension éblouissante vers les sommets de la gloire parisienne.

Elle a fait peau neuve ; elle s'est dépouillée de ce médiocre état-civil — Mme Bernier — comme d'une chrysalide. L'artiste célèbre et gorgée d'argent est devenue en outre une façon de grande dame. Elle a épousé le nom et les millions de Jacques d'Esteuques.

Savoureuse revanche pour la pauvre laideron dont Bernier, autrefois, raillait férocement les mains rouges, pour l'aspirante comédienne qu'il se plaisait à mortifier, pour l'artiste enfin, jalousée avec bassesse, et dont il a voulu étouffer la floraison !

Cette victoire, elle y compte. La vie la doit à l'opiniâtreté de son effort. Pour qui donc serait le triomphe, sinon pour celle qui veut, qui agit et qui ose, et qui marche toujours comme elle a fait, sans défaillance ni distraction, vers son but ?

Évidemment elle va rencontrer des obstacles : il y a la mère de Jacques, la douairière, qui ne doit pas être commode à manier ; il y a aussi cet'.e petite fiancée. Eh bien, on verra.

La femme de théâtre, hardie et rouée, cherchant

à faire' sa vie aux dépens des bourgeois : un joli rôle à créer !

Séphora court au téléphone :

— Étoile, 43-56... Allô !... M. Jacques d'Esteuques ?...

Sne tranquillité constante affadit le bonheur et l'on se dégoûte vite du plaisir que nulle inquiétude ne relève.

Quand Renaud quitta les jardins d'Armide et cette maîtresse de tout repos, ce fut un accès d'ennui plutôt que d'austérité. Aussi l'amour n'est-il guère un article de ménage, et, si d'aventure on voit un mari passionné de sa femme, c'est qu'elle a le bon esprit de lui tenir la dragée haute ou de lui laisser quelque doute touchant sa fidélité. Vérités banales, mais que plus d'une épouse trop naïvement honnête et tendre devrait bien, à l'occasion, se remémorer.

Pour ces raisons, la fantaisie conjugale de Gé-

rard fut brève. Il y avait en Marie le charme qui attire le caprice, mais non pas la ruse qui le retient. Il lui en aurait fallu beaucoup, du reste, pour arracher M. de Liseuil à la séduction hautaine de sa rivale. Depuis notre vieux Corneille et ses héroïnes, le prestige des beautés impérieuses n'a point faibli.

Gérard, qui avant de la rencontrer se souciait peu d'aimer héroïquement, l'avait appris d'elle. Le régime de dépression et d'exaltation successives auquel elle le soumettait depuis des mois le faisait vivre dans un état instable, le plus propre du monde à l'affoler. La façon inégale dont il était traité le remplissait d'amour pour elle ou de rancune, mais toujours d'admiration et surtout de désir. Ce qui donnait à Mlle de Joyelle un tel empire sur lui, c'était son magnifique orgueil. Cette religion qu'elle se portait à soi-même, elle la lui suggérait et ialui imposait par la toute-puissance que l'aimée exerce sur l'amoureux. Il l'acceptait pour la déesse qu'elle voulait être, et, lorsque sa divinité se manifestait par ses hauteurs et ses dédains, il n'en était que mieux pénétré.

Parfois, il est vrai, l'adorateur éprouvait une révolte d'homme qui aurait bien voulu être humainement heureux à la façon de tout le monde ; il

lui arrivait d^ blasphémer l'idole. Même il tentait une escapade hors de son habituel servage ; ils'offrait quelque galop débridé dans le pré de la fantaisie. Toujours il revenait. Quand on a pris le goût du plaisir amer, on ne le perd plus.

Après cette espèce de passade conjugale, il se retrouva plus amoureux d'Anne de Joyelle.

Il avait été près d'une quinzaine sans la voir, chose jusqu'alors inouïe. Il fut stupéfait d'avoir à la constater. Un sentiment complexe, où il y avait du remords et beaucoup de désir, le jeta brusquement sur le chemin de la rue de Médicis.

Bien que ce ne fût pas son jour, Anne était chez elle. Il y eut quelque ironie dans son accueil.

— Eh bien, dit-elle en lui tendant la main, je suis ravie de voir que vous êtes capable d'entendre raison tout comme un autre, malgré vos airs de folie.

— Qu'est-ce que vous voulez dire ?

— Que j'ai été bien inspirée de vous parler comme je l'ai fait la dernière fois et que vous voici, je l'espère, un peu assagi.

— Je ne comprends toujours pas.

— Vous m'êtes arrivé l'autre jour en tentateur, mieux que cela, en conquérant. Vous aviez arrangé» pour notre avenir, un programme qui vous parais-

sait merveilleux. Je vous ai déclaré franchement qu'il ne m'agréait point. Je vous ai dit, à mon tour, comment j'entendais mener ma vie : dans Faventure, peut-être; dans l'intrigue, jamais.

— J'étais prêt à vous suivre : j'allais vous le dire quand notre entretien a été rompu.

— Oui, dans ce moment-là nous étions un peu fous tous les deux. L'arrivée de Lucienne a été providentielle. Elle est venue à temps pour nous empêcher de perdre la tête : nous nous sommes dégrisés. Une fois rentré dans la vie ordinaire, vous avez retrouvé l'équilibre de votre raison et tout votre sang- froid. Et vous vous êtes rappelé mes paroles : vous avez senti, n'est-ce pas, quelle maîtresse tyrannique et intolérable je serais pour vous ? A supposer qu'il me plût de devenir un jour votre maîtresse. Enfin, vous avez réfléchi.

— C'est vrai, répondit-il ; j'ai réfléchi, beaucoup réfléchi.

Et après une minute de silence :

— Mais le résultat j n'est pas celui que vous croyez.

— Comment ?

— Anne, écoutez-moi, je vais tout vous dire, je vais tout vous avouer.

Et il se confessa dans une sincérité absolue. Il

ne lui dissimula point qu'il était parti, l'autre jour, plein d'amertume, qu'il l'avait accusée d'orgueil, de coquetterie, de cruauté perverse. Il ne cacha point qu'il avait fait alors tout son possible pour l'oublier ; il ne se tut même point à elle du caprice qui l'avait ramené pour un instant vers Marie.

Dans sa passion, cette reprise d'une affection régulière et légitime lui paraissait une infidélité qui devait être avouée pour être pardonnée.

Tandis qu'il parlait d'une voix tour à tour brusque et honteuse, hachant les phrases et les mots, tantôt s'arrêtant, tantôt lâchant un flot de paroles bousculées, précipitées, Anne l'écoutait avec son redoutable sourire.

— Voilà qui est très bien, dit-elle. Je suis réellement enchantée d'avoir procuré, sans le faire exprès, pareille aubaine à notre chère Marion. Se doute-t-elle au moins qu'elle me la doit ? C'est probable, les femmes sont si fines ! Cela me rappelle une de mes amies, mariée, et que son mari trompe avec une dame que je ne vous nommerai pas. Chaque fois qu'il lui revient d'humeur aimable, elle lui demande : «Qu'est-ce que MraeX... vous a encore fait?... »I1 raconte et elle le console... Mon cher ami, j'aime beaucoup Mrae de Liseuil,

mais je ne lui rendrai pas le même service que Mrae X... à mon amie. Ou plutôt si : je serai trop heureuse de vous avoir ramené à elle, mais que ce soit une fois pour toutes, entendez-vous ? et pour toujours.

— Anne, je vous en supplie !... C'est vers vous que je reviens pour toujours!... Vous voyez bien que je suis sincère : cet aveu môme, cet aveu absurde que je viens de vous faire vous le prouve.

— Mais non, mais non, mon ami ! Vous vous méprenez sur vos sentiments. C'est quand vous êtes revenu à elle que vous avez suivi l'inspiration de votre cœur. C'est elle vraiment que vous aimez, je vous Tassure. Vous la négligerez encore, vous la tromperez comme vous vouliez la tromper avec moi si j'avais consenti à l'ignominie du partage, mais elle a votre affection malgré tout, et elle la gardera.

— Je vous jure...

— Voyons, c'est aussi trop naturel et trop légitime. Elle vous aime, sans passion peut-être car ce n'est point sa nature, mais si loyalement, si naïvement ! Elle s'entend si bien à vous rendre l'existence douce ! Moi, vous devez me connaître : je vous en ai dit assez pour cela ; je suis orgueil-

jeuse, chimérique, despotique, et capricieuse avec frénésie...

— Votre caprice, Anne, je l'adore ! Je ne demande pas autre chose que de le servir à genoux.

L'accent dont il avait jeté cette réponse était tel que la jeune fille ne put s'y méprendre ; la vibration de cette sincérité pénétra en elle. Les paroles qu'elle allait dire ne passèrent pas ses lèvres. Le cri de l'amour vrai impose silence à tout.

Elle demeura donc un instant silencieuse.

— Oui, reprit-elle ensuite, vous êtes de bonne foi quand vous parlez ainsi ; au moment où vous les dites, votre pensée s'accorde à vos paroles... Mais demain ? Qu'est-ce que vous penserez demain ?... Non, ne protestez pas, ne répondez pas... tous les mots que vous prononceriez seraient vides et inutiles. Il faut autre chose que des mots pour me donner confiance.

■ — Je suis prêt à tout, répondit-il.

— Je vois que vous commencez à me comprendre, répliqua-t-elle lentement, les yeux fixés sur lui.

Elle continua avec un grand calme :

— Ecoutez-moi bien... Gérard, vous me plaisez plus que tout autre, je veux vous le répéter. Vous êtes le compagnon que j'aurais choisi si vous aviez

été libre. Peut-être dépend-il de vous que je vous choisisse encore. Ai-je besoin de m'expliquer davantage ?

Il fit signe que non.

— Remarquez bien que j'ai dit : peut-être. Je ne veux rien vous promettre aujourd'hui et je ne veux pas non plus que vous me répondiez dès maintenant. Ce que nous déciderons tous deux ne doit pas être l'effet d'une surprise... Je vais vous demander beaucoup, mon ami, mais je n'ai pas le droit, par respect pour moi-même, de vous demander moins... Je me suis juré qu'il n'y aurait jamais rien de vulgaire dans ma vie ; un partage, même avec celle que je n'ai pas à nommer, m'avilirait à mes yeux... Elle ou moi, Gérard !

Il se tut, parce qu'elle l'exigeait, mais son regard lui jurait déjà le sacrifice.

— Voici ce que je vous commande. Après cet entretien, vous allez retourner dans votre intérieur, auprès d'elle. Vous ne reviendrez ici que quand votre exaltation sera tombée, quand vous aurez pris le temps de choisir entre la compagne douce, fidèle, éprouvée,qu'elle est pour vous, et cette amie peut-être décevante qui vous demeure encore à demi inconnue, malgré votre passion, à cause de cette passion même. Vous me dire2 alors si vous vous

croyez assez sûr de vous pour m'offrir loyalement votre amour, tout votre amour, entendez bien. Je vous dirai, moi, si je me sens assez sûre de moimême pour l'accepter. Encore un mot : je souhaite que nous puissions tous les deux dire cela... Sinon nous prendrons congé l'un de l'autre, amicalement et sans rancune. Et cela vaudra mieux que d'avoir diminué, par une pauvre aventure, le sentiment que vous avez pour moi, celui que j'ai pour vous.

Elle se tut : Gérard comprit qu'il fallait respecter ce silence.

Puis elle lui prit la main et la serra vivement.

— Toute équivoque a cessé entre nous, j'espère? Et maintenant allez, mon ami, allez.

ans le salon paternel, Lucienne servait le thé. Jacques L'aidait, désigné pour cet office par son état de fiancé presque of" ficiel.

S'il eût été capalle d'ironie envers soi-même, M. d'Esteuques aurait pu trouver quelque piquant au contraste de ses fonctions actuelles avec celles dont il s'acquittait si galamment, quelques jours plus tôt, à la fête des Greyval, auprès de Séphora Bernier, quand il faisait à celle-ci les honneurs du buffet champêtre. Mais d'abord Jacques n'avait rien d'un ironiste, et ensuite il aurait cru manquer d'esprit parisien s'il s'était embarrassé d'une telle remarque. Le propre de l'homme du monde n'est-

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il point justement de mener avec aisance deux vies parallèles, l'une régulière et l'autre irrégulière ? Ainsi, par exemple, ce gentleman bien connu, qui, conduisant sa nouvelle épouse vers les enchantements de la Côte d'Azur, ne crut pas devoir moins faire pour sa maîtresse et l'embarqua dans le même train.

Il se promettait de le prendre pour modèle quand il serait à la fois le mari de Lucienne et l'amant de Séphora,de qui, malgré tous ses efforts, il n'était toujours que l'amoureux, car elle lui refusait le moindre avancement, tout en mettant une grâce exquise à ce refus.

Pour le moment, il vaquait à ses devoirs mondains de fiancé et à la corvée des gâteaux, sous le contrôle attentif de Mme d'Esteuques mère. Elle le surveillait avec une sévère tendresse. Elle n'eût toléré de sa part ni le moindre ralentissement de zèle ni la plus légère distraction. Pour des raisons différentes, elle tenait autant que M. de Giverny lui-même au mariage de Jacques avec Lucienne. De toutes les jeunes filles qu elle connaissait, celle-là était Tunique qui eût trouvé grâce devant son redoutable jugement et à qui elle acceptât de confier ce fils précieux, puisqu'il n'y avait pas moyen qu'elle le gardât éternelle-

ment pour elle toute seule. La simplicité et la douceur de Lucienne la rassuraient : une femme de ce caractère respecterait sans doute ses privilèges maternels et ne tenterait point d'ébranler son influence, si salutaire à ce garçon faible et indécis, qu'il fallait diriger.

Quant à Jacques, il s'était laissé conduire sans résistance vers ce mariage : la docilité et la paresse faisaient le fond de son caractère. Et quand même il ne lui eût pas été plus commode de s'en rapporter, pour cela comme pour tant d'autres chapitres, au gouvernement maternel dont il avait l'habitude, il ne manquait point de raisons positives pour l'incliner à l'obéissance. Bien qu'il fût riche personnellement, la fortune qu'il attendait de sa mère surpassait fort la sienne, et c'était là de quoi le confirmer dans ses sentiments filiaux.

Aussi, ce jour-là, mettait-il l'empressement le plus gracieux à collaborer avec Lucienne à la distribution des petits fours, conscient d'ailleurs que sa jaquette gris fer lui allait singulièrement bien et que les femmes s'en apercevaient.

De temps à autre, il adressait à la jeune fille un mot, un demi-sourire ; cela suffisait pour qu'il fût dans le ton convenable à son rôle. Ce n'est plus la mode aujourd'hui que les fiancés paraissent amou-

reux ou même trop préoccupés l'un de l'autre : camarades, voilà es qui convient; surtout, ne pas ressembler à des accordés de village.

Lucienne, auprès de lui, montrait un visage doux et sérieux qui annonçait une âme faite pour la gravité de la vie, une âme conjugale et maternelle. Mme d'Esteuques la regardait avec complaisance, et son profil, un peu anguleux sous de précoces cheveux blancs, s'humanisait à cette contemplation qui lui permettait de s'applaudir à nouveau du choix qu'elle avait fait pour son Jacques et aussi pour elle-même.

Une sœur de M. de Giverny, Mme de Frazac, qui était venue l'aider à tenir la maison pendant la période de ces fiançailles, présidait un peu trop cérémonieuse et affairée à cette réunion : elle n'avait pas beaucoup l'habitude, on l'avait extraite de sa province pour la circonstance. Elle se multipliait et s'efforçait d'atteindre à une amabilité légère. PourM.de Giverny, on le voyait s'épanouir. Cet homme marchait dans son rêve, sur des étoiles : Lucienne était abondamment millionnaire. Désormais, s'il faisait encore des affaires avec Greyval, ce ne serait plus que pour son plaisir.

Naturellement, il y avait foule dans le salon de la rue Faraday. Toutes les amies de Lucienne se

trouvaient là : M,lede Joyelle et sa mère, Marie de Liseuil, Mme Yradier, la blonde qui cherchait l'infini dans la cocaïne et les amours aériennes. Le monde ne l'avait pas répudiée : son attrait fatal et morbide l'imposait aux salons, elle les domptait par un charme bizarre, fait de malaise et de curiosité.

Les hommes étaient moins nombreux, insignifiants pour la plupart, car ceux qui mènent une vie intéressante ont presque tous quelque chose de plus pressant, entre cinq et sept heures, que de courir à un thé près du boulevard de Courcelles. Aussi la seule physionomie masculine qui présentât une réelle originalité, parmi cet ensemble uniformément mondain, s'en détachaitelle avec un relief tout particulier. C'était celle du commandant de Mauprey, le parrain de Mlle de Giverny.

Figure d'officier, mais que l'on n'aurait pas suffisamment définie par ce simple mot. Il y a tant de types d'officiers : le fantassin à la carrure de légionnaire, à la tenue puritaine, le cavalier toujours un peu mousquetaire et chevau-légerdu roi, le beau guerrier d'Afrique, théâtral et magnifique, le technicien des armes savantes, moitié héros, moitié ingénieur. Le commandant de Mauprey

appartenait à une catégorie toute moderne et parcul ière.

Depuis que les colonies françaises sont devenues un empire immense, une cohorte spéciale d'officiers s'est formée pour sa défense, tout naturellement, comme l'organe est créé par la fonction. Elle constitue la meilleure école d'action et de pensée, car il faut sans cesse, pour la cause dont elle a la charge, qu'elle mette en œuvre ces deux formes de l'énergie humaine. C'est là peut-être, dans notre armée coloniale, qu'on trouverait l'élite des deux dernières générations, des hommes poussés par un entraînement sévère, par les habitudes mêmes et les nécessités de leur vie, à la perfection de leur développement moral.

L'héroïsme et la méditation partagent leur existence. Dès qu'ils ne se battent plus, ils pensent, ils observent, ils lisent dans la nature ou dans l'humanité. Plusieurs trouvent moyen d'être, en marge du service, des écrivains, des philosophes, des artistes. Les autres s'enferment dans le silence, se défiant trop d eux-mêmes pour exposer dans des livres les résultats de leur action ou de leur rêverie. Ils n'en demeurent pas moins, par l'exemple seul, des hommes-flambeaux, au milieu du monds miitaire. Ils en sont l'âme visible sous leur blanche

tenue, symbole de loyauté héroïque, comme la cuirasse d'argent des chevaliers-prêtres du moyen âge.

Le commandant de Mauprey était un de ces hommes.

Lucienne le reconnaissait pour le véritable père de son intelligence. C'était lui, à défaut de Mme de Giverny, morte beaucoup trop tôt, et de M. de Giverny, incapable, qui avait façonné son âme et son caractère. Non qu'il eût jamais, auprès d'elle, fait office de pédagogue, mais elle l'avait spontanément choisi pour être le tuteur de sa raison et de sa volonté. Sitôt qu'elle put penser, elle se régla sur le muet conseil qu'elle recevait de lui : dignité, franchise, vaillance, l'idéal du soldat devint celui de l'enfant.

Elle était la fille spirituelle de cet homme qui avait voulu vivre seul, sans épouse, sans descendance, par scrupule, à cause des risques glorieux de sa profession, qui l'eussent exposé à laisser une veuve dénuée de ressources, car il ne possédait par lui-même presque rien.

Il avait pris la charge d'une seconde paternité morale; son meilleur ami, aussi pauvre que luimême, mortellement blessé en Afrique, lui avait légué la tutelle de son fils, né dans un hasard de

la vie de garnison, 11 l'éleva près de lui. M"e de Giverny l'avait souvent rencontré, lorsqu'ils étaient enfants tous deux, dans la maison de son parrain. Elle l'y avait retrouvé ensuite aux époques de vacances : devant l'affection de Mauprey, ils se sentaient un peu frère et sœur.

Il n'en résulta d'ailleurs aucune idylle. Ses études terminées, le jeune homme, riche de désirs et de volonté, dressé à l'énergie par les leçons du commandant, avait dédaigné les carrières médiocres où l'avancement s'échelonne infime et mathématique : il était parti bravement pour l'Australie afin d'arracher à la destinée, en quelques années de travail farouche, ce bien nécessaire : l'indépendance de la vie.

De loin en loin, André écrivait à son amie d'enfance des lettres très simples, qui laissaient pourtant entrevoir à l'imagination de Lucienne un beau pays, une existence pleine de labeur et d'audace. Elle croyait lire un conte de fées qui se fût trouvé véridique, et elle y rêvait ensuite avec complaisance. Ce commerce épistolaire, si intermittent, avec le compagnon de ses années puériles envolé tout au bout du monde était l'unique roman de sa vie.

Cependant, d'un cœur paisible, elle s'acheminait

vers son avenir conjugal. Si sa grâce était poétique, son expression était sérieuse et raisonnable. Dans une robe grise aux reflets d'argent, elle avait Pair d'une petite fée qui fait le ménage, tandis qu'elle circulait, son plateau à la main.

« Vous êtes délicieusement habillée, » lui dit son fiancé, de qui c'était le premier mot d'amour. Elle ne crut pas que, pour ce compliment, il valût la peine de rougir.

l'aud/.ce 89

acques s'engagea dans l'interminable boyau par lequel on accède aux loges d'actrices, derrière la grande salle des fêtes du Trocadéro, et frappa à la porte du cabanon où Séphora commençait à se démaquiller.

De l'intérieur, la voix aimée répondit : — C'est vous, cher ami ? Entrez donc.

Elle venait de jouer,pour un bénéficequelconque, les Caprices de Marianne, avec un élève du Conservatoire, tout ébaubi d'un tel honneur. Elle était en train de « défaire » son visage ; elle répudiait la personnalité chimérique pour reprendre la sienne ; la coquette de Musset, avec sa grâce précieuse à l'italienne, faisait place à une autre, plus

réaliste et plus dangereuse, à Séphora Bernier, petite femme moderne, Parisienne et cabotine.

Jacques suivait ce manège avec extase, comme un initié admis à contempler les rites secrets au fond du sanctuaire.

Séphora, tout à coup, froissa et jeta d'un geste nerveux le papier à démaquiller qui venait de lui servir.

« Comme je me trouve laide aujourd'hui, » murmura-t-elle en lançant un regard dépité au petit miroir à manche d'argent qu'elle tenait en main, le dernier cadeau de Jacques.

Celui-ci se récriait : elle coupa ses protestations.

— Si, si, mon pauvre ami, je me fais peur à moi-même. C'est que je suis dans un mauvais jour, voyez-vous.

— Vous avez des ennuis?

Elle haussa les épaules.

— Toujours les mêmes.

— Qu'est-ce qu'// vous a encore fait ?

//, par une convention tacite entre eux, désignait Bernier.

— Rien... si... enfin, il continue. Il s'affiche avec cette Verlys, de plus en plus... Il a delà chance que l'ami sérieux soit les trois quarts du temps dans la Nièvre, à surveiller ses hauts four-

neaux. . . Entre eux, ils ne l'appellent que Vulcain. . . Oh! je me suis bien renseignée... J'ai ma police.

— Comme vous êtes jalouse !

— Jalouse ? moi ? Vous savez bien que non, puisque j'ai déjà pris l'habitude de me confier à vous, quoique nous ne soyons pas précisément de vieilles connaissances. Mais je me sens blessée, humiliée... Oh! pas comme femme! je ne l'aime plus, lui, si je l'ai jamais aimé...

— Merci de me dire cela!

— Comme artiste, au contraire, je suis atteinte dans mon amour-propre, dans mes intérêts. Si, chaque fois qu'il a l'occasion d'intervenir auprès des auteurs ou de la direction, c'est cette fille qui en profite et non moi, je ne compterai bientôt plus pour rien au théâtre. Et cela, je ne m'y résigne pas! Quand on a lutté comme moi, se voir supplantée par une grue qui n'a pour elle que les millions de son entreteneur; c'est dur !

Sa voix était devenue singulièrement âpre, et, de colère, elle enlaidissait. Elle s'en aperçut; aussitôt, comme à la scène, elle changea de visage et d'expression.

— Je vous fatigue, mon ami, avec mes histoires de coulisses et mes déboires de théàtreuse... Qu'est-ce que vous voulez ? Le théâtre, c'est ma

vraie vie ; je lui ai déjà sacrifié tant de choses ! J'étais née dans le monde, je pouvais y rester... Et j'ai lié mon existence à un cabotin... Il a beau se donner des airs de gentleman, il est le fils d'un marchand de chaussures de Roanne. Tout cela parce que je voulais arriver plus vite à mon but : aborder les grandes scènes, jouer les grands rôles, me donner toute à mon art... S'il me faut renoncer à ce rêve, qu'est-ce qui me restera, dites ?

— Séphora...

— Pardon, je suis ingrate : j'oublie votre amitié. Mais vous n'avez pas que moi dans votre existence, heureusement pour vous... Vous êtes fiancé, vous allez vous marier dans quelques jours ou quelques semaines. Alors votre bonheur, vos devoirs, tout vous éloignera de moi.

— Non, je vous le jure. Séphora, comment pouvez-vous me méconnaître ainsi ?

— Mais si, mon ami, c'est trop naturel, trop juste, voyons ! Je n'ai rien à dire ; je n'ai qu'à me résigner.

Au point où elle avait mené cette scène, il fallait bien qu'elle s'essuyât les yeux. Elle n'eut garde d'y manquer.

— Séphora, pourtant, si vous vouliez... sans rompre les engagements que nous avons fait la faute

de contracter tous deux, nous pourrions nous aimer mieux... plus complètement. Peut-être... si vous me le permettiez... mon amour vous adoucirait certaines souffrances...

Elle mit son mouchoir devant sa bouche, comme pour étouffer un sanglot — qui n'était qu'une forte envie de rire. Ce dadais lui offrant son amour, pour la dédommager du naufrage de ses ambitions !

Elle se contraignit et elle exhala un soupir fort touchant.

— Non, mon cher Jacques, je ne me pardonnerais jamais d'avoir troublé votre foyer ; j'aurais un remords qui s'ajouterait à mes déceptions, et voilà tout. Votre amitié m'est précieuse ; je n'ai pas le droit d'accepter de vous autre chose. Dans ce monde auquel j'ai appartenu, on rirait de ces scrupules, chez une cabotine. Mais j'ai souvent joué des rôles où il y avait de la délicatesse et de la fierté : j'entends continuer à la ville.

Le souvenir de ces rôles l'inspirait en ce moment même ; il lui fournissait des accents justes. Elle faillit s'émouvoir de son propre jeu. Quoi d'étonnant si Jacques en demeura saisi?

Cette atmosphère tragique qui remplissait la loge tut heureusement dissipée par la survenue de l'habilleuse.

Celle-ci n'avait ni sexe ni âge et semblait un vague proiuit cryptogamique des coulisses où elle avait vécu. Rien d'elle n'indiquait, dès l'abord, ce qu'elle pouvait être : nourrice sèche, pédicure, tireuse de cartes, diaconesse ou tourière d'un couvent profane. Il y avait un peu de tout cela, sous sa robe noire. Pour avoir vu trop de choses sans doute, son regard ne reflétait plus rien. A force d'avoir roulé dans lessentines du théâtre, d'avoir été ballottée d'intrigue en intrigue, toujours pour le compte des autres, au service des passions, des vices et des intérêts d'autrui, elle s'était usée comme une vieille monnaie. C'était uniquement à la petite lueur de ruse persistante dans cet effacement d'elle-même qu'on apercevait qu'elle avait conservé une âme attentive et sournoise, au fond de ses yeux clignotants.

Cette larve restait collée au mur d'où elle avait silencieusement surgi. Sur un signe de l'actrice, elle approcha :

— Vous permettez, mon ami ?

Déjà Séphora commençait un colloque avec la femme en noir. Elle interrogeait : sa parole chuchotée semblait impatiente. L'habilleuse répondait par quelques monosyllabes, presque sans remuer ses lèvres grises.

Jacques, malgré lui, percevait un mot, de temps à autre, des bouts de phrase :

— Vous en êtes sûre, Joséphine, disait Séphora, c'est au café d'Antin ?

— Oui.

— Téléphonez-moi plutôt vers deux heures ; je suis seule.

— Bien.

— Je compte sur vous ?

Question inutile : Joséphine a son honnêteté. Achetez-lui du dévouement ou de l'espionnage pour cent souï ou pour un louis, elle vous en donnera pour votre argent. Or Séphora, quoique d'humeur économe, sait ouvrir la main quani ce geste s'impose. Le petit personnel ne l'ignore point. A Bernier, au contraire, s'attache une juste renommée de pingrerie. C'est lui qui, vers cinq heures, rencontrant une petite du Conservatoire près d'une pâtisserie, lui propose d'entrer ; elle accepte, flattée d'une générosité inhabituelle ; elle sort désillusionnée : elle a dû payer le malaga et les gâteaux.

L entretien est fini entre la reine de théâtre et sa terne confidente. Séphora se tourne vers Jacques :

— Maintenant, cher ami, je vous iuets à. Va

porte ; il faut que je me déshabille. Merci encore d'être venu m'encourager.

C'est la femme qui remercie, plus que l'artiste. Un serrement de main souligne l'intention.

— Quand vous reverrai-je ?

— Bientôt. J'aurais grand plaisir à passer une soirée avec vous. Figurez-vous que je n'ai pas encore vu le tango du « Marvellous ». C'est honteux, n'est-ce pas ?... Je vous téléphonerai... Vous viendrez me prendre après dîner, et nous irons ensemble.

— Avec joie.

— C'est convenu. D'ici deux ou trois jours, vous entendrez ma voix d'or dans le récepteur. Là, je vous tends la patte... allez-vous en.

Il appuie ses lèvres sur les ongles carminés, et il sort. Séphora et la forme noire échangent un regard d'augures.

Miracle : la bouche d'ombre de Joséphine s'est fendue d'un grand rire silencieux. Entre Séphora et l'ilote qui s'apprête à lui dégrafer son corsage dans le dos, tout protocole est aboli. Il n'y a ici, en ce moment, que deux femmes, deux associées, deux complices.

Séphora, à son tour, éclate de rire, et, pendant que les agrafes cèdent l'une après l'autre sous les

doigts légers de Joséphine,, elle commence à fredonner la rengaine que tout Paris a sur les lèvres :

Non, tu ne sauras jamais...

La façade du Marvellous rutile de feux pourpres, verts et dorés, qui semblent empruntés à la gamme himi.irjje du système planétaire et chantent triomphalement leur symphonie polychrome.

Ce:t2 magnificence a quelque chose de barbare. Il semble qu'au cœur même de la civilisation l'on ait allumé ce bûcher d'astres pour célébrer les rites monstrueux d'un culte attardé en l'honneur d'une divinité sauvage. L'impression fantastique ne trompe pas tout à fait. C'est ici, sur la rive même de la Seine, en face du Louvre de Louis XIV et des Champs-Elysées de Napoléon, le triomphe d'un dieu non moins absolu : le tango.

Jamais encore il n'a triomphé comme ce soir. Dans le plein de la saison mondaine, aux environs du Grand-Steeple, l'escalier qui mène à la salle de danse, s'il est moins monumental que celui de l'Opéra, resplendit peut-être davantage d'élégances parisiennes et cosmopolites.

Devant Séphora et Jacques, une grande- duchesse, qui a rang d'altesse impériale, gravit les

marches, escortée d'un écrivain à la mode, chargé de la conduireà travers la bacchanale. Encouragé par un tel exemple, le Faubourg tout entier emboîte le pas à l'auguste étrangère. Il est bruit d'une interdiction archiépiscopale qui va bientôt être fulminée contre le tango; onn'aplusque quelques jours pour s'offrir le corte et la média luna sans péché mortel.

Soyons francs : Sa Grandeur en a bien jugé. Une telle danse a de quoi faire venir de coupables pensées, comme dit Tartufe. Certaines attitudes, certains rythmes sont des allusions et des suggestions trop évidentes. Sous sa nouvelle forme atténuée et compliquée, qui essaie d'instituer un alibi, elle ne dément guère ses origines ; elle est née dans les bouges argentins, cela se voit encore. Elle a dépouillé son réalisme, qui nous serait intolérable ; elle le remplace par la perversité dont nous nous accommodons mieux.

Avec ses feintes, ses pudeurs excitantes, ses réticences trop significatives, elle a rendu plus irritant le parfum charnel qu'elle dégage. Si vous doutez du genre de plaisir qu'elle procure à ceux et à celles qui la pratiquent, regardez certains couples, les yeux hallucinés des femmes et leurs bouches entr'ouvertes, les faces crispées et blêmissantes des hommes.

Cependant beaucoup d'autres s'y livrent en maniaques tout simplement, ainsi qu'au bridge, les femmes surtout. On en voit qui raffolent du tango en toute innocence comme elles s'adonnaient, il y a quelques années, aucake-walk, cette danse de singes épileptiques, ou comme il y a tantôt un siècle leurs aïeules, en witchouras et en schalls, s'éprirent de la chaste polka. Les jeunes hommes désireux d'obtenir leur brevet d'élégance s'évertuent au tango avec une terrible contention d'esprit, qu'atteste le pli soucieux qui barre leur front. Cette danse mathématique leur fait surtout mal à la tête ; ils ont l'air de passer leur baccalauréat.

Ceux qui ont le mieux démêlé la philosophie du tango et sa mission sociale sont les professionnels qui l'enseignent à trois louis l'heure» Hier,, ils étaient lads d'écurie, gâte-sauces, ou, au mieux, valets de pied ; aujourd'hui, ils ont une manucure. Les duchesses les plus renchéries se confient à leurs bras exercés, parfois elles s'y oublient, et la chronique mondaine est pleine d'accidents.

Ces faveurs des grandes dames pour des subalternes ne sont point nouvelles assurément. Ce qui l'est peut-être — et qui fait un scandale bien mo-

dénie — est la publicité qu'elles donnent à leurs ébats. L'impériale Messaline, quand elle courait à Suburre les tangos du temps de Claude, prenait le soin de se déguiser et coiffait une perruque blonde. Telle pudeur serait aujourd'hui le l'ait d'une provinciale. Les personnes de la société qui s'énervent sous les caresses chipoteuses d'un Argentin de contrebande sont plutôt désireuses que la galerie assiste à leurs pâmoisons.

Assis à une petite table devant le seau à Champagne, Jacques et Séphora sentent la contagion qui les gagne peu à peu : ils se lèvent. A leur tour, ils entrent dans la danse paradisiaque. Les voilà qui participent à ce rythme oscillant comme la marche d'un grand navire, languissant, obsédant, hypnotisant, par lequel tout l'être est chaviré.

Séphora, dans son existence disputée par le travail et l'intrigue, n'a guère eu le loisir de devenir une virtuose du tango, mais Jacques, lui, vaut un professionnel. Ainsi autrefois, échappé du collège, il enleva le prix du cake-walk dans les concours mondains. Aussi prend-il en ce moment une autorité inattendue : le grand garçon un peu dadais a fait place au conducteur brillant qui mène avec autant de science que de fougue. On

l'admire. Une petite Montmartroise, aux accroche-cœurs andalous, prend à témoin sa voisine :

— Regarde un peu le gonce, s'il va fort ! Séphora a entendu ; elle apprécie l'hommage

rendu à son partenaire. Elle se laisse prendre tout doucement par la langueur et la fièvre alternées de cette danse. Jacques aussi la voit avec d'autres yeux, où le désir viril remplace l'adoration hébétée. Par des indications qui sont un rappel incessant de la réalité, le tango précise et matérialise implacablement son amour longtemps artificiel et cérébral.

Ainsi, pour la première fois, la véritable entente sensuelle s'établit entre ce snob et cette cabotine qui jusqu'alors n'étaient rapprochés que par le caprice et l'intrigue. Quand ils ont fini, Jacques, dans un impétueux mouvement de jeunesse, entoure de son bras la taille de l'actrice, et leur départ ressemble à un enlèvement.

Au moment de remonter en auto, il lui chuchote quelque chose dans le cou :

— Séphora.. dites... Si vous vouliez...

Déjà il songe à certain rez-de-chaussée derrière la Madeleine, un nid d'adultère loué, il y a deux ans, en l'honneur d'une femme du monde, et pourvu de toutes les élégances qui rendent dé-

centes les faiblesses de l'amour. 11 n'a pas encore donne congé.

Séphora est troublée, mais cela ne dure guère. Le corps qui s'abandonnait se redresse et se dégage. La voix se fait nette, volontaire et presque dure.

— Pas de bêtises, mon amis n'est-ce pas !

Le coup de caveçon réduit Jacques aussitôt à l'obéissance. La voix ajoute, moins dure, mais toujours impérieuse :

— Dites au chauffeur de nous mener au Café d'Antin.

Il obéit, elle monte et s'assied sur les coussins avec un visage de triomphe.

Elle a failli faire une bêtise, selon son expression, mais elle a su se reprendre.

Et la fatalité est déclenchée maintenant.

Au moment où Jacques et Séphora y pénètrent, le Café d'Antin regorge d'élégances : c'est un éblouissement inaccoutumé même dans cet endroit. Ils trouvent avec quelque peine une table libre et s'assoient. Séphora discute le menu.

Comme elle a les yeux brillants ! Ses narines vibrent : on dirait qu'elle respire Fodeur de la

poudre. En entrant ici, son expression est devenue tout à coup batailleuse. Son teint aussi s'est animé, et sa voix, pour énoncer les plats et les vins qu'elle préfère, a pris un accent de résolution, presque de défi. Elle a cet air enfiévré des soirs de première, lorsque la salle est houleuse et que la victoire devra être disputée.

A qui donc en a-t-elle ?

Quant à Jacques, il est peut-être un peu inquiet. S'il se fait gloire d'arborer Séphora, il trouve la galerie plus nombreuse qu'il ne faudrait ; déjà, il a dû ne pas reconnaître plusieurs de ses connaissances. A travers son cerveau, où la nature économisa la matière pensante, filtre une lueur de bon sens. Pendant une demi-minute, il se demande s'il n'y a pas, dans sa désinvolture très parisienne, quelque goujaterie envers sa fiancée. Un regard jeté sur l'idole, et ses scrupules ont fondu comme neige au soleil.

Tout en causant et riant nerveusement, Séphora lance de fréquents coups d'ceil du côté de la porte d'entrée. Un somptueux tas d'étoffes vient de s'engouffrer dans le tourniquet et en sort avec un fracas d'exclamations et de rires. C'est la grande-duchesse, une habituée et l'une des attractions de l'établissement. Les maîtres d'hôtel

l'avaient annoncée à leurs bons clients : « Vous savez, nous aurons ce soir la grande-duchesse Pauline : elle a fait retenir sa table. »

Séphora ne daigne pas remarquer l'altesse. Elle attend, elle épie une autre arrivée, infiniment plus intéressante.

Elle sait par Joséphine, pour qui l'habilleuse de la petite Verlys n'a pas de secrets, que la théâtreuse soupera ce soir après le spectacle au Caté d'Antin, avec Luc Bernier. Et là-dessus, en comédienne rompue à toutes les intrigues où collaborent l'amour, la ruse et le hasard, elle a bâti une combinaison à la fois ingénieuse et simple comme un bon scénario.

Mais qu'ils sont donc lents à venir ! C'est la faute de Verlys ; elle n'en finit jamais de se démaquiller.

De nouveaux arrivants débouchent du tambour vitré. Chaque fois, Séphora ressent un petit pincement au cœur. Et pourtant elle est, comme pas une, maîtresse de ses nerfs. Mais c'est la grande scène de toute sa vie qui va se jouer quand le couple apparaîtra, et Ton vibrerait à moins.

Elle a ainsi des émotions pour un pâle jeune homme, Hongrois, pianiste et autre chose encore, auquel une princesse neurasthénique offre à sou-

per ; pour un provincial puissant, encadré de deux filles maigrichonnes, deux spectres fardés par la phtisie ; pour Fred Alex qui vient monnayer joyeusement les bank-notes de son dernier match, avec son escorte de filles coiffées de mitres et de bonnets d'âne.

Enfin ce sont eux, Camille et Bernier.

Il n'y a plus qu'une seule table libre dans la salle, tout près de celle qu'occupent Jacques et Séphora.

Le jeune d'Esteuques, quoique ennuyé, fait bonne contenance. On ne l'a jamais présenté à celui dont il ambitionne la succession ; il n'a donc pas à le reconnaître. Le regard de Séphora se plante droit dans celui de Bernier. Elle se lève.

Oh ! la scène est brève et rondement menée.

— Je vous attendais, dit-elle à haute voix. Je savais que vous viendriez avec cette grue.

— Je vous défends d'insulter Mlle Verlys, réplique-t-il du plus profond de son nez, tandis que la pauvre Camille, molle et pacifique créature, pâlit et tremble comme la feuille.

Les soupeurs, tout autour, ont arrêté leur jeu de fourchettes ; les garçons s'approchent. Va-t-il falloir intervenir?

Séphora, comme un défi, avance son profil

io6 l'audace

aigu, celui d'un oiseau furieux qui va donner du bec.

— Vraiment, vous me défendez ? En attendant, voici pour elle !...

A travers la table, elle essaie, en se penchant, de souffleter son ennemie. Bernierlui saisit le bras et la repousse si durement qu'il la rejette sur sa chaise. Elle a failli tomber.

— Brute!... s'écrie-elle.

Cette scène a-t-elle réveillé tout à coup chez Jacques le souvenir des séances de boxe où il a souvent participé comme amateur ? L'homme de sport, brusquement déchaîné en lui, se manifeste par un « direct » en pleine poitrine, qui renverse le maître parmi la vaisselle.

Ah ! l'on s'amuse. Les filles se pâment sous leurs schapskas, sous leurs mitres, sous leurs bonnets d'âne. Elles crient, de leurs voix suraiguës :

— Bravo, le champion !

Les maîtres d'hôtel, sommeliers, garçons, pleins de respect pour les biceps de Jacques, réservent leurs efforts, bien superflus, pour maîtriser Luc, qui se relève piteusement et ne médite nulle offensive. Le triomphateur règle l'addition.

Séphora exulte silencieusement.

Voici beaucoup de bonne besogne accomplie en cinq minutes. Tout Paris connaîtra la scène demain. Le mariage de Jacques n'est plus possible, ses fiançailles vont être rompues. Une fois divorcée, elle l'épousera, malgré la douairière. Du même coup, voilà Camille brouillée avec le Nivernais, dont la magnanimité ne pourra tout de même pas lui pardonner un tel scandale.

Très digne maintenant, déjà grande dame, elle dit à Jacques :

— Appelez-moi une voiture, mon ami.

— Mais je vais vous conduire...

— Vous ne me conduirez pas. Je rentre seule, chez ma mère, quai d'Anjou. Demain, je vous écrirai.

Il se soumet, déçu et cependant plein d'espérances, car il comprend bien que la scène de ce soir aura des suites délicieuses. Lucienne? Son mariage compromis? il n'y pense guère.

Cependant, il se souvient qu'il lui reste encore à faire acte d'homme du monde envers celui qu'il vient de bousculer si gaillardement. Il s'approche de Bernier qui contemple le désastre de son plastron cassé.

— Monsieur, dit-il, je vous donne ma parole

que Mrae Bernier n'est pour moi qu'une amie... Mais, à cause de mon geste de tout à l'heure, je me tiens à vos ordres.

L'autre ne trouve à répondre qu'une grossièreté ; sa réplique exhale le double relent des coulisses et de la boutique paternelle :

— Vous, s'écrie-t-il, f...ez-moi la paix !

Jacques d'Esteuques hausse les épaules et s'en va.

3^vf lle était bien inutile, mon amie, cette épreuve que vous m'avez imposée. Je «o^jL n'ai pas eu besoin de m'interroger longuement pour être sûr que je ne pouvais pas exister sans vous : je le sentais de façon trop cruelle. Le délai que vous m'aviez prescrit, je l'ai passé à souffrir, pas à réfléchir... Et maintenant, est-ce fini, dites, ce supplice de l'angoisse et de la privation ? Est-ce que vous aliez avoir pitié de moi enfin ?

— C'est donc moi que vous choisissez, Gérard?

— Pour la vie, pour l'éternité, oui.

Elle eut un léger sourire.

— Je ne vous en demanderai peut-être pas tant. Le regard du jeune homme l'interrogeait. Elle

continua.

— Gérard, j'accepte de vivre avec vous le beau rêve aventureux dont je vous parlais. Je crois à votre sincérité et je suis sûre de la mienne : nous nous aimons vraiment, l'épreuve en est faite. Il est bien, il est juste et légitime que nous soyons l'un à l'autre. Mais comprenez-moi tout à fait.

Elle s'arrêta un instant. C'était une fin de jour, déjà estivale, et d'une extrême douceur. Des rumeurs apaisées montaient de la rue de Médicis ; on apercevait à travers les fenêtres le jardin du Luxembourg et ses lignes royales. Une brise s'était levée; les cimes des arbres tournoyaient lentement dans le ciel rose.

Elle reprit :

— Ne prononçons pas de serments téméraires. Je m'y remse pour ma part. Souhaitons l'éternité de notre amour, c'est le vœu de tous les nobles cœurs chaque fois qu'ils s'engagent. Ne la jurons pas: le sort pourrait nous punir de notre présomption par un démenti douloureux.

— Je ne le crains pas pour moi. Je suis trop sûr de vous aimer pour toujours.

— Dites que vous le croyez. Et moi, mon ami,

je ne prévois pas le temps où je cesserai de me plaire près de vous. Nous ne mentirions pas si nous nous promettions un amour inaltérable. Cependant, Gérard, nous ne pouvons répondre de nous-mêmes que dans l'heure présente. Qu'elle nous suffise donc !

— Vous me désespérez, Anne, vous m'affolez. Vous acceptez cette tendresse que je vous offre, et, en même temps, vous refusez ce qui pourrait seulement la rendre digne de vous : le don irrévocable de moi-même. Pourtant, sachez-le, si je n'avais été résolu à rompre mon premier mariage, à vous offrir mon nom avec le peu que je suis, je ne serais pas ici, devant vous.

— Mais je ne veux pas que vous divorciez ! Mon ami, vous ne me comprenez pas encore. Il faut pourtant que vous la voyiez telle qu'elle est, cette Anne de Joyelle à qui vous allez sacrifier tant de choses, et d'abord une affection très douce. . . Entendez-moi bien, Gérard, et si mes paroles vous désenchantent, si elles vous alarment, il sera temps encore de vous dédire. Vous ne m'enlèverez pas, voilà tout. Nous ne sommes pas montés sur les deux palefrois iïÉviradnus.

— Que dites-vous là ? Vous me tuez d'angoisse ! Vous m'élevez jusqu'à vous pour me replonger

dans le néant. C'est an jeu féroce. Je n'ai pas mérité cela.

— Ne vous exaltez pas. Voici ce que je veux dire. Je suis prête à tenter, avec vous pour compagnon, l'aventure du bonheur. Je suis sûre que je vous aime — autrement peut-être, mais autant que vous m'aimez. Cependant...

— Cependant ?

— Je ne veux pas enchaîner ma vie. Car je ne sais pas si je vous aimerai toujours. Et vous, malgré vos serments, vous n'en savez pas plus sur vous-même... Et puis, je suis surtout une orgueilleuse. Pour moi, ce qui fait la moralité et la légitimité de mes actes, c'est ma décision seule, prise librement. Ce n'est pas la sanction de la loi ou l'approbation du monde. De cela je n'ai que faire. Je ne suis pas comme cette aventurière, cette Séphora Bernier, qui raconte partout qu'elle va épouser ce niais de d'Esteuques. Je ne cours pas après le mariage, moi.

— Alors, que m'ordonnez-vous ?

— Nous partirons. Je vous l'ai déclaré : tant que vous serez à moi, j'entends ne vous partager avec personne ; je ne veux pas vous laisser même la possibilité d'une distraction comme celle que vous m'avez avouée... Ne me dites pas que vous

ne l'aimez plus, elle : vous savez trop bien que les hommes font certaines choses sans amour.

Il sentit la cruauté de l'allusion. Anne poursuivit, de sa voix hautaine et souveraine :

— C'est pour cela que nous partirons. Dans le présent, vous m'appartenez; j'ai droit d'exiger de vous que vous me donniez une assurance contre vous-même, de qui vous ne savez pas vous défendre. Nous allons quitter Paris.

— Dès que vous voudrez.

— Ici, d'ailleurs, tout me rappellerait les intrigues et les combinaisons viles dont j'ai l'horreur. Pour ma vie nouvelle, il me faut un pays neuf. Emmenez-moi, mon ami ! Gérard, emmenez-moi bien loin !

Son visage resplendissait d'enthousiasme ; toutes les espérances, toutes les promesses de l'amour chantaient dans sa voix.

Puis, cela s'éteignit d'un coup, comme si le de'mon du doute avait soufflé sur elle, et d'un ton glacé elle ajouta :

— Mais peut-être que la folie de l'aventure vous effraie, et que je suis seule à rêver ce rêve. S'il en est ainsi, quittez-moi. Gérard, avant que j'aie eu le temps de m'y attacher. Quittez-moi tout d :• suite.

— Taisez-vous.

De ses lèvres avides et furieuses, il lui fermait la bouche.

Ils étaient comme le voyageur qui a trouvé, par miracle, une source dans le désert ; rien ne saurait le détourner de la fraîcheur des eaux où il plonge son visage : ni l'approche du simoun, ni la crainte du lauve qui peut surgir tout à coup entre les dunes de sable. Ils ne songeaient pas à la possibilité d'une surprise, d'un scandale ; ils étaient la proie d'un bienheureux vertige.

Enfin, elle le repoussa doucement : il y eut entre eux un instant de silence, jusqu'à ce que se fussent éteintes les vibrations du désir qui continuait à frémir en eux. Puis ils se mirent à parler très vite, comme s'ils avaient voulu étourdir leur passion à force de paroles. Ils commençaient des projets, ils étaient déjà partis, loin sur la route du rêve.

Mais d'abord, quand ils auraient quitté Paris et la France, où iraient-ils ?

Anne voulait un pays nouveau, et elle connaissait toute l'Italie. Ils ne feraient eue la traverser très vite, en évitant les villes comme Venise, Rome et Florence, où ils se fussent exposés à trop de rencontres importunes. De là, ils iraient en

Grèce, bien que la saison fût déjà chaude. Cette considération, qui eût retenu quelque simple mondaine uniquement soucieuse de ses aises, ne pouvait guère influer sur le caprice d'Anne de Joyelle, pour qui la fatigue et les incommodités disparaissaient, ainsi que toutes les autres contingences, devant le désir à satisfaire et le rêve à réaliser.

Des amis, revenus de là-bas, lui avaient raconté leur pèlerinage ; elle le referait. Comme eux, elle monterait le chemin sacré de l'Acropole, elle connaîtrait, au Parthénon, la beauté absolue, elle s'assoirait, au coucher du soleil, sur le bastion où se dresse le petit temple de la Victoire Aptère, elle verrait l'astre déclinant sur la mer Egée allumer un bûcher de gloire dans Salamine en l'honneur des héros morts. Elle contemplerait les murailles de Tirynthe, vieilles de quatre mille années, le golfe d'Argos d'où partit pour la Troade la flotte d'Agamemnon, les tombeaux de Mycènes où les guerriers et les reines dormirent pendant des millénaires sous des feuillages d'or. Elle boirait l'eau de Castalie, près de la rocheuse Pytho et de l'antre où délirait la sibylle delphique, et l'eau de Perseia, où trempèrent les lèvres de Clyternnestre. Elle gravirait le tertre sous lequel reposent

lié L'AUDACE

les vainqueurs de Marathon, entre les pins aux cimes rondes et l'innombrable scintillement de la mer. A Tempe, où la pastorale naquit sous la feuillée des platanes, au chant des sources glacées dont rêva Virgile, elle mènerait son idylle moderne, audacieusementpassionnée, pour la confronter aux souvenirs des oaristys. Près de Sparte enfin, dans la vieille Mistra, franque et byzantine, elle retrouverait la mémoire de Gauthier dsjoyelle, qui jadis y vint avec les autres croisés, soldat de l'Évangile en terre d'Iliade. Elle y viendrait, elle aussi, sept siècles après l'ancêtre, conduite par l'amour comme il le fut par un mysticisme guerrier. Car on trouva toujours ceux et celles de sa race sur le chemin des grandes aventures.

Elle s'exaltait, en racontant d'avance le voyage, Elle parlait ardemment, d'une voix blanche, comme dans la fièvre. Gérard écoutait l'enchanteresse ; elle le ravissait, à sa suite, à travers des paysages qu'ils devinaient ensemble sans les avoir jamais vus. Il n'avait plus de volonté, il ne possédait plus d'existence propre, aspiré, entraîné par elle dans un songe. C'était elle, l'Audacieuse, qui l'enlevait.

Quand leur exaltation fut tombée, ils pensèrent à organiser leur départ.

Les circonstances le leur rendaient presque

facile. Mme de Joyelle venait de partir pour Bagnoles de-1'Orne, où elle faisait une saison chaque année ; sa fille ne devait l'y rejoindre que pour la ramener à Paris. Anne ne serait donc pas obligée de subir une scène douloureuse ou de s'enfuir en cachette. Elle lui écrirait qu'elle avait accepté une invitation de Mme Yradier, son amie, qui avait loué près de Samois, entre la Seine et la forêt de Fontainebleau, l'Ermitage de la Magdeleine, où Musset vint écrire les Nuits, retraite délicieuse avec ses sources fuyantes et ses sentiers perdus dans les sous- bois.

Mme Yradier, personne romanesque, amoureuse de l'amour, accepterait aisément de la servir ; elle ferait partir de la Magdeleine deux ou trois lettres qu'Anne lui aurait remises d'avance. En route, celle-ci écrirait la vérité à sa mère.

Pour Gérard, c'était plus simple encore. Il annoncerait à Marie son départ avec des amis, automobilistes forcenés, pour une randonnée à travers le Maine et l'Anjou. Mme de Liseuil était une de ces femmes, très rares, qui n'ont pas pu s'habituer à l'auto : elle prenait la migraine pour avoir roulé deux heures dans une confortable limousine : eUe ne pourrait donc pas s'étonner de n'être point emmenée. Et, pour qu'elle n'eût pas de soupçons,

n8 l'audace

avant Mme de Joyelle, elle recevrait dans les premiers jours des cartes postales qu'une agence complaisante (il y en a) se chargerait de lui expédier des principaux points de l'itinéraire fictif. Plus tard seulement elle apprendrait la vérité. Ainsi, l'on réduirait ce scandale que l'orgueil d'Anne bravait, mais qu'elle souhaitait sans tapage vulgaire.

Le rapide de neuf heures et demie, qui roule vers Marseille et Vintimille, s'enfonce d'un élan furibond dans la nuit : l'éclair de son feu rouge devance à peine le tonnerre de sa course. Mais les voyageurs du sleeping perçoivent cette ruée comme un moelleux glissement des roues qui semblent, suspendues sur les rails, ne faire que les effleurer. Ce n'est pas une lourde machine qui les emporte, c'est un hippogriffe attelé au char de leur fantaisie. Les ténèbres fluides de l'été leur donnent la sensation d'être aspirés par le vide, l'espace ruisselant d'étoiles et l'inconnu.

Séparés d'abord par prudence, Anne et Gérard viennent de se rejoindre dans le compartiment qu'une lampe électrique, atténuée en veilleuse, n'éclaire qu'à demi. L'ombre est une tentatrice ; elle épaissit pour eux un noir et mol oreiller ; le

bercement du train est vertigineux : il confond leurs pensées qui chancellent ; leur aventure qui commence est une caverne de joie qui s'ouvre dans l'inconnu ; ils y roulent ensemble, enfin !... Une violence caressante, un fougueux abandon. Le train mugissant se rue plus avant dans la nuit, emportant son fardeau de matière humaine, son chargement inconnu d'intrigues, de folies, de gaietés et de souffrances, de haines et d'amours.

e navire était arrivé devant Corfou à la première heure. La vieille citadelle barbaresque, qui ressemble à une vignette de Tony Johannot pour illustrer le Giaour ou les Orientales, couronnait romantiquement la falaise à pic, semblable elle-même à un énorme bastion surplombant la mer de l'Épire. Les masses de tuf et de calcaire contrastaient avec la longue traînée d'émeraude qui décelait des régions fertiles.

En même temps que les villageois qui apportaient des cannes de citronnier, des cartes postales et les merveilleuse fraises de Corfou, des bateliers étaient montés à bord, offrant aux voyageurs une

promenade dans le port, jusqu'au Canone, ou jusqu'à l'Achiiléion, pendant la durée de l'escale. Anne et Gérard allaient les écouter.

Mais le portier de l'hôtel Bella Veneçia, jeune Maltais mince et olivâtre, aux yeux noirs, à la jolie figure presque imberbe, s'approcha d'eux et commença une petite harangue, en un français agréablement tempéré d'italien. Il leur remontra que les mariniers du port n'étaient pas toujours très consciencieux et pourraient fort bien n'avoir aucun scrupule à les mettre en retard. Plusieurs fois, des voyageurs avaient ainsi manqué le départ du bateau.

L'avis qu'il donnait là n'était point entièrement désintéressé : une offre de service suivit.

— Si le cavalière et la s'ignora veulent voir le Canone et l'Achiiléion, dit-il, zé pouis leur procurer une voitoure et des bons cévaux.

Gérard consulta son amie.

— Qu'en pensez-vous ? Je crois que nous regretterions de n'avoir pas fait cette promenade.

— Oui. D'ailleurs, mes amis les Ursel m'ont dit qu'il fallait visiter l'intérieur de Corfou pour avoir une idée de ce que pouvait être un vallon de la Grèce antique avant les déboisements. La végétation est admirable ici.

Déjà le portier de l'hôtel Bell a Venezja, sentant qu'il avait cause gagnée, faisait signe à un batelier. Les jeunes gens descendirent l'escalier mobile de la coupée, vertical à donner le vertige.

— Je vous admire, dit Gérard à sa compagne. Vous n'avez pas l'air de vous trouver sur une échelle ; on croirait que vous foulez le tapis de votre escalier, à l'hôtel de Joyelle.

— Mais naturellement, répliqua-t-elle. Est-ce que vous ne m'avez pas surnommée l'Audacieuse? Titre oblige.

Ils furent à terre en quelques coups de rames : un attelage, qui n'était pas de premier ordre, les attendait visiblement, car le cocher, un robuste Épirote, échangea un coup d'œil d'intelligence avec le Maltais. Ils montèrent dans la Victoria passablement fatiguée ; le portier s'installa à côté du conducteur. Les chevaux, qui ne payaient pas de mine mais qui étaient nerveux, démarrèrent à vive allure. On fut bientôt dans la campagne.

Les Ursel avaient eu raison de vanter la splendeur végétale de Corfou. Une grande partie de l'île est un vaste jardin des Hespérides. C'est à Corfou seulement qu'on peut admirer la beauté vénérable des oliviers centenaires, aussi hauts que les plus grands chênes et semblables à ceux qui

formaient des bois sacrés autour des temples d'Eleusis ou d'Olympie, qui ombragèrent ie front de Platon, de Socrate et d'Alcibiade pendant les entretiens d'Académos. Partout ailleurs, la taille barbare a réduit l'arbre de Pallas aux proportions d'un arbre fruitier.

Le portier maltais se tourna vers les voyageurs.

— Du temps des Anglais, expliqua-t-il, le signor gouverneur donnait cinq francs aux propriétaires pour chaque plant nouveau. C'est pourquoi la campagne est si bien ombragée aujourd'hui.

Après une longue course en terrain plat, la voiture escaladait maintenant une rampe assez ardue, entre des massifs. On approchait de l'Achilléion : devinant de loin des visiteurs, des fillettes auxpieds nus déboulaient d'un sentier de traverse, accouraient en bondissant offrir leurs fleurs poudreuses : le cocher les chassait de son fouet. Enfin, on arriva au sommet de la montée. A gauche, en contrebas, une allée menait au palais de l'Achilléion, lourde bâtisse copiée avec une maladresse autrichienne sur le style italien de la Renaissance. L'infortunée Elisabeth, qui posséda une sorte de génie sentimental sans le moindre goût, n'avait pas compris que seul le rythme de l'architecture grecque aurait pu s'harmoniser avec la noblesse

d'un pareil site. Maintenant, l'empereur allemand, qui lui avait succédé, faisait jouer dans le palais d'Achille des ballets de son cru, étant artiste comme Néron ; mais, économe, il se rattrapait de ses frais sur les visiteurs, car il avait installé un tourniquet à sa porte, selon l'usage des possesseurs de châteaux historiques à qui l'argent fait défaut. Anne et Gérard, dédaignant les somptuosités austro-allemandes de l'édifice, montèrent tout droit au belvédère.

La magnificence terrestre et marine du paysage leur apparut d'un seul coup : la verte houle des feuillages et les flots violets qui pressent amoureusement les rives de l'Epire. C'était un épanouissement prodigieux de la couleur, une plénitude de vie qui semblait dilater l'horizon, une nature comblée qui s'étalait. L'espace reculait pour contenir cela, envahi par une poussée de splendeurs.

Gérard étreignit son amie frémissante, et tous deux renouvelèrent le vœu dupâtredeThc'ocrite :

« Je ne demande point à posséder autant d'or que Crœsos ni à devancer les vents à la course. Mais que je puisse seulement te tenir dans mes bras, en regardant mon troupeau rangé autour de moi et la mer de Sicile ! »

L'éloignement, la solitude, la magnificence du lieu, tout exaltait leur amour. La beauté du monde ne triomphait ici que pour glorifier leur bonheur, et la nature elle-même n'était autour d'eux qu'une immense félicité déchaînée. Ils se savaient gré maintenant de leur attente et de leurs renoncements passés : mieux valait, certes, n'avoir point traîné dans des réalités vulgaires leur splendide passion, et pouvoir l'apporter, toute neuve et rayonnante, devant cet horizon de merveilles.

Mais il faut abréger cette contemplation, carie temps leur est parcimonieusement mesuré; ils remontent dans la voiture qui les ramène à Corfou.

Ils doivent ensuite traverser, pour aller au Canone, un faubourg de jardins et de pala^ini à l'italienne, puis monter une pente rapide au bout de laquelle la voiture s'arrête tout à coup.

Sur un mot du portier maltais, ils descendent, gagnent le belvédère. Le paysage qu'ils découvrent à leurs pieds, au fond de l'abîme, est moins vaste que celui de l'Achilléion, mais d'une grâce infinie: c'est, entre des rivages divins, assouplis et modelés comme une belle œuvre grecque, un bassin nuancé de violet et de moires argentées, sur lequel flotte,

comme une émeraude prête à se détacher du filqui ne la retient qu'à peine, une île minuscule, l'île d'Ulysse. Jamais, d'ailleurs, le subtil Odysseus n'y aborda: n'importe, son charme la rend digne delà mythologie et de l'Odyssée.

— Eh bien, dit Gérard à mi-voix en se penchant vers sa compagne, êtes-vouscontente, souveraine capricieuse ? Le rêve, jusqu'ici, tient-il bien toutes ses promesses ?

C'est encore une minute d'extase, puis encore le départ hâtif, plein d'ivresse et de regret. Plus rapidement, car l'heure presse, l'équipage regagnele port.

Le cocher a été payé par le Maltais, qui hèle une barque. La sirène du navire mugit pour la seconde fois... On lève l'ancre...

Bientôt, on arrive dans un vaste estuaire que remplit un fourmillement d'or : c'est le golfe Ambracique. D'un côté, la massive Céphalonie s'allonge puissamment sur les eaux ; de l'autre étincellent les montagnes d'Ithaque, avec leurs entailles profondes, coulées d'ombres mauves ou cendrées sur les pentes lumineuses. La végétation a disparu partout, à cause des incendies, des guerres, du déboisement systématique auquel s'acharnent les paysans, tous pâtres ou chevriers

qui ne tolèrent que l'herbe incolore nécessaire à leurs troupeaux.

Sans cesse, de plus en plus, de l'étendue marine h Grèce surgit, se dégage et par toutes ses mémoires, par toutes ses légendes, s'empare du voyageur.

Le paysage uniquement minéral, où la pourpre violette de la mer se combine aux teintes roses, bleuâtres ou safranées des roches nues, embrasées de soleil, cause une impression de féerie et de surnaturel, comme celle d'un sublime cauchemar. Il semble qu'on ne puisse se nourrir ici que de la lumière.

Appuyés au bastingage du pont supérieur, Anne et Gérard regardent enivrés cette Grèce qui maintenant défile.

A leur entrée dans le golfe de Patras, voici que le couchant s'illumine, aussitôt après la mort éblouissante de l'astre, d'une vision qu'ils n'ont jamais contemplée, qu'ils ne retrouveront peutêtre jamais plus.

Les rayons horizontaux vibrent encore dans l'atmosphère, après l'extinction du globe sanglant; ils éclairent la mer Egée d'une bande d'or adouci, que brisent, à intervalles égaux, les lames lentes

et parallèles aux tons d'émeraude fanée ; il semble ainsi qu'une immense échelle de lumière changeante flotte sur les eaux. A l'extrême horizon, des vapeurs tournantes, de couleur pareille, doublent cette magie. De chaque côté du chemin de gloire qui le traverse, l'océan décoloré blanchit, tandis que les îles, qui ne reçoivent plus aucune clarté sur leurs sommets, surgissent de cette nappe blêmissante ainsi que des blocs de laque noire. Cette combinaison sublime est un hasard unique, la rencontre des poussières impalpables suspendues dans les hauteurs de l'air avec un jeu particulier de lumière et d'ombre : la nature a des trouvailles comme un artiste.

Puis, toutes ces splendeurs s'amortissent jusqu'à l'effacement. Mais, quelques instants encore, des flocons d'un gris de lin adorable, finement bleuté, persisteront, s'effilochant peu à peu, comme de légères quenouillées, sur le ciel qui est devenu d'un rose de chair frémissante. On voit de tels effets dans les aquarelles japonaises.

Tout le temps que se déroule le poème silencieux du soir, on n'entend ni parler ni rire sur le bateau. Même un groupe de Turcs d'Anatolie, vautrés dans les troisièmes sur des tapis, cesse de jouer aux cartes pour regarder avec un respect

religieux cette mort splendide de la lumière. Anne et Gérard ne se parlent pas ; ils se pressent la main. Quand il tourne son regard vers elle, il voit une larme d'extase glisser lumineuse sur la belle joue qui a pâli.

Ils arrivèrent à Patras dans la nuit, et, le lendemain, à la première heure, ils roulaient dans le train maritime qui correspond avec les bateaux de la ligne accélérée, le seul qui accomplisse à un degré de lenteur tolérable le trajet de Patras à Athènes. Il suivait constamment les bords du golfe de Corinthe, qui, par endroits, se rétrécissait aux proportions d'un fleuve, molle coulée d'azur entre des montagnes dénudées. La voie traversait des lits de torrents desséchés, des éboulis, des chaos pierreux, des bois de pins en boules, dont les verdures jaunissantes, qui semblaient avoir retenu l'or des soleils, marquaient une riche opposition au bleu intense de la mer.

On approchait d'Athènes. Aux stations, des noms illustres annonçaient les villes qui lui faisaient avant-garde : Corinthe, Mégare, Eleusis.

C'était maintenant le divin golfe Saronique. Le long de la mer, au bas des falaises foimidables qui verdoyaient de lierres et d'arbousiers, le train se

hâtait vers la ville. Sur le bassin immobile qui refléta les cortèges d'Eleusis, une grande île sombre, déchiquetée, se profitait solennellement, escortée d'une autre, toute petite, qui se trouvait amarrée près d'elle, comme une chaloupe à côté d'un navire.

Ayant jeté un regard sur son Guide, Anne s'écria d'une voix ardente :

— Voilà Salamine !

C'était elle, en effet, l'île de gloire, et, à côté d'elle, l'îlot de Psitralie, où les Spartiates massacrèrent la garde de Xerxès. Anne avait pâli de l'enthousiasme sacré qui étouffe le cœur, qui fait frissonner les joues, quand on se trouve brusquement en face de l'histoire, encore toute rayonnante après vingt-cinq siècles, surgie d'un paysage imprégné pour toujours d'humanité grandiose.

Puis, tous deux, se penchant aux portières, aperçurent dans l'éloignement, rapetissées, mais précises sur le fond clair du ciel, deux images augustes : une colline en forme d'autel, l'Acropole ; une colonnade semblable à une syrinx d'or, le Parthénon.

« Athènes, Athènes ! » dit la voyageuse, avec extase, comme jadis son aïeul Gauthier de Joyelle

s'était écrié, en se dressant sur son destrier de

guerre, à la vue d'une cité blanche qui sortait

d'une plaine de Syrie : « Jérusalem 1 Jérusalem ! »

Ils passèrent d'abord une semaine en pèlerinages à l'Acropole, au Céramique, dans les musées, où leur fut révélée la beauté native de l'art hellénique, qui ne leur était apparue en Italie qu'à travers les enjolivements gréco-romains.

Anne s'attardait aux stèles funéraires, à ces basreliefs où de simples marbriers, artisans plutôt qu'artistes, atteignirent au sublime d'une sérénité douloureuse et fixèrent en quelques scènes traditionnelles, toujours les mêmes, la poésie de la vie et de la mort. Elle connut la majesté des figures doriennes arrachées au sanctuaire d'Eleusis, le sourire des déesses éginètes que reproduisit sans le vouloir l'art de nos sculpteurs bourguignons et celui du Vinci lui-même. Elle rêva des heures devant les légères peintures des vases, presque évanouies déjà, et dont la suavité s'évapore comme un parfum. Il y en avait une tellement pleine de grâce et de mélancolie qu'elle lui tirait des larmes : celle où l'on voit un enfant prêt de monter dans la barque de Charon. Sa mère l'accompagne et le

console, elle tient la cage qui renferme son oiseau favori, afin qu'il ait, pour se distraire, ce frêle compagnon dans son éternité.

Ainsi, autour d'elle, les images innombrables de l'art — quel art ! le plus divin qu'aient inventé les hommes ! — multiplient, en l'embellissant encore, l'image souveraine de l'Amour, placée au milieu d'elles comme celle d'un jeune dieu au centre d'une grande salle magique, lambrissée de radieux miroirs. Son âme, tout éblouie, n'est plus que joie, assouvissement, plénitude.

Cependant, Anne est impatiente d'accomplir enfin le pèlerinage de Mistra et de Sparte, dont l'obligation la hante depuis qu'elle a touché la terre sainte de l'Hellade. Il faut qu'elle aille se mêler là-bas aux souvenirs de sa race et se prosterner, elle l'amoureuse profane mais noble et hardie, sous la bénédiction de l'ancêtre, de sire Gauthier de Joyelle. Il reconnaîtra en elle, à défaut de l'espoir qui le sanctifia, cet autre signe de bon lignage : l'Audace.

Un matin donc, Anne et Gérard se sont arra chés au charme d'Athènes ; ils sont partis. Un courrier fourni par l'hôtel les conduisait.

De la gare du Péloponèse, le train les emporta à travers les montagnes de l'Argolide. Le pay-

sage volcanique montait indéfiniment vers le ciel.

Arrivés au plateau supérieur, ils redescendirent. Ils étaient à Tripoli, ville médiocre et toute moderne ; le guide avait prévenu un loueur : une automobile les attendait. Ils y montèrent. Un instant après, ils roulaient sur la route de Sparte ; la grande plaine arcadienne fuyait derrière eux, et bientôt, en se retournant, ils cessèrent d'apercevoir le Ménale, cher au dieu Pan et aux bacchantes.

La route s'éleva, serpentant entre des montagnes pelées ; l'auto, à chaque instant, devait accomplir de terribles virages. A de longs intervalles, apparaissait une de ces misérables auberges qu'on appelle des hhanis : sur le seuil s'avançaient des êtres prodigieusement sales ; d'une pièce qui servait à la fois de dortoir et de salle à manger, un porc énorme, noir et rose, sortait en grognant.

Puis ces visions sordides s'effacèrent. La solitude devenait maintenant absolue.

A un tournant du chemin, la chaîne du Taygète se montra dans le ciel. Elle s'étalait avec tant d'ampleur qu'elle occupait un horizon tout entier. L'autre, en face, s'ouvrait à l'infini : la vallée de l'Eurotas, traversée par le fleuve aux eaux rares, aux sables blonds, était un monde pastoral étendu au pied de la montagne formidable.

Le Taygète est farouche : il a l'air d'un rempart dressé à pic par la jalousie des dieux pour défendre les marches de leur empire. C'est l'autel gigantesque de la religion dorienne, qui a créé la Grèce, et les neiges de ses nombreux sommets ont connu les pas d'Àrtémis.

L'automobile descendait la route aux lacets interminables ; les voyageurs furent surpris du temps qu'il leur fallut pour atteindre la ville dont ils se croyaient proches. Ils y arrivèrent enfin. C'était, comme aux temps antiques, une succession de villages entre lesquels des jardins s'intercalaient : les oranges de Sparte sont célèbres.

Il faisait encore grand jour : en quelques minutes, on pouvait gagner Mistra, sur la première rampe du Taygète. Ils s'y rendirent par un chemin bordé d'oliviers et de peupliers blancs.

Mistra n'a point de rues : on y circule par des passages voûtés, ménagés dans les maisons. Seul exemple peut-être, en toute l'Europe, d'une survie si prodigieuse, la bourgade féodale n'a pas changé depuis le xme siècle, et l'on croirait que des chevaliers vêtus de fer vont sortir de ses demeures à créneaux.

A la fenêtre du couvent grec où elle accoude

sa rêverie, Anne s'imagine voir passer sire Gauthier de Joyelle. Ou bien il lui semble qu'il va entrer dans la salle des hôtes qui vient de l'accueillir elle-même : ses talons d'acier font sonner les dalles. Il est près d'elle, il s'appuie au même balustre.

Mais non, c'est Gérard qui est à ses côtés.

Vraiment, si jamais l'amour a pu paraître éternel et absolu, comme on le rêve, c'est en ce moment, c'est ici. Près de son bien-aimé, du mirador aérien que la ville des Croisés lui offre et d'où elle se penche, la fille passionnée du xxe siècle croit planer sur tous les temps et sur toute la vie qui fut et qui sera.

Nul autre lieu du monde ne lui donnerait cette sensation de tenir sous son regard les deux aspects de l'humanité, ses deux âges et ses deux légendes. Voici devant elle la terre de l'Iliade, le berceau d'Hélène et sa couche adultère ; l'Eurotas, dont les bords virent passer, entre leurs lauriers-roses, les jeunes Lacédémoniennes courant, demi-nues, sous leurs courtes tuniques ; enfin, l'aube purpurine de ia vie, l'hellénisme naissant. Près d'elle et l'environnant de ses fantômes, voici le moyen âge héroïque, sous sa cuirass d'argent où brûle une croix rouge.

La belle créature, sœur des Hélènes et des Mélissandes, regarde d'un balcon franc un pa}-sage d'Homère. Elle figure le génie éternel du monde, précurseur et survivant de tous les âges :

L'amour.

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