DEUXIEME PARTIE
|I ans le cabinet de la rue Vivienne, Ar- ',' W mand Greyval était seul avec son amie. ,jd Il avait expédié plus hâtivement que de coutume ses chefs de service venus aux ordres, et donné ses instructions d'une voix nerveuse. Quand le dernier employé eut refermé la porte en s'en allant, Berthe, qui s'était tenue à l'écart, un magazine anglais à la main, se leva de son fauteuil.
— Qu'est-ce que tu as ce matin ? demandât-elle.
Il lui paraissait chargé, pâli par la lividité d'un
jour de décembre qui suintait plutôt qu'il ne luisait à la grande baie vitrée. Si ferme d'habitude, sa haute silhouette fléchissait, les épaules affaissées. Quel ressort s'était donc faussé ou brisé en lui ? Pendant qu'il tardait à répondre, elle le regardait et elle se rappelait plusieurs impressions des jours précédents. Ce n'est pas de ce matin seulement qu'elle constatait cette altération de la figure aimée, cette diminution singulière dont l'être entier semblait atteint. Si elle les voyait mieux en ce moment, sans doute était-ce à cause du brutal éclairage, de la tristesse nue, des murailles aux tons neutres, de tout ce qui refroidissait la grande pièce administrative, où les personnes et les choses se détachaient en contours appauvris et secs.
— Tu souffres ? interrogea de nouveau Berthe, comme il restait silencieux.
Il secoua la tête.
— Alors, tes affaires ?
Elle y pensait seulement maintenant. Sa première idée, sa première inquiétude, avaient été pour la santé de son ami, qu'elle savait depuis longtemps surmenée. Greyval considérait sa propre vigueur physique comme un capital pareil aux autres, qu'il pressurait de même, sans merci, afin d'en tirer le plus fort rendement possible.
Il regarda longuement l'amie pleine de chagrin et de sollicitude qui le questionnait : la douceur extrême de ce regard la rendit encore plus inquiète. Il semblait s'apitoyer à la fois sur elle et sur luimême. Mais pourquoi donc? pourquoi?
— Ma pauvre Berthe ! dit-il.
Elle comprit.
Elle avait donc deviné juste. Cette plainte était un aveu. Sûrement des complications financières s'étaient produites. Mais de quoi s'agissait-il ? D'un ennui grave, certainement ; d'un désastre, peut-être. En tout cas, ce n'était que de l'argent.
Déjà, elle s'était retrouvée. Elle vint à lui, elle lui prit les mains et les serra dans ses deux mains magnifiques, vigoureuses comme celles d'un homme, capables d'assister dans la lutte celui qu'elle aimait, et, s'il tombait, de le relever.
— Qu'est-ce quec'est ? reprit-elle, et il n'y avait plus maintenant aucune émotion dans sa voix.
— Berthe, ma chérie, pardonne-moi... C'est terrible ! Nous allons être bien malheureux !
Il hésita encore. Elle l'entendit haleter.
— Nous sommes ruinés ! acheva-t-il enfin.
Le choc, bien qu'attendu, la rendit un instant muette. Il ajouta, avec une humilité lamentable:
— C'est ma faute, Berthe ! Oui, ma faute 1
Son accent la bouleversa. Près de cette détresse, elle se sentit elle-même effondrée. Elle ne fut plus capable ni d'un mot ni d'un geste, aie voir écroulé ainsi, lui si fort !
Parce qu'elle se taisait, éperdue de pitié, il la crut hostile. Il s'imagina qu'en ce moment elle le jugeait, qu'elle l'avait déjà condamné. Alors, il changea de visage et de voix. Il ne fut plus humble : farouche.
— Je me tuerai ! dit-il.
— Tais-toi !
Son trouble lui 'avait fait lâcher les mains de Greyval ; elle les reprit et les serra plus fort, lui enfonçant ses ongles dans la peau.
— Je me tuerais avec toi, tu sais, lui dit-elle, les yeux dans les yeux, la bouche contre sa bouche.
— C'est la ruine, Berthe, entends-tu, la ruine absolue !
— Eh bien, c'est la ruine, répéta-t-elle comme un écho.
— C'est pis encore. Je vais être déshonoré !
— Pas pour moi. Et puis, qu'est-ce que ça me fait? Je veux que tu vives ; c'est tout ce qui me louche.
Il la regarda.
— Tu m'aimes donc encore, après ce que je viens de te dire ?
— Oui, je t'aime.
Il haussa les épaules devant cette sublime opiniâtreté d'amoureuse.
Telle était la logique de la vie. Il venait de l'avouer devant Berthe: il n'était plus rien qu'un misérable ; il serait publiquement infâme demain. Elle 1' imait !I1 entraînait cette femme dans son désastre. Elle l'aimait!
Déjà elle était redevenue, encore une fois, la créature de décision et d'énergie qu'il admirait, qui l'étonnait après des années de vie commune.
— D'abord, tout n'est peut-être pas définitivement perdu. Voyons froidement les choses ensemble. Explique-moi ; je veux savoir. Il doit y avoir quelque chose à faire.
— Il n'y a rien à faire.
— Pourtant... La situation ne peut pas être devenue tout d'un coup désespérée. C'est vrai, il y a eu bien des complications depuis quelque temps. D'abord Schreckmann s'est mis sur les cuivres, pour te contrecarrer.
— Ce n'est pas cela.
— Les Transports électriques de Saint-Biaise ont baissé depuis la création de Charlis-les-Bains.
La marque Waltsr fait concurrence à notre usine d'aéroplanes...
Il eut un geste d'impatience.
— C'est une passe difficile à franchir. Mais avec de l'énergie et des capitaux, tout s'arrange. Tu es de taille à te défendre. Et tu ne seras pas embarrassé pour trouver de l'argent.
— Il y a autre chose, fit-il sourdement.
— Quoi donc ?
Il se taisait de nouveau, n'osant plus la regarder.
— Les Davesnes, de Tourcoing, les grands vendeurs de coton, tu sais ?
— Ceux pour qui tu fais des achats... Eh bien?
— Eh bien... Comment te dire cela, à toi ? Il hésitait, il releva la tête, farouche.
— Après tout, il faudra bien que je le dise au juge d'instruction... Il est vrai que ce sera moins dur... Benhe, écoute. Il y a longtemps que je ne fais plus d'achats pour eux, ni de reventes.
— Comment ?
— Ça ne m'empêche pas de leur avoir servi jusqu'à présentde beaux dividendes... Mais depuis six mois ce n'est plus sur le résultat de mes opérations. Des opérations, je n'en fais plus ! C'est
sur leur argent à eux... l'argent des achats... Hein, dis-moi, est-ce d'une canaillerie assez simple, assez stupide pour un grand financier ? Je suis un escroc, Berthe. Un escroc bien vulgaire! Oui, moi ton amant, pour qui tu as divorcé ! Je suis un voleur ! Et sans originalité, sans style ! Quelque chose comme un commis infidèle. Et maintenant, dis, est-ce que tu m'aimes toujours ?
Il rit, d'un rire de folie. Berthe était devenue toute blanche.
Sa voix ne trembla pourtant pas lorsqu'elle demanda :
— Ils savent, eux?
— Sûrement. Je leur ai écrit que j'avais besoin d'argent pour de nouveaux achats; j'espérais m'en tirer avec de l'audace, et, en gagnant du temps, qui sait ? tout s'arrangeait peut-être. Au fond, j'ai deux ou trois affaires qui sont très bonnes.
— Eh bien ?
— Ils m'ont refusé, et ils me réclament des comptes. Des comptes ! Est-ce que je peux leur en donner?
— Alors ?
— Demain, après-demain, la chose éclatera. J'irai en prison, Berthe !
— Toi ? C'est impossible. Voyons, Armand,
réfléchis. Tu n'es pas seul à Paris. Tu as partie liée avec tant de gens ! Ils sont nombreux ceux qui souffriraient de la ruine. Pour se sauver euxmêmes, ils te sauveront.
Il secoua la tête.
— Je t'ai déjà dit qu'il n'y avait plus rien à faire. Crois-tu donc que je n'ai pas tout examiné, tout essayé depuis deux jours que je me heurte la tête contre le fond de cette impasse ? Je suis vaincu, écroulé, fini !... Fini !... Ah! ma pauvre Berthe !
Puis il sembla se révolter.
— Et cependant, en somme, est-ce juste, est-ce possible qu'un homme comme moi, une énergie, une force, une valeur, un capital humain, cela soit détruit pour une affaire pareille ? Qu'est-ce que j'ai fait ? J'étais dans une série à la noire, j'avais besoin de fonds pour m'en sortir : je les ai pris où ils se trouvaient. Je les aurais remboursés. Et alors, que les achats aient eu lieu ou non, qu'importait aux Davesnes ? Ils retrouvaient leur capital avec les dividendes. Tous les jours, à la Bourse, des agioteurs font fortune en vendant à d'autres des titres qu'ils n'ont pas, qu'ils ne pourraient pas acheter au moment même où ils les négocient, que, seule, la baisse escomptée leur
permettra d'acquérir pour les revendre à bénéfice ! Ça s'appelle la vente à découvert, ça fonctionne régulièrement sous l'œil de l'État, et ça mène son homme à la richesse... et à la décoration ! C'est pourtant du jeu ! Moi aussi, j'ai joué. J'aurais gagné si on m'avait laissé le temps, si on ne m'avait pas (" jlé avant le coup de partie. Les Davesnes m'arrachent les cartes des mains : tant pis pour moi ! Mais tant pis pour
eux
En ce moment, il s'exaltait de ses propres sophismes. Ses remords même avaient disparu, il parlait dans la fièvre et le vertige.
Cette amère griserie ne dura pas. Il laissa retomber ses bras le long de son corps.
— Allons, dit-il, tout cela est absurde. Je m'enballe et je fais des phrases : c'est trop ridicule. Rentrons ; c'est l'heure du déjeuner. Où déjeunerai-je demain !
Ils sortirent ; ils descendirent, sans un mot, l'escalier. Devant la porte, l'auto luxueuse attendait. Berthe s'y engouffra hâtivement, parce qu'il lui fallait, pour y entrer, triompher d'une gêne, d'une répugnance singulière.
Il lui avait semblé, tout à coup, que cette automobile, fleurie et capitonnée, n'était déjà plus à
elle, signe d'une richesse qui avait, depuis dix minutes, cessé de lui appartenir.
Ils s'assirent côte à côte, toujours silencieux. La voituredémarra, traversa le boulevard des Italiens, puis le boulevard Haussmann, gagna l'avenue de Messine.
Elle s'arrêta devant l'hôtel qui n'allait plus être leur hôtel. Quand elle eut franchi la voûte, Berthe souffrit du faste de l'escalier ; la Polymnie gigantesque qui se dressait dans l'angle semblait l'insulter. La statue lui disait, implacable dans la majesté glaciale du péplum : « Qvu es-tu ? Que viens-tu faire ici ? Te crois-tu donc encore chez toi ? »
A cause des domestiques, ils firent l'effort de se mettre à table. Mais, à peine au dessert, Berthe se leva, quitta la salle, sans que Greyval, accablé, songeât à lui demander où elle allait. Elle sortit, et, sitôt dans la rue, appela le premier taxi qui passait.
Elle ne revint que le soir, très pâle. Elle gagna sa chambre, en hâte, et renvoya la domestique qui lui offrait ses services. Seule, elle s'enferma à double tour. Elle se jeta sur le lit, et, la tête sous l'oreiller, elle sanglota enfouie dans l'ombre et dans le désespoir.
Quelle chose atroce elle avait dû subir encore ! Après l'épreuve de ce matin, elle aurait pu croire qu'il n'y avait plus rien au monde dont il lui fût possible de souffrir. Et cependant elle venait de descendre de quelques degrés plus bas dans la détresse et dans la honte.
Le nom de Schreckmann, jeté dans sa conversation avec Greyval, avait obsédé sa pensée pendant tout le déjeuner silencieux, lui rappelant l'homme. C'était une espèce d'Allemand brutal, que la naturalisation n'avait pas décrassé, un type d'ogre germanique, comme il en foisonnait à Paris dans la finance d'alors. Elle se souvint qu'il lui avait fait la cour : avec dégoût, elle se rappela certaines galanteries lourdes, certains gestes papelards qui tentaient de gauches approches, aussitôt repoussées par les mille défenses dont une Parisienne dispose rien qu'en souriant. Elle en avait éprouvé de l'ennui, comme d'une salissure. Elle le lui avait témoigné un jour qu'il l'avait poursuivie avec plus d'insistance. C'est ce jour-là qu'il était devenu pour Armand Greyval un ennemi implacable.
Ce matin, dans son agitation, tandis que ces souvenirs tourbillonnaient, arrachés par la tempête aux replis de sa mémoire, une idée folle lui était venue : aller trouver Schreckmann en sup-
pliante, se jeter à ses pieds s'il fallait, pour qu'il intervînt en faveur de Greyval. Un prêt, sa seule garantie, suffirait peut-être à détourner l'orage, en apaisant les Davesnes. Dès qu'on saurait, dans le monde des affaires, qu'il y avait alliance désormais entre les deux rivaux, le crédit de Greyval ressusciterait.
La tentative paraissait insensée ; pourtant il n'était pas absolument impossible qu'elle réussît. Ce Schreckmann, comme la plupart de ses compatriotes, était gouverné surtout par une sorte d'orgueil imbécile. L'homme d'argent, affûté de ruses, pouvait ainsi devenir stupide. Sa défiance, sous les flatteries, s'endormait dans une grossière béatitude. Tel un Moloch saoulé par les hommages de la foule, l'encens lourd et la graisse brûlée des victimes.
Peut-être s'il la voyait devant lui, implorante, cette femme qui l'avait chassé de son salon com;r.e elle aurait mis un domestique à la porte, serait-il du moins ébloui, lui qu'on ne pouvait espérer d'attendrir.
S'il la pressait, s'il lui proposait le marché à quoi elle devait s'attendre, elle ne refuserait pas formellement, tout de suite : elle ruserait, elle, la fière créature 1 Cet homme était une brute — avan-
tage évident en pareil cas; mais elle était Parisienne.
Cependant, s'il exigeait, s'il fallait absolument ! Que ferait-elle ?
A cette pensée, elle avait fermé les yeux. Mais, dans une vision intérieure, elle aperçut Greyval au fond d'une prison. Et elle n'osa pas se répondre à elle-même. Le sort déciderait.
Et elle était partie. Quand elle arriva au cabinet où Schreckmann donnait ses audiences, il était beaucoup trop tôt ; le financier y passait ponctuellement toutes ses matinées, mais il n'y revenait que vers la fin de l'après-midi. Elle dut s'en aller, errer des heures et des heures le long des rues, promener sa détresse dans des quartiers perdus, pour éviter les rencontres importunes. Elle n'osa pas rentrer chez elle: aurait -elle eu la force d'en sortir de nouveau, pour cela}
Ses nerfs criaient. Si on l'avait abordée, si on lui avait parlé, elle aurait fondu en larmes; elle regardait passer des ouvrières en cheveux, rieuses, affairées, babillardes, et elle les enviait.
En marchant, elle s'était lassée ; elle en éprouvait une sorte de détente, la douleur avait fini par s'engourdir en elle. Devant ses yeux, la rue défilait comme un cinématographe oscillant, la ru-
meur bourdonnait dans ses oreilles et l'empêchait de penser avec une netteté trop cruelle. Encore un peu, et elle allait trouver la paix de cet abêtissement par lequel la nature miséricordieuse endort quelquefois nos pires souffrances.
Mais elle jeta un regard sur sa montre : il était cinq heures et demie.
Éperonnée brutalement, elle bondit hors de sa somnolence douloureuse. L'instant était venu de l'effort suprême. Déjà, une première fois, elle s'y était préparée, elle avait tendu pour cela toutes les fibres de son être. Et maintenant il fallait recommencer. Comment ferait-elle ?
La voiture qu'elle prit la ramena trop vite aux bureaux de Schreckmann. Si elle avait écouté sa répugnance, sa terreur, elle aurait crié au chauffeur d'arrêter; plusieurs fois, sa main avait commencé le geste de baisser la vitre. La folie de ce qu'elle allait faire lui apparaissait. Lutter avec des ruses de femme, de pauvres artifices de coquetterie, contre cet être féroce, et quand elle était désarmée de presque tous ses moyens par son affolement et son désespoir! Vers quelle humiliation couraitelle ! Encore s'il ne s'était agi que de son orgueil à elle et de sa pudeur ! Mais, avec elle, c'était Gteyval lui-même qu'elle allait humilier devant
son ennemi ! Greyval vaincu, ruiné, anéanti, menacé du déshonneur, et qu'elle déshonorait d'abord, elle la première! S'il apprenait sa démarche, est-ce qu'il pourrait jamais la lui pardonner?
Mais elle se dit qu'elle avait une chance de le sauver malgré lui-même, une chance sur mille peut-être. Et elle ne descendit de voiture que devant la maison du financier.
Il était là : elle se fit annoncer. Il la laissa longtemps dans l'antichambre. Elle pensa qu'il deva t déjà tout savoir et qu'il devinait le but de sa visite. Il voulait sans doute qu'elle lui arrivât domptée et brisée par cette attente, affolée d'angoisse, enfin toute à sa merci. C'est le procédé qu'emploient les gens de sa sorte avec les courtiers et les solliciteurs. Ils ne les reçoivent qu'après leur avoir fait user sur la banquette du vestibule leur réserve de force nerveuse, oublier leurs arguments et leurs phrases préparées, afin que ces pauvres diables échouent enfin devant eux, tout prêts à se laisser rouler ou éconduire.
Au bout d'une heure, le garçon, qui avait pris le nom de Berthe, revint l'informer que M. Schreckmann l'attendait.
On l'introduisit dans une vaste pièce qui
n'offrait point la nudité et !a froideur administratives d'un cabinet d'affaires. Il y avait un tapis épais où l'on enfonçait en marchant, des sièges lourds, encombrés de coussins, un large divan sous une draperie qui formait alcôve, une fumerie compliquée. Aux murailles, à côté des paysages « impressionnistes » choisis sur les signatures, et qui représentaient l'art de Montmartre et du Salon d'Automne, des peintures munichoises que leurs auteurs avaient imaginées voluptueuses. Etait-ce l'antre de Gobseck ou la caverne rembourrée d'un minotaure bourgeois attendant ses victimes? C'était les deux : Schreckmann n'aimait pas à perdre de temps pour passer de ses affaires à ses plaisirs. Berthe frissonna de dégoût dès l'entrée.
Elle avait pensé qu'il se vengerait de ses anciens mépris par de l'insolence. Ce fut pire. Il se montra galant.
A petits pas pressés, son ventre porté par des jambes courtes, il s'avança vers elle : il avait l'air de rouler. Sa figure rose, salie d'une barbe verdâtre comme une moisissure, devint ignoble quand il se mit à sourire.
— Asseyez-vous donc, madame... chère madame... Asseyez-vous, je vous en prie.
Elle commença, d'une voix hésitante, quelques
phrases; elle évitait, en parlant, de le regarder; rien que ce sourire aurait arrêté les mots sur sa bouche. Mais elle n'eut pas à s'efforcer longtemps ainsi ; il l'interrompit presque aussitôt :
— Ne vous imposez pas, chère madame, ces pénibles explications. Je suis parfaitement au courant.
Le pressentiment de Berthe était juste tout à l'heure. Sûrement, les Davesnes, dans leur affolement ou leur colère, avaient parlé. Ou bien il y avait eu dans leurs bureaux quelque indiscrétion, quelque « fuite ». Il suffisait- du bavardage d'un employé.
Schreckmann, maintenant, s'apitoyait:
— Pauvre madame ! Il a été bien imprudent, ce cher Greyval. C'est le moins qu'on puisse dire. Il s'est mis dans un cas presque désespéré! Evidemment, il dépend des Davesnes de le perdre... à moins que quelqu'un n'arrange l'affaire... Pas commode, oh ! pas commode!... Et vous avez pensé à moi, à ce vieux Schreckmann ! Vous aviez été un peu méchante pour lui, hein ? Mais vous le regrettez... Bon, bon, nous allons voir... Ce n'est pas un si mauvais diable, « votre » Schreckmann... Nous allons essayer.
— Vous voudriez bien?... Vous consentiriez?...
— Oh ! ne nous emballons pas, chère belle madame... C'est une grosse affaire... Il ne vous a pas dit le chiffre, Greyval ?... Je le sais, moi... Trois millions... Il allait bien, ce cher ami. Enfin, avec ma garantie et un bon petit acompte tout de suite, les Davesnes se laisseraient peut-être amadouer... Ah ! ah ! je vous voir sourire. Vous êtes gentille quand vous souriez.
Il lui prenait la main ; elle eut le courage de ne pas la retirer, malgré le dégoût que lui inspirait cette lourde patte molle, toujours humide.
— Seulement, reprit-il, si je me décidais... Si j'exposais mes capitaux, mon crédit, dans des conditions pareilles, si je faisais cela pour vous, il me semble que je pourrais... que ce ne serait pas une trop grande prétention de ma part... Enfin, chère madame, vous m'accorderiez bien un peu, un tout petit peu de sympathie, n'est-ce pasr Vous le traiteriez en ami, ce pauvre Schreckmann ? Vous lui feriez une place dans votre cœur ?
La sensibilité des romances teutonnes mouillait le bleu faïence de ses gros yeux globuleux ; sa voix de porcher saxon tâchait de se faire mignarde.
Berthe rassembla ses dernières forces pour lui répondre :
— Ma reconnaissance vous sera pour jamais acquise si vous nous sauves.
Il ricana :
— Votre reconnaissance, chère madame ? Hé, hé, c'est très joli, la reconnaissance, mais avec ça il faut un peu d'amour, voyez-vous.
Elle s'était levée en sursaut. D'un geste, il la pria de se rasseoir, mais inutilement.
Elle restait debout, très pâle, en face de lui, et elle tremblait.
— Oh ! reprit-il, avec son atroce sourire, ne vous effrayez pas, très chère madame ! Votre vieux Schreckmann est tout à fait raisonnable. Je ne vous demanderai jamais le grand amour, je sais bien qu'il est réservé pour l'ami Greyval... Mais tenez, seulement de la condescendance... C'est cela, un peu de condescendance...
— Oh!...
Il s'était rapproché d'elle : la patte molle et velue frôlait ses épaules, sa poitrine; elle sentait cette odeur fade et rance, ce relent national qui décèle l'Allemagne, et dont il n'avait jamais pu se débarrasser, malgré les recettes d'une hygiène tardivement pratiquée, depuis qu'il était devenu mondain.
La révolte qui fit bondir Berthe vers la porte ne
fut pas morale, mais physique : une nausée. Le Schreckmann s'en aperçut.
— Comme vous voudrez, chère madame, dit-il froidement. iMais il ira en prison, l'ami Greyval, en prison !
Elle sortit chancelante d'horreur, de dégoût, de terreur aussi, éperdue de remords. Au déshonneur de son ami, elle avait ajouté inutilement cet opprobre. Dès demain, dès ce soir, Schreckmann raconterait, pour se venger, que Greyval avait essayé de le « faire marcher » en lui envoyant sa maîtresse.
Elle était rentrée, comme une femme ivre. Et maintenant, la tête enfouie sous l'oreiller, telle qu'une bête agonisante qui ne veut pas se voir mourir et qui ne veut pas qu'on la voie, elle s'enfonçait, sanglotante, dans le noir, dans le néant. Etait-ce possible, vraiment, que ce ne fût pas la fin, et qu'il y eût encore quelque chose à soufrir ?
Le dernier mot de Schreckmann, celui que Greyval avait aussi prononcé, retentissait toujours dans ses oreilles et dominait le bruissement de son sang afiolé :
« En prison ! »
A présent, le désastre était public, la caisse sous scellés, la comptabilité saisie, Greyval arrêté. Berthe avait vécu avec lui toutes les heures et toutes les minutes, jusqu'à cette minute suprême, attachée à lui, dans la terreur du poison et du revolver. Elle avait employé le seul moyen pour le retenir de se tuer ; les raisons ni les prières n'auraient rien pu ; mais son corps et ses caresses empêchèrent ce misérable de rejeter la vie. Pour lui faire accepter la prison, la bouche de sa maîtresse fut assez puissante lorsque, après s'être collée à la sienne, elle lui murmura :
— Tu sais, ils auront beau faire ; ils ne m'empêcheront pas, où que tu sois, d'être à toi quand je le voudrai.
Paris vit alors une chose extraordinaire, le pouvoir de séduction, presque surnaturel, que possédait cet homme, l'espèce de magnétisme qu'il exerçait sur les âmes, pour les retenir malgré tout. Cette magie apparut dans sa ruine et sa défaite mieux encore que dans l'insolence de sa fortune drécédente. Parmi ceux qu'il dépouillait, très peu cessèrent de croire en lui, malgré l'effondré-
ment de toutes ses entreprises. Les uns s'obstinèrent à l'espoir, escomptant un retour favorable des choses, aussitôt que les magistrats, avouant leur erreur, remettraient en liberté leur grand homme ; les autres, s'ils jugèrent mieux de la catastrophe où ils sombraient de compagnie avec lui, ne l'en rendirent point responsable. Ils accusèrent l'envie et les manœuvres de ses adversaires. « On l'a égorgé, » disaient-ils. Et ils citaient l'exemple ancien de l'Union générale, victime de banques ennemies, qui aurait pu vivre si elles ne s'étaient liguées pour l'écraser sous un procès infamant.
A l'hôtel de l'avenue de Messine, croyants et fidèles apportèrent des brassées de fleurs. Ils témoignaient d'une ferveur mystique pour le thau* maturge qui naguère avait doublé leurs capitaux et qui leur paraissait, à présent, un martyr de la cabale. S'il les ruinait aujourd'hui, la faute en était à la malignité des hommes, qui se déchaînait contre son œuvre. Mais ils n'avaient aucun doute sur l'avenir. Le juste ne sort-il pas glorifié de l'épreuve ? Leur foi robuste attendait fermement l'apothéose que la correctionnelle préparait à leur bienfaiteur, et ils se promettaient de l'acclamer à sa sortie des limbes judiciaires. Quotidiennement, ils lui écrivaient des lettres que la consigne de la
prison arrêtait par malheur au seuil de sa « pistole », et dont le sublime eût fait pleurer d'extase un psychologue. L'âme du gogo dépouillé et confiant peut être aussi admirable, en sa simplicité, que celle du fanatique qui meurt ou tue paisiblement pour une idée.
i6o l'audace
our l'une, au moins, des victimes de psrSjs? Greyval, le baron de Giverny, les choses K&g^ïS tournèrent de façon tragique.
Sa santé et sa raison, également faibles, avaient déjà subi un assaut fort rude, quand, après le scandale du Café d'Antin, le mariage de Lucienne avec Jacques d'Esieuques était devenu tout à coup impossible. Peut-être, s'il eût été seul à en décider, un tel éclat même n'eût-il pas contraint M. de Giverny à remiser les beaux projets dont il se flattait depuis si longtemps. Mais Lucienne, dès les premiers bruits répandus, avait écrit à son fiancé une lettre formelle de rupture, et prévenu par cette initiative les velléités arrangeantes de son père. Elle
avait consenti naguère d'épouser M. d'Esteuques sans amour; mais, qu'avant même le mariage il eût mérité sa haine, c'était un peu trop vraiment.
Elle parla si ferme à M. de Giverny, pour la première fois de sa vie, qu'il dut accepter sa décision, mais il ne se consola point de ne plus être le beau-père de tous ces millions qui allaient profiter aune gourgandine, ainsi qu'il le disait sévèrement de Séphora Bernier. D'ailleurs, Jacques ne faisait aucun effort pour rentrer en grâce. L'ascendant de la comédienne le dominait tout à fait depuis qu'il s'était compromis avec elle. Grisé de sa propre audace, il en avait oublié jusqu'à sa terreur respectueuse du jugement maternel.
M. de Giverny était tout abattu par sa déception lorsqu'une épreuve autrement grave l'accabla : sa fortune presque entière fit le plongeon avec Greyval, à qui la gérance en était commise. Ce fut pour lui le coup de grâce. Son tempérament apoplectique ne put supporter ce nouveau choc : la congestion célébrale l'abattit sur le fauteuil où il reçut la nouvelle, un matin, dans son courrier. De là, on le transporta sur son lit, d'où il ne se leva plus. Il vécut encore quinze jours sans sortir du coma : par intervalles, d'une voix pareille à celle d'un enfant qui rêve, il prononçait de
vagues paroles, tantôt pour demander pardon à Lucienne de l'avoir ruinée, tantôt pour la maudire d'avoir refusé M. d'Esteuques. Si, dans cette pauvre cervelle noyée de sang comme une éponge, quelque pensée subsistait encore, ce devait être celle-ci : « Après tout, c'est sa faute ! Si elle l'avait épousé, elle serait riche quand même aujourd'hui. »
Puis il mourut. Lucienne pleura sincèrement ce père incapable, dont l'affection, égarée par une absurde chimère, venait d'aboutir à la déposséder. Après quoi, elle regarda courageusement la vie.
Même pour cette vaillante, l'épreuve était terrible. La ruine à vingt ans ! A l'époque où l'âme veut se dilater et se répandre, où la vitalité qui en déborde manifeste par tant de désirs, de projets et de rêves, le souhait de l'être vers la plénitude de l'existence, vers la possession des choses et le complet épanouissement de soi ! Être alors obligée de se restreindre et de se réduire ! Devoir se résigner quand il est naturel qu'on s'exalte ! L'effort coûtait d'autant plus à Lucienne qu'elle participait, elle aussi, du besoin et de l'impatience de vivre qui possédaient toute sa génération. Se dépenser, s'exposer, semblait la loi de ce temps, mais qui se souciait encore de ce qu'on nomme les vertus d'épargne ?
Qu'est-ce que la modération et la patience avaient à faire dans un siècle d'audace et de prodigalité ?
Or cette force réelle, commune à toute la France rajeunie dont elle était, cette énergie, qui bouillonnait chez d'autres en folies tumultueuses, Mllede Giverny l'employa précisément à triompher de ses regrets et de ses révoltes, à refouler dans le passé et dans l'oubli définitif toutes ses aspirations innées de jeune fille mondaine, à effacer de soi sa répugnance instinctive devant la médiocrité qui allait être son lot.
L'amitié paternelle de Mauprey l'y aida. D'abord, il se chargea de liquider la pauvre succession, de sauver tout ce qui n'était pas entièrement perdu, d'utiliser au mieux ces humbles restes. Puis, il établit le budget de l'orpheline.
— Tu pourras, lui dit-il, te loger convenablement dans mon voisinage, rue de la Terrasse ; j'ai vu un petit rez-de-chaussée qui fera ton affaire... Quant à ton idée de donner des leçons, ne m'en parle plus...
— Mais, parrain, je vous assure...
— Je ne veux pas que tu coures le cachet, tu entends ? J'ajouterai ce qu'il faudra, et laisse-moi tranquille.
Sa brusquerie trahissait la pudeur délicate qu'il
avait de sa générosité !. Lucienne fut attendrie. Mais elle insista encore.
— Voyons, ce n'est pas raisonnable, dit-elle. Vous n'avez guère que votre retraite.
— Et une petite rente, que tu oublies.
— Mais il faut songer aussi à votre pupille.
— André ? Oh ! ce gaillard-là n'a plus besoin de moi. Il a réussi là-bas, ou, du moins, il est en train... A propos, je ne t'ai pas dit ? il va s'of- Irir un congé, il reviendra en Europe pour un mois ou deux. Il va nous tomber ici un de ces matins. Ça te fera plaisir de le revoir, ton camarade ?
En cet instant, elle reécut toute son enfance et l'aube de sa jeunesse heureuse. Elle songea au jour où il lui avait dit adieu, où il était parti pour un monde lointain, comme un soldat d'aventure. Il était pauvre alors ; elle l'avait pourtant envié, à cause de tout ce qu'il allait voir, tenter, connaître, de la tâche rude et magnifique qu'il avait choisie, et de l'enthousiasme que l'avenir espéré allumait dans ses yeux.
Elle était alors une petite vierge mondaine, choyée, protégée contre les heurts de la vie. Du fond de sa tranquillité, de son nid ouaté par le duvet doré de la richesse, elle l'avait regardé
partir. Oui, elle l'avait envié ce jour-là. Et maintenant ?
Maintenant, il revenait. Il était riche, à son tour, de lointaines expériences, de belles visions, riche d'argent aussi. Elle, la vie l'avait deux fois ruinée ; elle n'avait plus de fortune, elle n'avait plus d'avenir. C'était elle, la pauvre, à présent !
Pendant un long moment, elle s'absorba dans la navrante douceur de cet apitoiement sur soimême. Il y a des mélancolies où l'on se plonge avec le désir d'y rester, toutes forces dissoutes, de sentir lentement s'en aller de soi l'existence, comme les Romains, pour mourir, s'endormaient dans la tiédeur du bain où leur sang coulait de leurs veines ouvertes.
La courageuse Lucienne connut un instant cette faiblesse, au rappel soudain de son enfance qui s'était épanouie sous les caresses d'un destin privilégié. Tout cela paraissait remonter du plus profond et du plus lointain de l'âge, évoqué par le compagnon de ses années enfuies, qui brusquement reparaissaient, toutes souriantes sous leurs couronnes puériles,toutes pareilles à des enfants insoucieuses qui dansent sur la pelouse d'un jardin.
Comme l'avenir était morne devant elle, en comparaison !
Elle se réjouissait tout à l'heure, et voici que les larmes lui montèrent aux yeux. Elle faillit souhaiter qu'André ne revînt pas.
Pendant cette période de tristesse et de dépression, Lucienne prit l'habitude de passer le plus de temps possible chez son parrain. Le voisinage des deux maisons facilitait ces visites quotidiennes.
Le commandant de Mauprey habitait, rue Legendre, au fond d'une cité tranquille, un petit rezde-chaussée, le classique tournebride du souslieutenant. Il montait avec peine les escaliers, à cause d'une jambe gauche qui était presque morte depuis qu'un coup de sabre, en Afrique, lui avait tranché un muscle, coupant tout aussi net sa carrière militaire. Cas de réforme ! Il n'avait pas voulu entrer dans les bureaux. Il gardait aujourd'hui encore l'air très jeune, et même entraîné. Assis ou debout, il avait l'air d'un cavalier en pleine forme, qui va repartir, après un congé, pour le Sud-Oranais, et nullement d'un invalide : il fallait le voir marcher et tirer la jambe.
Son logement de militaire et de colonial surprenait le visiteur par l'absence de tout appareil exotique ou guerrier. Pas de zagaies plus ou moins
empoisonnées, ni d'étoffes criardes, ni de ferblanteries, ni de ces tapis de prière qui viennent peutêtre des souks ou des mosquées, mais que l'on se procurerait aussi dans les Batignolles ; pas même un narghilé : Mauprey ne fumait pas ! Un admirable fusil représentait à lui tout seul les souvenirs d'Afrique ; il était là, sans doute, à cause de la beauté de ses incrustations, et parce que Mauprey l'avait vu, dans une mêlée, braqué contre sa poitrine par la main d'un cheik superbe, auquel il ne laissa pas le temps de tirer.
Çà et là, quelques estampes, des moulages d'après la Renaissance ou l'antique, un médaillon de Dante, un autre de Bonaparte après la campagne d'Egypte, maigre, ardent, tout en regard et en cheveux.
Puis des livres, et quelques-uns bien inattendus. A côté des historiens militaires, des mémorialistes, des mathématiciens, des géographes, on apercevait des poètes de la Pléiade et aussi des Grecs, non pas traduits, mais dans la belle virginité de leur texte. Étonnante bibliothèque que celle de ce commandant en retraite ! On l'aurait plutôt crue d'un humaniste obstiné. Mais, sur le même rayon, les tomes sévères des économ stes attestaient les préoccupations positives, le ré;
lisme scientifique de celui qui les voulait là, à portée de sa main, entre du Bellay et Pindare.
Eu assistant aux petites réunions qui se tenaient une ou deux fois par semaine au rez-de-chaussée delà rue Legendre, on se serait convaincu que le commandant de Mauprey savait choisir ses amis aussi excellemment que ses livres.
Celui qu'on ne pouvait s'empêcher de remarquer d'abord, à cause de je ne sais quelle supériorité physique qui se manifestait en lui dès le premier coup d'œil, s'appelait Pierre Grandier. Il représentait un type d'humanité perfectionnée, ou plutôt rajeunie, telle qu'on l'imagine dans la beauté de l'âge primitif, quand le moindre mouvement de l'organisme humain faisait rayonner l'harmonie et la joie. Grandier semblait revenu à cette sorte d'état de grâce naturel dont la civilisation nous fit déchoir. Il avait retrouvé le rythme plastique que, seules, les œuvres de la statuaire grecque nous restituent pour nous faire regretter le temps où l'homme le posséda. On admirait d'abord en lui cette flexibilité de lignes, ce jeu d'une musculature idéale.
S'il réalisait le miracle de rappeler, à notre époque, les athlètes du pentathle, il le devait à la culture physique, pratiquée selon des règles que
la Grèce avait pressenties déjà, et qu'elle appliqua avec son instinct infaillible, S'il représentait un magnifique type d'animal humain, c'est qu'il s'était soumis au dressage qui forma les combattants de Marathon et qui, de nos jours, permit à Ling de recréer en Suède une. race nouvelle, douée de muscles héroïques.
Il s'était fait le propagateur de la renaissance physique dans l'armée, où il était officier. Ses élèves triomphaient aux rencontres de Twickenham, aux jeux olympiques de Stockholm. Il avait fondé un collège d'athlètes où des mondains, des savants, des artistes, pendant les mois d'été, venaient détendre leurs nerfs, exercer leurs muscles et prendre des bains de soleil sur les gazons, revivifiant leurs membres nus dan? la lumière sacrée, comme dans une eau mystique. Pierre Grandier paraissait une sorte de rédempteur des corps.
Le professeur Demont avait pris rang parmi lei maîtres de la pensée moderne ; son cours de philosophie, à la Sorbonne, ralliait les auditeurs les plus divers : des savants austères, amis ou hostiles, des jeunes hommes enthousiastes, que brûlait la fièvre sainte de l'idée, et même des mondaines, que ne décourageait point la sévérité de son en-
seignemenl. La mode, par le plus paradoxal des caprices, avait adopté Demont, mais la faveur un peu injurieuse avec laquelle elle traitait ce sage, comme s'il n'eût été qu'un simple acteur, n'arrivait pas à le diminuer. Le rayonnement de son influence sur le monde intellectuel s'expliquait par de plus nobles causes.
Il s'était affirmé en libérateur et en initiateur. Dans la caverne des idées, où les positivistes n'osaient pénétrer, où les logiciens de l'école ergotaient pauvrement, ajoutant des ténèbres aux ténèbres, il était entré, brandissant sa doctrine comme une torche hardie. Ses études sur la conscience éclairaient l'abîme intérieur du moi ; son système du monde restituait à l'univers la splendeur et le mouvement de la vie, qui répandait à travers toute son œuvre une ivresse sacrée.
Ce siècle d'audace l'aimait, parce qu'il était, lui aussi, un audacieux à sa manière, parce que, arrachant à la philosophie les tristes œillères du positivisme, jetant bas les vaines barricades que les docteurs de l'âge précédent avaient dressées au seuil de tous les beaux problèmes, il osait aller jusqu'au bout de la pensée, et ouvrir à l'intuition philosophique le domaine du prétendu inconnaissable. Cet homme aux yeux perçants, à la parole
menue, un peu hésitante, se précipitait, entraînant avec lui des foules, à la conquête d'un monde idéal, avec la ferveur intellectuelle de Plotin, dont il commentait les Ennéades. Il enseignait ainsi à ses contemporains à mieux connaître le pouvoir de l'intelligence et sa sphère d'action infinie, régénérant, recréant des esprits, comme Grandier refaisait des corps.
Le troisième personnage venait plus rarement chez Mauprey, à cause de ses occupations incessantes. C'était le lieutenant Verdet, l'aviateur militaire, maintenant en disponibilité, sur sa demande.
Sous ses habits civils, il ressemblait encore aux portraits de Marceau, comme le soir où il s'était déguisé avec l'habit à grands revers, les « oreilles de chien » et le tricorne à cocarde. Du reste, il avait la parole rare et très douce, un maintien sage, comme une fille, le visage presque glabre, sauf, au-dessus de la lèvre supérieure, « ce duvet du printemps » qui ombrage à peine celle des jeunes athlètes chantés par Pindare. Son énergie était tout intérieure ; il n'en paraissait rien au dehors, sinon, parfois, l'éclat singulier de ses prunelles, habituées à percer les brumes de l'espace. Il taisait sans ostentation ce métier de ris-
quer sa vie et semblait avoir oublié tout à fait que, chaque fois qu'il s'élançait vers le ciel, il en pouvait être précipité non par la jalousie des dieux, comme Icare, mais par un accident de moteur ou par la malfaçon d'un ouvrier qui a oublié dans l'aile de l'appareil une pièce de renfort. Le geste de sa main sur « les commandes » était aussi héroïque que celui de Bellérophon sur le frein de Pégase.
Ainsi, dans le petit salon du commandant de Mauprey, quand ces trois hommes se rencontraient, l'époque se trouvait représentée par ses caractères les plus significatifs et les plus frappants : force morale, force physique, goût du risque et de l'initiative. En les regardant, en les écoutant, on comprenait mieux l'esprit qui mène ce siècle, lancé délibérément à travers toutes les aventures vers un idéal d'énergie et de liberté.
D'autres, savants, lettrés, voyageurs, composaient avec eux une espèce de cénacle intime, où Lucienne était la seule femme admise. Quand elle était là, personne ne se croyait obligé de changer le ton de l'entretien sévère et de le faire dévier vers des propos frivoles et médiocres.
Elle écoutait, elle comprenait, si elle parlait peu, et môme, à son insu, il lui arrivait d'intervenir
par le seul charme de sa présence, de son attention, de son silence plein de pensée, dans la marche de la conversation, qui se faisait plus aisée, comme si le secours d'une jeune muse eût ailé la parole et l'esprit de chacun. Quelle muse plus douce et meilleure inspiratrice qu'une petite Française d'aujourd'hui, sérieuse et charmante ?
Aux premiers jours d'avril, Verdet quitta Paris pour accomplir un vol en Italie ; il devait partir de Gênes et atterrir en Toscane, sur les collines de Fiesole. A la frontière, Mme Yradier le rejoignit ; elle allait l'accompagner comme passagère.
Elle était devenue maintenant une aviatrice experte et aguerrie, sans affecter en rien les allures d'une professionnelle. L'aviation n'était point pour elle, comme pour beaucoup de femmes, une manière de jouer à l'homme ou de braver le préjugé, tellement affaibli d'ailleurs, qui interdit les sports violents et les costumes excentriques à son sexe. Elle aimait Verdet ; elle aimait le danger : c'était tout. Elle demeurait Parisienne et grande dame, même sur le siège d'un monoplan, laissant le chandail aux petites Montmartroises qui posaient pour les journaux illustrés. Extravagante et folle, oui, extravagante et folle, oui; incorrecte ou ridicule, non pas.
Elle accompagnait maintenant l'aviateur dans presque toutes ses ascensions, mais ils continuaient d'habiter séparément. Leur liaison ménageait encore certaines convenances, et ne se déclarait que dans les occasions de péril et d'aventure, en plein ciel, au-dessus des misères humaines.
Pourquoi ne s'épousaient-ils pas ? On n'y comprenait rien.
C'est que Mme Yradier était capable de scrupule autant que de folie. Il y avait, dans son passé, des erreurs qu'elle n'oubliait point, que l'exaltation ou la torpeur dues à son poison favori ne pouvaient effacer de sa mémoire. De l'homme qu'elle aimait maintenant, elle s'était fait un dieu : en acceptant de lui son nom, elle aurait cru commettre une usurpation et un sacrilège. Elle avait aussi conscience d'une autre tare, d'une autre déchéance, non moins définitive : elle savait voir les ravages accomplis sur elle-même par la drogue qui faisait d'elle en tout temps une malade, quelquefois une folle.
Quant à Verdet, il n'aurait jamais parlé le premier d'un mariage : Mme Yradier était riche.
D'ailleurs, pourquoi se seraient-ils souciés de s'installer dans la vie comme ceux qui se croient sûrs d'y rester longtemps? A quoi bon prévoir,
organiser, régulariser l'éphémère ? Quotidiennement, il risquait la mort, et quant à elle, rongée par le poison, pouvait-elle éviter pendant plus de quelques années encore une de ces fins comme elle en avait vu déjà autour d'elle, dans le pâle troupeau de ses sœurs en folie? Un jour, le cœur s'arrête ou l'haleine manque, on tombe raide dans la rue, au théâtre, dans un salon ; un médecin discret déclare une rupture d'anévrisme, et la cocaïne, la démone aux yeux fous, ajoute un nom à sa liste de suicidées. Cette conclusion d'une existence perdue, Mme Yradier l'acceptait ; elle l'aimait mieux que la vieillesse, qui ne pouvsit lui apporter que la détresse et l'épouvante. Dans la vieillesse on vit tête à tête avec son passé : elle n'aurait pas pu affronter la tristesse infinie du sien.
D'ici là, avec son amant, elle se grisait d'une vie périlleuse. Des traversées aériennes, elle n'aimait, à vrai dire, que les périls.
Voir, à quelques centaines de mètres seulement au-dessous d'elle, des paysages éclore, nappe fauve des blés mûrs, émeraude des pâturages, innocence azurée des lacs, moirages lumineux des fleuves, sommeil glauque ou bleuissant des mers, rougeoiements des campagnes dans les crépuscules et les aurores, fourmillements innombrables des
villes, cela ne l'intéressait guère ! Ce qu'elle aimait, c'était la vitesse, l'altitude, le gouffre d'en bas et celui d'en haut qui l'aspiraient à la fois, le vide, le vertige, la mort, enfin, toujours près de happer son âme fébrile. Pour cela, elle acceptait toutes les fatigues, toutes les souffrances et ce mal de l'homme-oiseau, qui ressemble en plus terrible au mal des montagnes.
C'est la tension qui fait éclater les artères, l'affolement du pouls, le crâne serré par un étau, un orchestre diabolique qui bourdonne, siffle et mugit dans la tète. Ce sont les doigts qui se violacent, les yeux qui s'injectent de sang, c'est le vertige. C'est surtout l'incoercible somnolence qui vous prend souvent en plein vol et plus sûrement à l'atterrissage, après les variations brutales des pressions atmosphériques.
Elle dissimulait de son mieux son malaise et ses douleurs, craignant que Verdet ne l'emmenât plus s'il s'en apercevait. Elle aimait tant les descentes foudroyantes, les coulées à pic jusqu'à terre, les chutes vertigineuses à travers l'infini, qui l'exaltaient et qui la tuaient ! Oh ! cette sensation de tomber tout à coup au fond de la mort, de s'écraser la poitrine sur la paroi formidable de l'éternité ! Quelle ivresse pour elle d'abîmer sa
pauvre vie démente dans cette fin surhumaine ! Mourir ainsi, précipitée du ciel, comme les titans foudroyés et les dieux déchus !
Et sans cesse, de plus en plus, elle s'abandonnait à cette ivresse du néant et du vide. Elle suppliait Verdet de lui donner la joie des plongées fulgurantes dans l'espace. Et lui, qui voyait dans ses yeux la fièvre de son désir, mais ne pouvait sentir la souffrance dont elle payait chaque fois ces folies, il consentait.
La société florentine et la colonie américaine avaient envahi la double colline de Fiesole, le balcon de la Toscane. Ce n'était pas pour admirer la douceur grise et bleutée de Florence épandue dans la plaine, les coupoles frappées de lumière, le miroitement pâle des oliviers et la verdeur farouche des cyprès dardés comme des flammes et des glaives. Non, le paysage célèbre du Val d'Arno, malgré sa sérénité divine dans cette journée de printemps, n'eût pas suffi pour amener et retenir ici cette foule blasée. Mais l'aviateur français Verdet, accompagné de sa passagère, devait atterrir après avoir achevé son vol de Ligurie en Toscane, et c'était cet event qui mettait toute la ville du Lys en rumeur.
L'homme-oiseau, porté par ses ailes rigides, allait s'abattre sur le sol où se posèrent les pieds des anges descendus vers l'Angelico le long d'un rayon de soleil. Ce doux lieu de légende devenait le théâtre d'une prouesse bien moderne qui n'eût pourtant guère étonné l'hôte des Médicis, Messer Léonard, s'il avait pu, de cette terrasse de Fiesole, assister au triomphe de son homme volant, bafoué, moqué par ses contemporains, et devenu, après quatre cents ans, une miraculeuse réalité.
Déjà, Ton voyait le monoplan comme le double trait mince que dessine sur le bleu du ciel une alouette qui plane. Puis, approchant, il devint tiercelet, gerlaut, aigle royal. Il descendait. Une clameur innombrable venait à sa rencontre, les battements de mains, rythmés par l'unanime enthousiasme, semblèrent la palpitation sonore d'un cœur gigantesque, affolé de sa venue. Il descendait, aspiré par l'attente et le désir de toute cette foule. Les cris redoublaient vers cet homme qui s'en revenait du ciel.
Verdet n'était plus qu'à quelques mètres. Il prit terre.
On se ruait vers lui. Il sortit de la nacelle en chancelant comme un homme ivre : de la main i e'caita l'importunité des hommages. Certains
crurent comprendre : il était souffrant; sans doute le mal de l'homme-oiseau à l'atterrissage. On lui offrit une coupe de Champagne, des cordiaux. Il fit: non, de la tête, et, le bras tendu, désigna l'aéroplane immobile où la passagère était restée.
Alors seulement on remarqua la forme roidie, le visage aux tragiques }^eux ouverts, le cadavre de Mme Yradier. De son vol à travers les abîmes glacés de l'éther, Persée ne ramenait qu'une Andromède morte.
i8o l'audace
A-^OMME elle est étrangement mêlée, la *i^H.<# foule qui, ce soir, envahit le Cirque de Ç&*^\& Lutèœ -f Élégante et populaire à la fois, elle comprend des hommes de club, qui déplacent beaucoup d'air, des mondaines qui ruissellent de perles, et aussi de minces petits bourgeois, des employés aux jaquettes miroitantes, des gars de faubourg en casquette, chandail et espadrilles.
Tout ce monde a dû payer sa place, et le miracle n'est point que ceux-là aient donné cinq louis pour un fauteuil de premier rang ou dix loui3 pour une chaise sur l'arène, mais que ceux-ci aient rouvé cent sous pour un strapontin tout en haut, sous les lustres. Et cela pour le même spectacle !
L AUDACE Ibl
Le même soir, à la même heure, tout Paris a donc été pris de la même fièvre ? Il ne s'agit pas seulement ici d'un immense courant de snobisme, comme il s'en déchaîne de temps à autre sur un mot d'ordre jeté par la mode à ses esclaves. Ce public, qui s'écrase aux petites places, n'aura jamais rien à démêler avec la mode. Il s'agit d'une fureur universelle de curiosité, qui fait délirer la capitale, comme pour le couronnement d'un souverain ou la rentrée d'une armée victorieuse.
Et c'est tout simplement Fred Alex, champion français, qui va boxer contre Jim Turnbull, champion nègre.
Mais d'abord Fred Alex n'est point un boxeur ordinaire ; il est la Boxe, l'allégorie vivante du sport combatif et brutal qui a détrôné tous les autres. Il se détache parmi les rois du Ring, à cause de sa jeunesse, de son bonheur constant (il n'a jamais été battu) et de cette impression de force allègre qu'il dégage. Il est à la fois redoutable et jovial ; il assomme son adversaire, ou il «encaisse» lui-même avec un bon sourire. De plus, ce champion des poids lourds, formidablement musculeux mais dégraissé, se donne le luxe d'être, ainsi que le disent avec attendrissement ses petites amies, « un beau gosse ».
Elles sont toutes là, soupeuses de Montmartre ou de la rue Royale, avec leurs aigrettes fausses ou vraies, et ces mèches canailles — appelez-les des tanguettes, car on ne dit plus des guiches — qui ne parviennent pas à enlaidir leurs délicieux visages à la pulpe de fleurs.
Parmi elles s'est faufilée une mondaine, une comtesse blonde, charnelle et magnifique créature, qui apprécie autant qu'une patricienne de Rome la nudité athlétique des mâles. Eile n'est point ici la seule fourvoyée du Faubourg. Et, si l'on se donne la peine de faire l'inventaire des loges et des fauteuils, on y retrouvera à peu près toutes les actrices de quelque renommée qui sont à Paris.
L'enthousiasme des hommes ne le cède guère à celui des femmes : il est seulement plus « sportif». Il y a d'abord cet indéfectible élément des snobs, toujours prêts à répondre au premier appel quand on les mobilise pour quelque manifestation de la vie parisienne. Us sont tous là, à leur poste, la lèvre rase ou surmontée de la petite moustache en chiendent que la mode leur tolère, les bandeaux à l'encaustique sous le chapeau qui n'emboîte que l'occiput. Mais ce n'est point leur banale présence qui donne à la réunion de ce soir sa signification au point de vue de la psychologie
sociale. Il est trop naturel aussi que tous les sportsmen, théoriciens ou pratiquants, et tous les professionnels, depuis les futurs pugilistes jusqu'aux vétérans émérites, soient accourus à ces assises de la boxe : c'est pour eux affaire de métier.
Mais ils ne sont qu'une minorité dans la salle. Il y en a bien d'autres. Il y a des écrivains, des artistes, des hommes de théâtre, curieux, comme d'un spectacle inédit, de voir travailler des muscles. Ces hommes, les uns rassasiés de l'observation et de l'analyse, les autres blasés de l'émotion scénique, sont venus chercher ici un tressaillement nouveau. Il y a enfin et surtout le public médiocre ou infime, le troupeau innombrable parqué aux petites places, qui coûtent tout de même cent sous ou dix francs. Ceux-là sont peut-être les plus enthousiastes; cependantla plupart ne font pas de sport. Mais ils en rêvent ; ils sont tous abonnés ou lecteurs d'une feuille qui ne leur laisse rien ignorer des performances d'un Fred Alex ou de ses rivaux. Par elle, la physionomie des princes du Ring leur est familière, ainsi que leur biographie.
En pensant qu'il existe de tels surhommes, ils se consolent de n'être eux-mêmes que de piètres échantillons d'humanité. Gringalets étioiés par le
bureau ou déjetés par le travail de l'usine, bourgeois ventrus comme des bouddhas pacifiques, paquets de chairs flasques, de muscles pauvres et de nerfsirritables, ils oublient leur misère physique en regardant les athlètes agir, si passionnément qu'ils arrivent à vivre en imagination de la vie héroïque.
Ainsi, dans les moments où la musique fait silence, entendez-vous, aux petites places, ce bruit de mastication singulier? Tous, ils sont occupés à tirer sur des boules de chewing gum, cette gomme élastique que les boxeurs triturent pour se durcir la mâchoire par un exercice continu, afin de mieux supporter les taloches de l'adversaire. Cependant, ils ne monteront jamais sur le ring, et, sous la caresse du swing le plus bénin, ils s'évanouiraient. Niez, après cela, l'empire de la boxe sur l 'âme des foules.
Mais il est dix heures. Après la rencontre de deux champions secondaires, qui n'a fait qu'amuser assez médiocrement le tapis, voici paraître Jim Turnbull et Fred Alex, escortés de leurs soigneurs. Les soigneurs de Turnbull sont noirs comme lui. Un speaker à la carrure avantageuse, à la voix sonore et grasse, ancien acteur de quelque Bobino, fait les présentations. Puis l'ar-
bitre paraît, long et triste. Le signal est donné.
Jim Turnbull se dresse en face de Fred Alex ainsi qu'une tour d'ébène. Cette tour s'ébranle parfois de façon terrible, les bras se détendent et lancent les poings en catapulte. C'est d'une balistique formidable. Le bras gauche surtout travaille remarquablement. Les coups du gauche sont le triomphe de Jim, et, d'après la règle anglaise, ils comptent double.
Pourtant, il est clairtout de suite que c'est Fred Alex qui mène le jeu. Il attaque avec une prestesse féline, il pourchasse l'adversaire, il le harcèle, il a l'air de danser devant lui une danse du scalp déjà victorieuse. On oublie sa robustesse pour ne voir que sa légèreté bondissante ; ses muscles, qui ne présentent point, comme ceux de Jim, des saillies ostentatoires, font leur besogne joliment et discrètement. Le boxeur français garde la ligne florentine et praxitéiienne.
Coup de gong, arrêt. Les soigneurs et leurs serviettes. Seconds out ! time ! Deuxième round. Troisième. Quatrième. Cinquième. Il y en aura dix ou douze. Les Anglais, qui ont passé tout exprès le Chauneltt payé leur chaise dix livres sterling, les Parisiens eux-mêmes, quisaventce qu'on leur doit, ne se contenteraient pas de moins. Et puis, at-
tention, il y a le film qu'on est en train de tourner et sur quoi les deux combattants toucheront, au mètre, leurs justes droits. D'ailleurs, le match fûtil absolument sincère, qu'il faudrait bien ce tempslà pour décider delà victoire entre les attaques foudroyantes de Fred Alex et les terribles ripostes de Jim, dont le « gauche » opère comme un marteau pilon.
Soudain, les petites amies du « beau gosse » poussent une clameur apitoyée et indignée. Ce fameux poing gauche vient de pocher affreusement l'œil de Fred Alex.
Hideux et superbe, le jeune boxeur ne bronche pas. Il sourit, le héros 1 il inédite un punisbment exemplaire. Et l'on sent que ça ne va pas traîner.
Un maître coup à la mâchoire, et voici la lèvre de Jim fendue, toute en sang ; elle se gonfle et ressemble à une tomate à demi écrasée.
— Go on, Fred ! Kill him ! « Vas-y, Fred ! Tue-le ! »
Qui donc a crié ainsi ?Cest une jolie fille, au visage très doux, un Greuze poupin, avec de grands yeux de pervenche, des frisons blonds, un museau rose. C'est Camille Verlys, flanquée de son ami de province, avec qui elle a fait la paix sous con-
dition de lâcher Bernier, car cet homme l'aime avec une insigne faiblesse. Elle a, du même coup, lâché le théâtre, et elle se borne judicieusement à n'être plus qu'une petite pécheresse délicieuse. Ravi de cette conversion, son ami, homme de sport, lui a fait apprendre l'anglais, ce qui est distingué, et la mène aux séances de boxe. Aimet-elle vraiment la boxe ? En tout cas, elle est prête d'aimer Fred Alex. Qui l'en blâmerait ? Après avoir subi, dans l'intérêt de sa carrière, un cabot desséché et ranci, comment n'aurait-elle pas envie de ce garçon qui a vingt ans de moins et une autre encolure ?
Onzième round. Malgré les embrocations que les soigneurs lui ont prodiguées, il est clair désormais que Jim Turnbull s'alourdit et s'ankylose. Son bras gauche n'est plus une bielle de locomotive : il mollit. Son sourire de boxeur, presque un sourire de danseuse, devient la grimace d'un poupon monstrueux qui va pleurer. Deux crosses, un crochet, un«/>/^ra^sousle menton, Jim chancelle, son poing tournoie inutilement au-dessus de la tête de Fred. Un direct à l'estomac, il tombe. Le voilà parti pour « le voyage au pays des dix secondes ».
« One ! Two ! Threi ! Four ! Five ! » Les amies
de Fred n'osent pas encore applaudir, craignant de lui « fiche la cerise ». Camille déchire un mouchoir.
« Six! Seven ! Eight ! Nme ! Ten ■' »... Ça y est! Le nègre est knock-out.Fred Alex reste champion du monde.
Camille s'est dressée sur la pointe de ses petits pieds chaussés de blancs cothurnes. Elle bat des mains, elle envoie des baisers, elle rit, elle pleure, elle pépie de jubilation. Cette petite fille, d'ordinaire paisible et nonchalante comme une chatte sur un coussin, est hors d'elle-même : elle vibre tout entière, de ses orteils mignons, crispés dans les souliers de satin, jusqu'aux racines de ses cheveux dorés et soufflés comme une pâtisserie fine. Elle jette toute son âme comme un bouquet au triomphateur. L'ami de province, à ses côtés, applaudit gravement, sans se douter que son destin est réglé désormais de façon inéluctable, et qu'au jeu de l'amour le vainqueur qu'il acclame le mettra lui-même knock-out au premier round.
La salle se vide lentement . A la sortie un manteau d'une somptuosité particulière obtient un beau succès d'envie auprès du public féminin. Il s'étale sur les épaules de la future Mme Jacques d'Esieuques, et — il faut être juste — Séphora le
porte comme une reine... Ce ne serait pas la peine, autrement, d'être du théâtre.
Serait-elle une aficionado, delaboxe ? Nullement. Elle a pour régie de se désintéresserde tout ce qui n'est pas son intérêt. Mais elle n'est point fâchée de montrer dans une telle réunion la figure d'une personne qui a réussi. Elle a eu son divorce ; nos magistrats sont galants. Elle va épouser Jacques.
Après, mon Dieu, après. .. Elle est en train de penser qu'un certain ministre, celui-là qui se promenait à la soirée du Fairy, est un peu las de la digne sociétaire qui lui donne part entière à ses bonnes grâces. Et Séphora a toujours eu l'idée d'entrer aux Français.
ne atmosphère de drame s'appesantissait : en ce moment sur Paris.
gj D'abord, on venait d'apprendre la mort mystérieuse de Manette, ancienne petite femme de Montmartre et légitime épouse de Staphylidès.
Depuis trois semaines environ, ils étaient partis pour leur villa des Mouettes sur la rive suisse du lac de Genève, et, de ce fait, la vie du boulevard avait failli être interrompue. C'était, pour les Parisiens, un incroyable malaise de ne plus apercevoir, dans les avant-scènes, à côté du Levantin puissant, gonflé d'or et de cynisme, glabre, lippu et mafflu comme une idole carthaginoise, la petite
tête vipérine de Manette, son collier d'escarboudes et la fabuleuse aigrette faillie d'une calotte de cheveux noirs. Car il e'tait bien convenu que ces deux figures, si dissemblables et si bizarrement accouplées, incarnaient Paris.
Sans doute par droit d'impudeur. Dans cette ville où les exemples de travail, d'énergie et d'intelligence surabondent, c'est, hélas ! le scandale qui apparaît surtout ; or, ils étaient prodigieusement scandaleux. Aucune vergogne n'avait jamais refréné Staphylidès : en affaires, il traitait les hommes avec la férocité méprisante d'un despote oriental ; en amour, il usait des femmes de la même manière. Ses fantaisies de débauché étaient passées en légende : ses compagnes successives n'y purent tenir. Survint Manette, qui lui en offrait autant ; étonné, il l'épousa. On les confondit tout de suite dans la même popularité, un peu infamante. Les deux silhouettes furent désormais inséparables : l'une, haute, massive et dure comme celle du dieu Baal ; l'autre d'une minceur hiératique, qui faisait penser à quelque Astarté frêle mais crapuleuse.
Manette n'ignorait point qu'une certaine catégorie de blasés ne résiste guère à la séduction d'une personne endiamantée, qui lâche des ordures à
chaque mot : ainsi avait -elle su prendre et garder S'aphylidès.
Non que le ménage allât sans troubles : Manette se montrait souvent hargneuse, agressive ; elle se plaisait à déchaîner les fureurs du Levantin, car elle était de ces femmes délicates pour qui la scène de chaque jour est une nécessité d'hygiène. Jeudangereux, surtout quand il visait à rendre Staphylidès jaloux ; il le devenait facilement, et d'une façon terrible, à l'orientale, tout « vieux mangeur d'asphalte » qu'il fût, selon sa forte expression. S'il avait eu le Bosphore sous ses fenêtres au lieu de la rue Pierre-Charron, il y eût fort bien jeté quelques sultanes préalablement cousues en un sac.
Plusieurs fois, malgré son goût de bravade, Manette s'en était effrayée. Elle avait dit devant une ancienne camarade de bohème : « Un jour, il me tuera. » Mais sans doute ne lui déplaisait-il point de vivre sous la menace de la foudre, puisqu'elle ne balançait pas à la provoquer.
Le ménage Staphylidès avait rallié l'Helvétie
en joyeuse société. C'était sa manie ; il lui fallait
oujoursde la figuration autour de soi : querelles,
.usions, amusements crapules, tout se passait
devant la galerie. Cette fois, dans la suite, on re-
marquait un homme de cercle, élégant mais pauvre, qui procurait à Staphylidès la satisfaction d'avoir comme boscard un gentilhomme authentique ; une petite camarade à qui Manette faisait user ses robes et qu'elle traînait partout par superstition, comme un porte-bonheur, bien que la jeune personne ne fût pas exactement une mascotte. Le chœur des parasites se renforçait encore d'un pitre de café-concert et d'un caricaturiste, ennemis par rivalité d'emploi, tous deux, dans cette troupe, jouant les comiques. La joie de Manette était de mettre aux prises ces roquets. Toutefois, elle favorisait le rapin, qui savait causer, à la différence du pitre qui n'avait que ses grimaces.
Le Staphylidès s'en était aperçu, et, s'il n'eût obéi qu'à sa nature orientale, il aurait envoyé le tecet fatal au caricaturiste par son valet de chambre ; tout au moins l'eût-il congédié sans politesse. Au lieu de cela, il continuait à l'inviter. C'est qu'il était aussi Parisien, tenu, comme tel, à garder en face du péril une attitude indifférente et mêmele sourire.
Un soir, le dîner s'était prolongé plus que de coutume à la villa des Mouettes, et l'on y avait bu en conséquence. Pendant tout le repas, Manette
avait traité le successeur de Daumier avec une complaisance marquée ; leurs genoux sous la table avaient été fort actifs, tandis que Staphylidès, très alourdi, les observait de temps à autre, à travers un nuage d'ivresse. A la fin, les convives s'étaient levés, pas très solides, et chacun était rentré chez soi ou chez sa voisine : la petite amie de Manette et le pitre, très ivres, s'étaient perdus dans le couloir et, s'accrochant l'un à l'autre comme deux naufragés, avaient roulé ensemble par une porte ouverte sur un lit opportun.
Mais l'homme du monde, que son estomac médiocre avait empêché de boire, dormait d'un sommeil léger, il crut entendre un bruit de pas et de voix, tout proche de sa chambre qui donnait sur le lac : il lui parut que des gens marchaient en se querellant sur le balcon au-dessus de lui. Il y fit peu d'attention et se rendormit au moment où le bruit venait de cesser.
Le lendemain matin, le valet de chambre, contre tout usage, se précipita, pâle et hagard, dans la chambre de Staphylidès qui était au lit.
« Monsieur, monsieur !... »
Quand il ne bégaya plus, on put comprendre que le jardinier, en arrivant, venait d'apercevoir le corps de Manette dans l'eau, tout près de la rive,
juste au-dessous du balcon qui, de ce côté, s'avançait en encorbellement sur le lac.
Tout le monde, maîtres et domestiques, avait passé la nuit dans l'ivresse ; aucun témoignage ne vint combattre cette explication si simple : Manette avait voulu respirer la fraîcheur nocturne ; abominablement grise, elle avait perdu l'équilibre. Seul, l'homme du monde aurait pu communiquer utilement ses impressions à la justice : par malheur, une crise d'amnésie, survenue après une telle émotion, les avait balayées.
Paris glosa. Mais, en conduisant le deuil de la pauvre Manette qu'il avait ramenée de là-bas, Staphylidès montra une douleur si farouche que les plus malveillants renfoncèrent leurs soupçons.
Vers la même époque, on jugeait aux assises les voleurs d'autos qui avaient si brutalement interrompu la fête champêtre des Greyval.
Outre des comparses négligeables, la bande comptait deux premiers rôles, deux chefs : l'un, Barat, le chauffeur du Fairy-Paîace, homme d'action brutal, à peine dégagé, au XXe siècle, de la bestialité primitive, brave à la façon d'une bête féroce et qui prouvait par tous ses gestes que le civilisé peut fort bien, aujourd'hui, s'en retourner
vers le pithécanthrope ; l'autre, au contraire, criminel par raison démonstrative, aussi « conscient et organisé » que le prolétariat futur, végétarien, hygiéniste et philosophe à la façon d'un mauvais élève qui n'a pas digéré Nietzsche. Ce Daquin était une espèce d' « intellectuel » inintelligent. Les jurés s'ébaubirent d'entendre un escarpe disserter sur 1' « illégalisme », c'est-à-dire sur le vol à la tire et le coup du père François, avec cet appareil de doctrine. Jean Hiroux posait la morale de la force et dégageait la métaphysique du crime avec l'autorité d'un docteur d'Iéna.
La guillotine indiscrète coupa la conférence, mais Daquin et Barat firent école. Au coin des rues, les revolvers partaient tout seuls, surtout entre les mains des enfants. Désireux d'affirmer la révolte de leur individualité naissante en face de la tyrannie sociale, ces innocents délaissaient pour le browning le futile diabolo.
Les philosophes, qui volontiers moralisent dans les coins d'orgie, répétaient, la main dans leur barbe : « Lasciveté ! Cruauté ! »
« Corruption, » ajoutaient d'autres, à cause de scandales financiers et politiques. Et le choeur tout entier concluait par le même gémissement :
« Décadence ! »
Ces doléances remplissaient deux colonnes d'un journal que Mauprey tenait à la main. L'article était d'un vaudevilliste retire, assagi par ses fours, et qui, renonçant à faire rire ses comtemporains, se réduisait à les morigéner.
Le commandant haussa les épaules et posa le journal sur la table devant lui. Lucienne venait d'entrer dans la chambre.
— As-tu lu ça ? lui dit-il.
— Oui, je l'ai lu.
— Eh bien ! qu'est-ce que tu en penses ?
— Il me semble que ce monsieur ne voit qu'un côté des choses.
— En effet...
Il s'était levé, et, en parlant, il marchait à grands pas, ne tirant presque plus la jambe.
— Parbleu, oui, c'est entendu ! Nos contemporains sont jouisseurs, violents, brutaux, et quoi encore ? Ils ne respectent plus rien, ils sont déchaînés ! Plus d'entraves religieuses ni sociales ! On tue avec ostentation, par principes : voyez Barat et sa bande ! On vole de même : voyez Greyval ! Les femmes promènent dans la rue le carnaval du Directoire. Des princesses courent les bars où l'on tangue et les matches de boxe ! Une cabotine, qui n'est pas même jolie, cette
Séphora Bernier, s'adjuge un mari gentilhomme et millionnaire. Une jeune fille du vrai monde, comme Anne de Joyelle, trouvant un homme à son goût, l'enlève sans barguigner. Oui, il y a des audacieuses ! Il y a des cyniques ! Jamais on n'a remué autant de fange politique et financière qu'en ces derniers temps. Voilà pourquoi tant de gens vous répètent, comme ce monsieur dans son journal, que nous sommes usés, pourris, que c'est la fin.
Il s'arrêta, et les bras croisés, comme s'il eût fait face à ses accusateurs, il poursuivit :
— Eh bien, moi, je prétends que c'est un recommencement, au contraire. Tu as dit le mot : tous ces prêcheurs ne voient qu'un côté des choses.
Il se tut un instant et reprit avec calme, sur le ton de ceux qui savent vraiment, qui possèdent une certitude:
— Il ne faut pas désespérer d'une époque parce qu'elle est violente, effrénée, comme la nôtre ou comme ce fameux Directoire. C'est de la vie qui fermente là dedans. Avec tous ses défauts, la génération actuelle est solide et d'attaque. Autrefois, on était veule, découragé, hésitant : la consigne était de geindre et de se restreindre
dans son désir, dans son effort et dans son appétit de vivre. Les gens d'aujourd'hui sont des audacieux, des téméraires, des fous, si tu veux : j'aime mieux ça. Ils ont la force et la volonté de s'en servir. Rien ne les intimide. La preuve ? On a délivré quinze cents brevets de pilote aviateur ; il 7 a déjà eu cinq cents morts : il se présente tous les jours des candidats qui savent qu'ils ont une chance sur trois d'y rester. Oui, du trente-trois pour cent ! Beaucoup mieux qu'à la guerre. Eh bien, moi, je dis qu'une génération qui a la passion de la vie et qui, tout de même, se moque de mourir, offre un peu plus de ressources que celle qui a peur également de la vie et de la mort. Et, si nous la voyons faire de grandes choses, il ne faudra pas nous en étonner. Elle ose ! elle ose dans le bien, dans le mal, dans les sports héroïques et dans la pensée aussi. Qu'est-ce qui fait le triomphe de notre ami Demont et de sa philosophie? C'est qu'il ose, à sa manière. 11 nous a débarrassés de cette méthode pour autruches qu'on appelle le positivisme, qui consiste à fermer les yeux devant tous les grands problèmes. Il va jusqu'au bout de l'idée, et c'est pour cela qu'on le suit. Oui, nous sommes au siècle de l'audace ! Tant mieux!
Lucienne l'écoutait : elle admirait en lui cette faculté de compréhension, de sympathie, d'enthousiasme. Mauprey avait été jeune à une autre époque ; il aurait pu juger le temps présent avec une humeur que tout aurait rendue excusable : l'âge, les déceptions, l'amertume que la vie dépose au fond de nous, et aussi quelque chose de plus noble : la qualité de son caractère et la tenue austère de toute son existence, qui lui donnaient droit à la sévérité. Au lieu de cela, il dégageait d'un coup d'ceil les éléments de beauté et de force que portait en soi la génération qui devait le remplacer ; généreusement, il se passionnait pour l'œuvre où il la croyait appelée.
— Par exemple, ajouta le commandant, il y a des gens que je ne puis souffrir. Ce sont ces messieurs les humanitaires qui trouvent toujours les lois trop rudes, les magistrats trop durs, la police sociale trop rigoureuse. Ceux qui demandent pour les maniaques du revolver un traitement moral dans une maison de santé, des émollients et des prêches, au lieu de l'intervention chirurgicale du docteur Guillotin. J'ai envie de les prendre par les épaules pour les reconduire aux frontières de notre République — sans fleurs, je te prie de le croire. Jamais les rigueurs de la loi
ne nous ont été plus nécessaires ; elles doivent nous être sacrées si nous ne sommes pas de misérables fous. Cet âge est celui de la force et même de la brutalité. Et cela m'enchante ! Car on fait de magnifiques choses pour la civilisation et l'humanité si l'on sait diriger une poussée d'instincts vitaux comme celle qui éclate aujourd'hui. Mais il faut la canaliser, cette force, entre les rives du droit et de la règle, des rives solides, cimentées et armées, comme l'ont su faire les législateurs de Rome, comme le font encore ceux de l'Angleterre. Sans quoi, gare le cataclysme ! Voilà pourquoi je dis aux humanitaires : « Messieurs, nous avons passé le temps de l'idylle, et votre petite chansonnette n'est plus guère de saison. Allez donc, s'il vous plaît, jouer de la flûte ailleurs. La parole est aux hommes aujourd'hui. »
nr ndré était revenu depuis quelques jours.
■ïfëFSAk Lucienne, qui longtemps avait appré- ISL^lsr , , . j ,
S^w.:.' hende de le revoir^ craignant un rappel douloureux de leur enfance commune, s'étonnait de n'en éprouver nulle mélancolie. Leur première rencontre lui donna une impression où elle ne s'attendait guère : une vie aventureuse l'avait refait, recréé, si bien qu'elle avait peine à le reconnaître.
C'était toujours lui, pourtant, le grand garçon brun, dont les traits réguliers, le profil droit et la peau claire, légèrement ambrée, disaient l'origine basque ; le soleil d'Australie n'avait guère mordu sur son teint mat. Mais l'être moral rayonnait à
présent dans son regard et à travers toute sa personne physique avec un éclat viril ; si la bouche restait d'une grâce très jeune sous l'imperceptible moustache, les yeux, volontiers impérieux, se posaient sur les choses comme pour en prendre possession, et le geste précis semblait commander. La voix était devenue plus brève, et dans la carrure élargie des épaules il n'y avait pas seulement plus de force, mais aussi une autorité nouvelle. L'homme s'était affirmé.
Lucienne, prêteà l'attendrissement, aux rêveries, aux regrets, avait éprouvé tout à coup une sensation de réconfort inattendue. Il lui avait paru aussitôt que cet ancien compagnon des années heureuses ne revenait point pour la troubler par de nostalgiques réminiscences. Au contraire, il arrivait pour l'assister, lui communiquer quelque chose de sa force et de son énergie. C'était comme si elle avait trouvé tout à coup un grand frère, sur qui elle pouvait s'appuyer dans l'épreuve présente.
Mauprey, tout d'abord, l'avait mis au courant de la catastrophe qui laissait l'orpheline presque ruinée. Sans y faire d'allusion, il sut marquer dans son accueil une nuance particulière d'affection surlaquelle elle neput se méprendre. Cependant, il
n'avait jamais été démonstratif, et les années qu'il venait de vivre dans la solitude, n'ayant commerce qu'avec des Anglais taciturnes et des indigènes, n'avaient pu qu'accroître cette réserve naturelle. Mais elle sentit, dans le laconisme de sa parole, une chaude amitié, de même qu'elle avait perçu, dans la brièveté de ses lettres, la fidélité de son souvenir.
Peu à peu, d'ailleurs, il devint plus expansif : il se laissait aller à parler de soi avec détails, à se raconter. Il avait été d'abord chez un squatter, employé à la surveillance des innombrables troupeaux et de l'exploitation agricole, passant ses jours et parfois ses nuits à cheval, dans le bush parfumé d'eucalyptus et de pins, dans des déserts presque sans routes, mais où l'on vit en sécurité comme au paradis terrestre, sans craindre ni bêles féroces ni brigands. Puis, un jour qu'il se trouvait de loisir, il avait piqué vers un endroit connu de lui, à quelque distance, où il avait des raisons de croire que le terrain pouvait être intéressant à prospecter. Et, en effet, il y avait découvert un gisement d'une certaine Importance. Avec deux associés, il s'était rendu possesseur du « claim »« L'exploitation réussissait ; autour des puits, les maisons ou plutôt les baraquements des mineurs
formaient déjà un petit village, qui deviendrait une bourgade, puis, sans doute, une ville : pourquoi pas ?
— Oh! concluait-il modestement, il ne faut rien exagérer : le mineur australien n'est pas une espèce de thaumaturge qui fait jaillir le Pactole d'un coup de sonde. C'est un bon tâcheron qui fouit consciencieusement le sol, un décapeur patient qui racle les pépites une à une, et il faut qu'il manie beaucoup de blocs de quartz pour qu'il lui reste un peu de cette poussière de soleil entre les doigts. Oui, il faut du temps pour que cela finisse par faire une fortune. Au fond cela vaut mieux ainsi ; au moins, on sent qu'on la gagne.
Lucienne l'écoutait ; de plus en plus, la vie de son ami lui apparaissait comme un roman en action du travail et de l'énergie ; les lettres d'André ne lui en avaient appris que les grandes lignes, maintenant elle se la figurait vraiment, au point qu'elle avait l'illusion de la partager. Elle se voyait elle-même dans la cité naissante, parmi les femmes et les filles des mineurs ; elle respirait l'odeur de résine brûlée qui parfume l'Australie, elle assistait au labeur bourdonnant de la ruche ouvrière, elle y avait aussi sa part? et cela lui parais-
sait presque un sort plus enviable que d'être une simple Parisienne ruinée, amoindrie et déchue de ses élégances.
— C'est tout de même une belle existence que celle-là, dit-eiie, en formulant tout haut cette pensée qui s'imposait à elle. Et je conçois que vous l'ayez choisie.
— Oui, répondit-il. Mais il y a la solitude. Songez que je suis seul, Lucienne.
Sa claire figure venait de s'assombrir un peu.
— Il y a des moments, je vous assure, où j'ai pensé avec plus de tristesse que je n'aurais voulu à la vieille Europe, à la France et à notre Paris. Je pensais aussi à mon maître, à mon père, au commandant de Mauprey. Et, surtout, je pensais à vous, mon amie.
— Vrai ?
— Lucienne, songez donc comme cela pouvait être doux et triste à évoquer, nos souvenirs d'enfance, quand j'étaistout seul dans )ebush, à regarder la lumière qui poudroie et la plaine qui moutonne à l'infini ! Ou bien quand je chevauchais, tout seul encore, par une de ces nuits australes trop belles, sous les étoiles du sud qui étaient aussi, pour moi, des étrangères.
Sa voix s'était amollie, elle était redevenue celle d'autrefois. Ses yeux s'adoucissaient de même, et, comme au temps où il n'était qu'un adolescent encore, elle y vitflotter cette sorte de rêverie qu'on observe dans le regard des races montagnardes, habitué au vague des immenses horizons.
L'énergie dont il se cuirassait avait disparu tout à coup, laissant sa sensibilité à découvert. Le revirement inattendu frappa Lucienne ; elle n'avait plus devant elle le pionnier aventureux, le coureur du désert, le chercheur d'or remonté, comme un génie élémentaire, des profondeurs farouches. Elle retrouvait l'ancien André, son âme concentrée qui se gardait le plus souvent avec une sauvage pudeur, mais aussi se trahissait parfois d'un mot, d'une palpitation rapide de son regard, et laissait entrevoir alors tout un arrière-fond passionné et tendre.
« Il n'est donc pas heureux comme je le croyais, a> se dit-elle. Et de ce moment, une sympathie plus intime vint s'ajouter à l'admiration qu'elle ressentait pour l'être de décision et de force qui s'était révélé dans son ancien ami. Pendant les heures qui suivirent cet entretien, elle se répéta àelle-même les paroles d'André. Elle le vit seul, perdu dans les nuits trop radieuses d'Australie et
2o8 l'audace
pensant à elle, sous des étoiles indifférentes qui, n'ayant point éclairé son enfance, ne savaient rien dire à sa mélancolie d'homme exilé.
Ils se revirent souvent. André logeait chez Mauprey, qui avait tenu à l'héberger pendant toute la durée de son séjour à Paris. Lucienne faisait de fréquentes visites à son parrain, mais celui-ci, lorsque André se trouvait là, s'arrangeait de façon à disparaître au bout de dix minutes, prétextant un travail, une lecture et même, le plus sérieusement du monde, quelque corvée depolitesse, lui le moins salonnier des hommes. Insensiblement, un ton de confiance réciproque et d'abandon s'établit entre les deux jeunes gens, tel qu'il n'avait jamais existé même à l'époque de leur ancienne camaraderie. Car, dans ce temps -là, ils n'étaient que des eniants qui n'avaient encore ni vécu ni souffert. Et, s'ils avaient voulu s'en faire, où donc eussent-ils pris la matière de leurs confidences ?
Maintenant le temps avait marché : la vie, pour chacun d'eux, avait accompli son office de semeuse, ensemençant leurs âmes d'idées graves et de sentimentspeut-être doulouseux mais puissants etriches. Ils pouvaient mettre tout cela en commun, et leur amitié enfantine de jadis, e nbellie, transformée par cet apport de l'existence, se changeait aujour-
d'hui en une affection attendrie qui les émouvait délicieusement.
André, à présent, ne craignait plus de laisser voir à Lucienne ces mélancolies, faiblesses de sa force, qu'il avait tenues longtemps secrètes; quand il s'entretenait avec elle, il abdiquait son stoïcisme, comme le soldat, soulagé, se dévêt de scn armure.
Et il avouait maintenant la grande tristesse de sa vie, celle qui contenait toutes les autres. Il demeurait inconsolable d'avoir toujours vécu sans mère. La sienne s'était débarrassée de lui en l'abandonnant à son père, et c'était encore ce qu'elle avait pu faire de mieux pour lui étant ce qu'elle était. Mauprey, quand il l'avait bien fallu, avait raconté à son pupille ce qu'il était impossible de lui cacher ; celui-ci avait deviné le reste. D'ailleurs son propre état-civil suffisait à l'instruire.
Lucienne avait perdu sa mère de bonne heure ; du moins, elle pouvait se rappeler une tendre figure de jeune femme penchée sur sa petite enfance. Et c'est beaucoup que cette douceur, cette lumière rayonnant au seuil de la vie : toute la suite en demeure éclairée. D'avoir possédé une mère et d'en avoir été privée si tôt, elle se trouvait mieux en état decomprendre, de plaindre celui qui n'avait
Umais été qu'orphelin et qui traînait à travers la vie le poids de cette infortune initiale : n'avoir [)as connu le sourire maternel, c'est-à-dire la bienvenue au monde et au jour.
« Comme c'est doux un printemps de France, un printemps de Paris 1 »
Ils avaient apporté deux chaises dans le jardinet minuscule resserré entre le logis du commandant Et la grille de fond qui fermait la cité : une étroite plate-bande où quelques roses s'ouvraient. Le soleil, tournant autour de la maison, visitait maintenant ce coin privilégié, d'une longue caresse tremblante de lumière. En levant les yeux, on apercevait, prisonnier entre les toits, un pan du ciel d'un bleu hésitant et tendre, le bleu de Paris, et frémissant d'un vol d'hirondelles.
— Il faudra bientôt quitter cela, dit André. Au bout d'un instant, il ajouta :
— Mais c'est vous surtout que je regretterai, Lucienne. Quand je serai rentré là-bas, je sens que je vais penser à vous comme jamais encore je n'y ai pensé.
Elle ne répondait pas ; elle le regardait avec douceur, elle semblait attendre le reste.
Il paraissait hésiter, puis il se décida soudain à poursuivre.
— Je ne devrais pas vous dire cela ; je n'y gagnerai rien qu'un peu plus de tristesse peut-être et je vais sans doute vous déplaire. Je vous aime, Lucienne.
Elle ne fit pas un mouvement, mais ses yeux si francs et si purs s'éclairèrent.
— Je crois bien que je vous ai aimée depuis notre commune enfance, depuis toujours. Je n'osais pas, je ne voulais pas vous aimer ; ma pauvreté, ma naissance ne m'en laissaient pas le droit. Je vous aimais tout de même !
— André ! mon ami !
— Je ne vous ai pas irritée ? Vous ne m'en voulez pas de ce que je viens de vous dire ?
— Non 1 Car moi aussi je m'en rends compte à présent, je vous ai toujours aimé sans le savoir.
Il la contemplait, trop heureux, trop surpris pour trouver une parole.
— Oui, continua-t-elle, tout me le prouve à moi-même. Pourquoi en étais-je venue à me désintéresser presque de mon avenir ? Pourquoi n'avais-je pas pris la peine de faire un choix parmi ceux qui me recherchaient ? Pourquoi avais-je ac-
cepté au hasard celui que mon pauvre père me désignait, ce Jacques d'Esteuques ? Pourquoi, enfin, l'aurais-je épousé, s'il n'avait pas rendu luimême notre mariage impossible ? C'est parce qu'à mon insu, mon sentiment pour vous, ce sentiment que je croyais n'être que fraternel, m'avait rendue indifférente atout le reste, Jacques ou un autre, peu m'importait, puisque ce n'était pas vous. Et cependant, j'étais sincère quand je m'imaginais n'avoir jamais senti l'amour. Mais, lorsque je songeais au mariage, est-ce que le compagnon de ma vie ne m'était pas toujours apparu sous vos traits, avec votre caractère de loyauté, de décision et de tendresse voilée ? Cela seul aurait dû m'éclairer. J'étais persuadée de ne pas vous aimer parce que je savais l'impossibilité d'une union entre nous. Mon père ne voulait pour moi que d'un parti riche. Pour passer outre à sa volonté, il m'aurait fallu l'appui de votre amour, et je ne savais pas que vous m'aimiez.
— Vous le savez, maintenant.
Un long silence passa entre eux. Lucienne le rompit la première :
— André, dit-elle, quand vous repartirez, vous ne vous en irez pas seul.
— Oh ! Lucienne !...
— Vous voulez bien que je sois votre femme ? Je vous devrai encore de la reconnaissance, mon ami. C'est un vrai mariage d'amoureux et de poète que vous allez faire : je suis pauvre, à présent.
— Tant mieux ! Mais moi, mon amie, je ne suis pas encore riche ; il faudra que je travail le beaucoup.
— Nous travaillerons ensemble.
— Vous voulez venir au désert avec moi ?
— Je le connais déjà, votre désert : il est très habitable. Et nous ferons là un voyage de noces merveilleux.
— Vous aimerez cette vie : le bush silencieux, les claires nuits immenses et vides, les grandes chevauchées, le calme embrasé des jours ?
— Oui.
— Et aussi la maison, toute modeste, qui sera pleine d'amour, mais bien inconfortable, je vous en avertis, et pareille à celles des boîtes à joujoux de Noël ? Vous vous y ferez, vous, la Parisienne ?
— Ce sera délicieux.
On entendit fermer la porte.
Mauprey rentrait : les deux jeunes gens l'embrassèrent.
— Parrain, lui dit Lucienne, si vous saviez !...
— Mais je sais très bien, répondit-il.
— Non, car vous n'aviez pas prévu que j'allais devenir Australienne.
Très simplement, elle lui expliqua leurs projets; Mauprey l'écoutait sans surprise
Il la connaissait, il avait jugé depuis longtemps cette nature vaillante et tendre, capable de toutes les énergies affectueuses.
Quand elle eut fini :
— Et toi aussi, mon enfant, dit-il, tu es une audacieuse, comme ton amie Anne, comme ton ennemie Séphora. Mais j'aime mieux ta manière...