‹ L'audace; romanChapitre 6 sur 6 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

es deux fiancés, que la plus formidable des catastrophes arrachait tout à coup l'un à l'autre, s'étaient réunis une dernière fois chez Mauprey, avant la séparation.

On attendait la déclaration de guerre d'heure en heure ; André avait reçu son ordre d'appel. Il était calme et Lucienne ne pleurait pas; pourtant, ils venaient de se dire adieu.

Ce fut, à cette époque, le premier miracle de l'énergie française, que tant d'autres miracles allaient suivre ; les baisers des fiancées, des sœurs et des mères étaient sans larmes. Les plus tendres

comme les plus austères avaient compris tout le devoir.

« Il le fallait ! » Toutes avaient cette parole sur les lèvres et dans le cœur. Jamais, depuis que la guerre existe dans le monde, on n'a pu voir un autre exemple de cet acquiescement universel d'une nation, les femmes comprises, au sacrifice sanglant.

C'est que, cette fois, la guerre était nécessaire et sacrée, plus qu'à l'époque de Léonidas et de Miltiade, plus qu'à celle de Hoche et de Marceau. Il s'agissait, pour la France et pour l'humanité, de ne pas mourir sous l'agression immonde de la Bête. Les destins de la terre étaient en jeu. Et l'immensité du péril commun semblait telle que l'individu, la pauvre poussière humaine qui s'était crue un instant une personne, y disparaissait. Pour se hausser à des sentiments dignes de cette heure, unique dans le cours des siècles, il n'était même pas besoin de patriotisme ni de stoïcisme : il suffisait d'apercevoir la disproportion infinie de son propre risque et des possibilités effroyables suspendues sur l'univers civilisé.

Et cela, tous et toutes le voyaient.

A certains moments fatidiques, il se forme une conscience commune avec toutes les consciences

inégales d'une nation, une lumière solaire avec les clartés éparses dans les âmes. Tous sentent et comprennent de même. En embrassant son fiancé qui partait pour la ligne de feu, M1Ie de Giverny avait les yeux secs pour la même raison qui arrêtait les larmes de la petite Bretonne à demi sauvage, disant adieu à son promis derrière la haie de l'enclos, et qui donnait la force héroïque du silence à l'ouvrière des faubourgs accompagnant « son homme » dans le tumulte de la gare.

Mais il y avait peut-être, de cet unanime courage, une autre explication encore, et Mauprey ne pouvaits'empècher d'y songer, tandis qu'il s'attendrissait à la vue de ces deux beaux jeunes gens, de ce pur sang de France, capable également d'amours ferventes et d'une vaillance inextingui ble.

Non, il ne s'était pas trompé quand il avait jugé favorablement de cette époque, qu'il appelait celle de l'audace. Elle le justifiait à présent, en se justifiant soi-même. Elle se montrait à l'épreuve telle qu'il l'avait crue. Les grandes choses dont il l'avait estimée capable, elle allait les faire.

L'audace allait prendre maintenant la figure de l'héroïsme. Le besoin de se dépenser, de s'exposer, de jouer chaque jour avec la mort recevrait une

satisfaction idéale. Elle trouverait son emploi, lagénéreuse folie des aviateurs, nouveaux Icares et nouveaux Bellérophpns. Du danger, de l'ivresse, de la gloire, il y en aurait pour tout le monde, de quoi étancher toutes les soifs, assouvir le rut immense des imaginations.

Sans doute, obscurément, cette génération s'était sentie prédestinée. Elle avait deviné que le; destins l'appelaient pour la plus sublime des luttes. Il y avait eu, dans les âges précédents de l'humanité, trois choses miraculeuses : le triomphe de la civilisation grecque, l'avènement du christianisme, la rouge aurore de la Révolution française. Elle accomplirait la quatrième en sauvant l'Homme de la Bête déchaînée.

Et c'est parce qu'elle s'en était doutée, dans l'intime de sa conscience, qu'elle avait choisi de vivre ardemment, témérairement, violemment. Elle avait pris comme entraîneurs un Grandier, régénérateur des corps, un Demont, réformateur des intelligences, un Verdet, qui portait jusqu'au zénith l'effort de l'audace conquérante. Elle savait qu'elle aurait besoin de toute sa force et elle la cultivait en elle-même, fût-ce sous l'espèce de la brutalité. La manie qui poussait aux combats de boxe cette cohue de spectateurs, fanatisés par un

Fred Alex, était la rançon de la renaissance physique en voie de s'accomplir.

Même cette licence de la rue, cette impudeur des modes, cette folie dansante, qui transformait Paris en un immense carnaval vénitien ou bien en un Tivoli du Directoire, c'était le déchaînement d'une vitalité excessive, une ivresse furieuse de la vie, une explosion d'instincts qui voulaient jeter toutes leurs flammes avant de s'éteindre.

Les passions tyranniques et les intrigues effrénées, les scandales que la politique multipliait chaque jour avec plus de cynisme, c'étaient les dernières convulsions de l'ambition et de la luxure que l'approche des catastrophes exaspérait. Les crimes de Barat et de sa bande manifestaient à leur façon une grande force aveugle et furieuse, qui s'étourdissait elle-même, ne sachant pas encore à quoi s'employer. Mais cette époque désordonnée, tumultueuse, était pourtant destinée à un rôle plus fécond que les âges de sagesse et d'impuissance quand viendrait enfin l'occasion, car elle osait, elle voulait, elle pouvait.

L'occasion était venue. Cette âme, qui se cherchait, allait se réaliser splendidement. Le vent tragique qui commençait à souffler attisait la fournaise de l'héroïsme, il balayait les scories vaines ou im-

pures, le détritus des scandales, la cendre des frivolités, la poussière des philosophies enfantines et folles. Tout ce qui était périssable retombait au néant. Seule, rejetant son masque brutal, triomphait la force harmonieuse.

Et Mauprey concevait un magnifique espoir. Il voyait le monde sauvé une fois encore par l'audace de la France.

S£^S«25«22^3#2i&2S£2Ï^Ï^SI§3

Page 1