TROISIEME PARTIE
es cyprès du jardin Giusti effilent leurs quenouilles géantes sur l'émail du ciel
qui vibre de chaleur. Le couple, suivant la rampe oblique de l'allée, monte à travers le bosco ; il est déjà près d'atteindre au belvédère. Anne et Gérard ont fui les ardeurs d'un été incendiaire pendant lequel la Grèce, et surtout l'Attique, flambe comme un tison ; ils ont émigré vers l'Italie du nord, et, depuis trois jours, ils sont à Vérone. Ils ont vu la Piazza Erbe, oùle moyen âge se perpétue, et que surplombe la formidable Torre del Comune, le Palais délia Ragione, dont le cortli
et l'escalier blasonné évoquent le Bargello de Florence, le morne et somptueux palais Bevilacqua. Ils se sont arrêtés devant la merveille auguste, le Tombeau des Scaliger, que surmonte un cavalier, le bras tendu, pointant le glaive pour on ne sait quelle menace éternelle et drossé sur son cheval fantôme, qu'une housse de pierre enlinceule. Ils ont erré sur les bords de l'Adige immense et mélancolique, qui charrie à flots de l'histoire italienne, depuis l'idylle tragique de la Capulet et du Montaigu jusqu'à l'épopée de Joubert et de Bonaparte.
Maintenant, de l'observatoire aérien oà ils sont parvenus, ils aperçoivent Vérone tout entière, répandue dans la plaine que ferment les Apennins et les Alpes Brescianes. Le jardin, à leurs pieds, verdoie et sourit avec une grâce austère. Les cyprès de quatre siècles pyramident, majestueux et funèbres, mais la blancheur bise ou dorée des statues est une douceur, des paons, rouant leur queue, errent sur les pelouses avec solennité, suivis par leur traîne de pierreries. La fille du jardinier, brune au visage de Madone, au buste de Vénus, passe et repasse entre les fleurs, l'arrosoir à la main; l'eau qu'elle verse brille dans le soleil, on dirait qu'elle abreuve de lumière toutes ces
corolles qui se penchent, comme pour aller audevant de son geste. Sur le toit moussu d'un hangar, des palombes roucoulent.
Le jardin, dans sa beauté triste, déborde de suavité. Mais, bien qu'ici tout soit repos, apaisement, quiétude, que la vie, calmée, n'y fasse que bruire comme un murmure dans un rêve, le lieu cependant est pathétique. L'air y palpite d'une tendresse excessive qui vous étouffe ; il rôde entre les massifs une sorte de volupté diffuse dont on a l'angoisse, car il semble que tout à l'heure elle pourrait bien se résoudre en sanglots : on ne serait pas surpris d'entendre, sous les arcs de feuillages, la plainte de quelque nymphe oppressée d'amour.
Anne et Gérard, l'ascension achevée, restent sur le sommet, près delà logette que les visiteurs, à l'envi, ont charbonnée de leurs noms. Et, s'ils étaient en ce moment moins préoccupés d'euxmêmes, ils souffriraient de voir les murailles profanées attestant les présences vulgaires qui déjà ont défloré cette chapelle de songe. Mais ils ne remarquent rien. Ils se taisent.
La beauté d'Anne parait changée. Elle n'est plus cette Audacieuse qui se jetait d'un tel élan dans l'aventure et dans l'amour. Elle a pris un air de lassitude et de mélancolie hautaine. La
nymphe guerrière ceinte pour la chasse et le combat, la farouche conquérante, est devenue maintenant Pensierosa, la sœur du grand méditatif assis, dans l'ombre du caveau des Médicis, pour un rêve sans fin.
Selon le choix que la destinée aura fait pour elles, les âmes ici-bas sont vouées à l'une ou à l'autre de deux égales tristesses: n'avoir pas atteint leur rêve, ou bien au contraire l'avoir trop entièrement possédé. Anne de Joyelle connaîtraitelle à présent la peine expiatoire du bonheur, ce deuil sans larmes des exaucées ?
Le visage de Gérard aussi a changé. Il ne respire plus l'insouci, l'ivresse légère de la vie, la sensualité impétueuse : inquiétude ou chagrin, quelque chose le contracte. Si la jeune femme paraît surtout lasse, il semble que son compagnon ait vraiment souffert. A cette étape de leur route, les deux pèlerins passionnés arrivent meurtris. Peutêtre que les cœurs humains sous les ardeurs de l'amour deviennent pareils à ces fruits qui sont à la fois mûris et blessés par l'automne.
Ainsi le couple, dans sa tristesse imprécise, se mêle, sans la déranger, à la rêverie du jardin. On ne voudrait point voir ici des amants trop heureux : les roses elles-mêmes n'y fleuris-
sent que timidement le deuil des hauts cyprès.
Anne et Gérard se sont assis sur un banc de pierre en face du paysage. Toutes les cloches de Vérone tintent pour l'Ave Maria ; leurs voix ne grondent point ni ne gémissent, ainsi que dans les pays du nord : ce sont des cloches d'Italie, elles chantent. Mais, dans leurs sons clairs, vibre comme une déchirante douceur.
Les deux amants continuent à se taire. On devine leur silence plein de choses qu'ils n'osent pas encore se dire, mais qui déborderaient de leurs âmes en paroles au moindre choc du dehors. Et ces mots ne pourraient être que de plainte ou de reproche, comme le regard que chacun d'eux fait parfois peser sur l'autre, tour à tour.
Voici qu'un peu au-dessous d'eux, le long d'une allée traversière, un couple, sorti d'un berceau de feuillage, passe enlacé, les deux têtes rapprochées, les deux bouches près de s'unir. Les cloches tintent encore. Mais leur claire douceur n'est plus mélancolique et elles ont l'air de sonner dans le ciel une marche nuptiale pour ces enfants qui s'avancent vers le bonheur par le sentier du rêve.
Ce sont des étrangers ; ils viennent d'Angleterre ou de quelque patrie plus lointaine, Dane-
mark ou Norvège, là- bas dans le nord, car le blond de leurs chevelures pareilles est pâle et indécis, comme s'il n'y avait pas eu assez de soleil dans leur pays pour le dorer tout à fait. Sur cette terre de lumière, qui les initie à la joie, leur tendresse rayonne en passion ; ils en sont tout éblouis. La jeune femme, épouse ou maîtresse, mais sûrement amante, s'est suspendue aux lèvres de son ami dans un baiser si long qu'on s'étonne qu'ils puissent le supporter sans défaillir. Moins beaux et moins sincères, ils seraient impudiques.
— Regardez-les, Gérard, dit Anne tout à coup. C'est notre aventure qui recommence.
Gérard a tressailli. Il pressent des paroles cruelles qui vont suivre ; il voudrait les arrêter. Il sait qu'il va encore souffrir.
— Oui, reprend-elle d'une voix impassible comme la fatalité qu'elle énonce, ce n'est plus à nous de porter les flambeaux de la joie. Ce sont ces deux-là, maintenant, qui partent pour le pays de chimère d'où nous revenons. C'est à présent leur heure d'être fous et d'être heureux, cette heure dorée qui n'est qu'un moment dans le temps et qui est cependant toute la durée véritable de la vie. Car ce qui la précède et ce qui la suit ne compte point, et dans l'existence entière rien
vraiment n'existe que ce point unique, ce centre lumineux de tout... Nous avons connu cela,
nous aussi
Elle se retourna vers son compagnon, et, sans remarquer son regard qui la conjurait de l'épargner, elle continua :
— Vous rappelez-vous, Gérard, notre fuiie enivrée ? Comme nous étions impétueux, ravis et fous l'un de l'autre ! Et notre navigation vers la Grèce, dans les splendeurs, à la dérive du songe! Et le jour où, du balcon de Mistra, nous nous sommes penchés sur deux mondes et sur deux âges, double infini que débordait encore notre rêve ! En vérité, l'univers nous appartenait. Et aujourd'hui nous nous y traînons sans but, lassés, dépaysés partout, partout en détresse.
— Aujourd'hui, s'écria douloureusement Gérard, vous ne m'aimez plus, Anne ! Dites-le donc !
— C'est vrai, avoua-t-elle.
— Mais moi, je vous aime encore.
— Pauvre ami !...
Elle le plaignait, sans tendresse, et comme on plaint une infortune que l'on ne saurait ressentir, que l'on ne peut même pas comprendre. Ce qu'elle éprouvait, elle, était si loin de l'agitation
et de la souffrance tumultueuse qu'elle apercevait en lui ! C'était un chagrin sans secousses, le sentiment d'une parfaite aridité ; c'était son âme inerte et qui ne savait plus tressaillir.
Elle l'oubliait déjà. Elle revint à sa propre pensée, poursuivant une sorte de colloque avec soimême :
— Comment cela s'est-il tait? Comment la passion s'est-elle évaporée ainsi qu'une source tarie? Je ne sais pas. Je l'ai sentie s'en aller de moi peu à peu, jour par jour, à partir d'un certain jour. Et pourtant il n'y avait rien eu entre nous de mauvais ni de moins tendre ; il ne s'était rien passé que du temps, qui aurait dû encore nous mieux unir. Non, en vérité, ce ne fut ni votre faute ni la mienne.
Comme pour mieux regarder en elle-même pendant qu'elle plongeait ainsi dans le passé, elle avait baissé la tête, qu'elle releva pour s'adresser à Gérard.
— Je vous jure, mon ami, que j'ai toujours été parfaitement sincère, avec vous comme avec moi. J'ai eu toutes les exigences d'une maîtresse tyrannique qui n'admettait ni restriction ni partage, du moment qu'elle se donnait. Je vous ai ravi vioiemment à votre foyer, à votre vie, à vous-même.
Mais je me suis jetée avec vous dans l'aventure, hardiment, loyalement. J'ai pu être coquette parce qu'il le fallait pour vous conquérir ; sur mon sentiment pour vous, c'est-à-dire sur la seule chose essentielle, je ne vousai jamais menti. Oui, je vous aurai aimé, Gérard, autant que je pouvais aimer. Vous avez été pour moi, à un moment de mon existence, l'être unique, nécessaire à cette existence. Il m'a semblé que j'avais besoin de vous pour vivre. Je vous ai pris alors, sans considérer que je vous arrachais peut-être à votre destinée et que je détruisais votre bonheur. Mais ai-je regardé davantage ce que je vous sacrifiais, moi ?
— Oh ! je ne vous reproche rien, dit-il amèrement. Pas même de ne plus m'aimtr !
— Vous dites cela avec ironie, mon ami, mais c'est une parole trop juste et trop profonde que la vérité vous arrache. Non, vous n'avez pas le droit de me reprocher cela ! Car de tout mon désir, Gérard, je voudrais vous aimer encore. N'étais-je pas plus heureuse dans la passion que dans la lassitude ? Croyez-vous donc que je lui préfère ce morne apaisement où je suis arrivée malgré moi ? C'est-à-dire que je vous envierais presque vos agitations et vos souffrances, à vous qui pouvez aimer encore ! Car vous, au moins,
vous êtes dans la vie, et moi, auprès de vous, je me fais l'effet d'une morte !
Elle continua, s'animant de plus en plus, s'expliquant, se racontant et se plaignant à la fois.
— Vous n'avez donc pas deviné, Gérard, ce supplice de l'insensibilité forcée et de l'impuissance du cœur ? Je vous en ai voulu, je vous l'avoue, et c'est pour cela que vous m'avez vue quelquefois irritée contre vous. Je souffrais de cette atonie et de cette lassitude, jusqu'aux larmes. Et c'est alors que vous, avec la maladresse des hommes, vous me poursuiviez de votre tendresse inopportune, vous me traitiez comme une enfant boudeuse que l'on veut faire sourire malgré elle par des caresses et des gâteries. Quand je me retrouvais seule, il m'arrivait d'en crier de souffrance nerveuse. « Il ne voit donc rien, disais-je : il ne se doute donc pas que je lutte contre cette indifférence où je sens que je m'enlize ; que déjà un sable d'oubli recouvre à moitié pour moi ce passé dont il sera bientôt seul à s'éblouir ? Il ne comprend donc pas que je vais bientôt ne plus l'aimer ? » Non, vous ne compreniez pas, vous croyiez à un caprice, à un de ces coups d'humeur que les femmes n'ont pas besoin d'expliquer, dont elles ne s'excusent même pas. Vous étiez comme auparavant, tendre,
L AUDACE 22 î
fervent, passionné et résigné tout ensemble. La crise n'éclatait jamais ; elle m'a usée. Mieux aurait valu une scène violente, vulgaire, comme dans le peuple, avec des cris, des injures, des coups. Nous nous serions retrouvés ensuite ce que nous ne sommes plus, ce que nous ne serons plus jamais peut-être : des amants !
— Comme vous êtes impitoyable î
— Je suis vraie : je l'ai toujours été.
— Ainsi, dès maintenant, vous scellez notre pauvre bonheur dans sa tombe ? De tout notre amour vous faites du- passé et vous me fermez l'avenir ?
— je ne crois plus à notre avenir.
Il poussa une espèce de sanglot sans larmes. Alors, elle eut tout de même pitié de lui. Elle fit un geste maternel : elle passa doucement la main sur son visage. Et ce geste, parce qu'il était chaste et tendre, fut pour lui plus cruel que tout. Du temps qu'elle était son amante, il l'avait vue passionnée, avide, éperdue, mais non pas affectueuse. Cette pitié et cette douceur nouvelles signifiaient trop clairement qu'elle ne l'aimait plus.
«... Pardonnez-moi, Gérard, si je ne me sens
pas le courage de continuer à vivre près de vous en amie, maintenant que je ne puis plus être la maîtresse que je fus. Je me rappellerais constamment de quelle façon je vous ai aimé naguère, et ce souvenir me rendrait notre amitié intolérable : qui donc accepterait de vivre en tête à tête avec son rêve mort? J'en souffrirais tellement que je vous rendrais vous-même trop malheureux.
« Oui, je le sais, il me resterait un beau rôle à tenir, celui de la consolatrice, de celle qui, guérie elle-même des agitations passionnées, s'incline pieusement vers celui qu'elles tourmentent encore, et s'applique à l'en guérir aussi, à force de soins et de bonnes raisons. Mais je n'ai pas la patience et la ferme douceur qu'il faudrait. Je suis trop brusque, je ferais une mauvaise garde-malade pour votre cœur blessé.
« II vaut mieux nous séparer, je vous l'assure, c'est pourquoi je pars. Vous allez me maudire pendant quelques jours; je seraipour vous l'égoïste, l'ingrate, la femme avide et méchante qui rejette brutalement le jouet humain dont elle ne s'amuse plus... Après, vous me remercierez de n'avoir pas prolongé inutilement votre souffrance.
« Voyez-vous, je trouve que je vous ai fait assez de mal. C'est pourquoi je m'en vais, je disparais de
votre vie, avant de l'avoir tout à fait détruite. Je vous permets de me haïr, jusqu'à ce que vous me jugiez mieux, quand votre cœur sera calmé.
« Encore un mot. Bien que je ne vous aime plus, la pensée que je vous envoie, en terminant cette lettre, en souvenir de notre passé, est la plus affectueuse peut-être qui vous soit jamais venue de moi. Et même la première qui soit vraiment affectueuse. Vous me comprendrez plus tard, quand votre amour sera aussi du passé pour vous. »
Dans le compartiment où il était seul, Gérard relisait une fois de plus cette lettre, tandis que le train roulait à travers les plaines de la Lombardie. Le lendemain de leur triste promenade au jardin Giusti, Anne l'avait quitté. Il était sorti pour aller prendre de l'argent à une banque et retirer sa correspondance à la poste. En rentrant, il avait trouvé la chambre vide, et, sur la cheminée, cette lettre.
Elle ne l'avait point surpris ; elle n'était que l'expression définitive de l'arrêt qu'il avait deviné à travers les mornes paroles d'Anne de Joyelle et son silence même, lorsqu'ils étaient tous deux assis au belvédère, en face de Vérone illuminée
par le soir. Il avait alors compris que c'était la fin, que les cloches éperdues leur chantaient l'adieu, et que le jardin, veillé par ses hautes sentinelles, les cyprès, se recueillait ainsi gravement, pour accompagner de ses harmonies discrètes le crépuscule de leur passion, de même qu'il prenait le deuil de la lumière prête à s'éteindre.
Quand il ouvrit la lettre, il savait déjà ce qu'elle contenait. Il n'y eut pas de surprise dans son accablement.
Mais ce qui le bouleversa, ce fut l'écriture d'Anne : lire sa condamnation était bien autrement terrible que de l'entendre. Tracées par la main d'une fugitive, ces lignes consacraient la rupture; elles affirmaient la séparation et l'absence, inauguraient une solitude qui ne devait plus finir. Tant qu'elle parlait, les pires cruautés d'Anne restaient encore supportables ; écrites, elles prenaient une acuité atroce, elles devenaient ineffaçables, au lieu de s'évaporer en paroles. Et celle qui avait écrit paraissait infiniment distante, enfuie déjà dans un autre monde, d'où plus rien d'elle ne parviendrait à l'abandonné. Cette absence-là ressemblait à une mort.
La phrase qui torturait davantage le cœur de Gérard était celle de la fin, celle où elle lui parlait
de son affection qui survivait à son amour. Cette phrase le désolait par sa douceur; elle lui inspirait le sentiment où sombre toute énergie, toute dignité virile, l'apitoiement sur soi-même. Il s'y abandonnait avec une lâche complaisance; redevenu puéril sous la douleur, il trouvait, dans l'idée qu'il était plaint par elle et qu'elle s'attendrissait peutêtre sur lui, une espèce de volupté misérable en même temps qu'une excitation à mieux sentir sa souffrance. Car, ainsi que beaucoup de natures impétueuses et spontanées, il avait gardé quelque chose de l'enfant.
Il y avait encore ces mots :
« Quand votre amour sera aussi du passé pour vous. y>
Ceux-là le révoltaient douloureusement. Il ne consentait pas que cet amour infortuné s'en allât jamais de lui. Il lui semblait que ce serait une diminution atroce de lui-même. Il ne voulait pas oublier. Et il s'indignait qu'elle osât croire qu'il oublierait et le lui prédire.
Le train l'emportait vers la France : !a plaine lombarde, brûlée par la canicule, dépouillée de ses herbages et de ses moissons, était monotone et nfinie, comme le désert d'ennui et de découragement où Gérard entrait, d'où il ne sortirait plus.
Ce plat pays, sans mouvements, sans imprévu, sans grâces, lui représentait l'image de sa vie à venir. A de longs intervalles, le rapide s'arrêtait : une voix italienne, aux inflexions chantantes, jetait le nom d'une gare : il sursautait, il venait de se rappeler le retentissement de ces mêmes syllabes, l'année précédente, dans son cœur tout enivré, quand elles lui désignaient une nouvelle étape du chemin de la joie. Maintenant, c'était chaque fois un morne rappel, l'avertissant qu'il s'éloignait encore davantage de son passé, de son bonheur, de son amour, qu'il laissait derrière soi, aux rives de Grèce et d'Italie.
C'était le retour vers la triste vie. Les régions de songe avaient disparu : dans quelques heures, il serait en France, à Paris.
Et Paris, aussitôt, lui rappela Marie de Liseuil. Il y pensa avec colère, comme s'il lui en avait voulu du désastre où il s'abîmait. Injuste comme on ne peut l'être que dans l'extrême souffrance, il faisait peser sur l'épouse sacrifiée tout le poids de sa rancune contre celle qui venait de l'abandonner, de le laisser seul sur la route de la vie, avec un incurable regret.
Cependant, Marie, dans son épreuve, s'était comportée avec une dignité et une réserve par-
faites. D'Athènes, à son arrivée, il lui avait écrit la lettre que des centaines d'épouses délaissées de la même manière ont pu recevoir : la fatalité d'une passion irrésistible le maîtrisait, il avouait que ses torts étaient impardonnables, et cependant il en sollicitait le pardon, priant la jeune femme de ne point trop le haïr et jurant de lui garder toujours un souvenir affectueux. Marie n'avait point répondu à ces protestations, non plus qu'aux offres de lui faciliter une action en divorce si elle s'y résolvait.
Était-ce par un excès de ressentiment ? Le haïssait-elle trop maintenant p:>ur se prêter même à un entretien épistolaire, à propos de ses propres intérêts ? Il fut tout surpris de trouver à ce point silencieuse, dans sa légitime colère ou dans sa douleur, celle dont le babillage un peu puéril l'avait maintes fois agacé.
Ou bien prenait-elle légèrement son parti de la mésaventure, avait-elle déjà arrangé un projet d'avenir et combiné les moyens de refaire son existence en dehors de lui ? Au plus fort de sa passion pour Anne de Joyelle, l'idée d'une Marie de Liseuil tout à fait indépendante de lui désormais et si promptement consolée ne laissa pas de lui être désagréable.
Mais cette idée encore ne lui parut guère plausible, car, toute fatuité masculine mise à part, il ne pouvait douter d'avoir occupé à lui seul le cœur et les sens de sa femme, à qui on n'avait jamais donné le plus léger flirt ni l'ombre d'une intrigue.
La tyrannie de son amour pour MIle de Joyelle ne souffrit pas longtemps dans le cœur de Gérard ces préoccupations étrangères, et il les avait entièrement oubliées lorsqu'il reçut enfin, au mois de mars, une lettre de Marie.
Elle était fort courte :
« Je n'ai pas répondu à votre lettre, mon cher Gérard. Si j'ai préféré me taire, c'était un peu par fierté et beaucoup par égard pour de chers souvenirs. Dès ce moment, d'ailleurs, il y avait dans mon sentiment pour vous quelque chose de plus grave que cet amour dont vous ne vouiez plus : un espoir sacré. Il se réalise aujourd'hui.
« Vous avez un fils, Gérard. Je lui ai donné votre nom. Dussiez -vous ne me revenir jamais, car vous en êtes parfaitement libre, je lui apprendrai à vous aimer.
« Je n'attends rien et je ne veux rien que le droit de rester toujours
« Marie de Liseuil. »
Gérard se rappela alors un souvenir encore plus proche dans le temps et cependant si éloigné déjà : sa fuite dépitée de l'hôtel de Joyelle, son retour maussade à la maison, la claire silhouette de Marie dans le salon de musique, le baiser sur le cou, le dîner au Bois, et tout ce caprice conjugal qui avait été comme une seconde lune de miel de quelques jours. Au vrai, tout cela n'avait guère eu d'importance pour lui, sinon qu'Anne lui en avait tenu rigueur, et il se souvenait surtout de la peine qu'il avait eue à se faire pardonner d'elle.
Il faut l'avouer, ses entrailles paternelles ne s'émurent point à ce moment-là. La mère aime son enfant sitôt qu'elle l'a conçu ; un homme qui n'est nullement un monstre, qui plus tard même fera sans doute un père excellent, peut rester à peu près insensible devant le nouveau-né auquel il donna l'être par hasard. C'est que la femme, longtemps avant la naissance du fils, a conquis sa maternité par une participation incessante de toute sa chair à la création du petit être, et elle achève de la mériter par les saintes douleurs de l'enfantement ; mais le père, lui, se trouve investi tout à coup d'une dignité nouvelle où rien ne l'a préparé. Il faut du temps, bien souvent, pour que le lien moral de la paternité et de la filiation se noue
entre son fils et lui ; parfois il n'existe vraiment que la première enfance achevée, le père étant devenu à son tour éducateur.
Si donc, à l'annonce de cette naissance, Gérard n'éprouva point un attendrissement véritable, le fait n'était ni anormal ni scandaleux. Ce n'est point à dire, toutefois, qu'elle Je laissa indifférent : il en éprouva plutôt une sorte d'irritation assez sensible.
Celle-ci lui venait, à son insu, d'un sourd mécontentement qu'il avait contre soi-même. Il avait cru n'être coupable que d'une infidélité assez commune dans le monde pour qu'il ne s'en fît pas grand remords ; la lettre de Marie lui apprenait qu'il n'avait pas abandonné seulement une petite épouse aimable et affectionnée mais aussi une mère, qu'il avait laissée subir toute seule les angoisses de sa maternité. Il ne pouvait s'empêcher, étant délicat, de sentir l'odieux de cette attitude. Mais c'est à Marie qu'il en voulut de le lui avoir fait apercevoir. Il pensa aussi que, de ce fait, elle se croyait sur lui des droits nouveaux, bien que la lettre affirmât le contraire. Et cela le révoltait.
Il n'en répondit pas moins de la seule façon possible à un galant homme, par de nouvelles protestations affectueuses et de nouvelles excuses
de sa conduite. Il disait sa confusion de coupable qui se mêlait à sa joie de père, et il protestait de sa sollicitude pour Marie. Mais il ne put prendre sur lai d'ajouter à tout cela quoi que ce fût qui ressemblât à de l'amour et qui donnât à Mme de Liseuil le moindre sujet d'espérer. Puis, après cet effort, il revint à sa passion et à l'unique pensée d'Anne de Joyelle.
Maintenant, Anne l'avait quitté. Est-ce qu'il allait solliciter de Marie sa rentrée en grâce ? Elle la lui accorderait vite ; sa lettre en faisait foi. Mais il ne voulait pas de sa clémence. Bien loin de là, il s'irritait contre elle, à l'idée que sans doute elle avait dû escompter la ruine de cet amour aujourd'hui écroulé, qu'elle avait tablé sur l'inconstance et le caprice de sa rivale, que c'était là le secret de sa résignation et de sa tranquille douceur.
Ce mot : « Dussiez-vous ne me revenir jamais » n'était qu'une précaution habile : au fond elle avait toujours pensé qu'il lui reviendrait tôt ou tard, meurtri de l'aventure, et elle se tenait déjà prête à le recevoir, le pardon à la bouche, avec un sourire de martyre et de triomphatrice à la fois.
Féroce, comme on le devient sous l'aiguillon d'un amour malheureux, il s'emportait contre elle jusqu'à la haine véritable. Et il se jurait qu'il ne lui donnerait pas l'occasion de triompher.
jjltfON arrivant à Paris, Gérard avait pris loge- " F5& ment dans un hôtel voisin de l'Elysée, % entre le faubourg Saint- Honoré et l'avenue Gabriel, vieille maison parisienne qui, depuis des générations, se glorifie d'héberger des souverains ; c'est, proprement, l'auberge des rois dont il est parlé dans Candide. Mise au ton des élégances modernes, sansavoir rien perdu de son caractère sérieux et de sa respectability, elle est recherchée non point seulement par les riches étrangers de passage, mais par de vrais Parisiens d'origine, célibataires, indépendants, qui s'accommodent à l'anglaise de la vie d'hôtel, et préfèrent de n'avoir point à s'embarrasser d'un train de maison. Au
reste, le quartier est délicieux ; il garde le parfum de la Restauration, du Paris de M. de Lamartine, du comte d'Orsay et de Mathieu de Montmorency, mais il débouche sur le Paris moderne et l'on y entend le bruit que fait, en dévalant l'avenue des Champs-Elysées, le torrent de la vie contemporaine.
Gérard avait donc choisi l'hôtel Crémont pour y passer le temps de son séjour, qu'il comptait abréger le plus possible. Il avait fui l'Italie parce qu'il lui eût été impossible d'y demeurer seul parmi les souvenirs de son amour, mais il ne voulait pas davantage s'attarder à Paris. Anne y reviendrait bientôt sans doute ; il ne se sentait pas la force de la revoir si tôt, passant à côté de lui dans la vie comme une étrangère.
D'ailleurs, bien que son orgueil lui permît de dédaigner les propos du monde, il ne tenait point à recevoir un peu partout, à propos de son aventure, des félicitations qui ne seraient pas exemptes d'ironie, si l'on soupçonnait la manière dont sa iaison avait fini. La vérité fâcheuse marche d'un ltel pas 1
Il repartirait donc promptement, et sans doute il irait en Angleterre. Il y resterait pour les chasses, où il avait été invité souvent par d'an-
ciens amis de sa famille. Il n'avait à craindre là-bas ni taquineries ni interrogatoire : la discrétion est une vertu anglaise. D'ailleurs ses futurs hôtes ignoraient vraisemblablement ce qui s'était passé entre Mlle de Joyelle et lui : toute l'année ils vivaient sur leurs terres, ne mettaient jamais le pied à Paris et même ne venaient guère à Londres.
Ensuite, il voyagerait de nouveau. Peut-être hivernerait-il en Egypte ou en Orient; il mènerait sa mélancolie tour à tour au désert et p\rmi les hommes. Elle finirait bien par s'en aller dans les grands souffles de la solitude ou par se perdre dans les vapeurs de folie qui alourdissent l'atmosphère des villes.
Avant de repartir, verrait-il Marie ?
Son premier mouvementfut d'écarter cette idée. L'entrevue n'était point nécessaire. Il avait offert à sa femme tous les moyens de reprendre sa liberté : c'était à elle de révoquer sa décision ou de s'y tenir. Il avait donné des ordres à son notaire pour la question d'argent. Tant que son fils serait en bas âge, il n'avait pas à s'en occuper lui-même. Rien ne lui imposait donc cette démarche qu'un vague souci de courtoisie.
Il l'eût faite sans grand' peine s'il eût été encore
dans la situation d'un coupable heureux, mais il n'était plus maintenant qu'un vaincu de l'amour, ci elle lui paraissait une corvée odieuse. En affrontant le regard de Marie et sa clairvoyance de femme, il craignait de lui laisser apercevoir son infortune et son humiliation.
Mais il songea tout à coup que c'était là une lâcheté. Réprouva aussitôt le besoin de se prouver à soi-même que son énergie et sa volonté n'avaient pas été entamées par la blessure de son cœur. Il irait au-devant de cette épreuve justement parce qu'il l'avait redoutée.
Ayant fait téléphoner par le portier à l'hôtel de Liseuil, il eut l'assurance que Marie n'avait pas encore quitté Paris. Il lui écrivit alors que, s'y trouvant lui-même pour quelques jours, il irait la voir avant de repartir, si elle le permettait.
Il affectait de lui demander cette autorisation, en termes respectueux, comme à une étrangère. Il lui marquait qu'elle était chez elle dans l'hôtel qu'il lui avait abandonné : il se considérait comme un simple visiteur dans l'ancien domicile conjugal.
Toute la lettre était ainsi, d'une courtoisie cruellement cérémonieuse ; elle excluait la moindre idée de tendresse et d'une velléité quel-
conque de reprise sentimentale. D'un autre, cette missive protocolaire à une femme abandonnée et toujours éprise lui aurait paru odieuse à luimême.
Marie ne répondit que par ces mots :
« Mon cher Gérard, « Venez quand vous voudrez. Je vous attends.
« Marie. »
« Elle est intelligente, se dit-il. Elle m'a compris et elle sent bien que je ne viens pas mendier près d'elle des consolations. Elle a évité les effusions, les reproches et les airs de victoire. »
Il lui en sut gré, tandis qu'il s'approuvait soimême pour sa démarche de galant homme. Il se félicita d'avoir pris une attitude conforme à sa dignité et aux égards qu'on doit à une femme cruellement offensée. Il se promit d'y persévérer, quoi que fit Marie, si elle avait conservé quelque espoir de le vaincre. Il se sentait tranquille et fort.
Dans ces dispositions, il se rendit à l'hôtel de Liseuil.
Il y retrouva les mêmes domestiques qu'il avait
laissés à son départ : Mme de Liseuil s'était gardée d'en renvoyer aucun, pour ne pas susciter de bavardes représailles. Elle avait imposé autour d'elle une version convenable sur l'absence de Gérard, et même les amies qui étaient venues chez elle, dans les premiers temps, avec un air de la plaindre, avaient vu leurs velléités d'apitoiement et de raillerie arrêtées net par un accueil de glace. Les bonnes âmes, toutes surprises, s'étaient regardées. Cette petite Marie, si gentiment quelconque et toute bonne ! Aurait-on jamais dit ?... Du caractère, à présent !
Elle avait dû subir un autre assaut plus redoutable. Des commérages, répandus de Paris à travers la province, avaient instruit sa mère, personne acariâtre et de petite santé, qui vivait habituellement dans la retraite au fond du Bourbonnais. Celle-ci, suffoquée, fit ses malles et débarqua chez sa fille, qu'elle commença par accabler d'invectives pour son manque de confiance : est-ce qu'une mère n'aurait pas dû être la première avertie quand il arrivait quelque chose de particulièrement désagréable à son enfant ? Puis elle l'invita à montrer de l'énergie et à réclamer le divorce, ou tout au moins la séparation de corps, si elle ne voulait enfreindre les prohibitions de l'Église. Sur
quoi Marie déclara qu'elle entendait n'exercer aucunes revendications. Sa mère lui reprocha alors un manque de dignité et repartit pour l'Allier, en claquant les portes et en la maudissant presque.
Par sa fermeté, vraiment singulière chez une si douce créature, eî par son tact, Mme de Liseuil avait empêché même de la plaindre ceux qui l'approchaient ; elle ne leur permettait pas de paraître savoir quelque chose. L'hôtel de Liseuil, quand Gérard y rentra, n'avait nullement l'air d'une maison bousculée par la fatalité.
Il trouva Marie qui -l'attendait. Elle se leva, elle alla à sa rencontre, comme entraînée ; il crut un instant qu'elle allait lui ouvrir ses bras. Déjà il s'armait de toute sa froideur contre l'étreinte.
Mais elle sut arrêter à temps cette impulsion et son mouvement ne s'acheva pas. Ils se donnèrent la main, simplement.
Gérard s'enquit de sa santé et de celle de l'enfant ; il lui témoignait une politesse exacte et glacée. Elle lui répondait tout naturellement ; sa voix ne tremblait presque pas.
Cependant il la regardait et il la trouvait changée.
La maternité avait sculpté de nouveau son viage, qui s'était spiritualisé ; le regard bleu, un
peu vide naguère, se remplissait maintenant d'une tendresse pensive; le front s'était dégagé, les joues affinées. Mais le petit menton carré avait gardé sa fossette qui lui donnait une grâce exquise d'adolescence, et le contraste était touchant entre le sérieux maternel dont cette douce créature s'était imprégnée et les détails qui lui conservaient cependant un air d'extrême jeunesse, presque puérile.
Gérard remarqua ce nouveau charme, mais ce fut pour s'en défendre avec une sorte de dureté.
Il accentua la sécheresse polie de son langage et la réserve de son attitude. En des phrases glacées de courtoisie, il exposait à Marie les raisons de sa visite.
— Je ne voulais pas quitter Paris, dit-il, sans vous avoir saluée. Je tenais aussi à m'assurer que, pendant mon absence, tout ce qui concerne vos intérêts ou vos convenances personnelles avait été réglé à votre satisfaction. Je suis absolument à vos ordres pour prendre avec vous des accords là-dessus. Il y a sans doute des détails que les hommes de loi ont traités un peu sommairement. Ensuite, je repartirai.
Marie l'avait écouté jusque-là avec calme ; au dernier mot elle tressaillit.
— Faut-il donc que vous repartiez, Gérard ? ditelle, émue.
Il la regarda d'un air dur.
— Pourquoi me faites-vous cette question ? Est-ce que je ne vous ai pas écrit que j'étais ici de passage seulement ? Est-ce que je ne viens pas encore de vous le répéter ? Comment donc interprétez-vous ma démarche et que supposez-vous ?
— Je ne suppose rien, répondit-elle, troublée par cet accent de colère. J'avais espéré peut-être...
— Vous aviez espéré ?... Oui, je comprends.
Il se leva et se mit à marcher avec irritation.
— Mon retour à Paris vous a paru significatif, n'est-ce pas ? Vous en avez conclu que j'avais dû éprouver quelque mécompte dans l'existence nouvelle que je m'étais créée et que, sans doute, je revenais assagi par l'épreuve, sans autre désir que de reprendre ma place au foyer, si votre indulgence voulait bien m'y admettre.
— Gérard, vous êtes cruel 1 je vous jure...
— Ne parlez pas contre votre pensée. Je l'avais déjà pressentie avant de venir ici, j'en suis sûr à présent, voilà tout. D'ailleurs, dans vos présomptions, il y a quelque chose de vrai.
Il s'arrêta en face d'elle.
— Regardez- moi : ai-je l'aspect d'un homme heureux ? Vous êtes vengée, Marie, très bien vengée, je vous assure. Quelqu'un pour qui je vous ai fait souffrir a pris ce soin-là et s'en est acquitté à merveille. Toutes mes cruautés envers vous m'ont été rendues. Là-dessus, vous ne vous êtes pas trompée.
Il crut apercevoir une lueur de pitié dans ses yeux.
— Oh ! dit-il, je ne vous demande pas de me plaindre. Ce serait trop de magnanimité, vraiment.
Sa voix devenait de plus en plus âpre. Ayant avoué à Marie sa souffrance, il sentit le besoin de la faire souffrir elle-même de nouveau.
— Il ne faudrait pas vous faire d'iilusions trop favorables sur mon compte : je ne suis pas en état de profiter de votre douceur et de votre bonté, Marie. Je ne suis pas guéri, je ne suis pas sauvé, même si vous daignez m'accueillir. J'aime encore, j'aimerai peut-être toujours celle qui m'a rendu coupable envers vous. Elle a pris soin de m'attacher à elle par de tels liens de souffrance !
— C'est ce que vous avez fait pour moi, répliqua Marie doucement.
— Vous voyez bien... Si j'acceptais de vous mon pardon, je ne saurais pas reconnaître cette
grâce par la fidélité et le repentir : je ne serais qu'un faux converti tourmenté de regrets et de désirs; je vous rendrais malheureuse... Moi-même, e serais humilié de votre clémence, d'autant plus que je m'en sentirais trop indigne.
Son irritation, tout à coup, était tombée. Au lieu de la cruauté incisive, de la méchanceté nerveuse qui, l'instant d'avant, faisaient grincer sa voix, il ne trahissait plus qu'une grande tristesse sans secousses ni violence.
— Ma pauvre Marie, dit-il affectueusement, douloureusement, vous comprenez qu'il faut que je reparte, que je vous laisse !...
Sans un mot, elle l'implorait. Il secoua la tête et il ajouta, se confessant, se jugeant à la fois :
— Je vous le répète, mon amie : je ne suis véritablement plus digne de vous...
A sa franchise, Marie ne trouvait rien à répondre. Elle se tut. Le silence dura longtemps entre eux. A quoi pensaient-ils ?
Peut-être n'étaient-ils occupés qu'à se regarder profondément avant de se quitter pour toujours, ces deux êtres qu'un caprice de la vie avait unis, qu'un autre de ses caprices séparait. Gérard était aussi ému que Marie, en songeant qu'il allait dire adieu à sa dernière chance de bonheur. Mais pou-
vait-il rester près d'elle quand le souvenir d'Anne le dévorait encore ?
Elle-même, elle le comprit.
Il s'avança vers la jeune femme ; ils se prirent la main, comme tout à l'heure... Non, pas comme tout à l'heure !
— Adieu,, Marie.
— Adieu, Gérard.
Elle ne pleurait pas, elle le suivait vers la perte. Il entendit sa voix lui dire, avec un doux accent de reproche :
— Vous n'avez pas vu votre enfant !
Le visage de Gérard se contracta. Il parut lutter un instant contre lui-même.
— Menez-moi près de lui, répondit-il.
Elle le conduisit. La nursery n'était pas loin.
L'enfant dormait dans son moïse. Gérard se pencha sur lui, reconnut dans la toute petite figure sa ressemblance ébauchée, évidente. Un autre Gérard était sous ses yeux, qui recommençait la vie.
— Il est déjà fort, dit Marie. Il a eu cependant de la peine à venir au monde.
— Vous avez beaucoup souffert ? demanda Gérard timidement.
— A mourir. Oh ! maintenant j'en suis heureuse.
Elle avait répondu cela de sa petite voix, simplement. Gérard frémit de pitié. Elle avait enduré cette horreur, elle, la mignonne créature rebutée par la moindre fatigue, épouvantée par la seule menace de la douleur !
Elle continua :
— Quand vous êtes parti, je l'attendais. Pour penser à vous plus doucement, je pensais à lui. Et je pensais à vous quand sa venue m'a déchirée.
— Ma pauvre petite Marie !
Ainsi, pendant qu'elle souffrait la mort à cause de lui, pour leur enfant, il suivait sur la route de l'aventure la magicienne qui, d'un signe, l'avait entraîné ! Il se faisait docilement sa proie, en attendant qu'elle le rejetât aux ronces du chemin ! Il jouait la triste comédie des amants détraqués par le caprice d'une coquette, tandis que celle-là, seuk et abandonnée, endurait, les flancs ouverts, son supplice maternel !
Il eut honte. Il comprenait la vie pour la première fois.
— Pardon! dit-il.
Et il resta.