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ASSOCIEES AUX PERCEPTIONS OBJECTIVES DES SONS

INTRODUCTION

Par fausse sensation secondaire, nous entendons la perception mentale, fausse mais physiologique, de couleurs, de sons, d’odeurs, de saveurs, etc., qui n’ont rien de réel ; sensation naissant d’une première perception objective, — ou de son évocation —, dans un autre sens ou dans le sens lui-même.

Les fausses ou pseudo-sensations secondaires ont été observées dans le domaine des cinq sens généraux, mais surtout dans celui de la vue. Nous dési-

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gnerons l’ensemble de ces phénomènes sous la dénomination générale de pseudesthésie physiologique, qui embrassera ainsi toutes les fausses sensations secondaires visuelles, auditives, olfactives, gustatives et tactiles dues à une première perception sensorielle, objective ou idéale.

Nous distinguerons donc cinq classes de ces fausses sensations secondaires, ou cinq modalités diverses de pseudesthésie physiologique :

La pseudophotesthésie, pour les fausses sensations secondaires visuelles ;

La pseudo-acouesthésie, pour les fausses sensations secondaires auditives ;

La pseudosphrésesthésie, pour les fausses sensations secondaires olfactives ;

La pseudogousesthésie, pour les fausses sensations secondaires gustatives ;

La pseudo-apsiesthésie (i), pour les fausses sensations secondaires tactiles.

De toutes ces fausses sensations secondaires, les plus fréquemment observées sont les premières, et surtout les fausses sensations de couleur, que nous viserons plus particulièrement dans ce travail. Viennent ensuite, toujours dans l’ordre de leur fréquence, les fausses sensations olfactives, gustatives, auditives et tactiles.

(1) Des mots grecs : iroeySri;, faux, — aldOnioK;, sensation, —■ et respectivement çûî, lumière, — axoyo(ia. son, — osœpyioi;, odorat, — Yeÿffiî, goût, — tact.

INTRODUCTION

Quand on examine attentivement les faits de pseudosensations secondaires publiés par les auteurs, on voit qu’elles peuvent être éveillées par des perceptions premières, soit objectives, soit idéales, de chacun des cinq sens, et même, semble-t-il, par une opération purement psychique. De sorte que chacune des cinq classes désignées plus haut se divise à son tour en six sous-classes, en rapport avec ces six modes d’excitation.

Ainsi, dans la pseudophotesthésie, qui fait l’objet principal de ce travail, nous distinguerons :

La pseudophotesthésie d’origine optique, ou vision colorée ;

La pseudophotesthésie d’origine acoustique, ou audition colorée ;

La pseudophotesthésie d’origine olfactive;

La pseudophotesthésie d’origine gustative ;

La pseudophotesthésie d’origine tactile ;

La pseudophotesthésie d’origne purement psychique ;

Suivant que l’excitation première, efficiente, entre par l’œil, l’oreille, l’odorat, le goût, le toucher, ou qu’elle se passe uniquement dans l’intellect.

Nous pourrions de même diviser chacune des autres classes. Mais comme les faits qu’elles embrassent sont un peu en dehors du sujet déjà assez vaste auquel nous avons dû nous borner, nous ne nous attarderons pas davantage à ces détails de classification. Si quelque confrère trouve nos divisions logiques, d’accord avec les faits, et qu’il veuille bien adopter cet

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ordre dnns des travaux ultérieurs sur ces divers sujets, il complétera sans peine ce que nous avons suffisamment indiqué. Pour nous, dans cette étude, nous ne parlerons qu’incidemment des pseudo-sensations de ce genre, nous contentant de les rapporter ou de les signaler lorsqu’elles accompagneront la pseudophotesthésxe.

Les faits de pseudophotesthésie ont été décrits sous différents noms parles auteurs. Le premier, Cornaz, de Neufchâtel (Suisse), les croyant liés à une hyperesthésie du sens des couleurs, les désigna sous le nom défectueux d’hyperchromatopsk, faute d’un meilleur terme, dit-il.

Plus tard, Chabalier, de Lyon, y substitua le nom bien préférable de pseudochromesthésie, dénomination que nous aurions adoptée volontiers, — en étendant toutefois sa signification —, si la définition que l’auteur en adonnée, trop restreinte pour notre sujet, n’avait été consacrée par son insertion dans le dictionnaire de médecine de Littré et Robin.

F.-A. Nüssbaumer, en publiant la relation des phénomènes qu’il avait observés sur lui-même et sur son frère, les désigna sous le nom de phonopsies^ terme qui semble trop préjuger les faits, et qui est aussi trop restreint, ainsi que le font remarquer Bleuler et Lhemann.

Ces auteurs qui, comme Nüssbaumer, n’avaient pas eu connaissance du travail de Chabalier, désignèrent 1 ensemble des phénomènes sous le nom de sensations

INTRODUCTION

secondaires. En outre, ils adoptèrent spécialement le mot photisme pour désigner toute impression lumineuse due à une autre cause qu’à l’excitation du nerf optique ; de même, le mot phonisme pour toute sensation de son produite par l’excitation d’un nerf sensoriel autre que le nerf acoustique.

Depuis quelques années, divers auteurs ont étudié ces phénomènes sous le nom anodin d’audition colorée, traduction du colour-hearing des Anglais ; quelques-uns ont même compris sous ce titre, confondus avec les faits propres, des cas d’associations sensorielles où l’audition n’était absolument pour rien.

Lü pseudophotesthésie cette singulière faculté d’association des perceptions sensorielles, par laquelle une première perception objective ou idéale quelconque, ou même une opération purement psychique, peut éveiller, chez certaines personnes, une famse sensation visuelle, colorée ou non, constante pour la même personne et la même excitation,

La pseudophotesthésie d’origine optique, dans laquelle rentre la pseudochromesthésie de Chabalier, est celle dont la cause efficiente passe par l’organe visuel, comme la vue ou la représentation mentale, par souvenir, de la forme graphique d’une lettre, d’un chiffre, d’une figure géométrique, cercle, carré, triangle, etc.

Dans la pseudophotesthésie d’origine acoustique ou audition colorée, l’excitation passe par l’oreille. Tout bruit, tout son, soit perçu objectivement, soit mentalement

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évoqué, peut éveiller le phénomène, mais principalement la voix parlée d’une intensité suffisante, comme la lecture à haute voix, la parole en public ; encore faut-il ajouter que, dans le langage, ce sont surtout les voyelles qui déterminent la sensation lumineuse ou colorée, les consonnes n’ayant qu’une action très secondaire.

Comme les faits d/audition colorée sont, de toutes les fausses sensations secondaires visuelles, ceux qu’on observe le plus fréquemment, nous allons en donner la définition spéciale : L’audition colorée est une faculté d’association des sons et des couleurs, par laquelle toute perception acoustique objective d’une intensité suffisante, ou même sa simple évocation mentale, peut éveiller et faire apparaître, pour certaines personnes, une image lumineuse colorée ou non, constante pour la même lettre, le même timbre de voix ou d’instrument, la même intensité et la même hauteur de son ; faculté d’ordre physiologique, qui se développe dans l’enfance et persiste généralement avec les années sans variations notables.

Dans la pseudophotesthésie d’origine olfactive, d’origine gustative et d’origine tactile, les excitations sont respectivement des perceptions objectives ou idéales d’odeurs, de saveurs, de tact, de froid, de chaud, etc.

Il nous reste à expliquer ce que nous avons cru devoir appeler la pseudophotesthésie d’origine purement psychique. On sait que certaines personnes prêtent des couleurs aux

INTRODUCTION

jours de la semaine, aux mois de l’année, aux époques de l’histoire, aux phases de la vie humaine, etc. Ces faits et tous ceux de ce genre, nous n’avons pas cru pouvoir les attribuer, comme les précédents, à une excitation sensorielle. Dans ces cas, la cause efficiente est plutôt, croyons-nous, une opération purement psychique. En conséquence, nous les avons rangés dans une classe à part, en rapport avec leur mode d’excitation. C’est là, pensons-nous, une association d’idées plutôt que de sensations.

Les diverses sortes de pseudesthésie, comme aussi les variétés de pseudophotesthésie, se rencontrent parfois réunies chez le même individu. Mais le plus généralement, chaque personne ne présente que quelques-unes de ces anomalies. Chez beaucoup de sujets, on n’en trouve même qu’une seule.

Dans l’historique qui va suivre, tout en tenant compte des distinctions que nous avons établies dans les manifestations de la pseudesthésie physiologique, nous ne séparerons pas les divers groupes de faits, préférant les présenter suivant l’ordre chronologique des travaux de chaque auteur.

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Quelque étranges que soient les phénomènes que nous éludions, et quoiqu’on n’ait pu encore leur donner d’explication satisfaisante, personne ne songe plus a les mettre en doute. Ils ont été observés un trop grand nombre de fois, chez des personnes trop dignes de confiance, avec des caractères d’analogie trop frappants, quoique chez les individus les plus divers, pour qu’on puisse suspecter la bonne foi et la sincérité des sujets qui les accusent.

Dans son ouvrage sur la théorie des couleurs, Goethe (1), qui cherchait une sorte de concordance entre les couleurs et les sons, nous apprend que Léo-

(1) Gœthe. Théorie des couleurs, 1810.

l’audition colorés

nard Hoffmann (2), dans un ouvrage sur la même matière, publié à Halle en 1786, donne des couleurs aux sons des instruments. D’après lui,

Le son du violoncelle est bleu indigo,

— du violon — bleu d’outremer,

— de la clarinette — jaune,

— de la trompe — rouge vif,

— de la flûte — rouge kermès,

— de hautbois — rouge rose,

— du cor de chasse — pourpre,

— du flageolet — violet.

On lit dans la biographie de Salomon Landolt, magistrat et peintre suisse, né en 1741 à Zurich, mort en 1818, des détails qui peuvent faire croire qu’il était doué du pouvoir de colorer les sons ; « Landolt, dit son biographe, jouait de temps en temps de la guimbarde, et prétendait qu’il percevait une relation entre les sons de cet instrument, principalement dans les notes élevées, et les tons des couleurs et leur gradation harmonieuse. C’est par quoi, ajoute-t-il, d’agréables dispositions du coloris lui étaient grandement facilitées. » Ces données parurent curieuses au poète Godefroy Keller, également né à Zurich en 1819 et

(2) L. Hoffmann. Versuch einer Geschichte der maleriachen Harmonie überhaupt, etc, ; Halle, 1786.

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mort en 1860, lequel les utilisa, en les amplifiant, dans ses Nouvelles zurichoises (1).

Le premier cas de pseudophotesthésie dont il soit fait mention dans la littérature médicale, remonte à 1812. C’est celui du Dr Sachs (Georg-Tobias-Ludwig), que ce médecin distingué, doué de la faculté que nous étudions, — et, d’autre part, albinos, ainsi que l’une de ses sœurs —, fit entrer dans la remarquable dissertation inaugurale sur l’albinisme (2), qu’il soutint cette même année à l’université d’Erlangen (Bavière).

Le D' Sachs, qui obtint peu de temps après le titre de professeur particulier à cette université, a aussi observé un sujet, homme distingué, dit-il, lequel offrait des traces de la même faculté d’association. Malheureusement la mort ne laissa pas au jeune professeur le temps de continuer ses recherches : il mourut en 1814, à l’âge de vingt-huit ans.

Ainsi s’explique le peu de retentissement qu’eurent des faits si nouveaux, si étranges, et l’oubli qui se fit sur la question.

Cependant, nous voyons en 1824, le D*" Schlegel (Julius-Heinrich-Gottlieb) traduire en allemand la thèse latine de Sachs et reprendre l’étude interrompue (3). Mais il lui manquait l’élément essentiel atout travail vraiment sérieux ; l’observation personnelle, ou

(1) Relier. Zuricher Novellen.

(2) Sachs. Dissert, inaug. Historiée naturalis duorum leucœthiopum auctoris ipsius et soroi'is ejus ; Erlangen, 1812, in-S», p. 81 et suivantes.

(3) Schlegel. Neue Materialen fur die Staatsarzneikunde; Meiningen, 1824, in-8®, p. 98 et suivantes.

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tout au moins, des faits nouveaux venant corroborer les premières assertions.

Nous ne citerons que pour mémoire le feuilleton de la Presse où Théophile Gautier analysait les sensations qu’il avait éprouvées à la suite d’une absorption de haschisch : « Mon ouïe, dit-il, s’était prodigieusement développée ; j’entendais le bruit des couleurs. Des sons verts, rouges, bleus, jaunes, m’arrivaient par ondes parfaitement distinctes. Un verre renversé, un craquement de fauteuil, un mot prononcé tout bas, vibraient et retentissaient en moi comme des roulements de tonnerre. Chaque objet effleuré rendait une note d’harmonica ou de harpe éolienne (1) ». Ces détails sont charmants et fort curieux ; mais leur valeur médicale ne doit pas se mesurer à leur mérite littéraire : on sait quelle puissance de coloris recélait l’imagination ardente et fantaisiste du grand poète romantique.

Malgré le manque de faits nouveaux, le D''- Cornaz (Ch.-Aug.-Édouard), oculiste à Hpufchâtel (Suisse), reprit en 1848, sous le titre à’hyperèhromatopsie, comme nous l’avons dit plus haut, l’étude de l’anomalie signalée par Sachs , et s’efforça de provoquer des recherches, afin d’amener des observations nouvelles sur ce qu’il considérait comme une sorte d’hyperesthésie du sens des couleurs (2).

(1) Théophile Gauthier. La Presse, 10 juillet 1843.

(2) Cornaz. Des abnormités eongénitales des ijeux et de leurs annexes: Lausanne, 1848, in-8“, pp. 149 et'ISO.

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Ses e(Torts ne furent pas stériles. Et d’abord, parmi ceux qui, l’année suivante, analysèrent son travail sur l’hyperchromatopsie, un confrère, le critique anonyme de YOppenheim’s Zeitschrift, déclara qu’avant de connaître la monographie de Cornaz, il avait remarqué que les lettres avaient pour lui certaines couleurs, lesquelles apparences colorées dépendaient de la voyelle comprise dans leurs noms respectifs (1).

La même année, 1849, le Df Élie Wartmann, professeur à Genève, dans un mémoire sur le daltonisme lu à la Société de physique et d’histoire naturelle de cette ville, donnait, d’après Cornaz, une description abrégée de l’hyperchromatopsie, et disait avoir rencontré deux personnes présentant cette anomalie (2). Quelque temps après, en septembre 1850, un de ses élèves lui déclarait, dans une lettre, avoir éprouvé des phénomènes de ce genre dans son enfance.

Tous ces faits furent recueillis avec soin par Cornaz, et joints aux précédents dans une intéressante étude publiée en 1851, dans les Annales d’oculistique. Après l’exposé des faits, aussi complet que possible, l’oculiste de Neufchâtel faisait suivre quelques réflexions pleines de réserve, terminées souvent en points d’in-

(1) Oppenheitn’s Zeitschrift, vol. XL, 4' cahier, 1849, p. 507.

(2) Wartmann. Deuxième mémoire sur le daltonisme ; Genève, 1849, in-4», p. 16.

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lerrogatiori, qui élaient autant d’appels à l’activité de ses confrères (1).

Il faut bien reconnaître que son invitation ne fut pas entendue, car à notre connaissance du moins, il ne fut pas donné d’autre suite aux quelques recherches pratiquées après l’apparition de sa première étude.

Bleuler et Lehmann nous apprennent que vers 1855, le célèbre compositeur Joachim Raff déclara, à un musicien de ses amis, que les sons des instruments lui donnaient des images colorées de différentes façons, comme ci-après :

Le son de la flûte lui paraissait bleu d’azur intense.

du hautbois du cornet de la trompette du cromorne du flageolet

jaune, vert, écarlate, violet pourpre, gris noir.

Les sous graves lui donnaient des images sombres; les notes élevées, des nuances claires. Mais ces données ne sont pas bien sûres, car la personne qui les a fournies les citait de mémoire (2).

Les mêmes auteurs nous disent que le pianiste compositeur Louis Ehlert, dans ses remarquables

(1) Cornaz. Annales d'oculistique, 1851, n" de janvier, février et mars, p. 3.

(2) Bleuler et Lehmann. Zwangsmüssige lichtempfindungen durch Schall und verwandte ei'scheinfungen, etc. ; Leipzig, 1881, p. 64.

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Lettres à une amie sur la musique, publiées à Berlin en 1859, décrit ainsi ses impressions à l’audition de la symphonie en do majeur, de Schubert; « L’air en la majeur, dans le scherzo, est d’une chaleur si ensoleillée et d’un vert si tendre qu’il me semble, en l’entendant, respirer la senteur des jeunes pousses de sapin... Non! en vérité, si la majeur ne dit pas vert, je n’entends rien à la coloration des sons. » Il y a, dans le même auteur, un passage semblable à propos du Songe d’une nuit d’été, de Mendelssohn (1).

En 1860, le D’’ Marcé (Louis-Victor), dit Ghabalier, parlait incidemment de l’hyperchromatopsie dans sa thèse d’agrégation sur les altérations de la sensibilité, et la classait entre le daltonisme et l’anorthopsie (2).

La même année, Vauthier, sans d’ailleurs rattacher son observation à la question qui fait l’objet de cette étude, signalait un sujet à qui l’audition des sons graves faisait ressentir un mal de dents (3). C’est ici de la pseudo-apsiesthésie d'origine acoustique.

Le Dr Perroud, médecin de l’Hôtel-Dieu de Lyon, publiait en 1863, dans les Mémoires de la Société des sciences médicales de cette ville, sa propre observation avec le résumé des travaux antérieurs (4).

(1) Bleuler etLehmann. Zwaiigsmüssige Uchtempfindungen, etc., p. 64.

(2) Marcé. Des altérations de la sensibilité; Paris, 1860, in-8“.

(3) Vauthier. Gazette des hôpitaux, 1860.

(4) Perroud. Mémoires de la Société des sciences médicales de Lyon, 1863, p. 37.

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Le premier, croyons-nous, le D'' Perroud a su reconnaître la nature franchement physiologique de l’anomalie et en donner une explication acceptable.

L’année suivante, 1864, le Chabalier, de Lyon également, publiait dans le Journal de Médecine de cette ville une excellente étude sur la pseudochromesthésie, dans laquelle il visait spécialement les faits de pseudosensations colorées éveillées par la forme graphique des lettres. Il donnait en détail une observation de ce genre faite sur un médecin de ses amis. Comme Perroud, Chabalier déclarait l’anomalie d’ordre physiologique, et l’explication qu’il en donnait s’éloignait peu de celle de son confrère et concitoyen.

D’abord, plutôt que d’accepter le terme d’hyperchromatopsie proposé par Cornaz, il rebaptisa le phénomène et le désigna sous le nom bien plus juste de pseudochromesthésie. Puis, après avoir donné une description exacte de l’anomalie qu’il visait, il ajoutait ; « Cette définition indique déjà que l’aiïection ne dépend nullement d’une lésion matérielle, d’une altération, soit des milieux de l’œil, soit des centres nerveux, mais bien d’un trouble des idées. » Suivait l’observation détaillée qu’il avait faite, et qu’il terminait par de judicieuses remarques (1).

(1) Chabalier. De la pseudochromesthésie : Journal de médecine de Lyon, n» daoût 1864, p. 92. —Qu’il nous soit permis, en passant, de remercier M. le D' Chabalier de l’extrême obligeance qu’il a eue de

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Dans le même temps, le professeur Philippe Lussana faisait l’observation des frères Tubarchi, de Parme. Mais il n’en utilisa les matériaux que longtemps après, dans un article sur la physiologie des couleurs (1).

L’année suivante, 1865, Verga signala un nouveau cas de pseudochromesthésie, et rapporta les faits obseivés par Chabalier (2).

En 1871, H. Kaiser observait un nouveau cas de fausse sensation secondaire de couleurs chez un homme très intelligent et fort distingué, qui possédait pour les lettres ce pouvoir d’association à un haut degré. Kaiser en parla incidemment dans son Compendium de physiologie optique (3). Il revit son client dix ans plus tard, constata que les couleurs accusées la première fois n’avaient pas varié, et en publia de nouveau les détails.

A la même époque, se place le cas communiqué au professeur Brühl, de Vienne, par un de ses élèves, et concernant une dame qui présentait quelques traces de l’anomalie.

Mais bientôt devaient paraître les deux observations

mettre à notre disposition l’unique exemplaire qu’il possède do son travail. De môme, nous prions M. le D'' Lannois, de Lyon, M. le professeur Politzer, de Vienne, MM. les professeurs Filippi et Grazzi, de Florence, d’agréer nos remerciments pour les documents qu’ils ont bien voulu nous communiquer.

(1) Lussana. Fisiologia dei colon; Padoue, 1873.

(2) Verga. Archiv. ital. per le malnttie nervose ; Milan, 1865, p. 23.

(3) Kaiser. Compendium de physiol. optik; Wiesbaden, 1872, p. 197.

l’audition colouée

de F.-A. Nüssbaumer, étudiant à Vienne et élève de Brühl, sur lui-même et sur son frère Johann, horloger. Tous deux éprouvaient depuis leur enfance des sensations colorées, et souvent disputaient entre eux sur les couleurs de certains sons ; ce qui étonnait grandement leurs frères, leurs sœurs et leurs camarades. Ces observations, publiées dans la Wiener med. Wochenschrift, en janvier 1873, eurent un certain retentissement.

F.-A. Nüssbaumer, qui présentait le phénomène à un haut degré, et possédait d’ailleurs une oreille extrêmement sensible, fit des expériences nombreuses pour trouver la raison de ces faits étranges de coloration des sons, qu’il désignait sous le nom défectueux âe phonopsies (1). Le professeur Benedikt, de Vienne, sans contester l’exactitude des faits, les déclara psycho-pathologiques, condamna de telles expériences comme nuisibles et dangereuses, et conseilla au jeune étudiant de cesser ses observations sur lui-même et son frère, de peur des conséquences (2).

En 1876, le professeur J. Nuel, dans le savant article Rétine qu’il rédigeait pour le dictionnaire de Dechambre, résuma les faits décrits par Nüssbaumer et s’efforça de les expliquer (3).

(1) Nüssbaumer. Wiener med. Wochenschrift, 1873, pp. 4, 28 et 52.

(2) Benedikt. Mémoires de la Société médicale de Vienne, 2® volume, n« 5, p. 60.

(3) 'ünel. Dictionnaire encyclopédique dessciences médicales, 83« volume, article Rétine, p. 24 et suivantes.

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Deux ans plus tard, Pouchet et Tourneux, dans leur Précis d’histologie humaine et d’histogénie, mentionnèrent les mêmes faits d’associations sensorielles et proposèrent aussi leur explication (1).

Cependant, des faits nouveaux et nombreux devaient bientôt surgir en Suisse. En automne 1878, Eugène Bleuler, étudiant en médecine à l’Université de Zurich, interrogé, dans une conversation sur la chimie, sur l’aspect des kétones, dit-il lui-même dans la brochure qu’il a composée avec Lehmann, s’en tira par cette remarque : « Les kétones sont jaunes, parce qu’il y a un O dedans. Karl Lehmann, également étudiant en médecine à la même Université, très étonné et ne comprenant rien à pareille réponse, lui en demanda l’explication. Ce qu’il entendit piqua vivement sa curiosité, et tous les deux se mirent alors à faire des recherches sur les parents et leurs amis.

Ils réunirent ainsi rapidement un certain nombre de faits curieux, mais qu’ils ne publièrent point alors, n’en pouvant donner aucune explication plausible. Mais voilà qu’à Noël 1879, ils eurent connaissance des observations de Nüssbaumer et de la critique qu’en avait faite le professeur Benedikt. Ils se remirent aussitôt à l’œuvre, et sur 596 personnes interrogées, ils en trouvèrent 76 qui présentaient des phénomènes d’associations sensorielles ; ce qui, avec le cas propre de

(1) Pouchet et Tourneux. Précis d’histologie humaine et d’histogénie.

l’audition colorée

Bleuler, porte leurs observations au nombre de 77. Ges auteurs, mis en éveil par des particularités observées par Bleuler sur lui-même, recherchèrent les faits similaires ou réciproques des phénomènes les plus ordinairement accusés, et en trouvèrent dans bien des cas. Tous ces faits, réunis et longuement commentés dans leur brochure, furent désignés par eux sous les dénominations de sensations secondaires pour l’ensemble, de photismes et de phonismes pour les modalités principales, ainsi qu’il a déjà dit précédemment (1).

Les mêmes auteurs nous font connaître qu’Eugène Dreher, privat-docent à Halle, rendait compte dans la Zeistchrift Natur, 11 °® 24 et 25 de 1880, d’un appel du professeur Fecbner, lequel demandait qu’on lui fournît des données précises sur les faits de ce genre. Nous i;e savons dans quelle mesure cet appel fut entendu, et si l’ouvrage projeté fut mené à bonne ün ; mais nous avons appris tout récemment, trop tard pour en faire profiter nos lecteurs, que ce savant a traité la question de Vaudition colorée dans ses Elemente der Psychophysik.

En 1881, parut le cas observé par Schenkl sur une gouvernante anglaise très intelligente, qui colorait les noms propres (2).

La même année, ainsi que nous l’avons déjà dit plus haut, H. Kaiser revoyait, après un intervalle de dix ans, la personne qu’il avait une première fois exa-

(1) Bleuler et Lehmann. Zwangsmüssige Lichiempfindungen durch schall, etc. ; Leipzig, 1881.

(2) Schenkl. Prager med. Wochenschr., 1881, n» 48.

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minée, et, après avoir constaté la constance de ses sensations colorées, publiait à nouveau son cas, mais avec plus de détails (1).

En 1882, parut en France l’observation typique et fort intéressante faite par le Dï" Pédrono, de Nantes, sur un distingué professeur de rhétorique de cette ville. Après avoir exposé le détail des faits, l’auteur passait en revue les explications déjà nombreuses de ses devanciers. Pédrono, qui d’ailleurs n’avait pas connaissance du travail de Chabalier, ni des études antérieures, rebaptisa l'anomalie sous le nom d'audition colorée, traduction du colour-hearing des Anglais. Cette dénomination fut généralement adoptée par les auteurs qui publièrent des observations subséquentes.

L’observation de Pédrono, publiée dans le Journal de Médecine de l’Ouest, les Annales d’Oculistique et dans le London medical Record, eut un certain écho en France où depuis Chabalier, dont le travail était peu connu, nulle observation nouvelle n’avait été faite (2). Il en résulta un certain nombre de communications et d’études sur ce sujet. Peu de mois après, par exemple, Émile Alglave rapportait le détail des faits dans une communication au Congrès de la Rochelle pour l’avancement des sciences (3).

(1) Kaiser. Knapp's Archiv fur Augenheilkunde , vol. XI, n® du 30 octobre 1881, p. 96.

(2) Pédrono. Journal de Médecine de l’Ouest, 1882, p. 294. — Annales d’oculistique, 1882, 2» semestre, p. 224, — London rned. Rec , 1883, p. 271.

(3) Emile Alglave. Congrès de l’Association française pour l’avancement des sciences ; La Rochelle, août 1882.

La même année 1882 vit paraître l’observation assez détaillée faite par G. Mayerhausen, de Munich, sur une dame très distinguée de vingt ans, femme d’un médecin, et qui possédait le pouvoir de colorer les lettres en les entendant prononcer. L’auteur faisait précéder son observation de celles de Kaiser, Brühl, Nüssbaumer et Schenkl, les seules dont il eût connaissance (1).

En 1883, le Baratoux faisait, avec les observations de Nüssbaumer et surtout de Pédrono, une première étude sur la question dans la Revue d’Otologie, Laryngologie et Rhinologie (2). A la même époque se place le travail de Stinde sur « les tons colorés et les couleurs résonnantes (3). »

Deux mois après paraissait le cas publié par le D*" Victor Grazzi, de Florence, d’après les faits communiqués par le D'' Henri Franceschini, de Sinalunga, et concernant une vieille dame, dure d’oreille, qui voyait environnées d’une couleur verte les voitures passant au galop sous sa fenêtre (4).

Le D" Bareggi commenta ces faits dans la Gazetta degli Ospedali et y joignit une observation personnelle (5).

Peu de temps après, en 1884, Lussana fit paraître

(1) Mayerhausen. Klinische monatsblütter für Augenheilkunde, novembre 1882, p. 383.

(2) Baratoux. Revue de laryngologie, d’otologie, etc., 1883, n» 3, p. 65.

(3) Stinde. Von Fels zum Meer, mars 1883.

(4) Grazzi. Bollettino dette mallattie dell’ orecchio, mai et juillet 1883.

(5) Bareggi. Gazetta degli Opedali, 1883, n® 50.

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une étude où il rapportait ses anciennes observations sur les frères Tubarchi, et mentionnait ses divers travaux sur la question (1).

La même année vit paraître le cas observé par Ughetti sur un médecin qui prêtait des couleurs aux sons de la parole et des instruments (2) ; puis les observations d’Antonio Berti, de Velardi (3) et de Quaglino. Dans le même temps, le professeur Angelo Filippi, de Florence, lut sur ce sujet à l’Académie de musique de cette ville, un assez long mémoire qui parut bientôt en brochure. Dans ce travail, le professeur florentin ne donnait aucun fait nouveau, mais rapportait les principales observations faites en Italie depuis Lussana (1864), ainsi que l’observation de Pédrono, et en tirait toutes sortes de considérations en rapport avec l’art musical (4).

Toujours la même année, R. Hilbert publiait le cas d’une dame de vingt-quatre ans, bonne musicienne, nullement nerveuse, qui présentait de nombreuses et curieuses associations sensorielles (5).

Nous trouvons aussi dans VIntermédiaire des chercheurs et des curieux^ n” du 25 juin 1884, p. 362, la relation faite

(1) Lussana. Gazettn medica Ual. Provincie Venete, XXVI, n» 39. — Giornale internazionale delle scienze med., 1884, n» 9.

(2) Ughetti. LaNatura; Milan, 1884.

(3) Velardi. Giornale internazionale delle scienze med., 1884, n“ 7.

(4) Filippi. Di alcuni fenomeni prodotti dai suoni musicali sull’ organisma utnano ; Florence, 1884.

(o) R. Hilbert. Klinische monatsblatter für Augedh,, etc., janvier 1884.

par un certain Alphonse R. d’un cas concernant une personne de sa famille, qui lui avait déclaré plusieurs fois, avec une sincérité incontestable, dit-il, que les noms propres lui semblaient avoir des couleurs (d).

A la suite de la relation précédente, un rédacteur de la même revue, dit, dans le n“ du 25 septembre suivant, p. 561, avoir aussi trouvé une dame colorant les noms propres (2),

En avril 1885, Albert de Rochas fit paraître dans la Nature, un premier article sur Vaudition colorée; il y exposait principalement les cas récents de Pédrono et d’Ughelti, et disait en avoir trouvé trois lui-même sur une cinquantaine de personnes interrogées (3). Dans un second article, il détaillait son observation la plus curieuse, faite sur un ancien avocat, très distingué, polyglotte, dont le pouvoir de coloration s’étendait à une foule de choses ; il y signalait, en outre, un nouveau cas observé par lui (4).

Au mois d’octobre suivant, il faisait paraître un troisième article dans lequel il annonçait avoir reçu, à la suite de ses deux précédents, un grand nombre de communications ; il mentionnait encore quatre nouveaux cas personnels (5), Vers le même temps.

(1) U Intermédiaire des chercheurs et des curieux, 25 juin 1884, p. 362.

(2) VIntermédiaire des chercheurs et des curieux, 25 sept. 1884, p. 561.

(3) Albert de Rochas. La Nature, 18 avril 1885, n» 620, p. 306.

(4) Albert de Rochas. La Nature, 30 mai 1885, n” 626, p. 406.

(5) Albert de Rochas. La Nature, 3 octobre 1885, n“ 644, p. 274.

HISTORIQUE

M. Giraudeau publiait, dans VEncéphale, une revue des principaux faits connus (1).

Sur la fin de la même année 1885, le D’’ Lauret, de Montpellier, publiait quatre observations d’audition colorée, faites sur un ancien officier, sa dame, son enfant et un jeune avocat, lesquels coloraient les sons de la parole (2). Ces observations parurent, peu de mois après, résumées dans quelques journaux d’otologie (3) et d’ophtalmologie (4).

Le 10 décembre 1887, après de nombreuses expériences, Ch. Féré faisait, à la Société de biologie de Paris, une première communication sur les effets généraux des excitations des organes des sens, et sur les effets rétroactifs des excitations sensorielles. Toutefois, dans cette étude, il visait plutôt les phénomènes produits, spécialement chez les hystériques, par les excitations d’un sens sur les autres, et aussi d’un organe sensoriel double sur son congénère (5).

Dans une seconde communication à la même Société, le 24 décembre suivant, l’auteur étendait ses conclusions aux faits de vision colorée, qu’il insinuait devoir être liés à certains états pathologiques nerveux,

(1) Giraudeau. L’Encéphale, septembre et octobre 1885, n“ 5, p. 589.

(2) Lauret. Gazette hebdomadaire des sciences médicales de Montpellier, novembre 1885, n*” 46 et 47. — Gazette hebdom. de méd. et de chirurgie, décembre 1885, n" 52, p. 842.

(3) Annales des maladies de l’oreille, etc., 1886, n® 4, p. 149.

(4) Revue générale d’ophtalmologie, 1886, n® 7, p. 335.

(5) Féré. Bulletin médical, mi, n® 83, p. 1330.

l’audition colorép:

comme l’épilepsie, l’hystérie, etc. Il rejetait les hypothèses d’anastomoses entre les ramifications nerveuses acoustiques et optiques, ou entre les deux centres cérébraux (1).

Dans les premiers mois de 1888 parut la brochure du D' Baratoux sur Vaiidition colorée. Sous ce titre, l’auteur rassemblait indistinctement les faits de vision et déaudition colorées, et mentionnait aussi les fausses sensations secondaires notées dans le domaine des autres sens. Cette brochure ne fit pas la lumière sur la question, mais rendit néanmoins des services en France où, malgré la publication de divers cas, ces phénomènes étaient encore assez peu connus. L’auteur commençait par faire l’historique de la question, rapportait brièvement les points saillants des principales observations parues depuis quelques années, résumait les notions acquises, et donnait les théories de quelques auteurs. Il disait aussi incidemment (p. 10 de ladite brochure) avoir trouvé un cas de vision ou d’audition colorée, sans spécifier l’anomalie, chez un jeune avocat qui colorait quelques voyelles (2).

La brochure du D" Baratoux fut bientôt après analysée dans la Revue générale d’ophtalmologie (3) et dans la Revue de laryngologie, d’otologie et de î'hinologie (4).

(1) Féré. Bulletin médical, 1887, n» 87, p. 1397. — Semaine médicale, 1887, n» 52, p. 514.

(2) Baratoux. De l’audition colorée; Paris, 1888.

(3) Revue générale d’ophtalmologie, 1888, n» 3, p. 107.

(4) Revue de laryngologie, d’otologie, etc., 1888, n» 6, p. 343.

HISTORIQUE

Dans le même temps, le D'' Dareix étudia aussi l’audition colorée dans la Gazette médicale de l’Algérie (1).

La même année, le D"" Grützner, de Tubingen, résumait les travaux de Nüssbaumer, Bleuler et Lehmann, Urbantschitscli, et proposait, comme explication des faits, l’excitation simultanée des centres sensoriels par voie d’association (2).

Dans les premiers jours de janvier 1889, le D*' V. Urbantschitsch, professeur à l’Université de Vienne, lequel s’était occupé, depuis plusieurs années, de Veffet des excitations du trijumeau ou d’un sens sur les perceptions sensorielles, publiait dans le Bulletin médical, avec la collaboration du D^ Lichtwitz comme traducteur, le résumé de ses expériences et de ses recherches. Après en avoir rapporté les résultats au point de vue de l’acuité des diverses sensations, et des avantages qu’on en pouvait tirer pour améliorer l’ouïe ou la vue, — par exemple, en ce qui concerne l’oreille, pour diminuer la surdité et faire cesser les bourdonnements —, il arrivait aux faits d’audition colorée. L’auteur les déclarait de nature physiologique, et donnait même un moyen qu’il croyait propre à les faire apparaître. Mais les exemples qu’il cite nous paraissent dilïérer sensiblement des véritables cas d’audition

(1) Dareix. Gazette médicale de VAlgérie, février 1888, n®» 3 et 4.

(2) P. Grützner. Deutsche med. Wochenschrift, 1888, n® 44, 1" novembre.

colorée, observés chez les sujets doués de cette faculté singulière.

Au mois de juillet de la même année, M. le Paul Raymond publiait, dans la Gazette des Hôpitaux, un cas d’audition colorée, qu’il avait observé chez un homme de trente ans, très bien constitué, sain de corps et d’esprit (1). La parole seule éveillait chez lui la sensatiou colorée, les sons musicaux ne produisant rien. L’auteur terminait par l’exposé des théories de ses devanciers ; quant à lui, sans se prononcer nettement, il insistait sur les connexions, les relations étroites qui existent souvent entre les différents centres sensoriels (2). L’observation du Raymond fut résumée, l’année suivante, dans quelques journaux d’otologie (3) et d’ophtalmologie (4).

Au mois d’août, dans une communication au Congrès de Psychologie physiologique à Paris, jVP de Varigny signalait un nouveau cas d’audition colorée (5). Le D'’ Grüber, de Jassy (Roumanie), rapportait aussi l’observation d’un sujet qui en présentait les phénomènes au plus haut degré, et qui offrait, en outre, des phénomènes analogues de corrélation des divers

(1) Urbantschitch et Lichtwitz. Bulletin méd., 9 janvier 1889, n» 3, p. 39.

(2) Raymond. Gazette des Hôpitaux, 2 juillet 1889, n« 74, p. 680.

(3) Annales des maladies de l’oreille, etc., 1890, n» 1, p. 37.

(4) Revue générale d’ophtalmologie, 1890, n» 3, p. 137.

(5) De Varigny. Congrès de psychologie physiologique; Paris, août 1889.

HISTORIQUE

centres sensoriels (1). Le professeur Benedikt, de Vienne, le même qui avait déjà critiqué les recherches de Nüssbaumer, répéta qu’il croit dangereux de poursuivre des expériences de ce genre, car, d’après lui, cela crée une confusion des sens, qui amène de l’hypocondrie (!). Ml" Neiglicki ajouta qu’il avait aussi observé un cas de ce genre et que le sujet avait plus tard perdu la j-aison ; d’où il concluait que l’audition colorée est un signe de dégénérescence (2).

Depuis cette époque, il n’a pas été signalé, du moins à notre connaissance, de nouveau cas des phénomènes que nous étudions, avant nos huit observations personnelles.

Si maintenant nous jetons un coup d’œil en arrière sur cet historique, et si nous faisons le compte des faits observés, en y comprenant nos propres cas et les observations puisées dans la littérature extramédicale, nous trouvons un total de cent trente-quatre cas.

Malgré tout le soin que nous avons pris pour rendre cet historique aussi complet que possible, nous ne nous dissimulons pas que quelques travaux nous auront échappé. Ainsi nous n’avons pu nous procurer aucun travail espagnol, ni aucun mémoire anglais ou améri-

(1) Grüber. Congrès de psychologie physiologique. — Bulletin médical, 1889, n» 6o, p. 1039.

(2) Benedikt et Neiglicki. Congrès de psychologie physiologique ; Paris, août 1889. — Le Progrès médical, n" du 31 août 1889, p. 219.

l’audition colorée

ricain. Il en existe cependant, quoique en petit nombre, croyons-nous.

Si, dans l’instorique qui précède, nous avons passé si rapidement sur les observations des différents auteurs, c’est que nous allons ci-après donner le détail des plus remarquables, que nous ferons suivre de nos observations personnelles. En outre, nous réunirons, dans un tableau synoptique et dans leur ordre chrono^ logique, toutes celles que nous avons pu recueillir, avec leurs particularités principales. Cela permettra cà tous ceux qui s’intéressent à la question de juger à leur tour sur les faits mêmes, sans avoir la peine de se mettre à la recherche des documents originaux, d’en faire la traduction, l’analyse, le classement, etc. Si notre travail peut être, à cet égard encore, utile à nos confrères, et jeter du jour sur une question aussi obscure que celle de la pseudophotesthésie, nous aurons atteint le but que nous nous sommes proposé.

OBSERVATIONS PRINCIPALES DES AUTEURS

Les documents qui suivent n’ont pas été, on le conçoit, présentés par leurs auteurs sous la forme qu’ils ont ici. C’est nous qui la leur avons donnée. Après les avoir traduits, pour la plupart, puis résumés pour en dégager les faits principaux, nous en avons disposé les éléments suivant un même ordre méthodique, afin d’en rendre l’étude et la comparaison plus faciles.

A notre avis, cette manière d’envisager les faits de pseudophotesthésie, de les ramener, pour ainsi dire, à une même formule, et d’en préparer ainsi, d’en donner comme une vue d’ensemble, est éminemment propre à en faire ressortir et saisir les différences et les analogies, et, par suite, à jeter du jour sur la question.

Observation de G.-T.-Ii. Sachs sur lui-même, ISIS (1)

PSEÜDOPHOTESTHÉSIE d’ORIGINE OPTIQUE, ACOUSTIQUE ET PUREMENT PSYCHIQUE.

Ce médecin distingué était albinos, ainsi que l’une de ses sœurs. Il mourut jeune, professeur à l’Université d’Erlangen (Bavière).

Il colorait les voyelles, les consonnes, les notes de la musique, les sons des instruments, les chiffres, les noms de villes, les jours, les dates, les époques de l’histoire et les phases de la vie humaine. Il réunissait ainsi trois genres de pseudophotesthésie : la pseudophotesthésie d'07'îgîne optique, d’origine acoustique et d’origine purement psychique. Les sensations de couleurs étaient si intimement liées chez lui aux divers objets ci-dessus énumérés, qu’il ne pouvait qu’avec peine, ou même pas du tout, suivant les cas, se les représenter sans couleurs.

Voyelles. — Dans notre tableau synoptique, pour ne pas le compliquer outre mesure, nous ne détaillerons, en rapportant les observations étrangères, que les voyelles et diphtongues qui correspondent assez bien à quelque son de notre alphabet, et donnerons ainsi, au lieu de certaines voyelles et diphtongues étrangères, leur équivalent fran-

(1) G.-T.-L. Sachs. Dissert, iaaug. Historiæ naturalis, etc., p. 81 et suivantes.

OBSERVATIONS PRINCIPALES DES AUTEURS 39

çais, c’est-à-dire leur prononciation. Mais ici, dans le détail de chaque cas, nous donnerons toute l’observation. Nous prévenons donc le lecteur qu’il s’agit ici des voyelles et consonnes allemandes.

Le sujet voyait l’a rouge vermillon, l’e rose, l’e blanc, Vo orange, Vu (notre ou français) noir, Vü ou Vue (l’w de notre langue) blanc.

Consonnes. — Le c lui paraissait cendré pâle, le c? jaune, Vf blanc obscur, Vh cendré bleuâtre, le à peu près vert foncé, Vm blanc, Vn blanc, l’s bleu foncé, et le w brun.

Notes de musique et sons musicaux. — Les notes de la musique, que l’on indique en Allemagne par des lettres (1), lui donnaient, en général, les mêmes sensations colorées que leurs lettres respectives. Cependant, quoiqu’il ne colorât pas les consonnes B et G, les sons correspondants lui paraissaient, le si lémol d’un gris cendré, et le sol d’un vert incertain.

Chiffres. — Le O Jui semblait jaune pâle et incertain, presque transparent ; l’i, d’un blanc indécis ; le 2., d’une teinte incertaine ; le 3, presque cendré ; le 4, d’un rouge de minium ; le 5, jaune ; le 6, indigo ; le 7, blanc bleuâtre ; le S, brun ; le 9, presque vert foncé. Les nombres composés de plusieurs chiffres prenaient les couleurs de ces derniers ; mais les teintes restaient distinctes sans se fondre en une seule, celle du chiffre de l’ordre supérieur (dizaine, centaine, etc.), dominant en général. Le zéro ne changeait pas la couleur des chiffres auxquels il était joint, mais il

(1) On les représente ainsi ; le la, par A ; le si, par H, et aussi par B, quand il est bémolisé ; le do, par G ; le ré, par D ; le mi, par E ; le /la, par F ; et le sol, par G.

l’audition colorée

leur donnait une certaine apparence. Ainsi 10, 11, 100, 110 et 111 étaient tous blancs ; mais le premier lui apparaissait comme du verre blanc, le second d’une couleur de lait, le troisième d’un banc à peine transparent, les deux derniers d’un blanc parfait. Par exception, 1000 ne lui paraissait blanc que dans l’ordre chronologique, comme date historique ; dans tout autre cas, il lui semblait jaune.

Villes. — Le sujet, dit-on seulement, colorait les noms de villes.

Jours de la semaine. — Le dimanche lui paraissait blanc, ou parfois, légèrement jaune ; le lundi, d’un autre nuance de blanc ; le mardi, d’une teinte indécise ; le mercredi, jaune ; le jeudi, d’un vert incertain, parfois aussi d’un orange foncé ; le vendredi, d’un blanc obscur ; le samedi, d’un cendré bleuâtre.

Périodes de l’histoire et de la vie humaine. — Aux périodes de l’histoire et aux phases de la vie humaine correspondaient des couleurs analogues à celles des chiffres, sauf quelques exceptions.

Les couleurs que percevait ainsi le D” Sachs n’étaient pas toutes également distinctes. Les plus claires, comme le jaune, diverses nuances de blanc pur, le blanc bleuâtre, étaient les plus nettes ; les moins claires, à savoir l’orange, le rouge presque minium, le blanc obscur, le bleu foncé, le brun et le vert, étaient bien moins tranchées. On voit aussi par ces quelques indications que le sujet ne percevait pas, dans ses fausses sensations secondaires, toutes les couleurs du spectre.

Observation de Perroud, 1863 (1)

PSEÜDOPHOTESTHÉSIE p’ORIGINE OPTIQUE.

Le sujet, pense Chabalier, qui est de Lyon comme Perroud, n’est autre que ce dernier médecin même. Quoi qu’il en soit, ce sujet est noté comme ayant trente ans à l’époque de l’observation, se portant bien alors, étayant joui d’une bonne santé antérieure. La vision est d’ailleurs excellente : les couleurs sont nettement perçues et les différentes nuances bien appréciées ; pas de kopiopie, pas de presbytie, ni de myopie ; aucun signe de congestion de la rétine ni de l’encéphale ; bref, aucune lésion à laquelle on puisse rattacher l’anomalie constatée. Le sujet s’est adonné à des travaux assidus et prolongés ; mais ses occupations ont fatigué chez lui les facultés intellectuelles, l’attention, l’imagination et la mémoire, plutôt que les yeux et la vue.

Depuis une époque qu’il lui est assez difficile de préciser, — environ douze ou quinze ans —, il voit certaines lettres, surtout les voyelles, comme colorées^ c’est-à-dire

(1) Perroud. Société des sciences médicales de Lyon, Mémoires et eomptes rendus, 1863, p. 37.

l’audition coloré fc:

si intimement liées dans son esprit à une idée de couleur, qu’il ne peut se les représenter sans qu’en même temps arrive à son esprit la couleur qui leur correspond. C’est donc ici, semble-t-il, un cas de pseudophotesthésie d’origine optigue.

Voyelles, diphtongues et consonnes. — L’a rappelle au sujet l’idée du jaune orange ; l’e, une couleur gris bleuâtre ou gris perle ; le carmin ; l’o, le jaune serin ; l’w, le brun sombre.

Les diphtongues proprement dites donnent la sensation de deux couleurs distinctes. Il n’en est pas de même des voyelles composées ; celles-ci rappellent une seule teinte formée des couleurs propres de leurs voyelles constituantes ; ainsi au donne, non pas la double sensation du jaune-orange et du noir, mais une sensation unique du jaune-orange sombre ; œu rappelle le gris noirâtre ; ou., le jaune brun.

Parmi les consonnes, v paraît verdâtre ; les autres lettres sont incolores par elles-mêmes, mais peuvent participer à la coloration que rappelle la voyelle voisine, laquelle jette sur elles comme un reflet assez prononcé, si bien que chaque syllabe paraît avoir une couleur particulière qu’elle doit à sa voyelle.

Les chiffres sont eux-mêmes, pour le sujet, unis à des idées de couleur, quoique d’une manière moins nette que les voyelles : ainsi 1 est carmin ; 2, gris ; 3, également ; 4, d’un brun sombre ; 5, d’une teinte peu précise ; 6, verdâtre ; 7, carmin ; S, jaune serin ; le O, également. L’observateur fait cette remarque curieuse que les chiffres rappellent les mêmes couleurs que les lettres dont ils ont la forme ; par exemple, le chiffre 1 rappelle la même idée

OBSERVATIONS PRINCIPALES DES AUTEURS

de coloration que la voyelle le O et aussi le 8, la même teinte que la lettre o.

Cet aspect multicolore que prennent les mots et les nombres est d’autant plus prononcé que la lecture a été plus longtemps continuée, et par conséquent, que l’attention a été plus soutenue et qu’elle s’est fatiguée davantage. Mais les idées de coloration sont cependant tout à fait différentes et indépendantes de cette fatigue que les yeux éprouvent à la suite d’un regard prolongé, et que l’on a désignée sous le nom de kopiopie.

Observation de Chabalîer, 1864 (1)

PSEUDOPHOTESTHÉSIÉ d’ORIGINE OPTIQUE.

Le Dr Chabalier, de Lyon, a rencontré ce cas chez un médecin de ses amis, jouissant d’une bonne santé, et qui avait été, dans son enfance, sujet à des illusions et à des hallucinations.

Le phénomène, qui datait de ses plus jeunes années,, avait pour excitant la vue ou l’évocation des voyelles ; c’était donc un cas de pseudopUotesthésie d'origine optique. Il fut publié par l’observateur sous le nom de pseudochromesthésie.

Voyelles. — L’a semblait au sujet d’un noir très foncé ; ré, gris ; 1’^, rouge ; l’o, blanc ; Vu, glauque. Une particularité curieuse, c’est que, comme caractères d’imprimerie, ces lettres lui apparaissaient non colorées, mais parfaitement noires; etnéanmoins,ilnepouvaitenavoir la notion, c’est-à-dire la perception, soit objective, soit idéale, sans

(1) Chabalier. Journal de médecine de Lyon, n° d’aoiR 1864, p. 92 et suivantes.

OBSERVATIONS PRINCIPALES DES AUTEURS

qu’elles réveillassent dans son esprit l’idée de leurs couleurs propres.

Consonnes. — Elles lui semblaient, à cet égard, des lettres mortes, inanimées et tout à fait secondaires.

Mots. — Les noms, et surtout les noms propres, avaient chacun une coloration spéciale, nuancée d’après l’assemblage de leurs voyelles, et d’autant plus accentuée que certaines voyelles prédominantes s’y trouvaient répétées plus souvent. Et cette couleur propre était bien plus for tement gravée dans la mémoire du sujet que le mot ou le nom lui-même. Ainsi il lui arrivait d’oublier le nom d’une personne, mais jamais la couleur de ce nom, et c’est à l’aide de cette dernière que souvent il retrouvait le nom qui y était associé. Celui du D'' Chabalier lui paraissait d’un rouge foncé, couleur de sang veineux, et cela, dit l’observateur, à cause de la prédominance de Vi et de l’a, le premier rouge, l’autre noir. Cette coloration, attachée à chaque nom, était instantanée ; non seulement la réflexion n’y était pour rien, mais il était impossible au sujet de distraire son esprit de cette idée de couleur.

La voyelle A jouait particulièrement, dans ce genre d’illusion, un rôle prédominant, sa couleur étant plus accentuée que toute autre, et ayant pour le sujet un charme spécial. C’était elle surtout qui déterminait la teinte des divers mots dont elle faisait partie, et elle lui semblait, pour ainsi dire, illuminer les passages imprimés où elle dominait. Elle arrivait même à détourner son esprit, lorsqu’elle était souvent répétée dans une page d’impression, qui, alors^ lui paraissait tout en feu. Cette espèce de vision devenait parfois des plus fatigantes.

l’audition colorée

entraîné qu’il était, en quelque sorte malgré lui, à reconnaître tous les mots dont cette lettre faisait partie dans la feuille qu’il avait sous les yeux.

L’impression d’un livre était pour lui, ou d’un grand secours, ou un grand obstacle, pour la rapidité de conception des questions qu’il étudiait. Les éditions de Masson qui lui paraissaient d’une teinte gris tendre, uniforme, ne nécessitaient souvent pour lui qu’une ou deux lectures ; tandis que les éditions classiques de Baillère, qui lui paraissaient d’un rouge noir comme le nom de l’éditeur lui-même, et dont les caractères semblaient chevaucher et s’embrouiller entre eux, l’obligeaient à une attention des plus fatigantes, et à lire plusieurs fois le même passage pour le graver dans son esprit.

Chiffres. — Parmi les chiffres, 2 et tous les nombres se terminant par 2, semblaient d’un blanc tirant sur le gris ; 5 et tous ceux de ses multiples se terminant par 5, étaient rouge vermillon ; 7 semblait vert ; 9, noir.

Jours. — Le dimanche paraissait blanc ; le lundi, d’un rouge intense ; le mardi, également ; le mercredi, rouge pâle ; le jeudi, rouge intense ; le vendredi, également ; le samedi, rouge clair.

Mois. — Juin paraissait très coloré en rouge ; juillet, d’un rouge légèrement nuancé ; août, glauque ; tous les mois suivants de l’année, qui se terminent par la désinence bre, semblaient couleur gris de terre.

Observation de F.-A. Afüssbaumer, étudiant, sur lui-même, 1873 (1)

PSEÜDOPHOTESTHÉSIE d’oEIGINE ACOUSTIQUE.

F.-A. Nüssbàumer, étudiant à Vienne, et âgé de vingttrois ans lorsqu’il publia sa propre observation et celle de son frère Johann, possédait une oreille tellement fine et parfaite que, sans résonnateurs ni appareils d’aucune sorte, il pouvait percevoir jusqu’à onze harmoniques pour chaque note grave du piano, même avant d’en 'connaître la loi physique, et quoiqu’il n’eût pas d’ailleurs de culture musicale. D’autre part, le professeur Brühl, de Vienne, le donne pour un étudiant instruit, assidu et rangé, méritant toute confiance.

Depuis l’âge de quatre ou cinq ans, ce jeune homme éprouvait, ainsi que son frère Johann, de deux ans plus âgé, des sensations de couleurs à l’audition des voyelles, des sons musicaux et des bruits.

Souvent, dans leur enfance, âgés environ l’un de cinq et l’autre de sept ans, tous deux, à l’aide de cuillères,

(1) J.-A. Nüssbàumer. Wiener med. Wochenschrift, janvier 1873, pp. 4, 28 et 52.

h AUDITION COLORHE

couteaux, fourchettes, etc., qu’ils attachaient par des ficelles et balançaient à la main pour les faire sonner, s’amusaient pendant des heures à « faire les cloches. » Ils prenaient à cette « sonnerie » un plaisir extrême, désignant déjà les sons et les bruits par des couleurs, et se communiquant leurs impressions. Mais le jeu se terminait souvent par des disputes, parce que chacun prétendait que la couleur de sa sonnerie était plus belle que celle de son frère ; et à la fin, chacun s’animait au combat pour l’honneur de sa « cloche. »

Au sortir du jeune âge, ils délaissèrent cet amusement, mais ne cessèrent pas de qualifier les sons par des couleurs ; ce qui leur attirait toujours les moqueries de leurs parents, de leurs frères et soeurs, et de leurs camarades, qui ne comprenaient rien à cet étrange langage, et considéraient leurs sensations de couleurs comme de pures chimères.

Devenu plus tard l’élève du professeur Brühl pour l’anatomie comparée, F.-A. Nüssbaumer rencontra d’abord en lui un parfait incrédule ; mais il finit par le convaincre en lui donnant des preuves de sa faculté de double perception. Lorsqu'enfin il se fut décidé, non sans peine, à publier son cas et celui de son frère, il se soumit à de nombreuses épreuves avant de décrire ses sensations chromatiques. Et pour montrer toute sa bonne foi, il dressa une liste de questions dont il envoya un double à son frère Johann, alors horloger à Vicence (Italie), dont il n’avait rien entendu depuis 1867 sur ses pseudo-sensations de couleurs ; puis,ayant reçu la réponse de Johann, il la remit toute cachetée à son maître avec la sienne propre et les questions posées. En outre, il pria celui-ci de vouloir bien contrôler ses recherches et ses déclarations. Le pro-

OBSERVATIONS PRINCIPALES DES AUTEURS 49

fesseur, acquiesçant à ce désir, les contrôla en effet à l’aide de rharmonium, et attesta leur mérite et leur entière exactitude. Cette attestation est insérée, en note, dans l’article original.

D’après ce qui précède, on voit que c’est ici un cas de pseudophotesthésie d’origine acoustique. F.-A. Nüssbaumer colore les voyelles, les sons et les bruits. Mais, dit-il,

« souvent je ne puis désigner certaines couleurs, parce que je n’en ai jamais vu objectivement de telles; ce qui m’oblige à recourir aux comparaisons les plus baroques pour les décrire. » La sensation auditive première peut indifféremment être objective ou idéale, se produire en songe ou lorsque le sujet est éveillé : la sensation chromatique secondaire apparaît également bien. Mais il n’extériorise pas la pseudo-sensation : elle lui semble siéger dans l’intellect, et n’est jamais objective.

Les faits qui suivent sont extraits de la note autographe remise par le sujet au professeur Brühl.

Voyelles, consonnes et mots. — Chaque voyelle, prononcée ou chantée par une même personne et à une même hauteur dans l’échelle musicale, a pour lui, dit-il, une couleur propre. Malheureusement, il ne détaille pas ; il rapporte seulement que Ve (l’é français) lui semble jaune, la diphtongue ui {oui) bleu sombre, oi (oë) violet. Il ne paraît pas colorer les consonnes. Les noms propres comme les autres mots, prennent la couleur de leurs voyelles : ainsi Louis est bleu, Louise bleu et jaune, le mot viennois Loisl {Loiizl) paraît violet. La hauteur du son à laquelle les voyelles et les mots sont prononcés ne change rien à leur couleur générale, mais seulement à leur nuance.

l’audition colorée

Sons et bruits. — D’abord, d’une manière générale, les sons graves paraisseçit bruns au sujet ; les so7is plus élevés, jaunes et gris. Dans les sons du piano, il voit le ré^, brun châtain avec quelques raies plus claires ; le' fa ^, brun châtain sombre avec des lignes grises ; le m^, couleur cuir sombre à la naissance du son, et bleu de bluet à l’expiration; le la , jaune chamois sombre ; le la^, jaune orangé clair, passant ensuite au bleu de bluet; le fa^, jaune de citron transparent ; le sol , jaune de citron, puis bleuâtre ; et le dOe-> blanchâtre incertain, puis bleuâtre clair transparent. Les accords offrent un mélange de couleurs changeantes; parfois, une couleur partielle plus nette persiste un peu.

Dans une certaine circonstance, un bruit de scie qtfon repassait a donné au sujet une impression de vert ; c’est la seule fois qu’il a observé cette couleur dans ses peudosensations, malgré toutes ses tentatives pour la retrouver. Le roulement d'une voiture au galop lui donne une sensation de gris sombre mélangé de jaune, et la teinte s’éclaircit d’autant plus que le véhicule est plus léger et le mouvement plus rapide.

Voix et instruments. — Des voix d’hommes, aiguës, efféminées et désagréables lui semblent d’une teinte jaune de feuille morte ; les voix dures, rauques, criardes, sont gris brun.

Un son haut de trompette lui semble d’un jaune d’or éclatant et diaphane. Le son d’une petite sonnette de table à timbre élevé lui paraît généralement jaune d’abord, puis bleuâtre vers la fin de la résonance ; impossible ici de préciser, car toutes les sonnettes ne donnent pas le même son.

OBSERVATIONS PRINCIPALES DES AUTEURS

Les couleurs que le sujet perçoit le plus fréquemment dans ses sensations secondaires sont le bleu, le jaune et le brun, plus rarement le violet. Certaines couleurs manquent absolument : ce sont le rouge, le blanc pur et le noir foncé. F.-A. Nüssbaumer s’est, dit-il, éprouvé particulièrement sur ce point, et toutes ses tentatives, non seulement pour trouver mais même pour s’imaginer, par exemple, un son rouge, sont restées vaines ; de même pour le vert, qu’il a éprouvé un jour fortuitement, et qu’il n’a pu retrouver par la suite.

Ces diverses sensations de couleurs ne lui procurent ni jouissance ni gêne. Lorsqu’il entend un son, il n’est pas obligé d’en percevoir la couleur ; la pseudo - sensation chromatique ne s’impose pas, et lorsqu’il l’éprouve, s’il concentre son attention sur quelque autre objet, elle disparaît en quelques minutes.

Observation de F.-A. IViissbaumer sur son frère «Fohann, horloger, IS'ÏS (1)

PSEÜDOPHOTESTHÉSIE D’ORIGINE ACOUSTIQUE.

Ce cas ressemble au précédent et doit être aussi rangé dans la pseudopTiotesthésie d’origine acoustique. Le sujet, Johann Nüssbaumer, âgé de vingt-cinq ans à l’époque de l’observation, était doué, comme son frère, d’une grande finesse d’ouïe ; cependant on ne voit pas qu’il pût aussi bien percevoir, sans appareils, les harmoniques d’un son grave donné. Il n’était pas non plus musicien.

Les détails qui suivent sont tirés de la lettre dont nous avons parlé, lettre que le sujet écrivit de Vicence à son frère pour répondre à ses questions le 5 mai 1872, et qui fut remise toute cachetée au professeur Brühl.

Voyelles. — On ne dit pas si le sujet colore les voyelles et les mots ; mais nous pouvons le présumer, vu la grande similitude que ce cas présente avec le précédent.

(1) F.-A. Nüssbaumer. Wiener nied. Wochenschrift, janvier 1873, pp. 4, 28 et 52.

OBSERVATIONS PRINCIPALES DES AUTEURS

Nous pouvons croire aussi que, comme son frère, Johann Nüssbaumer n’eaj^én'onse la sensation chromatique.

Sons et bruits. — Parmi les sons du piano, le ré^ lui paraît d’un bleu violacé sombre ; le fa ^, d’un violet noirâtre ; le mi ^, bleu de Prusse sombre ; le la ^, bleu de Prusse moins sombre ; le s4, également ; le tog, jaune d’ocre; le /’a^, jaune d’ocre clair; le jaune citron ; le dOg, jaune-blanchâtre légèrement rosé. Les accords se fondent du sombre au clair et réciproquement, probablement suivant l’élévation de leurs notes constitutives. Un son haut de trompette lui produit l’impression de l’éclair. Une petite sonnette de table à timbre élevé lui donne, en général, une sensation de violet ou de bleu clair, passant au jaune bleuâtre sur la fin de la résonance. Le bruit d’une voiture au galop lui fait percevoir un mélange de gris et de jaune sombre.

Les couleurs le plus souvent notées par le sujet sont le bleu, le jaune, puis le brun, rarement le violet. Celles qui lui font totalement défaut sont, comme pour son frère, le rouge, le vert, le blanc pur et le noir absolu.

Première observation de Bleuler et Lehmann, 1879 (1)

PSEUDOPHOTESTHÉSIE D’ORIGINE OPTIQUE, ACOUSTIQUE, OLFACTIVE, GUSTATIVE ET TACTILE.

PSEUDO-ACOUESTHÉSIE D’ORIGINE OPTIQUE

Le sujet dont nous donnons ici l’observation est le n“ 1 des soixante-dix-sept cas publiés par les deux auteurs suisses, et n’est autre, croyons-nous, qu’Eugène Bleuler lui-même. A l’époque de l’observation, il avait vingt-trois ans et, comme son collègue Karl Lehmann, étudiait la médecine à l’Université de Zurich (Suisse).

Quoi qu’il en soit, le sujet de cette observation n’est pas musicien ; certains petits intervalles, par exemple les demi-tons, lui semblent plus grands que les plus étendus, comme la septième et l’octave. Souvent il entend tout à coup un même son plus haut ou plus bas qu’un moment avant, et les mêmes irrégularités s’observent dans ses pseudo-sensations.

Il colore, à l’audition, les voyelles et les diphtongues,

(1) Bleuler et Lehmann. Zwangsinâssige lichtempfindungen, etc., p. 72.

OBSERVATIONS PRINCIPALES DES AUTEURS 35

les mots et les langues, les sons musicaux et les bruits. Il prête aussi des couleurs aux chiffres et à certaines figures géométriques, aux odeurs, aux saveurs et aux mois : il semble donc réunir tous les genres pseudopJiotesthésie. En outre, il éprouve encore des phénomènes de pseudoacouesthésîe.

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