CHAPITRE II
L'hyperacousie ne consiste pas en une acuité plus grande de l'organe sensoriel, mais en une réaction disproportionnée du cerveau à une excitation banale. On peut comparer ces phénomènes à la photophobie pour l'œil, et aux troubles visuels dégénératifs.
D'une façon générale on peut dire que l'ouïe peut être, comme tout autre sens, la voie de conduction, par où une excitation quelconque vient éveiller les réactions morbides classées sous le titre de syndromes épisodiques et d'obsessions. Les associations morbides de sensations subjectives (pseudesthésies de Mendoza) peuvent être rapprochées de ces cas, ainsi que
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des phénomènes d'hallucinations obsédantes.
L'audition colorée, peut être comparée à une obsession hallucinatoire.
Un phénomène méritant d'être appelé hyperacousie, s'observe quelquefois dans les différentes affections cérébrales {hémorragie, tumeurs, paralysie générale). Il consiste en une exagération de l'intensité subjective du son ; un frôlement, la chute d'une épingle sur la table, le tic-tac d'une montre, sont perçus comme des bruits intenses, comme des grondements formidables; mais l'examen objectif montre que, même dans ces cas, l'acuité auditive n'est nullement exagérée; l'expérience montre que le sujet qui en est atteint nedifféf entie pas mieux les sons de diverses intensités, et il n'entend pas les sons d'intensité moindre que le minimum du son perceptible à un sujet normal. L'hyperacousie n'est que subjective.
Le même phénomène a été signalé comme stigmate psychique chez le dégénéré;, la question a fait l'objet d'une communication à l'Académie de Médecine de Paris en 1891. En d'autres cas ce syndrome peut s'observer en dehors de la dégénérescence congénitale
mais comme signe prémonitoire d'une encéphalite imminente ou trouble précurseur d'une altération commencée.
« Le bruit, hélas, dit Edmond de Goncourt dans une note aux Lettres de son frère, était devenu également une obsession chez mon pauvre frère, disant qu'il lui semblait avoir une « oreille dans le creux de l'estomac ». Et vraiment le bruit avait pris et prenait, à mesure qu'il était plus malade, ainsi que dans une fièvre à la fois ridicule et mortelle, le caractère d'une persécution des choses et des milieux de sa vie...
« Cette persécution du bruit avait fait esquisser à mon frère, dans ses insomnies de la nuit, un conte sinistre... Dans son récit, c'était un homme éternellement poursuivi par le bruit, et allant des appartements qu'il loue, des maisons qu'il achète, des forêts où il campe, des forêts comme la forêt de Fontainebleau où il est réveillé par la corne du corneur des biches, de l'intérieur des Pyramides où il s'est réfugié, de l'intérieur des Pyramides assourdies par le bruit des grillons ; allant toujours au silence... et finissant par se tuer pour rencontrer le silence du suprême repos... et ne
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le trouvant pas encore : — le bruit des vers l'empêche de dormir. »
Nous trouvons dans une lettre de Jules de Goncourt lui-même cette phrase si caractéristique :
a Ohl le bruit, le bruit, le bruit! Je ne peux supporter les oiseaux! J'en arrive à leur crier comme Débureau au rossignol : Veux-tu te taire, vilaine bête! » (Lettres de J. de Goncourt, Paris, 1885).
On sait d'autre part qu'on a voulu ranger au nombre des stigmates cette disposition spéciale qu'ont certaines personnes à une réaction émotionnelle particulière à l'audition de tel ou tel bruit (bruit du verre que l'on raye ou d'un morceau de bouchon que l'on coupe). On peut comparer ces phénomènes auditifs à la photophobie pour l'œil et à certaines perturbations de la sphère visuelle étudiées chez les dégénérés du service de Chargot, par Parinaud. C'est une sorte de mégalécie comparable à leur mégalopsie, qui consiste à voir les objets se rapprochant et grossissant démesurément. Le contrepied de ce phénomèno consiste pour la vision, dans la micropsie dans laquelle, au contraire, les objets
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semblent s'éloigner et se rapetisser progressivement. Les deux phénonèmes peuvent se combiner d'ailleurs, les objets semblant se déplacer dans l'espace, se rapprochant et s'éloignait tour à tour (micromégalopsie).
On peut observer des phénomènes analogues pour l'ouïe chez certains dégénérés.
Un de nos malades, mélancolique, ne reconnaît même plus le son de sa voix, par instants, tant elle lui paraît venir de loin; le bruit paraît se perdre dans l'espace, sans pouvoir atteindre l'oreille des interlocuteurs, dont les réponses sont aussi difficilement perçues (microacousie).
D'autres fois, le son semble alternativement s'éteindre, puis acquérir une intensité énorme, insolite (micromégaléciej.
Ce phénomène peut ici encore, porter sur la voix entendue par le malade, ou sur la sienne propre (autophobie).
Assez souvent; ces troubles hyperesthésiques de l'audition ne sont que transitoires et préludent à une altération spéciale de l'ouïe par surdité plus ou moins complète.
Parfois, la perception correcte des sons et de leurs caractères musicaux, existe par la
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voie osseuse, alors que l'audition des mêmes sons est fausse par la voie aérienne.
Ce sont les cas où l'audition est faussée sans être pour cela augmentée ou diminuée (dysacousie).
Urbantschisch a même essayé de fonder sur cette dissociation, une méthode de diagnostic 1 .
Chez presque tous les hommes, la sensibilité des deux oreilles n'est pas égale, Poreille droite percevant les mêmes sons plus haut que l'oreille gauche, il s'ensuit, comme pour Pamblyopie secondaire des diplopiques, une tendance à la neutralisation de Tune des deux impressions, de là une atténuation dans Pexcitabilité du côté dont le cerveau tient moins compte.
Il paraît pouvoir se faire dans le cerveau du dégénéré le même travail instinctif pour acquérir l'audition unique, malgré le dédou-
1. D'après Uibantschisch, on petit reconnaître que la lésion est labyrinthique, an moyen de la perception par l'air, ou par le crâne ; s'il arrive en effet, qu'un son soit entendu faux par l'air, et naturel par la voie osseuse la lésion est extra-labyrinthique, et est, évidemment, la cause delà dissonance (cas de Wolf).
On a objecté qu'on n'interroge pas directement la sensibilité du nerf, par la perception crânienne, car, en modifiant les conditions dans lesquelles se trouvent la fenêtre ovale et l'étrier, on fait varier à volonté les résultats de l'épreuve.
blemcnt de l'impression sonore. Il peut en résulter une paracousie ou viciation de la justesse de l'audition musicale si l'impression neutralisée était la plus eorrecte.
Grant Allen cite le cas d'un malade de 30 ans qui, au piano, distinguait les sons aigus des sons graves, mais confondait Tune avec l'autre deux notes voisines.
C'est que chacune des deux oreilles peut percevoir un son différent, jusqu'à plus d'un quart de ton. De là, confusion possible entre deux notes contenues dans cet intervalle.
D'autres fois, il y a diplacoijsie, la différence des deux sons perçus avec une impression unique, pouvant être d'une octave.
Outre la variation d'individu à individu pour l'aptitude à distinguer les sons, il y a encore une facilité plus ou moins grande à s'en souvenir ; tantôt l'incapacité à reproduire les modulations tient à ce qu'elles sont mal perçues, tantôt elle en est indépendante.
(Aphasie vocale chantée).
Un de nos malades prétend chanter et ne produit qu'un bredouillement informe de notes fausses; mais il est sourd et n'a pu entendre chanter juste.
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Au contraire, nous connaissons un musicien de profession, virtuose même sur un instrument à cordes, qui est parfaitement incapable de reproduire à l'aide de la voix, une modulation juste. L'oreille est juste; la souplesse du larynx défectueuse.
On pourrait invoquer ces faits pour soutenir que c'est l'oreille qui guide la voix, plutôt que la voix ne guide l'oreille, autrement les sourds chanteraient juste. (V. Dauriac, Musique intérieure Rev. PhiL, 91).
Lorsque les phénomènes de dédoublement subjectif, se bornent au fait d'entendre deux sons, à l'occasion d'un seul bruit, c'est la dU placousie bi-auriculaire.
Mais la polyécie peut se produire indépendamment de l'audition par une seule ou deux oreilles, un bruit éveillant plusieurs ébranlements successifs dans le centre cortical correspondant et produisant plusieurs sensations successives, sans différence d'une oreille à l'autre.
Urbantschisch a signalé la forme dans laquelle le dernier mot d'une phrase est entendu deux fois, coup sur coup, (redoublement).
Depuis, on a signalé des cas où la répéti-
tion a lieu un très grand nombre de fois, comme un écho multiple *.
Au lieu de l'irradiation d'un centre sensitivo-sensoriel aux zones motrices et inversement, l'excitation peut aussi se propager à un centre voisin sensitif sans sortir de la zone latente. C'est alors que se produisent ces curieuses associations subjectives, auxquelles on a donné le nom d'audition colorée (Société de Biologie novembre 1891. Féré, Dejerine, Sollier). Nous arrivons ainsi à la chromoacousie qui nous intéresse plus spécialement.
Audition colorée. — Depuis la thèse de Millet et les anciens travaux français et étrangers sur la question, l'audition colorée a fait l'objet de plusieurs études des plus intéressantes. Il n'entre pas dans notre but d'en entreprendre la critique; nous rappellerons que M. Suarez de Mendoza en a fait une synthèse où il a cherché à grouper scieiitifiquement les faits épars.
— Pour lui le phénomène est une pseudesthé-
1. c J'entends les nombres indéfiniment, dit Inaudi, » mon oreille les retient, je les sens résonner en moi » avec le timbre de ma propre voix et je continuerai à » les entendre retentir ainsi pendant la journée... Quand » je voudrai penser au nombre énoncé, je pourrai l'évo- » quer à mon oreille et le répéter exactement. »
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sie dont il existe autant de variétés que de sens, d'où : [ pseudo-photesthésie (vision colorée) pseudo-phiolenesthésie, (olfaction)
— gousesthésie (gustation)
— acouesthésie (audition)
— apsiesthésie (tact)
Chacune de ces sensations subjectives pouvant être éveillée par l'un quelconque des sens réellement excité, il s'ensuit des sous variétés analogues.
L'auteur précédent ajoute même sous le nom d'idéation colorée un phénomène qui pourrait bien être lié à la sensibilité musculaire et réductible en un phénomène psychomoteur et non purement psychique.
La plupart des observations classiques peuvent se diviser en deux groupes :
i° Celles où le facteur pathologique est évident; exemple: cas d'hystérie de Gràzzi et France schini.
2° Celles où le facteur prédisposition héréditaire est non moins net ; ex : thèse de Sachs d'Erlanner sur son cas et celui de sa sœur (1812), — cas des frères Nussbaumer et Turbarchi.
— Tel est encore le cas de la famille citée
par M. Louvet : le père âgé de 50 ans, ancien officier; la mère qui éprouve des sensations lumineuses analogues à celles de son mari, quoique moins marquées et l'enfant qui soit par hérédité, soit par habitude d'entendre les appréciations de ses parents sur la couleur des sons présente une ébauche du même phénomène. En poussant plus loin Panalyse, on s'aperçoit que la couleur des chiffres et des mots dépend de celle des lettres composantes et que c'est par conséquent ^alphabet qui est coloré.
Enfin une dernière observation c'est que tes consonnes n'ont que des teintes pâles et effacées et que la coloration du langage dérive directement des voyelles.
Les consonnes sont en quelque sorte les parties ombrées du tableau et cela est surtout net pour les syllabes dont la couleur résulte de la voyelle atténuée plus ou moins par la consonne gris terne. Dans les diphtongues les colorations résultantes sont généralement mixtes mais plus claires, résultant de deux voyelles composantes.
Ces données cadrent assez avec ce que l'on sait de l'audition des sons voyelles et con-
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sonnes qui correspondent bien effectivement à des vibrations diverses plus aiguës pour les premières, aussi les voit-on plus ou moins bien saisies par l'enfant normal et . l'idiot adulte. Quant aux couleurs associées aux différentes lettres elles sont essentiellement variables comme ont peut le voir par le tableau statistique joint à l'appendice.
Au point de vue théorique les uns, avec Nussbaumer n'ont vu dans ces phénomènes qu'une exagération de la sensibilité des centres chromatiques, déterminant une connexion intime entre le sens chromatique et le sens acoustique chez des personnes qui, dès leur jeunesse, ont comparé les sons aux couleurs. D'autres avecBLEULER, ont attribué cette faculté à une erreur de l'esprit. MM. Pourchet et Tourneux croient que cette bizarrerie des sens est due au trajet anormal des fibres nerveuses de l'oreille, se rendant aux centres perceptifs, exclusivement affectés ordinairement par les fibres du nerf optique. M. le professeur Lussana admet que l'organe de la notion des sons et celui de la perception des couleurs résident ensemble dans deux circonvolutions contiguëes et qui, chez certains su-
jets, se trouvent parfois réunies par une anastomose, disposition qu'il a même représentée dans une figure de son mémoire sur la physiologie des couleurs :
« Il existerait alors, dit à ce propos. Baratoux une anastomose non constante qui réunirait la petite circonvolution cérébrale susorbitaire de l'organe de la notion du son (Gall) à la circonvolution sus-orbitaire de l'organe de la notion des couleurs. » (De l'audition colorée, S. Baratoux.) Voir Progrès médical (p. 558-515-517. 24 décembre 1887.)
Que si dans le passage précédent on supprime les mots sus-orbitaire, l'opinion de Lussana est encore aujourd'hui très soutenable. C'est qu'en efiet beaucoup de faits portent à croire que les sensations subjectives en question résultent d'associations anormales dont le substratum organique peut être une anomalie de fibres commissurales d'un centre sensoriel à l'autre.
Dans une clinique ophtalmologique nous avons eu l'idée d'interroger quelques opérés de cataracte présentant ce phénomène si fréquent des troubles hallucinatoires liés à l'occlusion binoculaire. Plusieurs opérés se sont plaints d'éprouver d'abord, dans les premiers
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jours qui suivirent l'opération, des sortes de chromophotosphènes subjectives. C'était particulièrement à l'audition brusque d'un fort timbre électrique annonçant les heures des repas quo ce phénomène se reproduisait. Au début c'était une sensation visuelle de simple lumière blanche ; puis vint l'hallucination des couleurs du prisme, à lumière irisée, à dominante variable. Il nous semble que dans ces cas il pourrait y avoir une réaction oculaire post-opératoire du côté des cônes et bâtonnets correspondant aux couleurs fondamentales ce qui expliquerait les dominantes de couleur variable selon les différences de siège ou de degré de réaction neuro-rétinienne.
Nous poursuivons des recherches analogues sur les phénomènes photogéniques réflexes d'origine non plus auditive, mais tactile, olfactive, gustative, etc.
Le sujet qui présentait les phénomènes les plus nets était un musicien de profession. Il serait curieux d'étudier à l'occasion sur un sujet semblable les fluctuations de cette audition colorée expérimentale élémentaire en rapport avec les variations d'intensité et de fréquence des vibrations acoustiques.
Pour rester sur le terrain clinique, nous devons encore montrer que ces phénomènes se rencontrent chez les aliénés et les dégénérés; dès lors on est en droit, pensons-nous, de les considérer comme fréquemment pathologiques, bien que cependant ils ne le soient pas par leur nature elle-même.
'Nous donnerons aussi, tels quels les documents littérairescontemporainsque nous avons recueillis chemin faisant, à titre de documents complémentaires.
Les aliénistes connaissent des cas morbides d'associations analogues.
a Chez les hallucinés, dit Schule, (p. 134 trad. Duhamel et Dagonet, les voix produisent souvent toutes sortes d'images. Elles font voir au malade des corps informes, tels que des pierres, des morceaux de bois et de métal ; certains prétendent apercevoir des voix bleues et cherchent à les saisir... »
Un malade de MM. Magnan et Sérieux est persécuté depuis de nombreuses années par l'électricité ; mais les décharge ont une couleur variable; aussi appelle- t-il cela la teinture électrique.
Les ennemis qui lui envoient ces singulières
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couleurs sont les teinturiers, dont il donne les noms. Il reçoit aussi des jets de vitriol vert dans la rue, ou bien il se sent brûlé par des fusées rouges. Chez ces malades on peut observer de plus des néologismes caractéristiques.
Une observation suivie permet de reconnaître le plus souvent, la constance des couleurs associées à telle ou telle perturbation spéciale des sens, autres que celui de la vue ; par exemple, le rouge s'associera à la sensation imaginaire de brûlure plus ou moins foncé selon l'intensité de ladite brûlure.
Le vert, par contre, sera associé à d'autres troubles de la sensibilité générale, en dehors de la sphère thermique.
Un malade persécuté, que nous avons observé, s'exprimait ainsi : « Quand l'électricité m'arrive dans les oreilles elle m'occasionne par répercussion dans l'œil, des sensations de couleurs vives... » Il se croit en effet électrisé par un « dynamo » dont les charges pénètrent plus particulièrement dans ses oreilles, ce dont il cherche a se défendre en se mastiquant le conduit auditif avec du mastic de vitrier.
Si on lui fait préciser les couleurs évoquées par les décharges électriques reçues dans To-
reille il donne des détails précis. Le maximum d'intensité lumineuse paraît être la nuit, de même, qu'une flamme paraît plus claire dans l'ombre. Les décharges électriques suscitent dans ses yeux des pointes d'aiguilles en feu, comme des fulgurations, ce qui lui est une preuve de la nature électrique de ces phéno-r mènes. C'est bien dans son œil que cela se passe, car il le perçoit même les yeux fermés. Le jour si on comprime les globes oculaires fermés, on provoque naturellement des phosphénes dans lesquelles il croit reconnaître la vision lumineuse des persécuteurs. En dehors de toute compression, le phénomène peut être plus ou moins atténué et la lueur plus ou moins marquée selon la force des décharges, c'est-à-dire selon l'intensité du trouble hallucinatoire auriculaire.
Le « dynamo », source des décharges électriques, produit un ronflement effrayant plus ou moins aigu; le timbre variable de l'instrument correspondrait aux différentes nuances de couleurs perçues, depuis le violet sombre jusqu'au rouge de feu.
Au degré maximum, les persécuteurs produisent une véritable fantasmagorie ; sur les
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couleurs vives ainsi produites, se détachent des silhouettes plus sombres, des visions de nègres, des hommes barbus, des femmes en corset noir, etc. ; à cette phase, il semble que l'éréthisme se généralise ; la sphère génitale peut entrer en jeu (érections); évocation de toutes pièces de tableaux vécus antérieurement ; rappel de faits anciens sous forme de reproduction d'images visuelles accompagnées parfois d'hallucinations complexes auxquelles participent toutes les sphères sensitives sensorielles ; on lui fait alors revivre le passé, ses relations avec sa femme, depuis le début de son mariage, les événements de son congé militaire et tous les faits depuis l'âge de 12 ans. C'est une sorte de délire rétrograde avec hallucinations palaingnostiques. Mais toujours ces phénomènes sont suscités par l'arrivée du courant électrique dans les oreilles, ils sont en quelque sorte, secondaires, par rapport à ce trouble primitif, et tandis que le malade affirme l'électrisation réelle de son oreille, il considère comme hallucinatoires les visions de couleurs ou de personnages. « On lui fait voir telle chose ou telle teinte qu'il traite de fantasmagories, tandis
qu'il affirme l'existence du dynamo qui électrise son oreille ; c'est d'ailleurs de ce côté seulement qu'il emploie des moyens de défense » (mastic dans l'oreille).
Quelquefois le courant lui est envoyé dans le nez, alors il ne voit rien, mais éprouve seulement des contractions des paupières (Blépharospasme.)
L'électricité a une odeur et un goût indéfinissables. Il sent cette odeur et ce goût même quand le courant entre par l'oreille, lorsque l'électricité est en grande quantité, alors il se sent gonfler, l'estomac en est disloqué, il étouffe, le courant peut sortir par l'anus, tout son corps est alors torturé, ses jambes et ses bras se contractent, il ne peut plus marcher, il ne peut plus écrire (crampe des écrivains).
« Par la télégraphie optique combinée à l'action du dynamo dans l'oreille, ils opèrent parfois la dictée chromatique. » Pendant qu'il rédige par exemple, une lettre dénonçant ses abominables tortures, sa vue se brouille, son bras s'engourdit, on lui fait alors passer devant les yeux des couleurs variées auxquelles correspondent des lettres que sa main retrace machinalement et qui forment une autre ré-
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daction dans la sienne; c'est le plus souvent, une réplique à la phrase qu'il vient de mettre, l'écriture en est un peu différente; par exemple, après avoir minutieusement décrit les épouvantables tortures qu'on vient de lui faire subir dans sa baignoire, au bain, il signe :
« L. G. persécuté et exécuté tous les lundis, de terribles et cruelles expériences électriques sur moi... depuis 39 mois... et nous espérons encore en faire des expériences et te faire souffrir effroyablement dans les contorsions et les contractions » etc. (suivent des insultes et l'annonce de souffrances nouvelles pour le jour suivant avec détail de ce qu'on lui fera subir, ce qui ne manque jamais de se réaliser à l'heure dite.)
C'est alors de la pseudo-photesthésie associée aux lettres écrites, c'est-à-dire à la sensibilité musculaire de la motilité graphique; encore le phénomène ne se présente t'il que lié à l'automatisme graphique, l'écriture volontaire et spontanée ne s'accompagne pas de vision colorée pas plus que l'articulation verbale des lettres.
Une autre de nos malades présente des hallucinations complexes où un trouble de la sen-
sibilité générale éveille secondairement des troubles analogues des sphères olfactives et visuelles.
On lui envoie par le plafond sur la tête des pestes coupantes qui lui labourent le cuir chevelu, aussi se cpifFe-t-elle d'une casserole métallique pour s'en défendre. Les pestes l'empoisonnent en répandant ensuite une odeur repoussante ; elles les voit vertes ou rouges lorsqu'elles lui tombent sur la tête.
Chez les malades précédents, le phénomène se rencontre intimement incorporé au délire, et est moins facile à reconnaître, mais on peut le rencontrer à l'état de simplicité. Or, ce n'est pas chez des individus cultivés comme on pourrait le croire, mais chez des dégénérés à mentalité inférieure parfois. C'est ainsi que nous en avons trouvé un cas dans un malade du service de M. le docteur Dubuisson de Sainte- Anne. C'est un dément précoce sans conceptions délirantes caractérisées liées au phénomène qui nous occupe. Sur notre prière il a écrit de sa main les couleurs qu'il attribuait aux voyelles entendues.
On remarquera que le malade a d'abord oublié l'é accentué, il a surchargé son premier
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mot et a récrit plus loin la lettre i, avec la même couleur que la première fois et soulignée (rouge). Ce document nous a paru intéressant à produire dans sa naïveté, en voici la teneur sans commentaires.
Pour N., a . . .est. . . Noir
e Gris
i Blanc
o Jaune
u Bleu
De ce qui précède, il nous paraît ressortir une fois déplus que les pseudo-synesthésies du genre de l'audition colorée ne sont pas le produit d'un jeu de l'imagination, mais bien celui de phénomènes psychologiques réels que l'on peut rencontrer en pathologie mentale à l'état simple ou incorporés aux troubles psychopathiques.
Un curieux document littéraire sur la question nous est fourni par Léon Golzan,
« Comme je suis un peu fou, écrivait le si spirituel écrivain, j'ai toujours rapporté, je ne sais trop pourquoi, à une couleur ou à une nuance les sensations diverses que j'éprouve. Ainsi, pour moi, la pitié est bleu-tendre, la
résignation est gris-perle, la joie est vertpomme, la satiété est café-au-lait, le plaisir rose-velouté, le sommeil est fumée-de-tabac, la réflexion est orange, la douleur est couleur de suie, l'ennui est chocolat. Le pensée pénible d'avoir un billet à payer est mine-deplomb, l'argent à recevoir est rouge chatoyant ou diablotin. Le jour du terme est couleur de Sienne — vilaine couleur! — Aller à un premier rendez-vous, couleur thé léger; à un vingtième, thé chargé. Quant au bonheur... couleur que je ne connais pas! »
On pourra nous dire que ce morceau intéresse la délicate question des synesthésies plutôt que celle de l'audition colorée proprement dite. Mais, outre le plaisir intellectuel qu'il y a à le rappeler, il a mis en pleine lumière ces phénomènes de correspondance dont nous devions nous occuper.
M. Jules Lemaitre rappelle à ce propos l'impression de fraîcheur et de paix contenue dans ce vers de Virgile :
Pascitur in silva magna formosa juvenca.
Les sons, dit cet auteur, peuvent être éclatants ou effacés comme les couleurs, tristes
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ou joyeux comme les sentiments. « Mais, ajoute-t-il en parlant des poètes symbolistes on pensait que ces ressemblances et ces rapports sont un peu fuyants, n'ont rien de constant ni de rigoureux et qu'ils nous sont, pour le moins indiqués par le sens des mots qui composent la phrase musicale.
« Or écoutez bien! Pour ces messieurs, a est noir e — blanc i — bleu o — rouge u — jaune a Et le noir, c'est l'orgue le blanc — la harpe le bleu — le violon le rouge — la trompette le jaune — la flûte a Et l'orgue exprime la monotonie, le doute et la souplesse (sic),
la harpe la sérénité le violon la passion et la prière la trompette la gloire et l'ovation la flûte l'ingénuité et le sourire » !