‹ L'aumôneChapitre 28 sur 30 · LETTRE DE M. L'ABBÉ · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. L'ABBÉ

« 29 juillet 1874.

> Monsieur le Supérieur,

» Je réponds avec plaisir à la demande que vous m'avez faite par votre lettre en date du 17 juillet. J'ai beaucoup connu M. l'abbé Landriot. Aucun de nos collègues n'a eu avec lui des rapports plus fréquents et plus intimes. Je puis donc vous donner des détails très-exacts sur sa jeunesse sacerdotale. Les faits dont je vais vous parler sont tous présents à ma mémoire comme aux premiers jours.

> M. l'abbé Landriot, vers la fin de sa seconde année au grand Séminaire, fut atteint d'une maladie grave et très-longue. Il éprouvait à la tête des douleurs si violentes qu'il perdit presque tous ses cheveux .... Mgr d'Héricourt le dispensa de conti' nuer ses études au Séminaire, et le fit entrer dans notre maison des missionnaires de Saint-Lazare, où il étudia la théologie sous la direction de notre trôs-regretté supérieur, M. Prospor Corbière, chanoine honoraire de la Cathédrale, décédé à Paris, curé de la paroisse de Saint-Vincent-de-Paul. M. Landriot n'était alors que tonsuré Monseigneur

appréciait déjà les qualités du jeune léyite et semblait pressentir ce qu'il deviendrait un jour. Aussi bien, il n'est sortes de précautions, de soins qu'il ne prît pour le rétablissement de sa santé. A cette époque, je desservais la petite paroisse de Monthelon. Les médecins ayant ordonné à M. l'*abbé de faire des courses fréquentes. Monseigneur lui dit de m'accompagner toutes les fois que je me rendrais dans ma paroisse, éloignée d'Autun de six kilomètres et de sept de notre maison de Saint-Lazare. Pendant trois ans, nous avons fait régulièrement cette course, les jeudis et les dimanches, lorsque je n'étais pas en mission.

> M. l'abbé Landriot, par s uite de ses souffrances, était devenu triste et morose. Un jour que noua nous acheminions vers Monthelon, il me dit ; « Je n'y tiens plus, je souffre cruellement. Non, je ne puis faire un prêtre, je serai nul dans le ministère. > Surpris d'une résolution si extraordinaire, je fis tous mes efforts pour dissuader le bon abbé de son dessein» Je le rassurai de mon mieux, lui donnant l'espoir d'une prompte guérison, et l'engageant surtout à ne pas quitter la maison avant d'avoir vu Monseigneur, qui avait pour lui tant d'affection et des attentions si délicates. Dès que nous fûmes de retour à Autun, je m'empressai de donner connaissance à notre

cher supérieur de la résolution de M, Landriot.

M. Corbière se rendit immëdiatement auprès de Monseigneur, qui, le lendemain, après sa messe, fit mander M. Tabbé. Après sa visite, qui fut longue, M. Landriot vint me voir et me dit en entrant dans ma chambre : a Je suis tout console', Monseigneur a dit la messe pour moi ; il m'a assuré que je guérirai, et que dans le cas où je serais toujours souffrant, il me donnerait plus tard une petite paroisse près de Couches ; c'est aussi là toute mon ambition. Alors, je pourrai consacrer plus de temps à Tétude des sciences qui me plaisent davantage, la minéralogie et la géologie. »

» Nos relations fréquentes prenaient quelquefois le caractère d'une grande intimité. Nous entretenant un jour des richesses et de l'emploi que doit en faire un bon prêtre, je dis à M. Landriot :

— Vous êtes riche, abbé ? — Non, me répondit-il ; j'ai une aisance relativement assez bonne, voilà tout. Mon petit revenu consiste dans le produit éventuel de soixante à soixante-douze ouvrées de vignes, produit qui varie, selon les années, de 1,000 à 1,500 fr. — Mais cela est une fortune, mon cher abbé, repris-je; que faites-vous de tout cet argent ?

— Chaque année, me répondit-il, je prends sur mon revenu ce qui est nécessaire à mes besoins et pour l'achat de quelques livres, j'emploie tout le reste à Tœuvre des Séminaires ; tenez, dans ce mo-

raent-ci, et je vous le dis sans orgueil, je paie la pension de deux élèves pauvres au petit Séminaire.

» Pendant trois ans, et jusqu'à ce qu'il fût prêtre, M. Landriot m'a servi la messe, avec une modestie admirable et une piété angélique, et cela tous les jours, au Sacré-Cœur dont j'étais aumônier, et deux fois par semaine à Monthelon. Le samedi, nous allions nous confesser au grand Séminaire. Le dimanche, nous partions de bonne heure pour ma paroisse. A peine entrés dans la sacristie, M l'abbé me priait quelquefois d'entendre sa confession avant la grand'messe. — « C'est inutile, mon cher abbé, lui disais-je ! vous vous êtes confessé hier au soir ! — N'importe, me répondait-il, veuillez, je vous prie, me donner une minute, je serai plus tranquille pour communier. > Je consentais à entendre le pieux abbé, autant pour m'édiSer que pour lui être utile. Quelle délicatesse de conscience ! Le marguillier de Monthelon nous préparait toujours un bon feu à la sacristie, et jamais je n'ai pu décider M. Landriot à y rester, après la messe, pour faire son action de grâces ; dans la crainte de me déranger, me disait-il, ou d'empêcher les fidèles de venir me parler , il allait, revêtu du surplis, prier alternativement devant le Saint Sacrement ou devant le tableau de sainte Chantai.

» Outre l'étude de la théologie, M. l'abbé Lan-

driot s'occupait encore des sciences physiques. Pendant son séjour à la maison de Saint-Lazare, il a assiste à plusieurs congrès de savants ge'ologues, qui plus d'une fois ont admiré l'étendue de ses con^ naissances.

» Cependant, M. l'abbé se préparait avec soin à )a prédication. Il composait des instructions sur des sujets de piété. Une instruction terminée, revue par notre cher supérieur et souvent par Monseigneur lui-même, M. Landriot l'apprenait par cœur littéralement, puis il venait dans ma chambre, disposait mes fauteuils et chaises en forme d'auditoire, me donnait son cahier, et allait se placer dans l'embrasure d'une croisée de ma vaste chambre octogone située au deuxième étage de la grosse tour, en face de Couhard. Alors, posant la main sur le dossier d'une chaise, il débitait son sermon. M. l'abbé a répété cet exercice plus de vingt fois en ma présence, me demandant humblement les remarques que j'avais faites. Le débit de M. Landriot était grave et solennel, mais froid. Le geste était celui du pendule, toujours le môme ; il ne s'en est corrigé qu'imparfaitement, et avec beaucoup de peine. Un jour que je lui renouvelais cette observation, que son débit était par trop uniforme et froid, surtout dans les moments où il fallait donner à l'expression de sa voix plus de force et d'énergie,

M. l'abbé, pour toute réponse, me prit la main, et l'ayant placée sur le côté gauche de sa poitrine : Sentez-vous, me dit-il, les battements du cœur? Eh bien ! voilà pourquoi je parais froid ; je sens vivement, mais je suis obligé de faire des efforts pour comprimer ces mouvements violents qui me fatiguent.

» Dès que M. Landriot eut reçu les ordres mineurs, il s'exerça à faire le catéchisme. Il me demandait avec instance de me remplacer dans cette humble mais si importante fonction, toutes les fois que le ministère m'appelait auprès des malades éloignés de l'église ; ce qui arrivait souvent, les infirmes désirant profiter de ma présence dans la paroisse. Je me déchargeais donc sur le bon abbé du soin du catéchisme, et il s'en acquittait à merveille. Comme il avait un profond respect et une prédilection particulière pour l'antique chaire où saint François de Sales, son patron, a prêché plusieurs fois, il descendait dans cette chaire vénérée et expliquait avec une simplicité charmante les premiers éléments de la religion aux petits enfants de Monthelon ; et parmi ces enfants, ceux qu'il affectionnait le plus étalent les enfants appelés dans le pays enfants de Paris, en d'autres termes enfants des hospices de Paris, très-nombreux à cette époque dans la paroisse. J'ai dit que M, Landriot descen-

dait dans la chaire. Vous savez, M. le Supérieur, qu'à Monthelon on ne monte pas en chaire, on y descend.

> Devenu diacre, M. Landriot fut autorisé à prêcher. Nous donnions l'un et l'autre, tour à tour, des instructions au Sacré-Cœur et dans l'église de ma paroisse. Comme diacre, M. l'abbë nous a accompagne's dans quelques unes de nos missions. Il donnait ordinairement huit sermons de piété, plus un sermon sur les passions, ayant pour texte ces paroles de l'Ecriture : Regnum cœlorum vint patitur^ etc. Ce sermon était admirablement bien écrit.

■ Le jour de sa promotion au sacerdoce, M. l'abbë Landriot fut chargé de faire la sàbbatane au grand Séminaire. M. notre Supérieur nous y conduisit tous. Je me rappelle encore aujourd'hui avec plaisir la belle paraphrase qu'il nous fit du 15e psaume : Conserva me, Domine. Bientôt après, M. Landriot quitta la maison de Saint-Lazare pour les fonctions de directeur au petit Séminaire d'Autun.

> J'ai rhonneur d'être avec respect, Monsieur le Supérieur, votre très-humble et dévoué confrère. >

Mgr Landriot, peu de temps après sa consécration ^piscopale, refusa les archevêchës d^Auch et d'Avignon, répondant qu'il était bien à la Rochelle, où il espérait que son épiscopat ne serait pas sans fruits de salut et de vie pour son Eglise.

La lettre ministérielle qui le nommait à Reims était plus pressante, elle rappelait les refus antérieurs avec amertume. Si Monseigneur consentit, ce fut grâce aux instances de Mgr Devoucoux et du père Etienne, supérieur des Lazaristes, grâce à Tordre de Pie IX. On a la lettre admirable qu'il écrivit alors au Saint Père pour lui demander son avis.

Monseigneur, rentré à Reima, allait de mieux en mieux, et f'epuis trois semaines les espérances se fortifiaient : Son Excellence reprenait insensiblement sa vie active.

L'ordination de là Trinité approchait, Mgr de Marguerye vint la faire. Depuis son retour, l'archevêque nourrissait une pensée, réunir autour de lui son clergé; le mardi 1"" juin il réalisa ce désir de son cœur de père. Environ soixante prêtres vinrent s'asseoir à sa table, dans la grande salle de l'archevêché où, après le départ des Allemands, il avait réuni les braves ofiBciers français et leur avait dit : « Messieurs, dans cette salle où reten-

> tirent si souvent des toasts k nos défaites, j'ai

> voulu qu'après la délivrance le premier toast fût

> porté par moi à notre vaillante armée. >

Cette salle devait entendre encore un toast épiscopal et les adieux de Monseigneur.

Cette fête de famille fut des plus intime» ; tous, prélats et prêtres, étaient heureux. Mgr de Marguerye porte un toast à la résurrection de Monseigneur ; M. le doyen du Chapitre le répète et termine par le ad multos annos. Alors Monseigneur se lève et dit : a Permettez-moi, Messieurs et chers

> confrères, de porter un toast à Mgr de Marguerye,

» mon ancien évêque et père, et qui veut bien au- » jourd'hui, par affection pour moi, se constituer

> en quelque sorte l'évêque auxiliaire de IVglise de •» Reims. J'éprouve le besoin de lui renouveler ici » l'expi'ession de ma sincère amiiië et de ma pro- » fonde gratitude. — Mais comme, selon la parole » de saint Cyprien, Tépiscopat est un, nous y join-

> drons celui qui en est la tête, et qui le possède » dans sa souveraineté. Une occasion toute natu-

> relie se présente. Son Eminence Mgr Guibert, » cardinal-archevêque de Paris, doit partir après-

> demain pour Rome. Nous allons tous réunir nos » cœurs comme une couronne de fleurs parfumées ; » Mgr de Marguerje m'a promis de la confier à » Son Eminence, qui voudra bien la déposer aux ) pieds du souverain Pontife : chacune de ces » fleurs aura pour nom : profond respect, dévoue-

> ment cordial ôt filiale obéissance.

» Ainsi donc, Messieurs et chers confrères :

> A Mgr de Marguerye !

» Au souverain Pontife I »

Ce toast avec une lettre particulière i de Monseigneur furent remis à Mgr Guibert^ qui les porta à, Rome. 2

1. Cette lettre exprimait toute l'affection du pieux arche- Têque pour Pie IX. Jamais le cœur d'un fils n'avait parlé plus tendrement à son père bien-aîmé.

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