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DIFFERENTES FORMES

Compatiebatur anima tnea pauperî...

ab infant id med crevit mecum miseratîo.

Mon âme avait pitié du pauvre... dès mon enfance,, la compassion a grandi dans mon cœur.

(Job., c. 3o, v. 25, c. 31, v. i8.)

Mesdames,

Je vais aborder un sujet qui convient d'une manière spéciale à votre pieuse association. Ce sujet, d'ailleurs, est éminemment pratique, et il embrasse la vie chrétienne tout entière. Il offre un intérêt tout particulier à notre époque \ car il touche à un des

plus redoutables problèmes qui s'agite aujourd'hui : la question du paupérisme, la relation des riches et des pauvres. Or, je ne crains pas de dire que ce problème serait résolu à Tavance, et d'une manière pacifique, par la méditation et la pratique des vérités que nous aurons successivement à développer.

Vous avez deviné, Mesdames, qu'il s'agit de l'aumône : j'ai préparé un petit traité sur cette matière si importante, et je commencerai aujourd'hui. Nature de Taumône, son excellence, ses diverses formes, son obligation, sa mesure, ses avantages, ses qualités; tels sont les principaux horizons que nous aurons à parcourir, et nous terminerons par un coup-d'œil général sur la situation du riche et du pauvre.

Le soin des pauvres, la cause du pauvre est un des principaux devoirs des évêques. (( Nous sommes, disait saint Augustin, les ambassadeurs des pauvres auprès des ri-

ches, ad vos legaii ipsorum siimus (i). )) Et cet illustre Docteur ne craignait pas de dire à son peuple ; « Je veux être auprès de vous un mendiant pour le pauvre, ego sim mendiais mendicorum (2). »

Aujourd'hui, disons un mot de Taumône, de son excellence et de ses diverses formes.

Qu'est-ce que Taumône ? Aumône vient d'un mot grec, qui signifie compassion; compassion vient d'un mot latin, qui signifie souffrir avec quelqu'un. Méditons un peu le sens profond de cette étymologie.

Vous voyez un homme qui est dans la peine ; votre cœur s'émeut, vous souffrez avec lui. Cette souffrance est accompagnée d'un désir de le soulager ; votre cœur semble faire un bond vers lui pour lui porter secours. Que cet homme soit un aveugle qui cherche son chemin et auquel vous offrez votre bras ; que ce soit un ignorant qui a

(i) Serm. 6i, no i3, t. 5, p. 5io.

(2) Serm. 6-6, no 5, p. 534. — V. S. Bernard, Epist, 100^ t. i, p. 235.

besoin de lumière et que vous éclairez ; que ce soit un pauvre qui a faim et soif et auquel vous communiquez le pain de votre abondance; que ce soit un malade dont votre affectueuse visite va relever le courage, ou un affligé que votre présence va consoler; toutes ces formes de la charité sont une aumône ; car Taumône, c'est tout don fait avec amour, et même, pour que ce soit une aumône vraiment chrétienne, il faut que le cœur y soit pour quelque chose; il faut que le souffle de la charité anime la bonne œuvre.

A notre époque, où Torgueil démocratique fait souvent perdre le bon sens, on prétend que Taumône, et surtout Taumône matérielle, dégrade, qu'elle est une injure au pauvre, une insulte à la dignité du peuple. — Ainsi, je vois un de mes frères qui souffre, j'ai compassion de lui, et je traduis ma compassion par un don de mon cœur, sous une forme quelconque en rapport avec ses besoins, je dégrade cet homme, je

rinsulte, je le fais descendre du piédestal de sa dignité! Vraiment, un pareil langage est de la folie orgueilleuse. — Ah ! je comprends que si je donnais à mon frère avec un sentiment de mépris ou d'indifférence, qui se traduirait par le regard, par le geste, par la parole ; si je lui donnais avec une attitude pleine de dédain^, je comprendrais alors qu^on regardât Taumône presque comme une dégradation. Mais ce n'est plus là Taumône chrétienne, Taumône telle que la comprend et la recommande la religion. L'aumône chrétieniie^-x'est avant tout le cœur "qiïî'"se^nne, quelle que soit la traduction extérieure de ce don ; or, le cœur qui se donne n'est jamais une insulte, c'est, au contraire, une marque d'amour et de respect.

Est-ce que d'ailleurs l'inégalité n'est pas partout sur la terre ? Est-ce que tous les êtres ne se divisent pas en deux grandes catégories, ceux qui reçoivent et ceux qui donnent ? Est-ce que les montagnes ne font

pas aux vallées Taumône de leurs eaux fécondantes ? Supposons un instant les vallées et les montagnes capables de penser et de parler : si les vallées disaient à la montagne : gardez vos eaux pour vous, car vous nous humiliez par Teffusion de vos bienfaits. La montagne répondrait sans doute : Eh bien, demeurez dans votre désolante aridité, nous allons porter en d'autres régions le tribut de nos richesses. — Dans l'organisation du corps humain, est-ce que le cœur n'est pas le foyer où se forme, où s'épure le sang, cette grande richesse vitale de notre constitution ? Est-ce que ce n'est pas du cœur qu'il jaillit pour se répandre dans les membres ? Est-ce que les autres organes pourraient sérieusement se plaindre qu'on les dégrade en les obligeant à recevoir la vie d'une source étrangère à leur individualité propre? Est-ce que, selon les intentions de la Providence, le riche n'est pas le cœur dans l'organisation sociale ; le cœur pour donner le trop plein aux membres qui souf-

PREMIÈRE CONpéRENCE. 9

frent ? Est-ce que, pour employer le langage de TEcriture, est-ce que ce n'est pas Dieu qui a fait le riche et le pauvre, afin qu'ils se rencontrent dans les étreintes de la charité? dives etpauper obviaverunt sibi : utriusque operator est Continus (i).

Comment, d'ailleurs, l'égalité démocratique prétend-elle remplacer l'aumône ? et quand je parh de l'aumône, je veux dire l'aumône fait^ avec anour, sagesse, discrétion, intelligence ; car souvent on exploite les abus pour attaquer la chose elle-même, ce qui est la plus déplorable logique. — ■ Comment remplacera-t-on l'aumône? par je ne sais quelle réglementation mathématique, froide comme un chiffre; par des considérations aussi sèches que stériles. En voulant trop ménager ce qu'on appelle la dignité de l'homme, on finirait peut-être par le laisser mourir de faim : la bureaucratie philanthropique, sous prétexte de

(i Prov. 2i, 2. l

10 L^AUMÔN'E.

respecter Torgueil de Thomme, le laisserait bien souvent dans la contemplation platonique de sa misère, et dans des souffrances pratiques qui ne se guérissent guère avec des mots.

O charité chrétienne, ô tendresse du cœur créée par le Christ, et qui vous épanchez sous toutes les formes les plus variées, comme vous êtes la plus belle des institutions et la meilleure science de Féconomie politique et sociale I On aura beau faire, on ne vous remplacera pas ; car vous avez une intelligence du malheureux et du pauvre que n'atteindra jamais ia philanthropie. Vous êtes rhuile nécessaire à tous les engrenages sociaux, et sans vous toutes les réglementations officielles deviennent comme les roues, qui, à force d'agir les unes sur les autres, finissent par prendre feu et allumer des incendies autour d'elles. Mais vous^ vous êtes rhuile qui adoucit les chocs, qui s'épanche partout, qui se verse dans tous les vides, qui pénètre à travers toutes les mail-

PREMIÈRE CONFÉRENCE. Il

les des douleurs humaines, calme les souffrances quand elle ne les guérit pas entièrement, et met du baume sur ces plaies cachées que ne connaîtra jamais la philanthropie.

Non, Mesdames, Taumône faite avec amour, sagesse et discrétion, n'est point une dégradation pour le pauvre, ni une injure à son adresse. Cest, au contraire, Teffusion de la charité qui relève et ennoblit, en ce sens qu^elle abaisse, en quelque sorte, le riche devant le pauvre, met au moins le pauvre au niveau du riche, et établit entre les différentes classes des liens de véritable fraternité. Bien faite et pratiquée avec Fesprit chrétien, Taumône serait le trait d'union entre le riche et le pauvre : elle les rapprocherait par les doux contacts d'un fraternel amour. Ailleurs, vous trouverez des règlements froids comme le xmarbre, durs et polis comme le métal, mais très-souvent stériles, comme tout ce qui n^a pas sa vie à rintérieur.

Nous Pavons dit, Taumône est un sentiment de compassion qui nous porte à secourir le prochain ; c^est un mouvement de charité qui nous fait, en quelque manière, sortir de nous-mêmes, pour porter assistance à notre frère. Or, Thomme est composé d'une double nature : il en résulte que Taumône a une double forme, Paumône matérielle et Taumône spirituelle, et chacune de ces formes de la charité a des variétés nombreuses, selon la nature du don qui est fait. Donner de la nourriture et des vêtements, visiter les pauvres, les malades, et en général porter secours à la partie matérielle de l'existence humaine, voilà des œuvres qui se rapportent à la première forme de Taumône. Donner de bons conseils, instruire les ignorants, consoler les affligés, reprendre avec charité ceux qui pèchent, pardonner les torts du prochain, supporter ses défauts, prier pour lui, c'est exercer les œuvres de miséricorde spirituelle, a Croyez-vous, dit saint Chrysostome, que ce soit une légère

PREMIÈRE CONFÉRENCE. là

aumône que de délivrer une âme qui est dans la peine, qui court un grand danger, qui est tourmentée par la fièvre des passions (i) ? ï>

Ainsi, Mesdames, vous trouvez une occasion favorable pour donner un bon conseil à votre prochain ; vous le faites avec ce tact et cette délicatesse de la charité qui ne froisse pas, ou qui, du moins^ ne doit froisser que les gens déraisonnables ; vous le faites en évitant ces airs de prêcheuses qui fatiguent et qui produisent souvent un résultat inverse de celui que Ton espérait; vous insinuez doucement la vérité dans un esprit malade et un cœur irrité. C'est une aumône du genre le plus parfait ; votre œuvre est excellente. — Vous rencontrez sur le chemin de l'existence un ignorant tout-àfait inexpérimenté dans les choses de la vie, ou bien ne connaissant pas les vérités si consolantes du Christianisme ; vous pro-

(i) In Act. hom. ib, t. g, p. 223.

jetez quelques vérités lumineuses dans son esprit, vous préservez ainsi son avenir de nombreux dangers^ vous jetez les germes d^une prochaine conversion ; est-ce que vous n'avez pas rendu à cette personne un plus grand service que si vous lui aviez donné un peu et même beaucoup d'or ? — La Providence vous amène une âme affligée, un cœur souffrant ; vous laissez tomber sur ses blessures des paroles affectueuses ; vous lui prouvez par votre conduite, votre attitude, vos prévenances et votre bienveillante assiduité, que vous voulez partager sa peine ; vous relevez ce cœur flétri : votre parole est pour lui comme une rosée abondante et féconde qui rend la vie à une fleur desséchée. — Une personne a fait une faute ; la prudence vous permet de lui adresser une charitable réprimande, vous dites une parole, ou bien vous gardez un silence très-significatif : on vous a compris, et Ton se corrige, ou du moins Ton voit son erreur et sa faute. — Vous avez à supporter tous

les jours les défauts des personnes avec lesquelles vous vivez, comme probablement on a à supporter les vôtres ; vous êtes pleine de patience et de longanimité.

Chaque défaut ainsi supporté est une œuvre de miséricorde, et d^autant plus méritoire que les hommes ne s'en aperçoivent pas, et que votre Père céleste seul peut compter tous ces actes de renoncement, toutes ces répugnances de la nature foulées aux pieds, toutes ces contraintes imposées à votre caractère, et toutes ces flammes secrètes qui vous brûlent à petit feu. — Vous avez un ennemi, vous lui pardonnez et très-cordialement ; vous êtes disposé à le secourir, en cas de besoin : « C'est, dit saint Augustin, la plus belle, la plus noble et la plus magnifique des aumônes, qui dat veniam, elee* mosynam dat... midta gênera eleemosyna-* rum... sed eâ nihil est inajus, quâ ex corde diiiîittimus, quodin nos quisquepeccavit... illud multô grandîùs et magnificentissimœ

Î6 l'aumône.

bonitatis est, ut tuum qiioqiie ininiicum diligas (i). »

Enfin, il reste une dernière œuvre de miséricorde spirituelle, c'est la prière. La prière est une aumône, et peut-être la meilleure et la plus parfaite de toutes ; et quand un jour dans le Ciel nous saurons tout ce que la prière des saints a obtenu de gnlces et de bénédictions pour Thumanité, nous serons prodigieusement étonnés, et nous comprendrons cette parole de saint Hilarion à saint Antoine : « Vous êtes une de ces colonnes qui empêchent TUnivers de tomber, pax tibi, coliimna lucis, qui sustines orbem terrarum (2). »

Qui que nous soyons, nous pouvons apporter notre goutte d'eau à ce grand réservoir de la bonté divine, tous les jours entretenu par la prière des saints : les gouttes d'eau, en se réunissant, forment les fleuves, et par le tribut continuel de

(i) Enchir. n* 19, t. 6, p. 383.

(2) Vit. Patriim, 1, 5, ch. 17, t. i, p. 978, éd. Migne,

leurs ondes, les fleuves empêchent la mer de se dessécher. Du reste, rien ne fait du bien à Pâme, rien ne lui donne de la sérénité comme la prière pour les autres. Si surtout vous avez un ennemi, si quelqu^un a eu des torts envers vous, priez pour lui, et votre âme sera doucement heureuse, elle n'aura plus sur elle ces nuages lourds et froids comme les brumes d'hiver.

Je viens d'esquisser les principales œuvres de miséricorde spirituelle. Je tenais à vous en parler, parce qu'elles sont la partie la meilleure, la plus parfaite et la plus divine de l'aumône ; je tenais à vous en parler d'autant plus que ce que nous dirons dans la série de ces entretiens se rapportera surtout à l'aumône proprement dite, c'est-àdire aux œuvres de miséricorde corporelle. Sans doute, les deux espèces d'œuvres se touchent constamment comme le corps et l'âme et marchent sur une ligne presque toujours parallèle ; et, par conséquent, en parlant du secours matériel, il pourra bien

m'arriver de faire de fréquentes excursions sur le terrain des âmes.

Comprenez-vous maintenant la parole de Bossuet : « N'avez-vous pas un verre d'eau à donner, un désir, un soupir, un mot de douceur, un témoignage de compassion ? si tout cela est sincère, il vaut la vie éternelle ! Oh ! que Thomme est riche, et quels trésors il a en main (i)! »

Uaumône spirituelle est beaucoup plus noble, beaucoup plus agréable à Dieu que Taumône corporelle, et elle mérite une plus grande récompense. Cette supériorité est évidente, elle tient à la supériorité de Tâme sur le corps ; et rcxcellence d'une œuvre doit se mesurer à la plus éminente perfection de la créature à laquelle nous portons secours. (( De même, dit saint Chrysostome, que rame est plus parfaite que le corps, ainsi les chrétiens charitables qui conduisent les âmes dans les sentiers du bien

(i) Médit, sur VEvang. La dernière semaine, 66* jour, p. 214.

PREMIÈRE CONFÉRENCB. 19

et les éloignent du vice, méritent une plus belle récompense que ceux qui donnent de l'argent aux pauvres (i). »

On pourrait encore en donner une autre raison. La perfection de Tœuvre doit aussi se mesurer à Texcellence du don. Celui qui donne de Tor est plus généreux que celui qui donne la monnaie d'un métal inférieur. Or, celui qui fait Taumône spirituelle donne quelque chose de son cœur, de son affection ; c'est un fragment de son âme qu'il semble détacher pour vous l'offrir. Ne l'avez-vous pas éprouvé quelquefois au contact des âmes justes? Dieu habite en elles, et quand elles vous touchent, on dirait que quelque chose de Dieu passe en nous.

(( Celui qui distribue des biens temporels, dit saint Grégoire le Grand, n'abandonne que des choses qui sont hors de lui ; mais celui qui donne sa compassion et ses larmes au prochain , donne quelque chose de lui-

(i) In cap. I. Gènes., hom. 3, n© 4, t. 4, p. 25.

même, aliquîd etiajn de semetipso dédit {]).y> Cependant, de la même manière que rame n'est pas séparée du corps, il faut aussi que l'aumône matérielle accompagne, autant que possible, Taumône spirituelle, lorsque notre frère est dans le besoin. Cet acte de charité est comme la rosée qui prédispose la terre à recevoir la semence. Le malheureux est touché à la fois et de notre prévenance et du soulagement corporel qui en résulte pour lui. Le don matériel le prépare à accepter volontiers la douce ia« fluence de la vertu. « La parole de vérité, dit saint Grégoire, ne pénètre pas Tâme du pauvre, si la main de la miséricorde ne lui donne d'abord comme une lettre de recommandation ; et la semence de la parole germe facilement quand Tâme de celui qui écoute est arrosée par les libéralités de celui qui parle (2). » — « Quand vous voudrez, dit un saint religieux, exhorter quelqu'un au bien,

(1) Moral, lib. 20, c. 36, no 70, t. 2, p. 180.

(2) Pastor, 2 p., c. 7, t. 3, p. 41, éd. Migne.

commencez par lui rendre quelque service corporel, ensuite, adressez-lui des discours pleins de respect et d'affection, car rien ne porte au respect et à Tamélioration morale comme Taumône matérielle, jointe à une affabilité respectueuse (i). »

Que ces paroles, Mesdames, soient votre programme : soignez le corps et l'âme ; que vos bienfaits aillent du corps à Tâme ; que de rame ils reviennent au corps, et par cette douce alternance dans les formes de la charité, vous remplirez parfaitement la double mission de Fange Raphaël ; je ne saurais vous présenter un modèle plus glorieux.

f'i) Scholies de l'abbé Joseph, sur saint Jean Climaque, grad. 27. Patrologie grecque j t. 88, p. 1,127.

OBLIGATION DE l'aUMÔNE.

Prœcipio tibi ut aperias manum fratri tuo egeno et pauperi.

Je vous ordonne d'ouvrir la main à votre frère le pauvre et l'indigent.

(Deut. i5. II.)

Mesdames,

Dans le premier entretien, nous avons répondu à cette question : Qu'est-ce que Taumône ? Aumône vient d'un mot grec qui signifie compassion, et compassion veut dire souffrir avec quelqu'un. D'où il résulte que la vraie charité chrétienne doit toujours être un acte d'amour fraternel. C'est le cœur

qui se fragmente, en quelque sorte, pour se donner sous les formes variées de Taumône. Nous en avons conclu que Faumône ne dégrade point celui qui la reçoit ; que ce n'est ni une insulte, ni une atteinte à la dignité de rhom.me : car Faumône chrétienne, c'est avant tout le cœur qui se donne : or, le cœur qui se donne n'est jamais une insulte, c'est, au contraire, une marque d'amour et de respect. — N'est-ce pas, d'ailleurs, une loi générale de la nature? Tous les êtres ne sont-ils pas divisés en deux grandes catégories, ceux qui donnent et ceux qui reçoivent ? et n'est-cepas la juste combinaison de cette loi qui maintient le monde dans une constante harmonie ?

L'homme étant composé de corps et d'âme, il en résulte que l'aumône a une double forme^ selon qu'elle s'adresse à la partie matérielle ou spirituelle de notre être. Après avoir décrit rapidement l'aumône spirituelle sous ses différents aspects, nous en avons fait ressortir la plus grande no-

blesse, et réminente supériorité : et cependant nous avons conclu que, lorsque notre frère est dans le besoin, il faut, autant que possible, que Taumône matérielle accompagne sa sœur aînée.

Nous tenions d^autant plus à vous parler des œuvres de charité qui s'adressent à rame, que ce que nous aurons à dire dans la suite de nos conférences, s'appliquera le plus ordinairement aux œuvres de miséricorde corporelle.

Aujourd'hui, nous prendrons pour sujet de cet entretien, la nécessité de Taumône.

Le précepte de Taumône existait dans Tancienne loi. — « Il ne manquera pas de pauvres dans vos contrées, dit le Seigneur au livre du Deutéronome : c'est pourquoi je vous ordonne d'ouvrir la main à votre frère pauvre et indigent (i). a — ce Mon fils, ne privez pas le pauvre de son aumône, et ne détournez point les yeux de lui. Ne méprisez

(i) Deut., i5, II.

pas celui qui a faim, et n'aigrissez point le pauvre dans son indigence. N'attristez point le cœur du pauvre, et m différez point de donner à celui qui souffre. Ne rejetez point la prière de l'affligé, et ne détournez point votre visage du pauvre (i). » — « Prêtez l'oreille au pauvre, sans chagrin, et acquittez envers lui votre dette, redde debitiim tuum (2). » « Assistez le pauvre à cause du commandement, et ne le laissez point aller les mains vides, parce qu'il est dans la détresse... Dispensez votre trésor selon que le Très- Haut vous le commande, et il vaudra mieux pour vous que l'or. Renfermez l'aumône dans le sein du pauvre, et elle priera pour vous, afin de vous délivrer de tout mal (3). »

« Celui qui ferme l'oreille au cri du pauvre, criera lui-même, et il ne sera point exaucé (4). » — « Faites l'aumône avec votre

(i) Eccli., 4, r-4.

(2) Eccli., 4, 8.

(3) Eccli., 2g, 14-15.

(4) Prov., 21, i3.

bien, et ne détournez pas votre visage du pauvre : ainsi le visage de Dieu ne se détournera point de vous (i). ))

Le Nouveau Testament ne fait que confirmer cette doctrine : « Ordonnez aux riches de ce monde, dit saint Paul à Timothée, de ne point mettre leur confiance dans les richesses extérieures et périssables..., d'être charitables et bienfaisants, de se rendre riches en bonnes œuvres, de donner l'aumône de bon cœur (2). » — a Si quelqu'un, dit FApôtre bien-aimé, possède les biens de ce monde, et que, voyant son frère dans le besoin, il ferme ses entrailles, comment la charité de Dieu serait-elle avec lui (3) ? »

Les paroles qui suivent sont peut-être les plus claires, mais aussi les plus effrayantes des saints Evangiles : c'est Notre-Seigneur qui parle : « Au dernier jour, le Roi dira à ceux qui seront à sa droite : Venez, les bénis

(i) Tobie, 4, 7.

i2) I à Tim. 6, 17, i8.

(3) I Joan., 3, i-j.

de mon Père, possédez le royaume qui vous a été préparé depuis le commencement du monde, car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire; j'étais sans logement, et vous m'avez recueilli ; j'étais nu, et vous m'avez revêtu ; j'étais malade, et vous m'avez visité ; j'étais en prison, et vous êtes venu me voir. Alors, les justes lui diront : Mais, Seigneur, quand est-ce que nous vous avons vu avoir faim, et que nous vous avons donné à manger, ou avoir soif, et que nous vous avons donné à boire ? Quand est-ce que nous vous avons vu sans logement, et que nous vous avons recueilli; sans vêtements, et que nous vous en avons donné ? Quand est-ce que nous vous avons vu malade et en prison, et que nous vous avons visité ? Et le Roi leur répondra : Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous avez rendu ces devoirs de charité au moindre de mes frères, c'est à moi-même que vous les avez rendus. — Le Roi dira ensuite à ceux qui

sont à gauche : Retirez-vous de moi, maudits ; allez au feu éternel qui a été préparé au démon et à ses anges, car j^ai eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger ; j'ai eu soif, et vous ne m'avez pas donné à boire ; j'ai eu besoin de logement, et vous ne m'avez pas recueilli ; j'étais nu, et vous ne m'avez pas revêtu ; j'ai été malade et en prison, et vous ne m'avez pas visité. Et les méchants lui diront : Seigneur, quand estce que nous vous avons vu avoir faim, ou avoir soif, ou être sans logement, sans habits, ou malade, ou prisonnier, et que nous avons manqué de vous assister ? Le Maître leur répondra : Toutes les fois que vous avez manqué de rendre ces services au moindre de mes frères, c'est à moi que vous avez manqué de les rendre (i). y>

Ecoutez le commentaire de saint Léon :

a On trouve des riches qui observent tous les autres commandements, sauf le précepte

(i) Matth., 25, 34-45,

de l'aumône, et qui pensent que cette omission est une faute légère. Mais, au contraire, cette faute est si grande, que, sans la vertu de Taumône, toutes les autres sont inutiles... Quand même un homme se distinguerait par les plus éminentes vertus, sans la miséricorde, il n'obtiendra point miséricorde... Au dernier jour, les élus ne recevront des éloges que pour les œuvres de miséricorde, que J.-C. tiendra comme faites à lui-même : car le Christ, qui a fait sienne la nature humaine, ne s'en sépare jamais dans aucun de ses membres. D'autre part, que reprochera N.-S. à ceux qui seront à gauche ? une seule chose, le défaut de charité, la dureté envers les pauvres. On dirait qu'il n'y a pas d'autre vertu à droits que la charité, et pas de péché à gauche, sinon le défaut de compassion pour les pauvTis : on dirait que les œuvres de miséricorde seront alors comme la plénitude des vertus, tandis que le manque de charité sera le résumé de tous les vices : on dirait qu'une seule vertu introduira les

élus au royaume des deux, et qu'un seul vice en éloignera les damnés (i). »

La tradition est unanime à ce sujet ; qu'il me suffise de vous en citer quelques témoignages : « Il est impossible, dit saint Ghrysostome, il est absolument impossible, sans Taumône, d'entrer dans le royaume des cieux, alors même que vous feriez mille autres bonnes œuvres (2). «—«Prenez ce qu'il vous faut dans vos richesses, dit saint Augustin, le reste forme le superflu..., et le superflu du riche est le nécessaire du pauvre : on possède le bien d'autrui quand on retient son superflu, superjlua dîvitum, necessaria sunt pauperum. Res alienœ possidentur, cùm siiperjîua possidentur (3). »

Le P. Bourdaloue, dont la morale est toujours basée sur la doctrine, résume l'enseignement en ces deux propositions : (( L'aumône qui, par rapport au pauvre, est un

(i) Serm., c. 2, p. 164, t. i, éd. Migne.

(2) In Joan, Hom. 23, t. 8, p. i58.

(3) In Ps. 147, no 12., t. 4, p. 2p62-2,363.

âè l'aumône.

devoir de chanté et de miséricorde, est, par rapporta Dieu, un devoir de justice... La théologie m'apprend que, dans les nécessités communes des pauvres, c'est le superflu des riches qui doit faire la matière de Taumône. Voilà d'abord ce qu'elle suppose; et en le supposant, elle se fonde sur les maximes les plus constantes de la raison et de la foi ; elle s'en tient au consentement unanime des Pères, qui, s'expliquant sur ce sujet, ont toujours regardé le superflu comme un bien qui appartient aux pauvres, comme un bien dont les riches sont seulement les dépositaires et les distributeurs ( i ) . »

Telle est, dans ses principes généraux, la vraie doctrine sur Taumône : nous donnerons plus tard quelques règles de détails, mais elles reposent elles-mêmes sur les bases que nous venons d'établir.

D'ailleurs, il est une loi universelle de la nature, dont le précepte de l'aumône est une

(i) Serm. sur l'aumône, i p., 2 part., p. 289-295, t. I.

application dans Tordre moral. — Les êtres qui possèdent davantage doivent communiquer aux autres leur surabondance. — Voyez cette belle fontaine établie au milieu d'une place publique : elle est composée d'une série de bassins superposés ; la colonne d'eau s'épanche dans le premier récipient; celui-ci se remplit et se verse ensuite dans les étages inférieurs ; et, quand tous les bassins sont pleins jusqu'aux bords, l'eau ne s'arrête pas : elle a toujours besoin de couler ; elle se répand partout aux alentours. — Les corps qui sont chauds communiquent leur chaleur ; le cristal transparent reçoit la lumière et la transmet à tout ce qui l'environne ; et c'est cette loi qu'on appelle la loi de l'équilibre, qui maintient le monde dans une constante harmonie; loi merveilleuse, en vertu de laquelle tout être qui possède avec abondance donne à celui qui a moins. « Le Créateur, dit Clément d'Alexandrie, ne nous indique-t-il pas évidemment, par Pexemple du monde physique, qui se com-

34 l'aumônk.

pose d'éléments contraires, par exemple, du froid et du chaud, de Thuniidité et du sec, ne nous indique-t-il pas que Tordre moral se compose de gens qui donnent et de gens qui reçoivent (i)? »

t( Telle est la loi divine, dit saint Thomas ; nous devons communiquer aux autres les biens que nous avons reçus ; et ainsi, nous nous conformons à la bonté de Dieu, qui est la source de tous les biens (2). »

Allons encore plus loin. D'après Tordre primitif, tous les biens devaient être communs : le péché a détruit cet ordre, et rendu nécessaire la division des biens. Mais Dieu veut, autant que possible, rétablir Téquilibre par Taumône, comme en hiver, Téquilibre d'une douce température s'établit et se maintient par l'installation d'un calorifère, dont les bouches promènent une chaleur tempérée dans tous les coins et recoins d'une maison : ainsi la charité devrait être comme

[i) Stromat., 1. 3, c. 6, t. i, p. i,ibg, éd. Migne. (2) In lib. de div. nom., c. 4, lect. i, t. 8, p. i33.

un immense calorifère, installé partout, et diminuant les suites de ces inégalités de fortune, qui, d'ailleurs, sont inévitables. — Ecoutons encore Bourdaloue : « Gomme tous les hommes sont également hommes... il paraissait naturel que Dieu, les ayant créés... leur abandonnât les biens de la terre pour en recueillir les fruits^ selon leurs nécessités présentes, et selon que les différentes conjonctures le demandaient. Mais cette communauté de biens, si conforme, d'une part, à la nature et à la droite raison, ne pouvait d'ailleurs, par la corruption du cœur de l'homme, longtemps subsister.

Chacun , emporté par sa convoitise , et maître de s'attribuer telle portion qui lui eût plu, n'eût pensé qu'à se remplir aux dépens des autres ; et de là les divisions et les guerres... Il fallait donc qu'il y eût une diversité de conditions. . . Mais, Providence de mon Dieu, que vous êtes admirable et bienfaisante, lors même que vous semblez plus rigoureuse et plus sévère, et que vous sa-

vez bien rendre par vos soins paternels ce que vous ôtez selon les conseils de votre adorable sagesse! En effet, chrétiens, qu^a fait Dieu en faveur du pauvre ? Il a établi le précepte de Taumône (i). » — Aussi, le même orateur ne craint pas de dire ailleurs que ceux qui ne font pas Taumône anéantissent cet ordre providentiel : (( Ce que je conclus, dit-il, c'est que, manquant à faire Taumône, ou la faisant au-dessous de votre condition, vous outragez, vous déshonorez, je dis plus, vous détruisez en quelque sorte, vous anéantissez la Providence. — Pourquoi ? parce que, en tant qu'il est en vous, vous la rendez imparfaite et défectueuse ; parce que vous autorisez contre elle les plaintes et les murmures des pauvres, parce que vous leur donnez un spécieux prétexte de Taccuscr, de la blasphémer, de la renverser (2). »

(i) Sermon sur l'aumône, pour le 8' dim. après la Pentecôte, i part., t. 2, p. 55 1.

(2) Serm. pour le i^'" vendredi de Carême, sur l'aumône, I part., t. I, p. 293.

On parle beaucoup à notre époque du paupérisme : la question du pauvre est, comme on dit, à Tordre du jour. Mais vraiment les hommes sont aveugles : il y a longtemps que la solution est trouvée. Si les riches pratiquaient les préceptes de TEvangile sur Taumône , et si, d'autre part, les pauvres pratiquaient les vertus chrétiennes ; si Tordre, Téconomie régnaient dans leurs affaires ; s'ils évitaient le désordre, Tivrognerie, la débauche, le problème serait résolu. Mais il faut que les deux termes de la solution marchent ensemble. Le riche aura beau donner; si le pauvre vit dans le désordre, s'il n'a pas d'économie, s'il mange et boit ses petits revenus à mesure qu'ils arrivent, t^t ce que le riche pourra donner sera une goutte d'eau jetée dans un abî-ne. Ce sera l'histoire de ce tonneau des Danaïdes, tonneau percé qui, tandis qu'on l'emplissait d'un côté, se vidait deTautre; et même, en pareil cas, Taumône pourrait devenir une prime, un stimulant

au désordre. — Prêchez donc au riche Taumône; mais aussi^ et surtout, prêchez au pauvre la vertu : cette dernière condition est absolument indispensable. — Alors, je le répète, le problème social serait résolu. Il n'y aurait plus de misérables, il y aurait des pauvres, parce que la pauvreté est une chose relative, et que Tinégalité des conditions est nécessaire au monde, mais il n^ aurait point de misérables, c'est-à-dire, d'hommes privés du nécessaire, et souffrant plus ou moins parla privation de choses à peu près indispensables dans la vie : ou bien, s'il y en avait quelques-uns, leur indigence serait largement couverte par les effusions de la charité. Alors, tous les hommes seraient comme des enfants ayant une part inégale, mais au moins suffisante au banquet du Père de famille.

En dehors de TEvangile, qu^on ne cherche pas de remède à cette plaie qu'on appelle le paupérisme ; qu'on ne cherche pas de solution à ce problème qui, de plus en

plus, va se dresser comme un spectre menaçant à rhorizon de Tavenir. En dehors de TEvangile, vous trouverez des programmes officiels qui n'aboutissent guère au résultat désiré; puis arrivent les irritations réciproques entre les riches et les pauvres, de mutuelles récriminations qui, aux heures des révolutions, amènent des scènes de sauvagerie sanguinaire. — L'Evangile, sincèrement pratiqué, ferait tout disparaître par les effusions incessantes de la charité, et surtout par ces préceptes de douceur, de charité, de pardon, qui rapprochent les différentes classes de la société, qui apprennent au riche que le pauvre est son frère ; au pauvre, qu'il doit se soumettre à Tordre de la Providence, qu'il doit aimer et respecter le riche et lui rendre en reconnaissance affectueuse ce qu'on lui donne en services effectifs et en paroles de consolation. Mais il y a cette différence entre la doctrine évangélique et les doctrines plus ou moins socialistes : FEvan-

gile est sévère pour le mauvais riche, et il

épuise à cet égard Taustérité du langage, mais il ne prêche ni n'insinue la révolte, et il enseigne à tous que Dieu s'est réservé à lui seul le jugement de beaucoup de choses : car, quand on en appelle directement ou indirectement à ce qu'on nomme la justice du peuple, c'est le commencement des révolutions en permanence, et ces sortes de commencements n'ont jamais de fin. Alors ce n'est plus seulement la société à l'état d'imperfections et de souffrances déplorables : c'est la société tous les jours remuée et retournée par des irruptions volcaniques; c'est la société à l'état impossible !

Qu'il nous soit permis de transcrire ici ce que nous avons écrit ailleurs sur ce grave sujet :

« Est-ce à dire que l'Evangile excite les pauvres contre les riches? Gardons-nous de le penser : l'Evangile prêche la paix et la charité mutuelle, et c'est ici, qu'après une apparence de similitude dans la doctrine, de profonds abîmes nous séparent de ceux qui

veulent réformer le monde par la destruction. »

« L'Evangile parle rarement à Thomme de ses droits, et toujours de ses devoirs ; aux yeux mêmes d'une sage philosophie et de Fexpérience des siècles, TEvangile a raison. Quand on parle trop à Thomme de ses droits, la conclusion presque immédiate est le mépris du devoir et Tappel à la force brutale : alors, tous les droits véritables périssent dans la tempête. La Religion fait appel au devoir, et c'est la vraie manière de conciher tous les droits. Ainsi, quand la désunion existe dans un ménage, l'Evangile intervient ; il dit à l'homme : Vous devez aimer votre épouse, la protéger, lui pardonner ses torts. Il dit à la femme : Soyez soumise^ vengez-vous par l'affection, vivez de patience et de douceur. A peine ces paroles sont mises en pratique, que, par une merveilleuse harmonie, tous les droits sont sauvegardés, et d'autant mieux qu'on n'en a rien dit. De même, l'Evangile dit aux ri-

ches : Le pauvre, c'est votre frère; le pauvre, c'est le Christ transfiguré : et Dieu vous a laissé vos richesses en dépôt afin que le trop plein s'épanche sur le malheureux.

Ayez pitié du pauvre, car il est de votre famille, et il souffre; ayez pitié du pauvre, et Dieu vous récompensera. Et si, par malheur, vos entrailles se fermaient à la miséricorde, il y a, dans le ciel, un juge sévère qui recueille les plaintes des pauvres pour les venger un jour. -«^

« L'Evangile se retourne ensuite vers le pauvre, et lui dit : Si vous êtes chrétien, la pauvreté sera en vous un trait de ressemblance avec le divin Sauveur : supportée avec la résignation évangélique, elle a quelque chose de noble et de glorieux. 0^^ T)[cu sçit dans votr^î cœur, et vous aurez des richesses intérieures qui vous dédommageront; vous serez plus heureux que les riches, car le bonhe.ir vient du ciel, il sz verse dans le cœur, et Dieu le prodigue avec plus d'abondance à ceux qui, souffrant par la pri-

vation des choses extérieures, continuent à bénir et à embrasser amoureusement sa m.ain paternelle. Vous vivez dans le dénùment, mais ayez confiance en Celui qui nourrit les oiseaux du ciel, et Dieu, tôt ou tard, çt bientôt, enverra vers vous un ange du ciel ; il révélera votre misère à un riche chrétien, et désormais une tendre pitié veillera sur vous. »

(( Si le pauvre continue à se plaindre, et surtout s'il se plaignait avec amertume, FEvangile lui dirait : Eh bien, puisque vous voulez entrer en jugement avec Dieu, répondez-lui, Accinge liimbos tuos , interrogabo te, et indica niihi (i). Jetez un coup-d'oeil sur votre vie passée : que de fautes n'avez-vous pas à vous reprocher ? que de crimes peut-être? Ne voyez- vous point que la justice de Dieu a le droit de s'appesantir sur vous, et ne devriez- vous pas avoir, au moins, la résignation d'un homme

(i) Job., 40,

qui expie ? Et même, cet état de misère dans lequel vous êtes plongés, n'cst-il pas le résultat de votre inconduite, de vos désordres ? Si vous n'aviez pas livré votre cœur à ces passions qui dévorent comme la mer^ si Tordre et l'économie avaient présidé à votre maison, vous seriez dans une abondance relative. Cest donc vous qui êtes la cause première de votre malheur ; n'accusez ni les riches, ni la société^ et surtout ne regardez pas, en vous plaignant, la justice de Dieu, car sa lumière vous confondrait en éclairant votre vie. Revenez au Seigneur, reprenez le chemin de la vertu, et Dieu bénira de nouveau vos voies ; et si, malgré vos efforts, vous ne pouvez pas vous relever seul, Dieu fera signe à ses anges de charité, qui vous tendront la main et vous embrasseront après vous avoir sauvés. »

a Ainsi a toujours parlé T Evangile ; si son langage, si ferme et si doux, était écouté, les problèmes qui agitent les sociétés par de sourdes menaces seraient entiè-

rement résolus ; tous les droits seraient conciliés, parce que tous les devoirs seraient observés. En dehors de ces maximes si sages et si conservatrices, vous rencontrerez des doctrines insensées qui, sous prétexte du droit, font appel plus ou moins directement à une barbarie sauvage, et qui, au lieu d'alléger le sort du pauvre, confondraient le pauvre et le riche dans une ruine générale. Du reste, et c'est mon dernier mot à des objections que Torgueil humain ne résoudra jamais, et dont il ne cherchera jamais la solution dernière sans nous conduire à des abîmes ; du reste, il est des choses icibas dont le jugement et la punition doivent être réservés à Dieu : quand les hommes veulent 3^ mettre la main, ils aggravent ordinairement les maux qu'ils ont la prétention de guérir (i). »

Saint Grégoire de Nazianze, rappelant les paroles de l'Ecriture qui nous ordonnent

(i) Œuvres past. de l'Ev. de La Rochelle, t. 2, p. 68-71.

d^avoir pitié des animaux et de leur venir en aide en cas de besoin (i), commente ainsi ces paroles : a O homme, ton frère n'est pas pire qu'un animal ; puisque TEcriture nous commande d'avoir de la bienveillance pour les êtres privés de raison, quelle charité ne devons-nous pas à ceux qui sont de la même nature que nous, et élevés au même rang d'honneur (2). » Dieu lui-même prêche d'exemple et nous fait signe de l'imiter. Chaque matin il ouvre sa main et couvre la terre de bénédictions : les êtres les plus inférieurs ont part à ses bienfaits, impies omne animal benedictioJieQ). Mais pour l'homme en particulier, il a tout fait pour lui, il Ta environné d'honneur et de gloire, il Ta établi le roi de la création et le chef-d'œuvre de ses mains (4). Imitons donc le Seigneur dans ses relations de bienveil-

(1) Deuter., c. 22.

(2) Orat., 14, c. 28, t. 1, p. 8g5.

(3) Ps. 144-16.

(4) Ps. 5, 8.

lance et de miséricorde envers la plus noble de ses créatures : « Soyons sous ce rapport, comme sous tous les autres, parfaits comme notre Père céleste est parfait (i). »

(i) Matth., 5, 48.

UAUMONE

DANS QUELLE MESURE DOIT-ON FAIRE l'aUMÔNE ?

Quomodo potueris, ita esto misericors :

si miiltum tibi fiierit, abundanter tribue : si exiguum tibi fuerit, etiam exiguum libenter impertiri stude... fcenerare proximo tuo in die necessitatis illius.

Soyez charitable autant que vous le pourrez : si vous avez beaucoup de bien, donnez beaucoup : si vous avez peu, ayez soin de donner de bon cœur, même le peu que vous pourrez... Venez en aide à votre prochain dans ses nécessités.

(TOBIE, 4. 9. — EccLi, 2g. 2.)

Dans notre dernière conférence, nous avons établi le précepte de Taumône : il est écrit d'une manière très-claire dans l'ancien et le nouveau Testament, et dans tous les monuments de la tradition catholique : je dirai même qu'il est écrit dans toutes les

lois de la création. Partout Têtre qui possède davantage donne à celui qui a moins ; et la fontaine placée au milieu d^une place publique, est une leçon pour les riches; car ce grand réservoir, après avoir rempli ses propres bassins, diversement échelonnés, se répand avec profusion aux alentours.

Dans la pensée du Créateur, tous les biens étaient communs : le péché a détruit cet ordre primitif, et rendu nécessaire la division des biens : mais Dieu veut, autant que possible, rétablir Téquilibre par Taumône : sorte de calorifère divin, la charité, pendant Thiver de cette vie, maintient Téquilibre entre les riches et les pauvres, ou, du moins, empêche que la différence arrive à une rupture.

UEvangile, s'il était pratiqué, résoudrait d'une manière pacifique la grande question du paupérisme, qui est un des grands dangers de Tavenir, une des grandes menaces contre Tordre social. En dehors de TEvangile, vous trouverez Taigreur, les irritations

TROISIÈME CONFÉRENCE. 5l

ascendantes, et les solutions brutales et d'ailleurs impossibles du socialisme : avec la foi chrétienne et la pratique de la charité, les hommes vivraient comme des frères, ayant une part inégale, mais au moins suffisante au banquet du père de famille. Le petit doigt n'a pas une aussi large part à la nourriture que les gros membres ; mais sa portion lui suffit, il en est heureux, et il ne songe pas à se révolter, ni contre la tête, ni contre le bras. Cest ainsi, du reste, que sont constitués tous les corps vivants, il y a unité dans l'inégalité. L'égalité serait le nivellement de la mort.

Aujourd'hui examinons cette question :

dans quelle mesure doit-on faire l'aumône ?

La grande difficulté, dans la question de l'aumône, est de fixer la quantité que chacun, selon sa position, doit donner. Et ici j'admire la sagesse de l'Evangile et de ses commentateurs autorisés : L'Evangile établit l'obligation d'une manière générale, mais souvent il abandonne les détails à l'ap-

préciation de la sagesse pratique. Sous ce rapport, comme toujours, TEvangile est d'une habileté supérieure : il met d'abord de la chanté, beaucoup de charité dans le cœur de rhomme, et ensuite il ne détermine pas d^une manière trop mathématique la limite entre le précepte et le conseil. Cette limite dépend de tant de choses, de tant de circonstances difficiles à déterminer, à apprécier d'une manière générale et absolue.

D'ailleurs, en pareille matière surtout, quand on paraît trop exiger, il semble qu'on glace le cœur; et l'on arriverait facilement, pour peu qu'on exagérât la doctrine, à créer une espèce de droit pour le pauvre, droit à une sorte de réquisition, droit à la révolte contre les injustices du riche, injustices vraies ou prétendues ; et une fois dans cette voie, ce serait bientôt la guerre civile entre les différentes classes de la société, guerre sourde d'abord et silencieuse, puis à un moment donné, guerre ouvertement déclarée. Il y avait donc là un vrai danger; et, tout en

soutenant les intérêts du pauvre, il ne fallait pas semer la division et la haine entre les hommes.

Qu'a fait l'Evangile ? sa ligne de conduite a été la même que dans la grande question de l'esclavage. L'Evangile n'a jamais aimé l'esclavage, puisque nous sommes tous nobles devant Dieu, et nos quartiers de noblesse sont pour tous écrits dans le ciel. Cependant à l'origine, l'Evangile n'a pas dit aux esclaves, révoltez-vous, car vous êtes de même sang que les riches et les nobles : c'eût été la guerre de Spartacus, la guerre des esclaves contre les grands de Rome : c'eût été une répétition de la loi agraire. — L'Evangile s'y est pris autrement, et c'est ainsi, du reste, qu'il a fait toutes ses révolutions dans le monde, révolutions pacifiques et les seules durables. Il a dit aux riches et aux grands de la terre : Regardez cet esclave ; c'est votre frère cependant ; à lui comme à vous je donne le corps du Christ, et la table oià votre esclave communie n'est

54 l'aumônk.

pas différente de la table où vous venez vous agenouiller vous-même. — Ne voyez- vous pas quelle prodigieuse révolution ces simples pensées devaient opérer dans Tesprit et le cœur des riches et des puissants ? La conséquence était visible. La Religion ne la prescrivait pas rigoureusement, mais comme elle rindiquait clairement ! comme elle la faisait manifestement pressentir ! — L^Evangile répétait les magnifiques paroles de saint Paul, qai^ renvoyant un esclave à son maître mécontent : (c Recevez-le comme mes propres entrailles ; ne le recevez plus comme un esclave, mais comme un frère bien-aimé ; recevez-le comme moi-même, car je Taime tendrement; s'il vous a blessé en quelque chose, c'est moi qui paierai pour lui. Cest moi, Paul, qui vous écris ces choses de ma propre main : c'est moi qui paierai, et je pourrais même ajouter que vous êtes vous-même mon premier débiteur, puisque vous vous devez vous-même

à celui qui vous a engendré à la foi (i). » — Devant un pareil langage, que voulez-vous que fasse un riche chrétien ? il brise luimême les fers de son esclave, et l'admet avec lui au banquet d'une complète fraternité. — Ainsi sont tombées partout les chaînes de l'esclavage : et la petite lettre de saint Paul à Philémon a plus fait, sous ce rapport, que tous les règlements officiels des Etats-Unis, cette terre classique de la liberté.

La Religion a suivi une conduite analogue dans la grande question du paupérisme : elle n'a pas établi de taxe mathématique ; elle n'a pas dit : Vous donnerez tant par chaque mille livres de rentes. On serait ainsi tombé dans une série de difficultés inextricables ; les prétentions exagérées du pauvre eussent été encouragées, et l'on aurait enlevé à la charité cette élasticité d'allures, cette spontanéité de mouvement qui lui convient; on aurait tué l'élan par le

(i) Ep. ad Philem., v. 12-19.

chiffre. — L'Evangile aime mieux vous répondre : aimez, et faites ensuite ce que vous voudrez. Aimez Dieu ; voyez comment Dieu a aimé les hommes, et rappelez-vous qu'en aimant votre frère et en le soulageant, c'est Dieu lui-même que vous aimez et que vous soulagez.

Ces considérations préliminaires serviront de clef à Tintelligence de cet entretien, et peut-être de réponse à certaines objections. Les esprits absolus pourront nous dire : vous deviez entrer dans les détails du précepte pour nous faire connaître nos devoirs, et cependant quelques-unes de vos décisions n'ont point ce caractère précis et catégorique que nous aurions désiré. Nous sommes les premiers à en faire l'aveu ; mais les applications des sciences morales ne peuvent pas avoir le cachet rigoureusement absolu des sciences mathématiques.

Etablissons d'abord quelques principes.

Les théologiens distinguent trois espèces de nécessités pour le pauvre ; la nécessité

TrOISIÈME CONFÉRENCE. 57

extrême, la nécessité grave, et la nécessité commune. — La nécessité extrême est celle qui place le prochain dans un péril au moins très-probable de perdre la vie, ou de contracter une grave et douloureuse maladie si on ne le secourt pas. — La nécessité grave est celle qui fait courir au prochain le danger d\in mal grave, par exemple, la prison, une perte considérable de ses biens, un changement très-notable dans sa position, etc. — La nécessité commune est celle où se trouvent les pauvres ordinaires.

Faisons une autre réflexion relative à celui qui donne.

On distingue les biens absolument nécessaires à Texistence, c'est-à-dire, sans lesquels on ne peut pas vivre: les biens nécessaires à la convenance de Tétat, à la décence de la condition, à l'éducation des enfants, à ]a splendeur raisonnable de la position; et les biens superflus, c'est-à-dire, ceux qui restent lorsqu'on a employé ses revenus à soutenir convenablement sa po-

sition, à faire les dépenses utiles, et même de luxe raisonnable, à augmenter ses revenus, selon les règles de la sagesse et de la modération (i).

Dans le cas de nécessité extrême (2), nous sommes obligés de faire Taumône au prochain, non-seulement avec le superflu, mais ordinairement avec au moins une partie de ce qui serait utile au soutien de notre condition et à la décence de notre état; mais on ne serait pas obligé de lui faire Taumône avec les biens qui seraient nécessaires à notre propre vie : ainsi le veut Tordre de la charité. — Une personne se présente à vous, elle va mourir de faim, ou perdre la vie d'une manière quelconque, vous êtes tenues de la secourir si vous le pouvez, alors même que vous seriez obli-

(i) V. sur toutes ces questions : Mayol, de Prœcep. decal., q. i, art. 3, Cursus compL, t. i3, p. 879 et seq. — S. Ligori, 1. 2, de prœcep . carit., n"* 3i-33. — Gury^ tract, de virUit.^ n^' 227-229, t. i, p. 166 et seq., édit. Rom., 18G9. — S. Thomas, 2a, 1^, q. 32.

(2) S, Thomas, 2% 2^, q. 32, art. 5.

gées de faire un sacrifice qui vous gênerait.

Hors le cas de nécessité extrême, l'ensemble des Théologiens reconnaît qu'on n'est pas tenu de faire l'aumône avec ce qui est nécessaire à notre vie, ni même avec ce qui est nécessaire à la conservation et à la décence de notre position sociale.

Mais ces mêmes Théologiens reconnaissent que, dans les cas ordinaires, il y a obligation de faire l'aumône au moins avec une partie du superflu, et surtout quand le prochain est dans le cas d'une grave nécessité. c( L'Evangile, dit saint Augustin, ne reproche aucun crime particulier au mauvais riche ; mais il était vêtu de pourpre, et il faisait de splendides festins, tandis qu'à sa porte Lazare était dans le besoin; et pour ce seul crime, pour ce mépris du pauvre qu'il ne nourrissait pas convenablement, il est précipité dans les enfers (i). «

Tel est le résumé le plus clair de tout ce

(i) Serm., 178, no 3, p. 1,229-1,230.

que j'ai lu dans les auteurs sur ce grave et difficile sujet : je ne crois pas qu'il soit possible de préciser davantage quand on veut déterminer la stricte limite du précepte. Sans doute la pratique du conseil va beaucoup plus loin ; la charité a ses moyens ingénieux, elle a ses secrets pour faire beaucoup mieux. Mais, dans ce moment, j'établis l'obligation rigoureuse du précepte, et je dois me tenir éloigné de deux excès, excès du rigorisme, excès du relâchement ; car il est des auteurs trop sévères, qui appliquent à tous les riches et à tous les cas, les dures paroles que certains Pères ont adressées aux riches, dont la cruauté, ou du moins la négligence, abandonne le pauvre dans l'extrême nécessité ; il est, au contraire, des auteurs trop relâchés qui, par des subtilités de casuistique captieuse, anéantissent en quelque sorte ce grand précepte de l'aumône, qui est écrit partout, dans l'Ancien et le Nouveau-Testament, et dans les ouvrages des Pères.

J'avoue que la détermination des détails n'est pas toujours chose facile : « L'application de la règle aux cas particuliers, dit le cardinal Cajetan, ne peut pas être soumise à une détermination rigoureuse ; il faut s'en rapporter à la prudence pour les détails. Et il faut une grande circonspection pour décider que telle personne a du superflu : il faut considérer l'état, les enfants, les serviteurs, les personnes qu'on est obligé de recevoir^ la splendeur relative à chaque condition ; mais toutes ces choses ne peuvent se fixer comme un point mathématique (t). » Saint Thomas, parlant sur le même sujet, ajoute : « Toutes ces questions ne peuvent se décider par le discours : le jugement des cas particuliers appartient à la prudence et à la discrétion, qui sont d'excellents juges (2). »

Avant de terminer ce qui regarde le strict

(i) Cité par Mayol, v. ci-dessus, p. 897-898. (2) 4 sent., dist. ib, q. 2, sol. i, t. 12, p. 33o, éd. Venise.

précepte, je dois ajouter ces paroles de saint Thomas : « Nul n'est en état de secourir tous les indigents ; c'est pourquoi^ ainsi que renseigne saint Augustin, ne pouvant pas secourir tout le monde, vous devez surtout vous occuper de ceux qui, par les rapports de lieu, de temps, ou par toute autre relation extérieure, se trouvent plus étroitement unis à votre destinée. D'où il résulte qu'un homme n'est pas tenu de s'en aller par le monde à la recherche des indigents pour les secourir, et qu'il suffit d'exercer les œuvres de miséricorde envers ceux qui se présentent à nous (i). )) — « Dans le cas, dit-il ailleurs, où l'on ne rencontre pas de pauvres abandonnés à une extrême nécessité, on n'est point obligé de donner de son superflu à tous les pauvres qu'on rencontre, ni à tel pauvre en particulier ; il suffit de distribuer ce superflu selon ce qui nous paraît le plus opportun. On n'est pas obligé

(i) 2», 2^, q. 71, art. i.

non plus de s'enquérir de tous les pauvres, car ce serait une charge trop lourde (i). »

Quelle doit être la quotité de Taumône ? Ici encore on ne peut rien préciser d'une manière mathématique. Mais il est certain, en principe général, que Taumône doit être en rapport avec les revenus : « Si vous avez beaucoup, dit Tobie, donnez beaucoup ; si vous avez peu, donnez peu, mais toujours de bon cœur (2). » Ne serait-ce pas le contraire qui arrive dans le monde, et dans le monde qui se dit chrétien ? Ne croyez pas, me disait un jour un curé de Paris, ne croyez pas que ce soient en général les grandes maisons qui nous donnent le plus pour les pauvres ; non, ce sont les fortunes médiocres, et quelquefois les pauvres servantes. Les riches ont quelquefois tant de dépenses à faire, tant d'argent à verser en objets de luxe et de plaisir, qu'ils n'ont plus rien, ou très-peu de chose à don-

(i) Quodlibety 8, art. 12, t. 17, p. 385. (2) Tobie, 4, 9.

ner aux pauvres. « Combien de pauvres, dit le P. Bourdaloue, sont plus charitables, plus libéraux pour les pauvres que ces puissants, ces opulents, qui tiennent dans le monde les premières places, et que Dieu a comblés de ses bénédictions temporelles !...» Et le même auteur en fait encore la remarque. « Les riches veulent être servis à proportion de leurs biens, ils veulent être vêtus à proportion de leurs biens, ils veulent être logés, ameublés à proportion de leurs biens, et non-seulement à proportion, mais souvent bien au-delà de cette proportion.... Il n'y a que Taumône où Ton ne se pique de nulle proportion (i). »

Nous avons dit. Mesdames, que les riches devaient au moins une partie de leur superflu au pauvre. « Dieu ne vous demande pas beaucoup, dit saint Augustin, prenez pour vous dans vos biens ce qui est convenable : le reste est le nécessaire du pau-

(i) Sermon sur raumônc, Vend, de Carême, i p., t. I; p. 291-292.

vre (i). » Mais ici encore, que d'illusions ! Combien de personnes n'ont jamais et n'auront jamais de superflu! Et pourquoi?

parce qu'elles ont des désirs insatiables, et que les fantaisies de leurs désirs se multiplient sans cesse ! Que de choses fort chères et complètement inutiles dans les détails de la toilette, de l'ameublement ! Que d'objets de luxe et de caprice que l'on achète pour les regarder une fois, et n'y faire presque plus aucune espèce d'attention ! Et cependant des pauvres meurent de faim ! de pauvres mères n'ont pas de draps pour leurs enfants, de malheureux vieillards pas de bois en hiver ! a Nous aurons beaucoup de superflu, dit saint Augustin, si nous nous bornons au nécessaire : mais si nous cherchons les choses inutiles, rien ne nous suffit : si inania qnceramus, nihil sufficit (2). « Fénelon écrivait à un seigneur de son temps : « J'oubliais de vous dire qu'il ne

(i) In Ps. 147, n» 12, t. 4^ p. 2,362- (2} In Ps. 147, no 12, t. A, p. 2,362.

faut point se flatter sur son patrimoine. Pour le patrimoine, comme pour le reste, le superflu appartient aux pauvres : c'est de quoi jamais casuiste, sans exception, n'a osé douter. Il ne reste qu'à examiner de bonne foi ce qu'on appelle superflu Est-ce un nom. qui ne signifie jamais rien de réel dans la pratique ? sera-ce une comédie que de parler du superflu (i) ? »

La parabole du mauvais riche restera comme une éternelle réponse à toutes les subtilités pratiques, à tous les commentaires évasifs de la parole de Dieu. — ce Cet homme, dit saint Basile, n'a pas été condamné à cause de ses injustices, mais uniquement à cause de la mollesse de sa vie : il faisait bonne chère et il était dur pour les autres : son superflu passait aux exigences d'une vie de plaisirs, lit mollia et superjîua dent ventri (2). »

(i) Lettre à un frère du marquis de Blainville, t. 3, p. 171, éd. Dupanloup.

(2) Cité par Cornel. à Lap. in Luc, c. i6j v. 22, p.

Le prophète Ezéchiel a sur ce sujet une parole effrayante : a Voici en quoi consistait riniquité de Sodome : Torgueil, l'excès des viandes, l'abondance de toutes choses, Toisiveté : elle ne tendait point la main au pauvre et à l'indigent (i). » C'est exactement le programme du mauvais riche.

Les livres saints et les homélies des Pères del'EgUse sont remplis de sorties vigoureuses et d'invectives contre la conduite de certains riches. On trouve dans ces pages une énergie d'expression et une crudité de langage qui étonnent au premier coup-d'œil. Mais quand on vient à réfléchir sur la condition du pauvre, qui est de même nature que nous, qui est comme nous, fils de Dieu, et appelé à la gloire éternelle, sur la misère qu'il a parfois à endurer, et qu'il serait si facile de soulager ; quand on vient à réfléchir, d'autre part, sur la vie molle et efféminée que mènent certains riches, sur cette

vie passée à imaginer des caprices pour les satisfaire, sur leur dureté pour le pauvre, sur les légers sacrifices que leur arrache quelquefois le respect humain au moins autant que la commisération, alors rien n^étonne dans la sévérité des paroles de TEcriture et des Saints, et Ton comprend qu^il y a là un crime spécial qui mérite les stigmates de la honte et la flagellation d'une parole brûlante, ci Riches, ditTapôtre saint Jacques, pleurez, poussez des cris et des hurlements, à la vue des misères qui vont fondre sur vous. Vos richesses tombent en putréfaction : votre or et votre argent se couvrent de rouille, et cette rouille portera témoignage contre vous... Vous vous préparez des trésors de colère pour le dernier jour... Le cri du malheureux est monté aux oreilles du Seigneur. Vous avez vécu sur la terre dans les délices et dans le luxe; mais vous n'avez fait que vous engraisser pour le jour du sacrifice (i). »

(i) Jacq., 5; 1-5.

Quelle sera la conclusion de cet entretien ? — Je voudrais, Mesdames, que vous missiez un peu de côté les limites rigoureuses du précepte^ et que dans la pratique votre cœur consultât surtout les inspirations de la charité. La charité est le meilleur maître, elle ne demande pas toujours : suis-je obligée de faire telle chose ? Commettrai- je une faute plus ou moins grave en l'omettant ! La charité a des inspirations d'un ordre supérieur ; elle va plus loin que le commandement ; elle a de ces ingénieuses combinaisons qui dépassent les règles, et cependant ne nuisent jamais à nos véritables intérêts nia ceux de la famille. La sagesse unie à la charité vous enseignera à ne rien faire qui porterait un préjudice sérieux aux intérêts de votre maison, et qui serait vraiment nuisible à Tavenir de vos enfants; mais à cette double lumière combinée de la prudence et de l'amour pour les pauvres, vous marcherez dans la voie des bonnes œuvres ; vous aurez la bénédiction de l'indigent, et

'iO l'aumône.

votre mari et vos enfants se lèveront en vous saluant comme Fange du toit domestique, sur vexer tint Jilii ej us et beatissimam prœdicaverunt ; vir ejus, et laudavit eam (i).

Le grand pape saint Léon a écrit quelques lignes où se trouvent parfaitement formulées ces règles de charité et de sagesse : je ne saurais même finir qu'en vous les traduisant : « On ne vous demande rien de difficile ni de pénible ; rien qui excède votre pouvoir.... dans les libéralités de Paumône. Chacun sait ce qu'il peut et ce qu'il ne peut pas. Que chacun examine ses ressources et établisse lui-même une taxe juste et raisonnable, de telle sorte que le sacrifice de la charité soit fait sans tristesse et qu'il ne soit pas regardé comme un dommage (2). »

(i) Prov., 3i, 28.

(2) Voir les Œuvres pastorales de Mgr Landriot, t. 2, p. 65.

AVANTAGES DE l' AUMONE.

Bonheur de faire le bien,

Oportet meminisse verbi Domini Jesu, quoniam ipse dixit ; Beatiùs est magis dare quàm accipere.

Il faut se rappeler la parole de J.-C, qui a dit : Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir.

(AcT. 20. 35.)

Voilà, Mesdames, une de ces paroles étranges, telle que PÉvangile en renferme souvent ; parole féconde qui a créé dans le monde un nouvel ordre d'idées, qui a creusé les sillons de Thumanité et y a déposé tous les germes, toutes les pensées, tous les désirs, toutes les œuvres de charité. — Il vaut

mieux donner que recevoir ! Mais n'est-ce pas le renversement de toutes les idées reçues^ la contre-partie du sens humain le plus vulgaire et le seul en usage? N'est-ce pas la condamnation de la pratique quotidienne ? Dans le monde, les deux mains sont toujours ouvertes pour recevoir, mais il est souvent très-difficile d'en trouver une seule qui donne volontiers. La vie se passe à recueillir; chacun collecte son petit trésor, a les yeux toujours ouverts, et tremble quand par hasard le moindre grain de sable vient à se détacher du monceau qui s'élève tous les jours. La religion ne défend pas, sans doute, une sage économie, elle autorise parfaitement la prévoyance qui calcule l'avenir avec les précautions de la prudence. Mais les hommes ne s'arrêtent guère à ces limites, oii tout se trouve prévu, les besoins de la famille et les nécessités du pauvre. Dans notre siècle surtout, où l'argent est| devenu le dieu du monde, la soif de l'or, h passion de thésauriser, sont le but à peu]

près unique de la vie, et la valeur des journées ne se compte pas au nombre des vertus, mais à la quantité de numéraire qui est entré dans le coffre-fort. J.-C. disait : Il vaut mieux donner que recevoir* Le monde a dit, en renversant la maxime : Il vaut mieux recevoir que donner.

Je vous propose, Mesdames, de méditer avec moi sur cette parole de notre divin Maître : Il vaut mieux, il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir. Par ce mot donner, vous le savez, je n'entends pas seulement Taumône matérielle, mais d'abord et surtout le don de Tâme, le dévouement personnel. Or, qui peut calculer les mille formes que sait prendre Tâme charitable pour se donner ? bon exemple, sage conseil, avis affectueux, support du prochain, toute effusion de nous-mêmes pour faire le bien : nous comprendrons toutes ces irradiations de la charité en méditant ces paroles : Il vaut mieux donner que recevoir.

J'y consacrerai deux entretiens qui com-

tnenceront une nouvelle série d'idées sur raumône. Nous avons parlé de Taumône, de ses formes diverses, de sa nécessité, de la mesure dans laquelle on doit la faire. Développons maintenant ses nombreux avantages. Et Tun des principaux est la pratique des paroles de J.-C.

Il n^y a rien qui nous rende semblables à Dieu comme de faire le bien, et de le faire gratuitement, sans espoir de retour, ce Soyez un Dieu pour celui qui souffre ; soyez un Dieu, en imitant la miséricorde divine, car il n y a rien d'aussi divin que de faire le bien (i). »

Telle est la première interprétation de la parole évangéliquc. Or, comme la plus grande perfection, le plus grand bonheur consistent à imiter Dieu, il en résulte qu'il vaut mieux donner que recevoir. Voyez le Seigneur : avait-il besoin de créer ? non, mais il éprouvait comme le besoin de verser

(i) s, Grég. Naz.orat. i4. no 26-27. t. i, p. 891-894.

hors de lui-même son immense bonté, son infinie miséricorde ? La création n'a pas d'autre explication : tirer les êtres du néant pour avoir le bonheur de les rendre heureux, mais sans attendre d'eux une seule obole pour compléter sa vie et sa félicité, sans espérer autre chose que le plaisir de faire du bien ! Voilà la raison des opérations divines, ce Le soleil, dit St Denis, sans raisonner, mais tout naturellement et par le fait même de son essence lumineuse, éclaire tous les êtres qui sont susceptibles de recevoir la lumière ; ainsi, Dieu, qui est la bonté suressentielle, répand sur tous les êtres, autant qu'ils en sont capables, la douce influence de ses rayons (i). Il est une source féconde et une large effusion de clartés qui comble de sa plénitude tous les êtres (2). » Chaque matin, dit le prophète. Dieu ouvre sa main et couvre la terre de ses bénédictions ; chaque matin, il

(i) De div. nom., c. 4, n» 1, p. 694. (2) Ib., no 6, p. 702.

fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, sur les justes et sur les pécheurs ; son immense bonté est comme un fleuve qui entoure et baigne la création tout entière. L'Éternel a-t-il quelque chose à espérer en retour et pour lui-même ? Dieu n'a rien à attendre de nous pour compléter son bonheur et sa gloire : son amour est complètement désintéressé ; s'il demande nos hommages et notre piété filiale, ce n'est pas qu'il en ait besoin pour lui-même ; c'est plutôt par amour pour nous, puisqu'en dehors du Seigneur, en nous séparant de lui, nous ne pouvons être que souverainement malheureux. Qu'avons-nous fait à Dieu pour être traités avec une aussi grande miséricorde ? Le Ciel attend-il de nous quelque service? Non, assurément; nous ne pouvons, par notre amour ou nos blasphèmes, ajouter ou retrancher un seul atome à la gloire et à h félicité divines ; mais Dieu est bon, il est souverainement bon, il est la source de toute bonté ; or, la source coule

toujours et ne s'inquiète pas si les ruisseaux remontent vers elle. Dieu est si bon qu'il aime à verser ses bienfaits même sur ceux qui Toutragent.

Et Notre Seigneur ! quelle immense charité Ta engagé à quitter le séjour du Ciel I à s'immoler pour vous, à verser pour des ingrats jusqu'à la dernière goutte de son sang ! Pourquoi tous les jours encore cette tendresse infinie qui le retient sous les voiles eucharistiques, qui le fait notre esclave, en quelque sorte, et un vrai prodigue d'amour ? C'est toujours la même réponse, et il n'y en a pas d'autres ; parce qu'il est bon et que sa miséricorde est éternelle, quoniam bonus, qiionia77î in œternum misericordia ejus[i).

Quel est le devoir du chrétien ? N'est-ce pas de travailler à être parfait comme le Père céleste est parfait ? n'est-ce pas d'imiter celui que St Paul appelle l'auteur et le consommateur de notre foi ? Dieu donne

(i) Ps. 117.

toujours et il ne se lasse jamais ; il donne même à ses ennemis ; il donne de la manière la plus désintéressée: Commencezvous à comprendre pourquoi il vaut mieux donner que recevoir ? parce qu'en donnant, on est plus semblable à Dieu, parce qu'on accomplit une œuvre plus divine,, et que la libéralité sans calcul est ce qu'il y a de plus noble et de plus élevé dans le cœur de rhomme. Il n'est personne qui n'ait compris ces vérités ; et quand l'âme la plus égoïste voit une œuvre de charité qui évite le regard des créatures, un acte de dévouement qui n'attend aucune récompense ici-bas, elle est saisie d'un respect involontaire, elle est obligée malgré elle de s'écrier : voilà le côté le plus grand, le plus beau, le plus sublime de l'humanité; et cette beauté morale vaut mieux que toutes les faveurs de la fortune. Nous n'avons peut-être jamais cherché à nous rendre compte de ce sentiment -, il a pour racine cette profonde pensée qui existe en

rhomme, malgré Thomme, ou du moins, à son insu : la bienfaisance gratuite est le caractère propre de la Divinité, et il n'y a rien de noble, de grand et de beau comme rimitation de Dieu.

On rencontre. Mesdames, lorsqu'on fait l'ascension d'une montagne, des terrasses élevées et découvertes où Ton s'arrête pour contempler tout un horizon : c'est une des plus grandes joies que puisse procurer le spectacle des choses visibles, c'est un repos dans la fatigue et un encouragement à mieux continuer sa route. Il est aussi, dans la montagne de la perfection, de ces hauteurs chrétiennes parfaitement éclairées où l'on se repose, où l'on voit, où Ton explique toute chose. Il est bon, il est utile, il est quelquefois nécessaire de s'y arrêter pour se soutenir, se fortifier et monter encore plus haut. Que la méditation de cette simple parole : Il vaut mieux donner que recevoir, soit pour nous un repos sur la montagne, une halte qui nous place au-

dessus des nuages, qui fortifie la poitrine et rafraîchit la vie ; qu'elle soit comme un roc inébranlable sur la hauteur pour asseoir rédifice de notre charité. Ce que je vais dire s'appliquera non-seulement à votre passé, mais à votre avenir, non- seulement à votre vie de charité, mais à tous vos rapports avec les hommes. Il vaut mieux donner que recevoir ! Cette parole nous apprend que nous devons être bons comme Dieu, qui donne sans attendre de récompense ; elle nous apprend encore que nous devons être forts et purs comme Dieu en faisant le bien, que nous ne devons jamais nous arrêter à des considérations humaines, mais faire toujours le bien pour le bien : alors nous n'avons jamais de déceptions. On trouve, dans l'accomplissement des bonnes œuvres, de ces difficultés qui naissent à chaque pas ; elles surgissent quelquefois à chaque pierre que nous levons pour bâtir. Celui qui n'a jamais mis la main à l'œuvre peut former des rêves habités par un monde

idéal, mais quand une fois on a foulé le terrain de la pratique, on rencontre partout des cailloux anguleux qui déchirent les pieds et arrêtent la marche ; les froissements d'amour-propre, les esprits de travers, les gens qui ne pensent jamais comme les autres, les susceptibilités des meilleures natures, les exigences des personnes qu'on veut soulager ; que vous dirai-je ? ces pierres du chemin sont souvent apportées et maintenues par ceux qui devraient être les premiers à les enlever ; et, ce qu'il y a de plus étrange, ils prétendent agir avec les meilleures intentions et pour favoriser le bien. La vie est ainsi faite, et il est des choses auxquelles il vaut mieux s'accoutumer que de travailler à les réformer, d'autant plus qu'on y perdrait son temps et sa paix. La pratique des bonnes oeuvres a toujours été semée de croix et de traverses ; la vie des saints contient sous ce rapport des faits innombrables qui, considérés au simple point de vue de la nature, seraient hideux pour

rhumanité et décourageants pour les âmes les plus fortes. Mais Dieu a ses desseins au milieu de ces étonnantes contradictions, et il maintient toujours intacte au-dessus de toutes les tempêtes, la vérité du principe évangélique : Il vaut mieux donner que recevoir. Il veut que ce qui est vraiment divin, reste divin, c'est-à-dire gratuit, désintéressé et, s'il le peut, sans espoir de récompense. Il veut aussi purifier de plus en plus l'âme qui se dévoue aux bonnes œuvres et la préserver des moindres souillures qui s'attacheraient à ses vêtements, de ces mille attaches qui décolorent la beauté des choses divines. Il commande aux eaux de la tribulation de passer sur ces taches humaines, à la lime de la douleur et de la contradiction, de faire disparaître cette rouille presque invisible formée au contact de l'atmosphère terrestre.

On commence uuv^. bonne œuvre : si tout nous réussissait toujours, s'il n'y avait pas d'opposition, si la faveur humaine, ce vent

plus capricieux que les vents précurseurs de Forage, nous accompagnait constamment, si Tapplaudissement des hommes bâtissait toujours avec nous, il pourrait arriver, il arriverait très-facilement, que le fondement de la maison ne serait plus établi uniquement sur le roc de la vertu et de la charité divine ; parmi les pierres qui le composeraient, il y en aurait au moins la moitié qui seraient taillées dans les carrières de ce monde. Aussi Dieu y pourvoit, quand il veut prendre une œuvre sous sa protection spéciale ; il a ses anges autour de nous, qui pulvérisent les pierres de ce monde et ne respectent que les assises divines. Il nous fait trouver des épines dans ces champs de la faveur humaine, où nous n'avions aperçu d'abord que des fleurs parfumées ; il permet que nos amis deviennent nos contra- I dicteurs, et que les serviteurs de Dieu se mettent eux-mêmes de la partie pour nous tourmenter, relais, tandis que l'élément humain s'en va, tandis que tout ce qui n'est

pas divin est brisé et broyé, Dieu fait son œuvre, il la fait souvent en marchant sur les ruines de notre cœur, mais aussi, quand Tœuvre est achevée, quelle solide et magnifique construction ! Les fleuves pourront arriver, les orages et la violence des vents, dit TEvangile, et la maison restera debout. C'est que les assises sont toutes divines, et qu'elles reposent, autant qu'il est donné aux choses humaines, sur les fondements de réternité.

Pour comprendre ces vérités. Mesdames, pour les savourer, pour les faire passer dans la pratique de sa vie, il faut d'abord avoir saisi le sens de ces paroles du divin Maître : 11 vaut mieux donner que recevoir. Il est bon, il est glorieux dans les œuvres d'imiter le Seigneur, qui donne sans espoir de récompense, qui donne même avec la prévision de l'ingratitude des hommes.

Quand on a fait de cette pensée la maxime de sa vie, on opère le bien, en regardant le Ciel, sans rien attendre en ce monde ; si

quelquefois on rencontre la reconnaissance, on la recueille avec joie comme une fleur odorante ; mais si Ton ne trouve que Tindifférence ou parfois l'ingratitude et la contradiction, on continue sa route, les regards toujours fixés sur le Ciel.

Il est impossible. Mesdames, que vous ne l'ayez pas remarqué dans votre existence si chrétienne et si dévouée, et ce que je vais dire se comprend surtout par les âmes délicates comme les vôtres. Pourquoi souvent les actes les plus purs de votre vie ont-ils été les moins remarqués, les moins appréciés, quelquefois très-sévèrement appréciés, au moins pendant un temps ?

Pourquoi ce que nous avons de plus pur dans le cœur se change-t-il souvent en un breuvage amer que nous retourne le prochain ? Pourquoi, au contraire, ce qui ne nous coûte que quelques paroles, un peu de bruit, une heure de formes séduisantes, pourquoi ce qui est peut-être vain dans notre propre cœur, pétri d'amour-propre,

vide de sens chrétien, nous rapporte-t-il aux 3^eux du monde plus d'honneurs, de louanges, de flatteries, que toute une vie de sacrifices héroïques ? Il y a là un profond mystère chrétien qu'on doit étudier et chercher à comprendre, quand on s'occupe de bonnes œuvres. On dirait que le regard de la foule flétrit ce qu'il y a de plus délicat, de plus divin dans le cœur, et toutes les grandes choses de la charité catholique se sont faites, au moins comme principe, comme source et racine, en dehors de l'estime du public, et quelquefois avec le mépris de l'homme. C'est que Dieu veut que ce qu'il y a de divin en l'homme reste vraiment divin, c'est-à-dire gratuit et désintéressé ; c'est pourquoi il a dit qu'il valait mieux donner que recevoir. Il veut ainsi dépouiller le bon vin de toute la lie terrestre, il veut que toutes les parties hautes de l'âme restent vierges et hors de contact avec la poussière de ce monde. Puis il est des choses si belles dans l'âme charitable, que Dieu ne

permet pas qu^elles soient payées sur la terre. La monnaie de ce monde, qu^elle s'appelle argent, gloire, réputation, n^est pas toujours digne de servir même d^arrhes à la récompense des élus. Combien d'actes purs de dévouement, de charité, d'amour, dont Dieu s'est réservé le paiement, et nous ne devons pas nous en plaindre : quand le roi d'un vaste empire s'est chargé de payer lui-même avec une munificence royale, il est plus qu'inutile de demander une obole aux serviteurs de la maison.

Je crois, Mesdames, qu'il n'est pas inutile, qu'il est même nécessaire dans la vie, de retremper souvent son âme à quelquesunes de ces grandes vérités. Nous ne pénétrons pas assez le sens des choses chrétiennes, nous nous arrêtons à l'écorce, à la superficie. Il est dans le centre de chaque vérité chrétienne un point vital rempli de lumière et de chaleur. Arrivé là, on comprend, on voit, on saisit l'ensemble, et ce principe supérieur illumine tout un horizon

S8 l'aumône.

de vérités inférieures ; mais, en dehors de ce point central et lumineux, on ne saisit que détails sans vie et surtout sans vie communicative. Je vous ai montré aujourd'hui un de CCS sommets du Christianisme, oii Ton voit, où Ton explique tout un monde d'énigmes ténébreuses ; dans la plaine, on ne découvre que des ombres, des fantômes, des réalités froides et glaciales, au milieu desquelles le cœur se resserre et se déchire au choc des froissements journaliers. Montons sur ces points culminants où Ton retrouve, comme dit Bossuet, la sérénité sur la hauteur, et avec la sérénité, la lumière, la force et un accroissement dévie plus énergique.

Nous avions posé cette question : quel peut être le sens de ces paroles : Il vaut mieux donner que recevoir, et déjà nous avons trouvé une première réponse, à laquelle nous nous arrêterons aujourd'hui. Il vaut mieux donner que recevoir, parce que donner est plus divin, donner gratui-

tement, donner sans espérer, je ne dis pas la reconnaissance, mais un regard et un simple souvenir de Thomme. Aussi Dieu, jaloux de notre ressemblance avec lui, permet souvent que ce qu'il y a de plus divin en nous soit le moins compris et devienne même un sujet de contradiction. Dieu veut que les chrétiens, et surtout ses meilleurs amis, soient plus semblables à la bonté souveraine qui fait le bien même aux ingrats et aux blasphémateurs. Notre Père céleste sait aussi combien est grande la faiblesse de notre cœur, combien promptement et facilement il se laisse prendre à ces frivolités humaines qu'on appelle la louange, la popularité. Puis, quand tout est ainsi purifié en l'homme, cela devient si beau et si angélique, que la Providence ne veut pas qu'on le paie avec les ombres de la terre. — Cette maxime : Il vaut mieux donner que recevoir, nous l'appliquons non-seulement aux oeuvres de charité, mais à toutes nos relations avec les hommes, à tous les

services que nous pouvons rendre à nos semblables : politesse, bienveillance, avis alîectueux, démarches inspirées par le dévouement, procédés délicats et peu compris. Quelle que soit la forme que prenne rame pour verser son argent, son intelligence, son cœur, sa vive et ardente charité, qu'elle se rappelle toujours la maxime évangélique : Il vaut mieux donner que recevoir, donner sans calcul et sans espoir du côté de la terre.

Mesdames, si vous ne voulez jamais éprouver de défaillances dans le bien, nolile deficere beiiefacientes (i), attachez-vous à ces grandes maximes de la foi ; élevez-vous à ces hauteurs où Ton embrasse les vastes horizons de la charité, à ces régions où le cœur apprend tous les jours à comprendre les hommes, à les aimer malgré leurs défauts, et à beaucoup leur pardonner ; à les aimer à cause de Dieu, et à continuer sa

(j) 2 Thess., 3. i3.

route, en faisant le bien avec un cœur désintéressé et supérieur aux misères de cette vie. Je voudrais que votre devise fût celle de saint Augustin : ce Le chrétien sait faire un noble usage de toute chose ; il jouit de l'amitié par le doux échange de Taffection, il se sert de ses ennemis pour exercer sa patience, il fait du bien aux personnes qu'il peut obliger, il est bienveillant à tous... Dieu seul lui est nécessaire, Tunion avec Dieu fait son bonheur, et personne ne peut lui enlever ce souverain bien, tantum Deo indiget, cui adhœrendo beat lis est. Nemo autem illi eripit Deum (i). »

Mesdames, je ne voudrais rien mélanger d'humain à ce que je viens de dire; mais, comme il n'y a rien d'humain dans les affections de la charité, je vais ajouter ceci, et votre âme comprendra cette parole de cœur. Comme évêque, je suis spécialement chargé des pauvres ; et au jour de mon sacre.

(i) De vera relig., nos 91, 90, t. i, p. i256.

j'ai fait la promesse solennelle de leur être affable et miséricordieux. Accablé d'affaires, je ne puis m'occuper des détails avec toute la vivacité de mes désirs, et d'ailleurs, je ne pourrais suffire aux soins nombreux et assidus que réclamerait cet exercice de la charité pastorale ; je suis obligé de m'en rapporter au zèle de mon clergé intelligent et dévoué. Mais, si vous le permettez, je voudrais encore me décharger en partie sur vous de cette obligation, et, pour vous dire toute ma pensée, je voudrais vous établir toutes mes grands vicaires au département de la charité. Vous ne me refuserez pas ce service que je réclame instamment et que j'attends de votre affectueuse bienveillance. Les pauvres de cette ville sont plus spécialement mes enfants; soignez ma famille, je la dépose avec confiance dans votre cœur maternel, elle y trouvera toujours de quoi se nourrir et se réchauffer.

AVANTAGES DE l' AUMONE.

g II.

Bonheur de faire le bien.

Oportet meminisse verbi Dominl Jesu, quoniam ipse dixit : Beatiùs est magis dare quàm accipere.

Il faut se rappeler la parole de J. C, qui a dit : Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir.

(AcT. 20. 35.)

Déjà, Mesdames, nous avons commencé à méditer ces paroles si évangéliques et cependant si peu connues, si généralement oubliées dans la pratique. Le mot recevoir a une très-grande signification dans la vie, mais le mot donner n'a pas de sens dans Tesprit de certains hommes : donner le moins possible et toujours recevoir, c'est

un peu leur maxime. Cependant, nous Tavons vu, donner est le mot divin par excellence, car c'est le caractère propre de la Divinité. Dieu donne constamment et il ne reçoit jamais, du moins, par une nécessité de rindigence : il donne toujours ; il est, dit le Prophète, la fontaine divine, fontaine intarissable de fraîcheur^ de jeunesse, qui coule avec surabondance dans la nature matérielle, dans Tordre moral, et surtout dans Tordre surnaturel, apiid te est fous vitœ. On a souvent comparé Dieu à TOcéan, et c'est une des comparaisons les plus justes que Ton puisse emprunter à la nature pour exprimer, sous le voile d'un symbole, la puissance, la richesse et la profondeur de Tessencc divine. Il y a, toutefois, entre plusieurs autres, une différence essentielle : TOcéan ne se maintient dans sa plénitude que parce qu'il reçoit de toutes parts, il rend aux nuages, aux sources et aux fleuves ce que les fleuves lui ont donné, tandis que Dieu est TOcéan infini, qui verse tou-

jours, sans avoir besoin de rien demander au-dehors ; il trouve ses richesses inépuisables dans les trésors de sa plénitude divine. Or, le premier bonheur, la principale noblesse et perfection de Pâme consiste à imiter Dieu, autant qu'il est permis à notre infirmité. Il vaut donc mieux donner que recevoir ; car^ par le don volontaire et désintéressé, nous nous élevons au-dessus de la nature humaine, et nous entrons en participation des attributs divins. Cest ce qui donne à certaines œuvres un éclat spécialement divin : elles brillent d'un éclat pur qui frappe les consciences les plus vulgaires. Elles sont un rejaillissement et une image vraie de la bonté divine, et quand on est témoin de ces actes, où Thumain est étranger, où les intérêts de ce monde sont complètement oubliés^ on demeure saisi d'amour et d'admiration, et l'on s'écrie : c'est la lumière et la bonté de Dieu qui se révèlent au monde.

En prenant ces maximes pour règle de

notre vie, nous assurons aussi à notre vertu un caractère de force et d'énergie que nous n^obtiendrons jamais, en laissant les racines de notre âme dans le sol humain. La route du bien est semée de difficultés telles qu'il faut ravoir parcourue pour en soupçonner le nombre et les ennuis : elles se lèvent de toutes parts comme des épines qui auraient la propriété de germer spontanément et de sortir de terre, et souvent elles sont suscitées par ceux-là mêmes qui devraient nous aider à les faire disparaître. Mais quand rame ne touche pas la terre, et que les ailes de ses intentions divines la maintiennent toujours à une certaine hauteur, les épines ne sauraient l'atteindre sérieusement ; elles blessent et font couler le sang, quand Tâme vit terre à terre, cherchant les avantages humains, ou se perdant au milieu des mille combinaisons de la vanité, de la recherche de soi.

Cest ainsi que nous avons expliqué ces paroles : Il vaut mieux donner que recevoir

Continuons à creuser cette parole sainte, et peut-être va-t-elle nous donner encore de cette eau vive que le Sauveur a promise aux cœurs fidèles.

J'étonnerai peut - être quelques - unes d'entre vous, Mesdames, en disant qu'il faut à l'âme chrétienne des plaisirs, que nous ne pouvons pas vivre en ce monde sans quelque plaisir, et que notre cœur est tellement fait pour le bonheur, que nous ne pouvons pas ne pas le désirer, ne pas le rechercher. Et cependant, rien n'est plus vrai que ces principes, rien n'est plus chrétien, rien n'est plus élevé. L'âme humaine, dit saint Grégoire le Grand, a besoin de plaisirs ; si elle n'en a pas de vrais et de divins, elle en cherchera de faux et de terrestres. Avez-vous jamais réfléchi à ce qu'on nomme plaisirs dans le monde ? Et ici je ne veux rien exagérer : afin qu'on ne donne pas à ma parole un sens que désavouerait

ma pensée, je vais rappeler en deux mots des maximes parfaitement évangéliques. La piété la plus sincère et la plus parfaite peut très-bien s'allier avec les relations sociales, les douceurs de l'amitié, Taménité des manières, la politesse du cœur, et cet ensemble de qualités qui font de l'homme un être essentiellement bon et communicatif dans sa bonté. L'Ecriture Sainte va jusqu'à dire qu'un homme aimable a plus de charmes qu'un frère. — Une femme pieuse, telle que je la conçois d'après l'enseignement catholique, devrait être la plus aimable, la plus cordiale, la plus gracieusement spirituelle, en même temps que la plus ferme dans les principes et la plus vertueuse.

Ces maximes établies, ma parole sera plus libre pour dire la vérité sur les plaisirs tels qu'on les entend et qu'on les pratique souvent dans le monde. Ce sont des réunions où s'agitent toutes les petites passions du cœur humain, où les calculs de la jalousie.

de l'amour-propre se cachent sous les dehors d\me politesse affectée, où les rivalités se croisent d'une manière plus ou moins transparente, où Ton se paie réciproquement de mots et de phrases, auxquels personne n'attache d'importance, excepté peutêtre la pauvre âme qui en demeure la victime, parce qu'elle en est la dupe. Puis l'on sort de là fatigué , ennuyé, l'esprit pesant, le cœur épuisé, et l'âme non-seulement vide, mais affamée. — Une femme célèbre dit, en parlant de certains objets que l'on admire à l'étranger : il -est convenu de dire que cela est beau, et tout le monde le répète, parce qu'on craindrait de passer pour un sot en disant le contraire. — Je crois^ Mesdames, qu'il en est souvent ainsi des plaisirs du monde : il est convenu de dire que cela est amusant, et tout le monde le répète, surtout en public, parce qu'on craindrait de compromettre sa réputation de femme de bon goût ; et cependant le soir avant de s'endormir en sortant de ces longues réu-

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