C.— RAPPORTS DE L'AUMONIER AVEC SES COLLÈGUES : DE DIVERS CULTES
Dans nos pays, où les haines religieuses sont encore vives, des relations suivies entre représentants de différents cultes pourraient être discutées. Mais en campagne, dans les colonies surtout, ilest, nous le croyons, dans l'intérêt de chacun que les aumôniers de diverses communions aient ensemble de bons rapports. Aussi la chose est-elle plus facile que dans nos campagnes. Car les aumôniers catholiques sont ordinairement plus intelligents, plus instruits et plus libres que les curés des villages (1).
Aux pages 149, 150 et 151 de ses Zeftres d'Orient, M. le pasteur Frossard raconte en termes émouvants les bonnes relations qu'il eut avec un aumônier catholique en Crimée.
Les aumôniers catholiques commencent à s’habituer à ma personne, ajoute M. Rœbhrig ; il enestqui poussent l’obligeance jusqu'à m'inviter à dîner avec. eux ; le plus aimable de tous est un Strasbourgeois, attaché à la deuxième division du
deuxième corps ; il ne me permet pas de faire ma visite sans m'arrêter chez lui pour me rafraîchir, et nous avons une demi-
(1} Les citations qui suivent disent combien les pasteurs protestants savent apprécier et faire ressortir les bonnes relations qu'ils peuvent avoir avec leurs collègues d'un autre culte,
heure de causerie dont la religion n’est pas exclue, Mais nous avons bien autre chose à faire qu’à nous disputer (1)!
Si, par hasard, dit M. Reichard, un protestant, dans le nombre, demande son pasteur, l’aumônier nous fait immédiatement chercher. Je n'ai pas besoin d’insister sur la vénération qui s'attache à sa personne et sur la sympathie toute fraternelle qu’il nous inspire (2)... La plus sincère cordialité a toujours régné entre nous et nos collègues catholiques ; nous prenions plaisir à nous rendre mutuellement service (3).
Voici, pour en finir avec la Crimée, le témoignage de
M. Gerlinger :
Je suis dans lestermes d’une véritable amitié avec l’aumônier catholique d'un de nos grands hôpitaux; je signale ce fait parce que cette bonne intelligence entre ceux qui veulent être serviteurs du même Maitre, est d'autant plus réjouissante qu’elle est plus rare (4).
M. le pasteur Juillard, généralement sobre en détails de cette nature, consacre aussi trois pages de son livre à nous dire comment il fit, à bord du Æ/ône, l’heureuse rencontre d’un aumônier catholique, l'abbé Martin :
Après quelques paroles affectueuses, dit-il, échangées de part et d'autre, nous étions comme des amis quise retrouvent après une longue séparation... La nuit et les heures des repas seules nous tenaient séparés. Comme aumônier du bord, il avait sa place à la table du commandant, et, en qualité de passager, j'avais la mienne à la table des officiers. Cet arran-
(1) Recueil, lettre de M. Ræhrig, 22 juin 1855.
(2) Souvenirs, page 65.
(3) Souvenirs, page 104.
(4) Recueil: Rapport de M. Gerlinger, 27 mai 1855.
gement lui déplut ; il s’en plaignit au commandant, prétendant que j'avais le même grade que lui, et qu’appelés tous deux À remplir les mêmes fonctions, chacun selon son culte, nous ne devions pas être séparés à table, Je tiens, lui dit-il, à .ce que l’aumônier protestant soit à côté de moi à votre table ou je la quitterai pour aller à côté de lui à celle des officiers.
Comme la demande de M. l'abbé Martin était contraire au règlement, le commandant en référa à l'amiral, qui approuva la réclamation, et je fus invité à prendre place, à côté de mon collècue, à la table du commandant (r).
Voici ce que nous écrit encore à ce sujet M. le pasteur Guion, dans une lettre déjà souvent fois. citée :
Mes relations avec les aumôniers catholiques ont été trèsbonnes. Pendant la guerre de 1870, j'en ai retrouvé que j'avais connus au Mexique : nous étions de vieux amis; et tel à Coulmiers, par exemple, m’emmenait avec un médecin pour loger chez le curé, et demandait, à diverses fois, la décoration pour moi, comme il l'avait déjà fait au Mexique, et tout comme à Mexico, lorsque nous étions à la même table et que nous nous promenions ensembie bras dessus bras dessous.
Nous nous faisons un plaisir de citer encore une partie du discours prononcé par M. le pasteur Durmeyer à la dernière assemblée générale de la Société algérienne et tunisienne :
Dans soncampement, dit-il, j'ai lié connaissance avec l'abbé Marceille, la perle des aumôniers catholiques, d’une activité et d’une amabilité rares; souvent victime de son bon cœur, car il n'avait jamais le sou... Cet aumônier m'avait pris en affection etétait devenu pour moi un véritable ami. Tout ce qu'il
(1) Juillard: Souvenirs d'un voyage en Chine, pages 131, 132 et 133.
avait était à mon service et je l'aurais désobligé en le refusant (2).
Enfin, après avoir parlé des autres, 1l nous sera peutêtre permis de faire encore appel à notre propre expérience. Sur les rives du Céleste Empire, avec nos collegues de l'Eglise catholique, nous ne représentions pas seulement des fractions diverses de la grande famille chrétienne : nous portions aussi le drapeau de la France. La plupart du temps nous n’étions ni aumôniers catholiques ni aumôniers protestants : nous étions aumôniers de la garnison ou de la colonne. Il y avait, en tout, quatre aumôniers au Tonkin : trois catholiques et un protestant. Il nous fallait subvenir aux besoins spirituels d’un corps expéditionnaire de 30.000 hommes, répandus sur un territoire aussi vaste que la moitié de la France. Par suite d’une sage décision du général Millot, les aumôniers catholiques étaient attachés aux régiments français, et l’aumônier protestant à la légion étrangère, qui compte surtout beaucoup de nos coreligionnaires, venus en grande partie de notre patriotique Alsace. À l'hôpital et sur les champs de bataille, quand nous étions séparés, nous n'établissions aucune différence entre les soldats catholiques et les soldats protestants. Quand nous étions ensemble, chacun prenait les siens.
Nous tenons spécialement à nommer ici notre excellent ami, l'abbé Gibert, avec lequel nous avons eu les plus cordiales relations.
(2) Compte-rendu de l'Assemblée générale de la Société algérienne et tuntsienne d'évangélisation, page 16, Paris 1888.
Mais, encore une fois, ce n’est pas avec tous les prêtres que l’on a la liberté que nous avons eue avec lui.