D. — RAPPORTS DE L'AUMONIER AVEC LES SOLDATS
Il est peut-être plus difficile au pasteur de garder ses distances avec les soldats qu'avec les officiers. Le soldat, comme nous tous, porte dans l’âme un grand souffle de liberté. Il se croit malheureux sous les drapeaux. Il le devient parce qu'il croit l'être. Dès qu'il connaît un peu l’aumônier, il va le voir, il lui écrit, il se plaint à lui de sa situation. Quelquefois il cherche à lui soutirer de l’argent.
Quelques soldats, dit M. Frossard, semblent n’attendre notre visite que pour obtenir des secours. Nous sommes obligés d’être très-prudents à cet égard-là (1).
Un grand point, en effet, pour le pasteur, c’est de savoir distinguer les soldats intéressants des soldats intéressés. Evidemment, il ne doit brusquer n1 les uns ni les autres. Mais il peut écouter avec plus de patience et consoler avec plus d'efficacité les uns que les autres. Il ne doit jamais se faire l’ami intime des soldats. Il est leur pasteur, leur père spirituel, mais il n’est pas leur camarade, et il n’épouse jamais leurs doléances ou leurs rancunes. Aux pages 126, 127 et 128 de ses Lettres d'Orient, M. Frossard raconte avec beaucoup
(1) Lettres d'Orient, page 88,
d'humour comment il rencontra un artilleur ivre qui l’appelait : « Mon Père » et qui recherchait toujours sa société. Un officier ordinaire l'aurait puni : le pasteur dut le supporter.
Au camp devant Sébastopol, M. Reichard eut aussi à se méfer d'un infirmier-major qui répandait des Nouveaux-Testaments mais qui n'en faisait pas son profit (1).
L'aumênier n’a pas le droit de punir directement un soldat qui se conduirait mal à son égard; mais il peut demander pour lui une punition au commandant d'armes. Toutefois, il vaut mieux supporter bien des choses et ne pas agir par les moyens extrèmes. Nous avons demandé une seule fois quinze jours de prison pour un soldat qui nous avait volé 20 francs ; et nous n’avons pas porté le véritable motif: nous avons dit seulement, pour ne pas mentir, que, étant à notre service, il avait manqué de surveillance et laissé disparaître certaines choses de chez nous. Le colonel Dugenne lui infligea 30 jours de prison et l’envoya à la section de discipline : pour creuser les fosses des cholériques. Si nous avions porté le véritable motif, il aurait passé au conseil de guerre et déshonoré sa famille qui, d’après les lettres qu'il nous a montrées d'elle, paraissait fort respectable.
(1) Souvenirs, page si.