B. — VISITES AUX MALADES
Les visites aux malades constituent la partie la plus importante du ministère de l’aumônier militaire. Il doit donc y apporter tous ses soins. Partout il s'adresse
{1) Juillard : Souvenirs d'un voyage en Chine, page 28.
(2) Ce paragraphe était écrit quand la Revue du Christianisme pratique (n°S de novembre 1889 et mars 1890) a publié sur le même sujet, mais concernant les malades civils, un très-intéressant article, dû à la plume si compétente de M. le pasteur Mathieu, du Vigan.
à des âmes immortelles. A l'hôpital il parle à des âmes dont les jours sont comptés. Il doit s'y préparer soigneusement chaque matin par la prière du cabinet.
Ma première visite dans une ambulance de guerre, écrit M. Frossard, m'a laissé une impression que mes visites ultérieures n’ont pu affaiblir. Je ne vous mènerai point avec moi, mes enfants, sous ces abris où gisent tant de malheureux dont les membres sont entamés par la gelée, transpercés par les coups de feu et déchirés par le sabre et la baïonnette, ou dont la vie s'éteint sous les langueurs du scorbut et du typhus; scènes de douleurs sur lesquelles je suis bien décidé, ici comme ailleurs, de jeter un voile en ne vous laissant entrevoir que tout juste ce qu'il en faut pour vous inspirer un intérêt sérieux pour des hommes qui souffrent, pour des âmes qui vont bientôt comparaître devant leur juge suprême (1).
Citons aussi, à ce sujet, une page bien triste, écrite après la bataille de Givonne et extraite du Fournal de Genève :
Le champ de bataille fait moins horreur que ces hospices improvisés où les blessés reposent. L'enthousiasme, la fièvre qui soutient le soldat pendant la lutte est entièrement tombé. Sorti de cette sorte d'ivresse, il songe à ses blessures, à ses parents en deuil, à son avenir brisé... Ma pauvre jeunesse, disait un hussard qui venait de subir l’amputation du bras droit, ma pauvre jeunesse! Je m'en soucie bien maintenant de ma jeunesse! — Oh! que va devenir ma pauvre mère, disait un autre en sanglotant ; c'est moi qui la faisais vivre! — Un autre, en mourant, murmurait : Mes enfants! mes enfants! — Un soldat du midi criait dans sa langue maternelle en se tordant de douleur : Mon Dieu, bénis-les! J'ai vu
(r) Lettres d'Orient, page 1354
Es 145 Er des soldats qui semblaient s'être rongé le bout des doigts. Toute la nuit on entendait des soupirs, des gémissements, des cris, des lamentations qui fendaient le cœur. Que faire devant
de si grands maux? Rien. On est impuissant, On exhorte, on prie : c'est tout (1).
Nous voudrions pouvoir citer ici en entier les intéressants articles publiés par M. le pasteur Haas dans le journal Z Croix et intitulés : Mémoires d'un aumônier militaire.
À Rezonville, dit-il, un blessé surtout m'a fait une impression ineflaçable, Cet homme était natif de Colmar. Un éclat d'obus lui avait arraché les yeux, le nez, la bouche, Avec un grand tampon de charpie et des bandes on lui avait refait une tête; mais il n'y tint pas vingt minutes, et le sang coagulé l'étouffait, il avait à moitié éloigné son bandage ensanglanté. Ajoutez à cela les essaims de mouches qui venaient s’abattre sur ce pauvre visage — pardon, cher lecteur, de ne pas vous épargner ce détail — et vous comprendrez le dégoût que nous éprouvions d'avance, dans la suite de la campagne, toutes les fois que la voix du canon annonçait une nouvelle boucherie. « Il faut être fou pour jouer à ce jeu »! ne cessait de répéter notre docteur en chef. Plusieurs fois et à quelques jours de distance j'ai revu le pauvre blessé devant lequel je vous ai arrêté. Il me prenait toujours pour son: lieutenant, et je pus un peu comprendre son langage, devenu si laborieux par suite de l’état de son organe. Pour lui donner à boire, je me servais de nos petites feuilles religieuses pliées en deux et dans le sens de la longueur. Je tenais cette espèce de rigole au-dessus de l'ouverture béante et y versais du vin et
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(1) Sournal de Genève, quatre afticles de M. Fraysse, déjà cités,
du bouillon. Je lui ai parlé du Sauveur sans savoir à quelle confession chrétienne il appartenait (1).
C'est au milieu de ces scènes d'atroces douleurs, que nous pourrions multiplier à l’infini, que l'aumônier est appelé à exercer son activité physique et à présenter les consolations de l'Evangile à ces âmes qui vont rendre compte de leur administration au Souverain Juge.
Depuis que le culte n'est plus porté sur les livrets des soldats, il est difficile de trouver les protestants.
Au régistre du bureau des entrées, où sont inscrits tous les malades, il existe une colonne où se trouvent, en face du nom, le culte et le numéro du lit des non catholiques. Ce registre, qui doit être toujours à jour, sera mis à la disposition du pasteur chaque fois qu'il en fera la demande pour le consulter.
Néanmoins, comme nous avons dù le faire plusieurs fois au Tonkin et comme nos vénérés prédécesseurs l'avaient déjà fait en Crimée (2), les aumôniers protestants seront obligés, plusieurs fois, de passer dans les salles des hôpitaux en déclarant leurs titres à haute voix et en demandant s'il n'y a pas parmi les malades des soldats de leur culte.
Ils feront bien aussi d'avoir un registre soigneusement tenu, où se trouveront les noms et adresses de tous ceux de leurs coreligionnaires qui leur auront été
(1) La Croix, n° 39, du 30 septembre 1871, page 300. (2) Lettres d'Orient, pages 47 et 133; Souvenirs, pages 19, 33 et 34.