LXXX. — Corrélation des contraires
Dans la collection des fragments d'Heraclite, il y en a un certain nombre qui forment une classe par eux-mêmes, et qui comptent parmi les déclarations les plus extraordinaires qui nous aient été conservées. Leur caractéristique commune est d'affirmer de la manière la plus nette l'identité de choses variées, habituellement tenues pour opposées. La clef de ces fragments doit être cherchée dans l'explication que nous avons déjà donnée de celui qui affirme que jour et nuit sont tout un. Nous avons vu qu'Heraclite veut dire non pas que le jour soit nuit, ou que
1 Sur tout ceci, voir Patin, Quelle nstudien zii Heraklit (1881). La phrase (Depl SiatTTjç, I, 5) : xal zà [aev itpi^aoo'jaiv où/. orSaaiv, â Se où Trpi^aaouai Soxéouotv eiâévat" xat Ta [asv opéouatv où yi'^wcouoiV; àXk 0|ji(uç aùrotai uâvra Yivetai.... 7.01 a Poû}.ovTai '/.a.\ à p.Tj jSoùXovtat, porte le vrai cachet héraclitique. Et celle-ci ne peut guère non plus avoir été écrite par un autre auteur : « Ils se fient plutôt à leurs j^eux qu'à leur entendement, quoique leurs yeux ne soient pas même capables de juger des choses que l'on voit. Mais je dis ces choses d'après l'entendement. » Ces mots sont positivement grotesques dans la bouche du compilateur médical ; mais nous sommes habitués à entendre de telles choses de la part de l'Ephésien. D'autres exemples qui peuvent être héraclitiques sont l'image des deux hommes qui scient du bois — « l'un pousse, l'autre tire » — et l'exemple de l'art d'écrire.
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la nuit soit jour, mais qu'il y a deux faces du même processus, à savoir l'oscillation des « mesures » de feu et d'eau, et qu'aucun des deux ne serait possible sans l'autre. Toute explication que l'on peut donner de la nuit sera donc aussi une explication du jour, et vice versa, car ce sera une explication de ce qui est commun aux deux, et qui se manifeste tantôt sous forme de l'un, tantôt sous forme de l'autre. De plus, c'est justement parce qu'il s'est manifesté sous une forme qu'il doit ensuite apparaître sous l'autre, car ainsi l'exige la loi de compensation ou Justice.
Ceci n'est qu'une application particulière de ce principe universel que le feu primordial est un, même dans sa division. Lui-même, il est, même dans son unité, à la fois excès et défaut, guerre et paix (frg. 36). En d'autres termes, la « satiété » qui fait que le feu passe en d'autres formes, qui le fait chercher « le repos dans le changement » (frg. 82 et 83) et « se cacher » (frg, 10) dans 1' (( harmonie cachée» de l'opposition, n'est qu'une des faces du processus. L'autre face est le « défaut » qui l'amène à consumer la vapeur claire qui lui sert de combustible. Le sentier en haut n'est rien sans le sentier en bas (frg. 69). Si l'un des deux devait cesser d'être, l'autre cesserait aussi, et le monde disparaitrait, car il a besoin de tous deux pour conserver une réalité en apparence stable.
Toutes les autres affirmations de ce genre doivent être expliquées de la même manière. S'il n'y avait pas de froid, il n'y aurait pas de chaleur, car une chose ne peut devenir chaude que si, et dans la mesure où elle est déjà froide. Et l'on en peut dire autant de l'opposition de l'humide et du sec (frg. 39). Ce sont là, précisément, on le remarquera, les deux oppositions primordiales d' Anaximandre , et Heraclite montre que la guerre entre elles est réellement paix, car elle est l'élément commun en elles (frg. 62), qui se manifeste comme lutte, et cette lutte précisément est justice, et non, comme Anaximandre l'avait enseigné, une injustice qu'elles commettent l'une à l'égard de l'autre,
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et qui doit être expiée par une réabsorption de toutes deux dans leur fonds commun ^ C'est la lutte elle-même qui est le fonds commun (frg. 62), et elle est éternelle.
La plus déconcertante de ces déclarations est celle qui nous dit que le bien et le mal se confondent (frg. 57). Cela ne signifie pas le moins du monde, toutefois, que le bien soit mal ou que le mal soit bien, mais simplement qu'ils sont les deux inséparables moitiés d'une seule et même chose. Une chose ne peut devenir bonne qu'autant qu'elle est déjà mauvaise, et mauvaise qu'autant qu'elle est déjà bonne, et tout dépend du contraste. L'exemple donné au frg. 58 le montre clairement. La douleur, pourrait-on dire, est un mal, et cependant elle est tournée en bien par la présence d'un autre mal, à savoir la maladie, comme l'atteste le fait que les chirurgiens exigent un salaire pour infliger des souffrances à leurs patients. D'autre part, la justice, qui est un bien, serait totalement inconnue sans l'existence de l'injustice, qui est un mal (frg. 60). Et c'est pourquoi il n'est pas bon pour les hommes d'obtenir tout ce qu'ils désirent (frg. 104). De même que la cessation de la lutte dans le monde signifierait sa destruction, la disparition de la faim, de la maladie et de la lassitude signifierait la disparition du rassasiement, de la santé et du repos.
Ceci conduit à une théorie de la relativité qui prépare la voie à la doctrine de Protagoras, selon laquelle « l'homme est la mesure de toutes choses"». L'eau de la mer est bonne pour les poissons et mauvaise pour les hommes (frg. 52), et il en est de même de beaucoup d'autres choses.
1 Chap. I, I 16.
2 L'exposition que fait Platon clans le Théétète (152 d sq.) de la relativité de la connaissance ne peut guère remonter à Heraclite lui-même, mais est destinée à montrer comment l'Héi'aclitisme pouvait naturellement donner naissance à une telle doctrine. Si l'âme est un fleuve, et si les choses sont un fleuve, alors évidemment la connaissance est relative. Il est très possible que les représentants postérieurs de l'Héraclitisme aient développé la théorie dans cette direction, mais à l'époque d'Heraclite lui-même le problème de la connaissance n'avait pas encore été soulevé.
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Et cependant Heraclite n'est pas un adepte de l'absolue relativité. Le processus du monde n'est pas simplement un cercle, mais un « sentier en haut et en bas ». A l'extrémité supérieure, où les deux sentiers se rencontrent, nous avons le feu pur, dans lequel il n'y a pas de relativité parce qu'il n'y a pas de séparation. L'Ephésien nous dit expressément que, tandis que pour l'homme certaines choses sont mauvaises et certaines bonnes, toutes sont bonnes pour Dieu (frg. 61). Par Dieu, d'ailleurs, il n'y a pas de doute qu'Heraclite n'entende le Feu. Il l'appelle aussi le « seul Sage » et peut-être disait-il que le Feu « sait toutes choses ». Ce qu'il voulait dire par là, — la chose paraît hors de toute contestation, — c'est qu'en lui s'évanouissent l'opposition et la relativité, qui sont universelles dans le monde. Et c'est assurément à ce sujet que se rapportent les fragments 96, 97 et 98.