‹ L'aurore de la philosophie grecqueChapitre 102 sur 240 · LXXIX. — Lutte et « harmonie · texte numérisé non relu

LXXIX. — Lutte et « harmonie

Nous sommes maintenant à même de comprendre plus clairement la loi de lutte ou d'opposition qui se manifeste dans le « sentier en haut et le sentier en bas ». A n'importe quel moment donné, chacune des trois formes de la matière, Feu, Eau et Terre, est formée de deux portions égales, — sujettes, naturellement, à l'oscillation décrite plus haut, — dont l'une prend le sentier en haut et l'autre le sentier en bas. Et c'est justement le fait que les deux moitiés de chaque chose sont « tirées dans des directions opposées », c'est cette « tension opposée » qui « garde les choses ensemble », et les maintient dans un équilibre qui ne peut être troublé que temporairement et au dedans de

Ttupbç eut To èa^arov, sutXeîuet t^ xîvTjatç" Izrarai ouv èv toutw, OTav 8s ot^, oùy.éxt ÈY^paréç eoTtv, àXk' ï^St) T(Ù èjjntîiiTOVTi uupt è; ttjv xpocpTjv xaxavaXîdxsTctt' oùSÉTepov 02 oià TaOta Silvatai r.pax^aat TîavceXûJç, et oé note xpaTTj&eÎTj xat ÔTtôrepov, oùSÈv av e'ïj rûiv vùv eovtcuv (uOTïsp e^^ei vùv" oôrw hs è^ovtojv àsl eoTat xà. aùxk zal oùSétepov oOêapLot èuiXîîtfiei.

. > Dans sa note au frg. 66 (= 26 B3'w.), Diels cherche à réduire au minimum la difficulté de l'è^TCÛpcooiç en disant que ce n'est qu'une petite conflagration, et qu'elle ne peut durer qu'un moment ; mais la contradiction notée plus haut n'en subsiste pas moins. Diels est d'avis qu'Heraclite n'était « obscur que dans la forme » et qu'il « se rendait parfaitement compte à lui-même du sens et de la portée de ses idées » {Herakleitos, p. 1). A quoi j'ajouterais qu'il était probablement surnommé r « obscur » justement parce que les Stoïciens avaient parfois de la peine à trouver leurs propres idées dans son langage.

HERACLITE d'ÉPHÈSE 187

certaines limites. Cette tension constitue ainsi 1' « harmonie cachée » de l'Univers (frg. 47), quoique, à un autre point de vue, elle soit lutte. Bernays a fait observer que le mot âp^ovioc signifie à l'origine « structure », et l'exemple de l'arc et de la lyre montre que cette idée en faisait le fond. D'autre part, celui qu'on tire de l'accord de notes hautes et de notes basses montre que le sens musical du mot, à savoir une octave, n'était pas entièrement absent non plus. En ce qui concerne l'w arc » et la « lyre » (frg. 45), je pense que c'est le professeur Campbell qui a le mieux mis en évidence le sens de la comparaison. «Quand, dit-il, le trait quitte la corde, les mains tirent en sens opposés, soit par rapport à elles, soit par rapport aux différentes parties de l'arc (Cf. Platon, Rep., 4, 439); et le beau son de la lyre est dû à une tension et à une détension analogues. Le secret de l'univers est le même ^ » La guerre, donc, est le père et le roi de toutes choses, dans le monde comme dans la société humaine (frg. 44), et quand Homère souhaitait de voir cesser la lutte, il souhaitait en réalité la destruction du monde (frg. 43).

Nous savons par Philon qu'Heraclite alléguait une foule d'exemples pour prouver que l'harmonie résulte de la lutte ; et, par un heureux hasard, quelques-uns de ces exemples peuvent être retrouvés. Il y a une remarquable concordance entre un passage y relatif du traité pseudoaristotélicien intitulé Le Kosmos, et le traité hippocratique auquel nous avons déjà renvoyé. Que les auteurs des deux ouvrages aient puisé à la même source, à savoir dans Heraclite, cela est probable en soi, et cela est pratiquement rendu certain par le fait que cette concordance s'étend à

1 Campbell, Thesetetiis (2^ éd.), p. 244. Voir plus haut, p. 152, n. 4. Bernajs expliquait l'expi'ession comme se rapportant à la forme de l'arc et de la hre, mais cela est bien moins probable. L'interprétation de Wilamowitz est la même, en substance, que celle de Campbell. « Es ist mit der Welt wie mit dem Bogen, den man auseinanderzieht, damit er zusammenschnellt, wie mit der Saite, die man ihrer Spannung entgegen ziehen muss, damit sie klingt. » {Lesebuch, II, p. 129.)

une partie des Lettres d'Heraclite, qui, bien qu'apocryphes, furent certainement composées par un homme qui eut entre les mains l'œuvre originale. Le thème en était que les hommes eux-mêmes agissent exactement de la même manière que la Nature, et qu'il est par conséquent surprenant qu'ils ne reconnaissent pas les lois suivant lesquelles elle opère. Le peintre produit ses harmonieux effets par le contraste des couleurs, le musicien par celui des notes hautes et basses. « Si l'on faisait toutes choses pareilles, il n'y aurait aucune jouissance en elles. » Il y a beaucoup d'exemples analogues dans le traité hippocratique, et quelques-uns d'entre eux remontent certainement à Heraclite, mais il n'est pas facile de les séparer des additions postérieures \

Page 1