LXXXV. — Le poème
Parménide fut en fait le premier philosophe qui exposa son système en langage métrique. Comme il existe quelque confusion sur ce sujet, quelques mots d'explication ne seront pas de trop. A propos d'Empédocle, M. J.-A. Symonds écrit : « L'âge dans lequel il vivait n'avait pas encore jeté par-dessus bord la forme poétique dans l'exposé de la philosophie. Même Parménide avait confié au vers hexamètre ses austères théories.» Il y a là une inexactitude. Les premiers philosophes, Anaximandre, Anaximène et Heraclite, écrivirent tous en prose, et les seuls Grecs qui écrivirent des ouvrages philosophiques en vers furent justement ces deux : Parménide et Empédocle ; car Xénopliane n'était pas plus qu'Epicharme un philosophe de carrière.
Ueber die poetischen Vorbilder des Pannenides (Berl. Sitzb. 1896) et l'introduction à son Parmenides Lehrgedicht, p. 9 sq.
1 Diog. IX, 23 (R. P. 111); Plut. ado. Col. 1226 a (DV 18 A 12) : ITapixz-
vîoTjç 8È TTjv éautoO itatpîSa oi£x6a[j.T)ae v6[j.otç àpîcToiç, mate ~ài àp/ôf ^•'^^ êxaatov èvtauxov è^opxoùv toÙç itoÀiTaç è[j.p.eveîv toïc napp.£vt8ou v6[xoiç. Strabon VI, 1, p. 252: ('EXéav) è^ r<ç IlapfAeviST)? y.ai Zrjvojv èyévovxo âvSpeç lIu&aYÔpetoi. Soxeî 8é pot xaî 8i' èxeîvouç xaî Sti lïpoxspov eùvop.if]Ofjvat.
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Empédocle imita Parménide, et celui-ci fut sans aucun doute influencé par Xénophane et les Orphiques. Mais la chose était une innovation, et cette innovation ne se maintint pas.
Les fragments de Parménide nous ont été conservés pour la plus grande partie par Simplicius, qui les a heureusement insérés dans son commentaire, parce qu'à son époque l'œuvre originale était déjà rare^ Je suis l'arrangement de Diels.
1. Les cavales qui m'emportent m'ont conduit aussi loin que mon cœur pouvait le désirer, puisqu'elles m'ont amené et déposé sur la voie fameuse de la déesse qui seule dirige l'homme qui sait à travers toutes choses. C'est là que j'ai été conduit ; car les très habiles coursiers m'y ont transporté, traînant mon char, et des jeunes fdles montraient la voie. Et l'axe, brûtant dans le moyeu, — car il était pressé de chaque côté par les roues tourbillonnantes, — faisait entendre un son strident, quand les filles du Soleil, pressées de me conduire à la lumière, écartèrent leurs voiles de leurs faces et quittèrent la demeure de la Nuit.
Là se trouvent les portes [où se séparent lesj chemins de la Nuit et du Jour-, pourvues en haut d'un linteau et en bas d'un seuil de pierre. Elle-même, élevée dans l'air, est formée par de puissants battants, et la Justice vengeresse garde les clefs qui les ouvrent et les ferment. Les jeunes filles lui parlèrent avec de douces paroles et la persuadèrent habilement d'ôter des portes sans hésiter les barres verrouillées. Quand les portes furent ouvertes, elles laissèrent voir une ouverture béante, car leurs battants d'airain, garnis de clous et d'agrafes, tournèrent l'un après l'autre dans leurs écrous. Droit à travers elles, sur la large route, les jeunes filles guidèrent les chevaux et le char; la déesse me salua amicalement, prit ma main droite dans les siennes et me dit ces paroles :
Sois le bienvenu, ô jeune homme, qui viens à ma demeure sur le char qui te porte, conduit par d'immortels cochers ! Ce n'est pas un mauvais destin, c'est le droit et la justice qui t'ont engagé sur cette voie éloignée du sentier battu des hommes ! Mais il faut que tu apprennes toutes choses, aussi bien le cœur
' Simpl. Phys. 144, 25 (R. P. 117; DV 18 A 21). Simplicius avait naturellement à sa disposition la bibliothèque de l'Académie. Diels remarque cependant que Proclus semble avoir utilisé un ms. différent.
- Voir à ce sujet Hésiode, Theog. 748.
inébranlable de la vérité bien arrondie, que les opinions illusoires des mortels, dans lesquelles n'habite pas la vraie certitude. Néanmoins, tu dois apprendre aussi ces choses — comment (les mortels] auraient dû juger que sont les choses qui leur apparaissent — tandis que toi, tu vas à travers toutes choses dans ton voyagea
Mais éloigne ta pensée de cette voie de recherche, et ne laisse pas l'habitude te forcer, par sa grande expérience, à jeter sur cette voie un œil sans but, ou une oreille sonore, ou une langue, mais juge par le raisonnement la preuve très discutée que j'ai prononcée. Il ne reste plus qu'une voie dont il puisse être parlé... 2 — R. P. 113.
La voie de la vérité.
2. Considère termement les choses avec ton esprit, bien qu'elles soient éloignées, comme si elles étaient à portée de ta main. Tu ne peux pas couper ce qui est de ses relations avec ce qui est, de sorte que ni il ne se dissipe au dehors, ni ne se rassemble. — R. P. 118 a.
3. Ce m'est tout un par où je commence, car je reviendrai ici.
4. 5. Viens maintenant, je vais te dire — et toi, prête l'oreille à mes paroles et garde-les en toi-même — les deux seules voies de recherche que l'on puisse concevoir. La première, à savoir qu'i7 est, et qu'il est impossible pour lui de ne pas être, est la voie de la Persuasion, car elle est accompagnée de la Vérité. La seconde, à savoir qu'z7 n'est pas, et qu'il n'est pas nécessaire qu'il soit — celle-là, je te le dis, est un sentier dans lequel personne ne peut rien apprendre. Car tu ne peux pas connaître ce qui n'est pas — cela est impossible — ni l'exprimer; car une seule et inème chose peut être conçue et peut être^. — R. P. 114.
" Voir plus loin, p. 213, n. 2.
2 Je lis [J.0&OC, comme dans le passage parallèle frg. 8, au commencement. L'interprétation que donne Diels- de ôujxôç oSoto (leçon du ms. ici): ein lebendiger Weg, ne me convainc pas, et la confusion des deux mots est très commune.
3 Je lis avec Zeller (p. 558, n. 1) : t6 yôip auto voetv eaxtv ts xai eivat. Outre l'anachronisme philosophique que l'on commet en faisant dire à Parménide que «la pensée et l'être sont la même chose», on le rend coupable d'un anachronisme grammatical en lui faisant employer un infinitif (avec ou sans article) comme sujet d'une phrase. D'autre part, il emploie l'infinitif actif après eivai dans la construction où nous employons habituellement un infinitif passif (Monro, Hom. Gramm. § 231 vers la fin). Cf. frg. 4 : ôîot vo^oai, sont à penser, c'est-à-dire peuvent être pensés.
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6. De toute nécessité, cela doit être, qui peut être pensé et dont on peut parler, car il est possible pour lui d'être, mais il n'est pas possible que soit ce qui n'est rien^ C'est ce que je te prie de considérer. Je te mets en garde contre cette première voie de recherche, contre cette autre aussi, sur laquelle les mortels ignorants errent sous un double visage ; car c'est l'incapacité qui guide dans leurs poitrines leur pensée vacillante, et ils s'agitent de ci, de là, hébétét,, comme des hommes sourds et muets. Foules sans jugement, aux yeux de qui cela est et cela n'est pas, le même et non le mème^ et toutes choses vont dans des directions opposées^. — R. P. 115.
7. Car cela ne sera jamais prouvé : que les choses qui sont ne sont pas; mais toi, retiens ta pensée de cette voie de recherche. (R. P. 116.)
8. Il ne reste qu'un chemin dont nous ayons à parler, à savoir que Cela est. En lui sont une foule de signes que ce qui est est incréé et indestructible; car il est complet*, immobile et sans fin. Ni il n'a jamais été, ni il ne sera, parce qu'iZ est maintenant, tout à la fois, sans discontinuité. Car quelle sorte d'origine veux-tu chercher pour lui ? De quelle manière et de quelle source pourrait-il avoir tiré sa croissance ? Je ne te laisserai ni dire ni penser qu'il est sorti de ce qui n'est pas, car on ne peut ni penser ni articuler que quelque chose n'est pas. Et s'il
1 La construction est ici la même que celle (jue nous avons expliquée dans la note précédente. Il est surprenant que de bons hellénistes se rallient à la traduction de xo Xifsi'v te voetv rs par « dire et penser ceci ». Ensuite saxi -j-àp ev/7.i signifie « cela peut être », et non « l'être est », et la dernière phrase doit être construite oûx èati [tTjSèv (sivat).
' Je construis olç vsvoaiaTat xo néXsiv tî xa'i oùx eivat xaùxov xai où Taùxôv. Le sujet des infinitifs tiéXeiv xaî oûx elvai est le ce{la), qu'il faut suppléer aussi avec éaxiv et où/. Êa-iv. Cette manière de prendre les mots dispense de croire que Parménide disait (xo) où/, sivai au lieu de (xo) |j-t] slva-. pour « non-être ». Il n'y a pas de différence entre tiéàsiv et slvai, si ce n'est au point de vue métrique.
* Je tiens iiâvxtuv pour neutre et je considère TiaXivxpoitoç xéXeu^oç comme équivalent de l'éSoç âviu xàxcu d'Heraclite. Je ne crois pas que cette expression ait rien à faire avec la itaXîvxovo; (ou TiaXîvxpoiioç) âpjxoviTj. Voir chap. III, p. 152, n. 4.
* Je préfère toujours lire èaxt yàp oùXoueXsç avec Plutarque (^adv. Col. IIU c). Proclus(in Parm. 1152, 24) lit aussi oùXo|A£Xéç. Simplicius, qui a ici [iouvoYEvsç, appelle ailleurs l'Un de Parménide oXoueXéî {Phys. p. 137, 15). La leçon de [Plut.] Strom. 5, [aoùvov pLOjvoYevéç, aide à expliquer la confusion. Il suffit de supposer que les lettres pi, v, ^ furent écrites audessus de la ligne dans l'exemplaire de Parménide appartenant à l'Académie, par quelqu'un qui songeait à Tim. 31 b 3.
venait de rien, quelle nécessité eût pu le faire naître de pi'éférence plus tard que plus tôt? Ainsi donc, il doit être ou bien tout à fait ou n'être pas du tout. La force de la vérité ne permettra pas non plus à quoi que ce soit de naître à ses côtés de ce qui n'est pas'. C'est pourquoi la Justice ne délie pas ses chaînes et ne laisse rien venir au jour ou disparaître, mais maintient fermement ce qui est. Notre jugement à cet égard dépend de ceci: Cela est-il? ou Cela n'es/-/7 pas? Sûrement la question est jugée comme elle doit nécessairement l'être, à savoir que nous devons écarter l'une des voies comme inconcevable et innommable (car ce n'est pas une voie véritable), et que l'autre est réelle et véritable. Comment donc ce qui esl peut-il être sur le point d'être dans l'avenir? Ou comment a-t-il pu venir à l'existence ? S'il est venu à l'existence, il n'est pas ; il n'est pas non plus s'il est sur le point d'être dans l'avenir. Ainsi la naissance est éteinte et on ne saurait parler de destruction. — R. P 117.
Il n'est pas non plus divisible, puis([u'il est absolument pareil, et qu'il n'y a pas plus - de lui dans un lieu que dans un autre, ce qui l'empêcherait de se maintenir, ni moins de lui non plus, mais tout est plein de ce qui est. Aussi est-il parfaitement continu, car ce qui est est en contact avec ce qui est.
De plus, il est immobile dans les liens de chaînes puissantes, sans commencement et sans fin, puisque la naissance et la destruction ont été rejetées bien loin, et que la vraie croyance les a repoussées. Cela est le même et reste au même lieu, habitant en lui-même. Et ainsi il reste constamment à sa place, car une rigoureuse nécessité le garde dans les liens de la limite qui le tient ferme de chaque côté. C'est pourquoi il n'est pas permis
1 Diels lisait autrefois ?■/. tït] sovtoç « de ce qui est de quelque manière » ; mais il est maintenant revenu à la leçon ix [xtj èovxoç, supposant que l'autre partie du dilemme s'est perdue. Dans tous les cas, « rien si ce n'est ce qui n'est pas ne peut naître de ce qui n'est pas » donne un sens parfaitement satisfaisant.
- Sur les difficultés que l'on a trouvées ici dans le mot jxàÀXov, voir la note de Diels. S'il faut presser le sens de ce mot, son interprétation est admissible ; mais il me semble que nous avons simplement ici un exemple d' « expression polaire ». Il est vrai qu'un seul cas est important pour la divisibilité de l'Un : celui dans lequel il y a moins de ce qui est, en un lieu qu'en un autre ; mais s'il y en a moins en un lieu, il y en a plus en un autre lieu que dans celui-là. La langue grecque aime ces façons indirectes de s'exprimer. La position de la proposition relative fait une difficulté pour nous, mais elle n'embarrassait guère un Grec.
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à ce qui est d'être infini, car il ne lui manque rien; tandis que, s'il était infini, il manquerait de tout'. — R. P. 118,
La chose qui peut être pensée et celle à l'égard de laquelle la pensée existe sont une seule et même chose-, car tu ne saurais trouver une pensée sans une chose qui soit, et au sujet de laquelle elle soit exprimée^. Et il n'y a et il n'y aura jamais une chose quelconque en dehors de ce qui est, puisque le destin l'a enchaîné de façon à ce qu'il soit entier et immuable. Ainsi donc, toutes ces choses ne sont que des noms que les mortels ont donnés, les croyant vraies : naissance et destruction, être et non être, changement de lieu et altération de la brillante couleur. — R.P. 119.
Puisque, donc, il a une limite extrême, il est complet en tous sens, comme la masse d'une sphère arrondie, également pesant à partir du centre dans toutes les directions ; car il ne peut pas être plus grand ou plus petit en un lieu qu'en un autre. Car il n'est rien qui puisse l'empêcher de s'étendre également, et rien de ce qui est ne peut être plus ici et moins là que ce qui est, puisque tout est inviolable. Car le point à partir duquel il est égal en tous sens tend également vers les limites. — R. P. 120.
La Voie de l'Opinion.
Je clorai ici mon discours digne de confiance et mes pensées sur la vérité. Dés ici, apprends à connaître les opinions des mortels, prêtant l'oreille à l'ordre décevant de mes paroles.
Les mortels ont résolu de nommer deux formes, dont ils ne devraient pas nommer l'une*, et c'est en ce point qu'ils s'écar-
» Simplicins lisait certainement : aTj iov o' àv itavroc èSeîto. ce qui est métriquement impossible. J'ai suivi Bergk en supprimant u.yj, et ai interprété avec Zeller. Voir aussi Diels.
- Sur la construction de lz-<. vosîv, voir plus haut, p. 200, n. 3.
s Comme le fait justement remarquer Diels, l'ionien (pattCsiv est l'équivalent de ôvoaâCîiv. La pensée est, me scmble-t-il, celle-ci : nous pouvons nommer les choses comme il nous plaît, mais il ne peut pas y avoir de pensée correspondant à un nom qui ne soit pas le nom de quelque chose de réel.
4 C'est ainsi que Zeller entend ces mots, et il me paraît toujours que c'est la meilleure manière de les entendre. Diels, lui aussi, traduit maintenant (2' éd. des Vers.): «von denen man aber eine nicht benennen soUte. » L'emploi de y.(av pour -njv rcépav est parfaitement légitime quand on insiste sur le nombre. C'est ainsi qu'Aristote doit également avoir compris la phrase, car il infère qu'une des •j.ofivnî doit être identifiée avec To J6v.
tent de la vérité. Ils les ont jugées opposées quant à la forme, et leur ont assigné des marques différentes les unes des autres. A l'une, ils accordent le feu du ciel, qui est doux, très léger, pareil à lui-même en tous sens, mais non le même que l'autre. L'autre est justement son contraire, c'est la sombre nuit, corps épais et pesant. De ces choses, je t'annonce tout l'arrangement, comme il semble probable, car ainsi aucune pensée de mortel ne te surpassera jamais. — R. P. 121.
9. Maintenant, puisque toutes choses ont été nommées lumière et nuit, et que les noms qui appartiennent à la puissance de chacune ont été assignés à ces choses-ci et à celles-là, toute chose est pleine à la fois de lumière et de sombre nuit, toutes deux égales, puisqu'aucune n'a rien à faire avec l'autre.
10, 11. Et tu connaîtras la substance du ciel, et tous les signes que renferme le ciel, et les effets resplendissants du pur flambeau du soleil, et d'où ils prennent naissance. Et tu apprendras également les œuvres vagabondes de la lune à face arrondie, et sa
* substance. Tu connaîtras aussi les cieux qui nous entourent,
d'où ils sont nés, et comment la Nécessité les a saisis et les a
forcés de garder les limites des astres... comment la Terre, et le
Soleil et la Lune, et le Ciel qui est commun à tous, et la Voie
lactée, et l'Olympe le plus reculé, et la force brûlante des étoiles
ont pris naissance. — R P. 123, 124.
12. Les anneaux plus étroits sont remplis de feu sans mélange, et ceux qui viennent après, de nuit, et au milieu de ceux-ci se répand leur portion de feu. Au milieu de ces cercles, est la divinité qui dirige le cours de toutes choses ; car elle est le principe de toute naissance douloureuse et de toute génération, poussant la femelle dans les embrassements du mâle, et le mâle dans ceux de la femelle. — R. P. 125.
13. Avant tous les autres dieux, elle a créé Eros. — R. P. 125.
14. Brillant la nuit d'une lumière empruntée', et errant autour de la Terre.