LXXXVI. — «Cela est
Dans la première partie de son poème, nous voyons Parménide préoccupé surtout de prouver que il est . mais il n'est pas tout à fait évident à première vue ce qu'est ce il qui est. Il dit simplement : Ce qui est, est. Pour nous, cela ne nous paraît pas très clair, et pour deux raisons. Tout d'abord nous ne songerions jamais à en douter, et nous ne pouvons, par conséquent, comprendre pourquoi cela nous est affirmé à tant de reprises et avec tant de vigueur. En second lieu, nous sommes habitués à toutes sortes de distinctions entre les différentes espèces et les différents degrés de réalité, et nous ne voyons pas desquels Parménide entend parler. Mais pareilles distinctions étaient tout à fait inconnues à son époque. «Ce qui est» , pour lui, c'est premièrement ce que, dans le langage populaire, on appelle matière ou corps ; seulement, ce n'est pas la matière en tant que distinguée d'autre chose. Elle est certainement regardée comme étendue dans l'espace, car la forme sphérique lui est tout à fait sérieusement attribuée (frg. 8). De plus, Aristote nous dit que Parménide ne croyait à rien si ce n'est à une réalité sensible, ce qui ne signifie pas nécessairement pour lui une réalité actuellement perçue par les sens, mais inclut
la seconde partie du poème de Parménide, doit être interprété en connexion avec ce que nous dit Théopliraste dans le « fragment sur la sensation» {Dox. p. 499; cf. p. 224). Il appert de là qu'il disait que le caractère de la pensée de l'homme dépendait de la prépondérance de l'élément lumineux ou de l'élément sombre dans le corps. L'homme est sage quand l'élément lumineux prédomine et insensé quand le sombre prend le dessus.
1 Ceci est un fragment de l'embryologie de Parménide. Le frg. 18 de Diels (non reproduit dans les Vors.) est une retraduction des hexamètres latins de Gaelius Aurelianus, cités R. P. 127 a.
tout ce qui pourrait être ainsi perçu si les sens étaient plus parfaits qu'ils ne sont^ Parménide ne dit nulle part un seul mot de l'wêtre))-. L'assertion que // est revient précisément ' à dire que l'univers est un plénum, et qu'il n'existe aucune chose telle que l'espace vide, ni à l'intérieur ni à l'extérieur du monde. Il suit de là qu'il ne peut y avoir aucune chose telle que le mouvement. Au lieu d'assigner à l'Un une tendance au changement, comme l'avait fait Heraclite, et de rendre ainsi possible l'explication du monde, Parménide écarte le changement, où il ne voit qu'une illusion. 11 montra une fois pour toutes que si l'on envisage l'Un sérieusement, on est obligé de nier tout le reste. Toutes les solutions précédentes de la question avaient donc manqué le but. Anaximène, qui pensait sauvegarder l'unité de la substance primordiale par sa théorie de la raréfaction et de la condensation, ne se rendait pas compte qu'en admettant qu'il y avait moins en un lieu qu'en un autre de ce qui est, il affirmait virtuellement l'existence de ce qui n'est pas (frg. 8). L'explication pythagoricienne impliquait que l'espace vide ou air existait en dehors du monde, et qu'il entrait dans celui-ci pour en disjoindre l'unité (§ 53). Cela aussi suppose l'existence de ce qui n'est pas. La théorie d'Heraclite n'est pas plus satisfaisante, car elle est basée
1 Arist. de Cœlo, F 1, 298 b 21; èxsîvoi hï (ot itept MéXtooôv ts xal IlapfAevîSïjv) 8ià tÔ [jLTjôèv [Asv àXXo Tiapà ttjv twv ata&YjTûv oùatav ÛTcoXafi^âvsiv eivai 5c. z.X. Ainsi s'exprime aussi Eudème dans le livre I de sa Physique (ap. Simpl. Phgs. p. 133, 25) en parlant de Parménide : to [asv oÙv xoivov oùx àv Xé^O'- O'Jt^s Y«P èCT)Teît6 Tito xà Totaùta, àXX' uatepov ex tcûv Xo^uiv itpo^X- ■8-ev, ouTE ÈutSé-y^oiTO av a tto ovti ÈTttXéyet. IIûç yàp euxai toùto « p.éooo&sv îooTtaXÈc » xaî xà TOtaùxa ; xul Se oùpavcù (le monde) o^^eSov itâvxeç È<papu.6oouaiv oî xotoùxot Xô^ot. Les Néoplatoniciens voyaient natui'ellement dans l'Un le voTjxoç xéop-oç. et Simplicius appelle la sphère une « fiction mythique ». Voir surtout Bàumker, Die Einheit des Parmenideischen Seienden, dans le Jahrb. f. klass. Phih, 1886, p. 541 sq. et Das Problcm der Mateiie, p. 50 sq.
2 Nous ne devons pas traduire xo èov par Vêtre (Sein, Being). Ce mot signifie ce qui est {das Seiende, What is). Quant à (xo) etvai, il ne se rencontre pas et ne pouvait pas se rencontrer. Voir plus haut, p. 200, n. 3.
PARMÉNIDE d'ÉLÉE 207
sur cette contradiction que le feu, à la fois, est et n'est pas (frg. 6).
L'allusion à Heraclite dans les vers auxquels nous venons de renvoyer a été mise en doute, quoique pour des motifs insuffisants. Zeller fait ressortir très justement qu'Heraclite ne dit jamais que l'Etre et le Non- Etre soient une seule et même chose (traduction courante du frg. 6) ; et s'il n'y avait pas d'autre indice de la référence, celle-ci pourrait bien paraître douteuse. Mais cette indication que, suivant la vue en question, «toutes choses se meuvent dans des directions opposées », ne peut guère se comprendre d'autre chose que du « sentier en haut », et du « sentier en bas» d'Heraclite (§ 71). Et, comme nous l'avons vu, Parménide n'attribue pas l'opinion que l'Etre et le Non-Etre sont identiques au philosophe qu'il attaque ; il dit seulement que il est et qu'il n'est pas, à la fois le même et non le même ^ C'est le sens naturel des mots, et il nous donne une analyse très fidèle de la théorie d'Heraclite.