LXXXVII. — La méthode de Parménide
La grande nouveauté, dans le poème de Parménide, c'est la méthode de raisonnement. Il se demande d'abord quelle est la présupposition commune de toutes les opinions dont il a à s'occuper, et il trouve que c'est l'existence de ce qui n'est pas. La question suivante est de savoir si cela peut être pensé, et la réponse est que cela ne le peut pas. Si vous pensez d'un manière quelconque, votre pensée doit s'appliquer à quelque chose. En conséquence, il n'y a pas de rien. La philosophie n'avait pas encore appris à faire cette concession qu'une chose pouvait être impossible à penser et ne pas moins exister. Cela seul peut être qui peut être pensé (frg. 5); car la pensée existe en vue de ce qui est (frg. 8).
Cette méthode, Parménide l'applique avec la plus extrême
• Voir plus haut, p. 201, n. 2.
rigueur. Il nous interdit de prétendre que nous pensons ce que nous sommes forcés de reconnaître impossible à penser. Il est vrai qtfe si nous prenons la résolution de ne rien admettre que ce que nous pouvons comprendre, nous en arrivons à un conflit direct avec l'évidence de nos sens, qui nous mettent en présence d'un monde sujet au changement et à la destruction. Tant pis pour les sens, dit Parménide. A beaucoup, cela paraîtra sans aucun doute une erreur de sa part, mais voyons ce que l'histoire nous dit sur ce point, La théorie de Parménide est l'inévitable résultat du monisme corporel, et la hardie proclamation qu'il fait de ce résultat aurait dû détruire cette théorie à jamais. S'il avait manqué de courage pour pousser les vues prédominantes de son époque à leur conclusion logique et pour accepter cette conclusion, quelque paradoxale qu'elle pût paraître, les hommes auraient continué à se mouvoir à jamais dans le cercle sans fin de l'opposition : de la raréfaction et de la condensation, de l'un et du multiple. Ce fut la dialectique pénétrante de Parménide qui rendit le progrès possible. La philosophie devait désormais cesser d'être monisteou cesser d'être corporaliste. Elle ne pouvait cesser d'être corporaliste, car l'incorporel était encore inconnu. Elle cessa donc d'être moniste,et aboutit à la théorie atomique, laquelle, à notre connaissance, est le dernier mot de l'opinion selon laquelle le monde est de la matière en mouvement. Ayant résolu ses problèmes sur la base de ces conditions, la philosophie les attaqua ensuite de l'autre côté. Elle cessa d'être corporaliste, et trouva moyen d'être une fois de plus moniste, au moins pour un temps. Ce progrès aurait été impossible sans cette foi en la raison qui donna à Parménide le courage de rejeter comme non vrai ce qui, pour lui, n'était pas pensable, quelque étrange que le résultat pût être.
PARMÉNIDE d'ÉLÉE 209
LXXXVIII. — Les résultats.
Parménide continue à développer toutes les conséquences du fait qu'il a admis que i7 est. Il doit être incréé et indestructible. // ne peut pas être sorti du néant, car il n'existe aucune chose qui soit le néant. // ne peut pas non plus être sorti de quelque chose, car il n'y a place pour rien si ce n'est pour lui-même. Ce qui est ne peut avoir à côté de lui un espace vide dans lequel quelque chose d'autre pourrait naître, car l'espace vide n'est rien ; un rien ne saurait être pensé, et par conséquent exister. Ce qui est n'est jamais venu à l'existence, et ce n'est pas non plus une chose qui doive venir à l'existence dans l'avenir. «Est-il ou n'est-il pas?» S'il est, alors il est maintenant, tout d'une fois.
Que Parménide niât réellement l'existence de l'espace vide, c'était un fait bien connu de Platon. Parménide, nous dit-il, soutenait que «toutes choses sont unes, et que l'Un reste en repos en lui-même, n'ayanf pas d'espace dans lequel se mouvoir^». Aristote est non moins clair. Dans le DeCaelo, il expose que Parménide fut amené à soutenir cette thèse que l'Un est immobile précisément parce que personne n'avait encore imaginé qu'il y eût une réalité autre que la réalité sensible ^
Ce qui est, est ; et il ne peut être plus ou moins. Il y en a donc autant dans un lieu que dans un autre, et le monde est un plénum continu, indivisible. Il en résulte immédiatement qu'il doit être immobile. S'il se mouvait, il devrait se mouvoir dans un espace vide, et il n'y a pas d'espace vide. Il est enveloppé de toutes parts par ce qui est, par le réel. Pour la même raison, il doit être fini, et ne peut rien avoir au delà de lui. Il est complet en lui-même, et n'a nullement besoin de s'étendre indéfiniment dans un espace
• Platon, Tht. 180 e 3 : w; iv tî iiâvTa Est', zaî iciTTjzîv auto iv aùtiù ojz 2 Arist. de Cxlo, F, 1, 298 & 21, cité plus haut, p. 206, n. 1.
vide qui n'existe pas. Il ressort aussi de là qu'il est sphérique. Il est également réel dans toutes les directions, et la sphère est la seule forme qui remplisse cette condition. S'il en affectait n'importe qu'elle autre, il y aurait plus de lui dans une direction que dans une autre. Et cette sphère ne peut pas même se mouvoir autour de son propre axe, car il n'est rien en dehors d'elle par rapport à quoi on pourrait dire qu'elle se meut.