‹ L'aurore de la philosophie grecqueChapitre 117 sur 240 · XCIV. — La Divinité · texte numérisé non relu

XCIV. — La Divinité

« Au milieu de ceux-ci, dit Parménide, se trouve la Divinité qui dirige le cours de toutes choses. » Selon l'explication d'Aétius, c'est-à-dire de Théophraste, cela veut dire : au milieu des couronnes mixtes, tandis que, d'après la déclaration de Simplicius, cela signifie : au milieu de toutes les couronnes, soit au centre du monde ". Il est très probable qu'ils n'avaient ni l'un ni l'autre de meilleure autorité à l'appui de leur opinion que les mots de Parménide, que nous venons de citer, et ils sont ambigus. Simplicius, ainsi que cela ressort clairement des

' Pareille répétition (itaXtvSpo[xîa) est caractéristique de tout style grec, mais la répétition qui se trouve à la fin de la période ajoute généralement une nouvelle touche à l'indication du début. La nouvelle touche est donnée ici par le mot îstat. Je n'insiste pas trop sur cette interprétation, quoiqu'elle me semble de beaucoup la plus simple.

2 Simpl. Phys. p. M, 14 (R. P. 125 b ; DV 18 A :57).

PARMÉNIDE d'ÉLÉE 221

expressions dont il se sert, identifiait la divinité avec l'Hestia pythagoricienne ou feu central, tandis que Théo- ^ phraste ne pouvait le faire parce qu'il savait et soutenait que Parménide tenait la terre pour sphérique et la plaçait au centre du monde ^ Dans ce même passage, on nous affirme que ce qui se trouve au milieu de toutes les couronnes est solide. Les données fournies par Théophraste excluent en fait absolument l'identification de la divinité avec le feu central. Nous ne pouvons dire que ce qui est au milieu de toutes les couronnes est solide, et que, au-dessous de cela, il y a de nouveau une couronne de feu ". Il ne semble pas non plus convenable de reléguer une divinité au milieu d'une terre sphérique et solide. Il nous faut essayer de trouver pour elle une place ailleurs.

Aétius nous dit en outre que cette divinité était appelée Anankè, et la «gardienne des lots^». Nous savons déjà qu'elle dirige le cours de toutes choses, c'est-à-dire qu'elle règle les mouvements des couronnes célestes. Simplicius ajoute, malheureusement sans citer les termes mêmes de Parménide, qu'elle envoie les âmes tantôt de la lumière au.

1 Diog. IX, 21 (R. P. 126 a).

- Je ne discute pas l'interprétation de Tiîpî o lîiXtv tîjocÛ&tjc, que Diels a donnée dans son Parmenides' Lehrgedicht, p. 104, et qui est adoptée dans R. P. 162 a, puisqu'en fait il l'a maintenant rétractée. Dans la seconde édition de ses Vorsokratiker (p. 111), il lit : xat -b tiîaaîta-ov Tîaaôiv OTcps&v. «Cuœ' (£>■ nâXtv TfjpcûSïjç [se. OTî^âvT)]. C'est une flagrante contradiction. Il est intéressant d'observer que M. Adam pénètre aussi dans l'intérieur de la tei-re dans son interprétation du mythe d'Er. Cela est instructif aussi parce que cela montre que nous avons réellement affaire au même ordre d'idées. La tentative la plus héroïque qu'on ait faite pour sauver le feu central pour Pythagore a été ma propre hypothèse d'une terre annulaire (1« éd., p. 203). Elle a été raillée comme elle le méritait, et pourtant c'est la seule solution possible du problème tel qu'il est posé. Nous verrons au chap. VII que le feu central appartient au dernier stade de développement du Pythagoiisme.

* R. P. 126, où l'ingénieuse correction de Fûlleborn, xX7)8o0yov pour xXTjpoOxov est tacitement adoptée. Cette correction est basée sur l'opinion qu'Aétius (ou Théophraste) pensait à la divinité qui garde les clefs dans le prologue du poème (frg. 1, 14). Je pense maintenant que les xX^pot du mj'the d'Er sont la vraie explication du nom. Philon emploie l'expression /Xrjpoyyo; 6-î6;.

monde invisible, tantôt du monde invisible à la lumière ^ Il serait difficile de décrire plus exactement ce que fait la divinité dans le mythe d'Er, et ainsi, une fois de plus, il semble que nous soyons sur le terrain pythagoricien. Il y a lieu de noter en outre qu'au fragment 10 nous voyons comment Anankè prit les cieux et les força de garder le cours déterminé des astres, et qu'au fragment 12 nous sommes avertis qu'elle est l'auteur de tout rapprochement des sexes et de toute naissance. Enfin, au fragment 13, nous voyons qu'elle créa Eros avant tous les autres dieux. Les parallèles modernes sont dangereux, mais on ne va réellement pas bien au delà de ce qui est écrit en disant que cet Eros est la Volonté de Vivre, qui conduit à des renaissances successives de l'àme. Ainsi nous trouverons qu'il y a, dans Empédocle, un ancien oracle ou décret qui fait tomber les dieux et les oblige à s'incarner dans un cycle de naissances ^.

Nous serions donc plus certains de la place qu'occupe la divinité dans l'univers si nous savions d'une manière tout à fait sûre où siège Anankè dans le mythe d'Er. Sans vouloir soulever ici cette question très discutée, nous pouvons déclarer avec quelque confiance que, suivant Théophraste, elle occupait une position intermédiaire entre la terre et le ciel. Que nous croyions ou non aux « couronnes mixtes », cela ne fait aucune différence à cet égard ; car l'indication d'Aétius, suivant laquelle elle était au milieu des couronnes mixtes, implique sans aucun doute qu'elle était dans cette région. Or, elle est identifiée avec une des couronnes dans un passage quelque peu confus de Cicéron°, et nous avons vu plus haut (p. 70) que toute la

1 Simpl. Pbys. p. 39, 19 : xal ràç tj^u^àç 7cé[J.7:£tv tiotï |iïv èx toO èp-tpavoùc cîc To àetSéç [i. e. àiSéç), tiots hk àvÔTtaXîv cpTjotv. On relierait ceci avec quelque probabilité à l'indication de Diogène IX, 22 (R. P. 127) suivant laquelle les bommes naquirent du soleil (si on lit igXîou avec les mss au lieu.de la conjecture tXûoç de l'édition de Bâle).

- Empédocle, frg. 115.

3 Cicéron, De nat. D. I, 11, 28 : « Nam Parmenides quideni commen-

PARMÉNIDE d'ÉLÉE 223

théorie des roues ou des couronnes fut probablement suggérée par la Voie lactée. Il me semble donc que nous devons nous représenter la Voie lactée comme une couronne intermédiaire entre celles du soleil et de la lune, et cela s'accorde très bien avec la place importante qui lui est attribuée au fragment 11. Il vaut mieux ne pas être trop positif relativement aux autres détails du système, quoiqu'il soit intéressant de noter que suivant les uns ce fut Pythagore, suivant d'autres Parménide qui découvrit l'identité de l'étoile du soir et de l'étoile du matin. Cela s'accorde exactement avec notre conception générale du système ^

A part cela, il est parfaitement certain que Parménide exposait encore comment les autres dieux étaient nés et comment ils tombèrent, idée que nous savons être orphique, et qui peut fort bien avoir été pythagoricienne. Nous y reviendrons en étudiant Empédocle. Dans le Symposion de Platon, Agathon associe Parménide à Hésiode comme narrateur des anciens actes de violence commis par les dieux ^ Si Parménide exposait la théologie pythagoricienne, tout cela était précisément ce que nous devions attendre ; mais c'est une tentative, semble-t-il, vouée d'avance à l'insuccès, que de vouloir l'expliquer en partant de l'une quelconque des autres théories que nous avons

ticium quiddam coronae simile efficit (oTîçâvTjv appellat), continente ardore lucis orbem, qui cingat cœlum, quem appellat deum. » Nous pouvons rapprocher ceci de l'indication d'Aétius, II, 20, 8 (DV^ 18 A 43): xov :^Xtov xal ttjv oeXi^vTjv Èx toO yaXa^îo'J xûxXo'j àitoxpt&f^vai.

1 Diog. IX, 23 : xal Sozet (lïapfievîSrjî) itpûiTOç ■Ksçxupaxévat tov aùtov îivai "EoTiîpov xal <I>(ua(p6pov, tL; cpirjoi «ta^iupîvoî îv itÉ[ATtT(o 'A7îO[ivT][Aov£U[xâT«uv" ol û£ II'J&aYopav. Si, comme le prétend Achille, le poète Ibycus de Rhegium avait proclamé cette découverte avant Parménide, cela doit s'expliquer par le fait que Rhegium était devenu le principal siège de l'école pj-thagoricienne.

- Platon, Symp. 195 c 1. Il ressort du contexte que ces itaXatà -npâvptaxo étaient itoXXà xal pîaia, car ils comprenaient des choses telles que des ÈxTOjxaî et des ÎEoaoî. La critique épicurienne de tout ceci est partiellement conservée dans Philodème, de pietate, p. 68, Gomperz ; et Cicéron, de Aaf. D. I, 11, 28 {Dox. p. 334; R. P. 126 b).

exposées à propos de la Voie de l'Opinion. Pareilles choses ne se déduisent pas naturellement de la conception ordinaire du monde, et nous n'avons aucune raison de supposer qu'Heraclite exposait sous cette forme ses vues sur les sentiers en haut et en bas de l'àme. Il était certainement d'avis que les esprits gardiens entraient dans des corps humains ; mais le caractère essentiel de sa théorie était de donner une explication plutôt naturaliste que théologique de ce processus. Encore moins pouvons-nous tenir pour probable que Parménide ait inventé lui-même ces histoires pour montrer ce que la conception populaire du monde impliquait réellement si elle était correctement formulée. Nous devons exiger, je pense, que toute théorie sur le sujet rende compte de ce qui, évidemment, constituait une portion considérable du poème.

Page 1