‹ L'aurore de la philosophie grecqueChapitre 116 sur 240 · XCIII. — Les couronnes · texte numérisé non relu

XCIII. — Les couronnes

La première chose que nous ayons à observer, c'est qu'on est tout à fait injustifié à tenir ces « couronnes » pour des sphères. Le mot arjcûava: peut signifier « bords » ou «ourlets» ou quelque chose d'analogue, mais il semble incroyable qu'il puisse être employé pour désigner des sphères. Il ne paraît pas, non plus, que le cercle solide qui entoure toutes les couronnes doive être regardé comme sphérique. L'expression « comme une muraille » ne serait pas du tout appropriée en ce cas. Nous sommes donc, semble-t-il, en présence d'une chose qui rappelle les « roues » d'Anaximandre, et il est certainement très probable que c'est à Anaximandre que Pythagore a pris cette théorie. Et nous ne sommes pas sans indices portant à croire que les Pythagoriciens se faisaient une idée de ce genre des corps célestes. Dans le mythe d'Er, de Platon, qui est à coup sûr pythagoricien dans ses grandes lignes, nous n'entendons pas parler de sphères, mais des « bords » d'anneaux concentriques ajustés les uns aux autres comme une pile de boîtes ^ Même dans le Timée, il n'y a pas de sphères, mais des bandes ou rebords- se croisant les uns les autres à un certain angle ^ Enfin, dans l'hymne homérique à Ares, qui paraît avoir été composé sous une

' Rep. X, (516 d 5: -/.aftâuEp oî vcâSoi oî tlç àXXi^Xou; àpia-otTOvrEç ; e 1: y.ûxXouç âv(u&$v xà. X'^'-^ œatvovTaç (otpovS'JXo'Jî).

- Tim. .'J6 b G : Taû-Tjv O'jv ttjv aûsraaiv lïâaav Sitî'^'Rv -/.a-à [l'^roj oyîoaç,

PARMÉNIDE d'ÉLÉE 219

influence pythagoricienne, le mot employé pour désigner l'orbite de la planète est avr-j^, qui doit signifier « bord ))^

Le fait est qu'il n'y a en réalité aucune preuve qu'un philosophe quelconque ait jamais adopté la théorie des sphères célestes jusqu'à ce qu'Aristote ait transformé en choses réelles la construction géométrique imaginée par Eudoxe « pour sauver les apparences « (<7coi^£!v toc cpa.'vo|ji£va) ". A partir de ce temps, nous entendons parler de sphères à tout propos, et il était naturel que des écrivains postérieurs les attribuassent à Pythagore, mais ce n'est pas une raison de faire violence au langage de Parménide, et de transformer ses « couronnes » en quoi que ce soit de cette sorte. A cette date, les sphères n'auraient servi à expliquer rien qui ne pût être expliqué plus simplement sans elles.

On nous dit ensuite que ces « couronnes » s'encerclent les unes les autres ou se croisent les unes les autres, et qu'elles sont faites de l'élément rare et de l'élément dense. Nous apprenons en outre qu'il y a entre elles des « couronnes mixtes », faites de lumière et d'obscurité. Or il )' a lieu d'observer, premièrement, que la lumière et l'obscurité sont exactement la même chose que le rare et le dense,

{iéaTjv itpo; [Aîarjv ÉxaTîpav à/Xr^'/.an otov ysl (la lettre X) -poî,3aX(ûv /.a-£zaaiîv si; Iv xûxXtp.

' Hymne à Ares, 6 :

~'jÇ)Wr(ia z'j-/"/,ov îÀ(c3ojv

atftspo; ÉiïTa-ôpoi; svt tîioîî'.v. Êv&a oî -ûXot CaçÀîifîïç Tpt-ctTT]; Oitèp à^-ifo^ atîv r/oj3'.. C'est ainsi que, par allusion à une opinion essentiellement pythagoricienne, Proclus dit à la planète ^'énus (H. IV, 17):

c*T£ xat îTîtà xûxXcuv û-èp âvrjyaî aiS'Épa vaîîiç-

- Sur les sphères concentriques d'Eudoxe, voir Dreyer, JHunetury Systems, chap. IW Malheureusement, l'anahse donnée dans cet ouvrage de l'astronomie de Platon est tout à fait inadéquate, par suite de l'excessive confiance qu'avait l'auteur en Bœckh. lequel fut amené par des témoignages généralement regardés aujourd'hui comme sans valeur, à attrihuer toute l'astronomie de l'Académie à ses prédécesseurs, et spécialement à Philolaos.

et il semble qu'il y ait quelque confusion ici. On peut se demander si ces indications sont basées sur un autre texte 4jue celui du fragment 12, qui pourrait certainement signiiier qu'entre les couronnes de feu il y avait des couronnes de nuit, contenant une portion de feu. Cela peut être vrai, mais je pense qu'il est plus naturel d'interpréter ce passage en ce sens que les cercles plus étroits sont entourés par des cercles de nuit plus larges, chacun avec sa portion de feu affluant à son centre. Ces derniers mots seraient alors une simple répétition de l'indication que les cercles plus étroits sont remplis d'un feu sans mélange S et nous aurions une reproduction tout à fait exacte du système planétaire d'Anaximandre. Il est cependant possible, quoique moins probable, à mon avis, que Parménide représentât l'espace entre les cercles comme occupé par des anneaux semblables, dans lesquels le feu et l'obscurité étaient mélangés, au lieu que le feu y fût enfermé dans l'obscurité.

Page 1