XCVI. — Alcméon de Crotone
Aristote nous dit qu' Alcméon de Crotone ^ était encore un jeune homme alors que Pythagore était dans un âge avancé. Le Stagirite n'affirme pas expressément, comme le font des écrivains postérieurs, quAlcméon appartenait à l'école pythagoricienne, mais il fait ressortir que, selon toute apparence, ou bien ce médecin dériva des Pythagoriciens sa théorie des opposés, ou que les Pythagoriciens lui empruntèrent la leur \ Dans tous les cas, il était intimement lié avec l'association, comme le prouve un des misé-
1 Hérod. III, 131, 137.
- Sur Alcméon, voir spécialement ^Vachtlev, De Alcmœone Crotoniata (Leipzig, 1896).
3 Arist. Met. A, 5. 986 a 27 (R. F. 66; DV 14 A 3). A a 30, Diels lit avec une grande probabilité: èyâvcTo tt)v i^Xixîav <véoc>èTtt YÉpovxi ITu&afôpa. Cf. Jambl. V. Pyth. 104, où Alcméon est mentionné parmi les ouy^povîoavtec xal (AafrTjteôaavTeç z^ù IJudayôpa itpeo^ÛTn vsot.
râbles tragments de son livre. Celui-ci commençait comme suit : « Alcméon de Crotone, fils de Peirithoùs, dit ceci à Brotinos, à Léon et à Bathyllos. Relativement aux choses invisibles et aux choses mortelles, les dieux ont la certitude; mais pour autant que les hommes peuvent inférer... ^ » La citation se termine malheureusement de cette manière abrupte, mais elle nous apprend deux choses. Tout d'abord, Alcméon gardait cette réserve qui distingue tous les meilleurs écrivains médicaux de la Grèce, et secondement, il dédiait son œuvre aux chefs de l'associaT tion pythagoricienne ^
La significaton d'Alcméon pour l'histoire de la philosop|iie gît surtout dans le fait qu'il fut le fondateur de la psychologie expérimentale ^ Il est certain qu'il regardait le cerveau comme le sensorium commun, découverte importante à laquelle se rangèrent Hippocrate et Platon, — tandis qu'Empédocle, Aristote et les Stoïciens revinrent à l'idée plus primitive que cette fonction est remplie par le cœur. Il n'y a pas de raison de douter qu'il ait fait cette découverte par des moyens anatomiques. Un témoignage nous permet d'affirmer qu'il pratiquait la dissection, et quoique les nerfs ne fussent pas encore reconnus comme tels, on savait qu'il existait certains « passages », qu'on pouvait empêcher, par des lésions, de communiquer les sensations au cerveau *. Il distinguait aussi entre la sensa-
' 'AXy.tiatœv KptuToJvtrjTirjç TctSs èÀ=^£ flEipiSou uîôç Bpotîvw xat Aéovti -/at BhÔÛaXcu" itep'i Tù)v àcpavéïuv, nspl xwv Ôvtjtiûv, oaçrjvsiav (ièv ô-îo'i e);ovTt, ioç Se àv^piuTcoiî T£z|J.a(p£aôai xat -zà éçfjç. Le fait que ceci n'est pas écrit dans le dorien conventionnel, comme les livres pythagoriciens forgés, est une forte preuve d'authenticité.
2 Brotinos (et non Brontinos) est tour à tour qualifié de gendre et de beau-père de Pythagore. Léon est l'un des Métapontins du catalogue àe Jamblique (Diels, Vors. p. 268), et il est à présumer que Bathyllos est le Posidouiate Bathylaos, qui y est aussi mentionné.
2 Tout ce qui concerne l'histoire primitive de cette question est réuni et discuté dans l'ouvrage de Beare, Greek Théories of Elementary Cognition from Alcmaeon to Aristotle (1906), auquel je dois renvoyer le lecteur pour tous les détails.
* Theophr., de Sens. 26 (Beare, p. 252, n. 1 ; DV 14 A 5). Nous ne
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lion et l'intelligence, quoique nous n'ayons aucun moyen de nous rendre compte exactement du point où il tirait la ligne de démarcation entre elles. Ses théories sur les divers sens sont d'un grand intérêt. Nous trouvons déjà chez lui ce qui caractérise les théories grecques de la vision dans son ensemble, la tentative de combiner l'opinion selon laquelle la vision est un acte procédant de l'œil avec celle qui l'attribue à une image reflétée dans cet organe. Il savait l'importance de l'air pour le sens de l'ouïe, quoiqu'il l'appelât le vide, par un trait bien pythagoricien. En ce qui concerne les autres sens, nos informations sont plus maigres, mais elles suffisent à montrer qu'il avait traité la question sj'stématiquement \
Son astronomie paraît étonnamment fruste pour un homme qui était en relations étroites avec les Pythagoriciens. On nous dit qu'il adopta la théorie d'Anaximène sur le soleil et l'explication qu'Heraclite donnait des éclipses *. Il est d'autant plus remarquable qu'on lui attribue la paternité de l'idée qui requit plus tard toute l'autorité de Platon pour être acceptée, à savoir que les planètes ont un mouvement circulaire dans la direction opposée à la révolution diurne du ciel ^ S'il en est ainsi, ce point était probablement en connexion étroite avec son opinion sur l'àme : elle était, disait-il, immortelle parce qu'elle ressemblait aux choses immortelles et était toujours en mouvement comme les corps célestes*. C'est à lui, en fait, que
savons, il est vrai, que par Chalcidius qu'Alcméou pratiquait la dissection, mais Chalcidius tirait de sources beaucoup plus anciennes ses informations sur ces matières. Pour les -nopoi et pour les inférences tirées des lésions, nous avons le témoignage de Théophraste.
1 On trouvera les détails dans Beare, p. 11 sq. (\isiou) ; p. y;i sq. (ouïe); p. 131 sq. (odorat) ; p. 160 sq. (goût); p. 180 sq. (toucher).
2 Aet. II, 22, 4 : -nXarJv slvai tôv i^Xiov ; 29, 3 (DV U A 4) : xatà ttjv toÙ or.acpo£iûoùç orpocpiiv xat xàj 'i:£ptxX(ociî (îxXàdteiv ttiv orXfivnv).
3 Aet. II, 16, 2 (DV 14 A 4 : tOjv [j.aÔT][j.aTix(î)v tiveç) tojc ■nXawnxaz TOij OTiXctvEoiv ôiîô S'jojxûâv iiz' àvoToXàç àvTicpépsc&at. to'Jtw hs ouvou,oXo7jÎ r.a: 'AXxp.aî(uv.
* Arist. de An. A, 2, 405 a 30 (R. P. 66 c; DV 14 a 12).
paraît remonter la curieuse théorie que Platon met dans la bouche du Pythagoricien Timée, et suivant laquelle l'âme a des cercles qui ont leur révolution tout comme le ciel et les planètes. Là aussi paraît se trouver l'explication de la cause qu'il assignait à la mort : l'homme meurt parce qu'il ne peut pas joindre le commencement à la fin^ Les corps célestes parcourent toujours le cercle entier de leurs orbites, mais les cercles de la tête peuvent ne pas arriver à leur achèvement. Cette nouvelle version du parallélisme entre le microcosme et le macrocosme paraît parfaitement naturelle chez Alcméon, quoiqu'elle ne soit évidemment pour Platon qu'un jeu d'im.agination.
La théorie d' Alcméon, représentant la santé comme une « isonomie », est à la fois celle qui le relie le plus clairement avec les premiers investigateurs tels qu'Anaximandre, et celle qui eut la plus grande influence sur le développement subséquent de la philosophie. Il observait que « la plupart des choses humaines étaient au nombre de deux », par quoi il voulait dire que l'homme était fait de chaud et de froid, d'humide et de sec et des autres contraires ^ La maladie était pour lui la « monarchie » de l'un ou de l'autre de ces facteurs — précisément ce qu'Anaximandre avait appelé r« injustice », — tandis que la santé était le règne, dans le corps, d'un gouvernement libre avec des lois égales pour tous''. C'était là la doctrine directrice de l'école sicilienne de médecine qui prit naissance peu de temps après, et nous aurons à considérer dans la suite son influence sur le développement du Pythagorisme. Avec la théorie des «pores», elle est de la plus grande importance pour la science postérieure.
1 Arist. Piobl. 17, 3.91G a 33 (DV 14 B 2) : Toùç àv&piÛTtouî ipTjoiv 'AXy.- [xaîwv 8ià TOÙTO iiiôX}.'JO&ai, ôti où Su'vavtai xrjv àpx'»)v xm TÉXet Ttpo3d(}*ai.
i Arist. Met. A, 5. 986 a 27 (R. P. 66; DV U A 3).
3 Aet. V, 30. 1 (DV 19 B 4) : AXxjAaîujv t^î jxÈv ûyieiai; eivat auvexTtx7)v xrjv îoovojjiîav Tôjv §uv(i[J.£(uv, iltypoù, ?T)poO, <iu5(poù, ôepixcû, Trixpoù, yXuxÉoc, xol Tû)V Xotutùv, TTjv Sèv aÙTOÎç liovapyîav vooou lîOtTjTtxTjV çpô-opouotov yàp éxa-cÉpou fjLovap^^îav.