XCVII. — Pluralisme
La croyance que toutes choses sont une était commune aux philosophes que nous avons étudiés jusqu'ici ; mais Parménide a montré que si cette chose unique est réellement, nous devons abandonner l'idée qu'elle puisse prendre différentes formes. Les sens, qui nous présentent un monde changeant et multiple, sont trompeurs. A cette conclusion, il n'y avait pas moyen d'échapper; le temps était encore à venir, où l'on chercherait l'unité du monde en quelque chose que, de par sa nature même, les sens ne pourraient jamais percevoir.
Nous constatons donc que, de l'époque de Parménide à celle de Platon, tous les penseurs aux mains desquels la philosophie fit un réel progrès abandonnèrent l'hypothèse moniste. Ceux qui s'y tinrent adoptèrent une attitude critique et se bornèrent à défendre la théorie de Parménide contre les opinions nouvelles. D'autres enseignèrent la doctrine d'Heraclite sous une forme exagérée ; quelquesuns continuèrent à exposer les systèmes des premiers Milésiens. Ceci, naturellement, témoignait d'un manque d'intelligence, mais même ceux des penseurs qui comprirent qu'on ne pouvait laisser Parménide sans réponse étaient bien loin d'être égaux à leurs devanciers en force et en profondeur. L'hypothèse corporaliste s'était révélée incapable de supporter le poids d'une construction moniste ;
mais un pluralisme intégral tel que la théorie atomique pouvait avoir quelque valeur, sinon comme explication finale du monde, du moins comme conception intelligible d'une partie du monde. Mais un pluralisme qui s'arrête devant l'atome, comme celui d'Empédocle et d'Anaxagore, ne peut aboutir à aucun résultat durable, si nombreux et si brillants que soient les aperçus qu'il renferme, car il cherchera inutilement à concilier deux choses qui ne sauraient être conciliées, et ne pourra, par conséquent, conduire, en se développant, qu'à des contradictions et à des paradoxes.